‹ Etude biographique sur ColbertChapitre 20 sur 183 · Lettres, instructions et mémoires, I · texte numérisé non relu

Lettres, instructions et mémoires, I

sible de souffrir l'horrible dissipation que vous avez faite de votre bien, soit en donnant vos meilleurs benéticcs, soit en créant de grandes pensions sur ce qui vous en restait, soit en empruntant de tous côtés pour le Roi, et vous incommodant au point où vous êtes présentement. Ceux qui s'en sont mêlés ont eu autant d'intelligence et de fidélité que moi, mais pas tant de hardiesse que j'aurais eue, et qui était nécessaire pour votre service. Tous vos amis et serviteurs de deçà conviennent de deux choses : qu'il fallait à V. Ém. une personne qui eût la hardiesse de lui résister dans l'envie immodérée qu'elle avait de dissiper son bien, et remontrer qu'elle pouvait bien témoigner son zèle et sa passion pour l'État sans se ruiner conmie elle a fait; et de plus qui, sur un fondement de probité et de connaissance, eût achevé toutes les affaires de V. Ém. en prenant promptement son parti quand il fallait perdre quelque chose; à quoi V. Ém. n'a jamais pu se résoudre ; et personne aussi n'a eu la hardiesse de l'entreprendre, crainte d'être soupçonné.

Le 1'^'' décembre 1651, Colbert revenait sur ce sujet :

En vérité, écrivait-il à Mazarin, si vous faites réflexion sur tous les engagements dans lesquels vous entraînent la dissipation de votre bien et la confusion de vos affaires, j'espère que vous prendrez résolution de vous conduire d'une autre sorte à l'avenir, et que vous connaîtrez bien qu'il n'appartient pas à un particulier de prétendre de faire subsister un royaume tel que celui-ci, et que le personnage d'un grand ministre est, en proportionnant la dépense en quelque sorte à la recette, d'employer son autorité à faire qu'un surintendant s'acquitte de sa charge et pourvoie aux besoins de l'État. Je vous avoue ingénument que si vous continuiez à dissiper votre bien, comme vous avez fait par le passé, sans mettre aucune chose à couvert, je vous prierais de me décharger du soin de vos affaires.

De retour de l'exil et la Fronde finie, Mazarin ne suivit que trop les sages conseils de Colbert et amassa une immense fortune. En 1658, trois ans avant sa mort. Mazarin possédait :

Le duché de Mayenne, le duché de Nevers, diverses terres, maisons dans Paris, domaines et droits acquis sur le Roi, droits sur le sel, etc., d'une valeur de 8,052,165 1. 7 s. 11 d. (40,000,000 de fr.), produisant un revenu de 793,570 1., 8 s. (4 millions).

Il avait en pensions et appointements 204,000 livres : appointements de ministre, 20,000 livres ; — pension de cardinal, 18,000 livres; — gages et appointements du conseil, 6,000 livres; — pension extraordinaire, 100,000 livres ; — appointements continués en qualité de surintendant de l'éducation du Roi, 60,000 livres.

11 avait 22 abbayes d'un revenu de 478,380 livres, dont il faut déduire, pour charges et pensions, 229,466 livres, ce qui ne laissait à S. Ém. que 248,863 livres.

A tout cela il faut encore ajouter l'argent comptant, dont on ne connaît pas le chiffre, mais qui devait être énorme, ses tableaux, objets d'art de toutes sortes, etc.

C'est à souhaiter à tout ministre d'avoir un intendant pareil à Colbert, Aussi Mazarin lui accordait-il toute sa protection; il le défendait contre le mauvais vouloir du surintendant des finances, M. de la Vieuville, contre M. de Lyonne, premier commis des affaires étrangères. Dès 1653, La Vieuville était renvoyé et remplacé par deux surintendants : Abel Servien, l'illustre négociateur de la paix de VVestphalie, et Fouquet, procureur

général au parlement de Paris, fort dévoué à Mazarin et ami de Colbert.

Tout en « débrouillant n les affaires personnelles du Cardinal, Colbert continuait à donner son avis sur les affaires politiques et poussait Mazarin à la sévérité ; il l'engageait à faire obéir le Parlement et à tenir en bride le cardinal de Retz, qui ne renonçait pas à intriguer.

La Fronde terminée, Mazarin revenu à Paris, Colbert cesse d'écrire aussi fréquemment à son maître ; il nous reste cependant assez de lettres pour nous renseigner sur les affaires du Cardinal et sur le rôle de Colbert. En d6o4, nous le voyons s'efforçant de reconstituer la bibliothèque de Mazarin'. Dès 1643, Gabriel Naudé, l'un des plus savants hommes de son temps, avait commencé à composer la bibliothèque du Cardinal en achetant 10,000 volumes cà un chanoine de Limoges; il avait ensuite, pendant dix ans, voyagé en Flandre, en Hollande, en Italie, en Allemagne, en Espagne et en Angleterre, achetant, ainsi qu'à Paris, les livres les plus rares et les plus estimés. Naudé avait ainsi réuni 40,000 volumes et formé la plus belle bibliothèque qui existât alors en Europe. Elle était établie dans l'hôtel de Nevers', résidence de Mazarin, et était ouverte au public tous les jeudis. Nous avons dit que par arrêt du Parlement, en 1631, on avait vendu cette précieuse collection de livres. Colbert, aidé par le successeur de

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