Soit 30 livres (130 fr
En 1G74, Angoulèmc s'était révolté ; en 1675, ce fut le tour de Bordeaux, qui se souleva au cri de : Vive le Roi sans gabelle ! L'exaspération était telle, que l'intendant écrivait à Colbert : « Si le roi d'Angleterre voulait profiter des dispositions de la province et faire une descente en Guyenne, où le parti des religionnaires était très fort, il donnerait dans la conjoncture présente beaucoup de peine ^ ». On pendit et on roua quelques-uns des révoltés ; l'autorité du Roi fut maintenue, mais l'iniquité et le désordre continuèrent.
La même année, la Bretagne se souleva à cause du papier timbré et de la misère. La répression fut atroce : on roua, on pendit sans pitié les révoltés. Nous avons tous lu dans Madame de Sévigné le récit de ces terribles « penderies ».
Colbert était sensible à cette misère : loin de pouvoir la faire cesser, il pouvait à peine l'adoucir quelquefois. On raconte qu'un jour, contemplant la campagne des fenêtres de son château, et songeant sans doute à la misère de ceux qui la cultivaient: « Je voudrais, dit-il, les yeux baignés de larmes, à tous ceux qui l'entouraient, pouvoir rendre ce pays heureux, et qu'éloigné du Roi; sans appui, sans crédit, l'herbe crût dans mes cours ».
Colbert n'abusa pas des affaires extraordinaires. Mais après lui, dans les dernières années du règne de Louis XIV, Pontcharlrain, Chamillart et Desmarets n'eurent guère d'autres ressources pour faire face aux
1. Lettres, instructions et yne'moires, II, xcvi, 24 avril 1675.
dépenses de la guerre de la Ligue d'Augsbourg et à celles de la guerre de la Succession d'Espagne, pendant lesquelles Louis XIV fut aux prises avec des coalitions que son fol orgueil avait soulevées contre la France. Le pays fut alors épuisé, ruiné et réduit à cette épouvantable misère dont Vauban et Boisguilbert nous ont laissé le navrant tableau.
Rentes et emprunts.
Les rentes sur l'État étaient alors dans un chaos incompréhensible pour nous : il y avait des rentes constituées sur les tailles, d'autres sur les gabelles, d'autres sur les fermes, d'autres sur l'Hôtel de Ville de Paris, garanties par les revenus particuliers de la ville. Ces dernières passant pour les plus solides avaient plus de valeur. Les intérêts ou quartiers devaient se payer par trimestre ; mais le paiement était très irrégulier et ne se faisait pas toujours. On paya aux rentiers, en 1658, les quartiers de janvier 1641 et 1643. Souvent on retranchait un quartier; plus d'une fois on fît banqueroute. Les financiers rachetaient les titres avilis de ces rentes, lesquels reprenaient entre leurs mains leur valeur. Les titres de rentes, de même que les billets de l'Épargne, étaient un moyen de faire une grande et rapide fortune.
Une des premières mesures prises par Colbert fut de mettre l'ordre dans les rentes sur l'État, et de frapper les coupables qui s'étaient enrichis aux dépens du trésor public et des particuliers. La Chambre de justice supprima un million de rentes sur l'Hôtel de Ville, pour
lesquelles le Roi n'avait pas touché 100,000 livres de capital (13 mars 1GG2). D'autres arrOls (1G62-Gi) suppri mèrent des rentes constituées sur l'Hôtel de Ville de 1G5G àlBGl, et remboursèrent au prix d'achat toutes les rentes établies depuis vingt-cinq ans. Mesures violentes, mais absolument nécessaires, carjamais la réforme n'eût été faite autrement, et il fallait la faire.
Une opposition formidable éclata au Parlement et parmi tous les intéressés; mais elle tomba devant la fermeté de Golbert et la sagesse des mesures qu'il prit pour accomplir cette révolution financière. Golbert et le Roi voulaient diminuer les tailles et « soulager les peuples »; pour cela ils faisaient cesser un des principaux scandales de l'administration de Fouquet^ en réduisant, supprimant ou rachetant les rentes qui résultaient d'emprunts fictifs ou véreux.
Malheureusement beaucoup de rentiers honnêtes furent atteints en même temps que les financiers malhonnêtes, et ces mesures produisirent contre Golbert un déchaînement que les amis de Fouquet exploitèrent contre le ministre et en faveur de leur protégé.
Golbert, ayant terminé l'affaire des rentes et réglé l'intérêt à 5 pour 100 (au denier vingt), prit pour règle de ne plus emprunter et, pendant dix ans, jusqu'en 1674, il put mettre à exécution cette sage résolution. Les dépenses causées par la guerre de Hollande décidèrent Louis XIV à emprunter et à suivre l'avis de Louvois, à qui il fallait absolument de l'argent pour l'armée, et qui vantait l'excellence des emprunts, en blâmant l'opinion de Golbert.
Le premier président, M. de Lamoignon, ennemi de Colbert, fut consulté par Louis XIV et donna raison à Louvois. « Vous triomphez, lui dit Colbert en sortant du Conseil; mais croyez-vous avoir fait l'action d'un homme de bien? Croyez-vous que je ne susse pas comme vous qu'on pouvait trouver de l'argent à emprunter? Mais connaissez-vous comme moi l'homme à qui nous avons à faire, sa passion pour la représentation, pour les grandes entreprises, pour tout genre de dépense? Voilà donc la carrière ouverte aux emprunts, et par conséquent à des dépenses et à des impôts illimités! Vous en répondrez à la nation et à la postérité ».
Louis XIV emprunta donc et beaucoup; successivement l'intérêt s'éleva à 5,55 pour 100 (au denier 18), puis à 6,25 (au denier 16) et à 7,14 (au denier 14) . A la paix de Nimègue (1678), Colbert arrêta le mouvement et régularisa la situation, en remboursant une partie des emprunts, ce qu'il fit en contractant d'autres emprunts à meilleur marché. Il s'efforçait en même temps, par une administration honnête et prudente, de maintenir le crédit du Roi en France et à l'étranger. Il savait ce qu'était le crédit ; il en connaissait les ressorts et la puissance, et le définissait ainsi : « Le crédit, écrivait-il à Louis XIV, consiste en l'opinion du public sur le bon état des finances de Votre Majesté w.
Colbert avait créé une caisse des emprunts, où les particuliers pouvaient placer leur argent à 5 pour 100 avec la faculté de le retirer à volonté, et, grâce à la confiance du public, cette nouvelle institution réussit parfaitement.
98 cOLBEirr.
En 1683, les rentes dues par l'État s'élevaient à 8 millions de livres' (40 millions de francs). En 1715, l.ouis XIV laissa une dette de 2 milliards de livres (10 milliards de francs), qu'on liquida en faisant banqueroute. Il y avait longtemps qu'on avait laissé de côté les sages maximes de Golbert et qu'on avait oublié l'ordonnance proposée par lui et signée par Louis XIV, laquelle portait peine de mort contre les traitants qui feraient désormais au Roi une avance de deniers : « Ordonnance monstrueuse, sans doute, qui n'eut jamais cours, qui fut même violée et réduite à néant presque aussitôt que née, mais qui sert du moins à nous donner une idée de la gravité des abus déjà commis, de la grandeur du péril, de la vigilance du ministre et de la force de ses inquiétudes* ».