P. Clément, Histoire du système protecteur
semble qu'on voudrait le rétablir au moins en partie. Forbonnais avait bien raison de dire : « Cette nation, taxée d'inconstance, est la plus opiniâtre à conserver les fausses mesures qu'elle a une fois adoptées ».
Le pacte colonial, organisé pour fermer complètement nos colonies au commerce hollandais, reposait sur les bases suivantes : Tout commerce avec les étrangers est interdit aux colonies; — les colonies sont des débouchés ouverts au commerce seul de la métropole; — elles doivent acheter à la France seule les produits manufacturés dont elles ont besoin ; — la métropole seule a le droit d'y acheter les matières premières ou les denrées nécessaires à son industrie ou à sa consommation.
Le pacte colonial se compliquait du système protecteur, dont on parlera plus loin et en vertu duquel les colonies ne devaient fabriquer aucun produit manu facturé qui pourrait nuire ou faire concurrence aux produits similaires fabriqués dans la métropole. En même temps il leur était défendu de vendre aux étrangers aucun produit manufacturé, conséquemment d'avoir aucune industrie.
Le pacte colonial, quelque absurde qu'il fût, a duré jusqu'en 1861, et c'est Napoléon III qui a eu l'honneur de l'abolir, et non sans peine : c'était une des grandes traditions des bureaux et des hommes d'État.
On avait vu cependant un fait énorme s'accomplir en Algérie. Ce pays produit en abondance une plante fibreuse, l alfa, qui sert à la fabrication du papier. Un
industriel avait eu l'idée de transformer l'alfa en pâte et d'expédier en France cette pâte aux fabriques de papier. Rien de plus naturel : en effet, le transport de la pâte d'alfa coûtera moins cher que l'alfa brut, et il est donc opportun de réduire l'alfa en pâte en Algérie, sur le lieu même de production, et d'expédier la pâte d'alfa en France. C'est évident, mais le pacte colonial le défend : cette pâte fera concurrence aux pâtes fabriquées en France, avec le chiffon ou toute autre matière. C'est en vain que le colon algérien et nos fabricants de papier invoquent le besoin que les fabriques françaises ont de la pâte d'alfa, parce que la consommation du papier a pris de telles proportions, que le chiffon ne suffit plus; la douane reste inflexible; le règlement est absurde, mais formel ; elle s'oppose à l'exportation en France de la pâte d'alfa^ et ce, en vertu du pacte colonial. Battu sur ce point, notre colon veut alors vendre son alfa en pâte aux Anglais, qui ne demandent qu'à en acheter. Maintenant la douane défend la sortie de la marchandise, parce que l'Algérie est une colonie et que les colonies, en vertu du système protecteur, n'ont pas le droit de vendre leurs produits manufacturés aux étrangers. Il ne restait plus au colon qu'à faire faillite; c'est ce qu'il fit.
Il faut avoir une forte dose d'amour-propre, quand on a de tels règlements chez soi, pour croire qu'on est le peuple le plus spirituel de runi\ ers.
Revenons au xvii'' siècle. Il s'était passé au Canada des faits non moins invraisemblables. Les Indiens
GOLBERT. t25
avaient riiabitude de se vôtir avec des couvertures de laine : les Anglais et les Hollandais vendaient aux Indiens du Canada des couvertures de la grandeur et de la largeur qui leur convenaient, et ornées selon leur goiît. Jamais, je dis jamais, ni les intendants, ni les gouverneurs du Canada ne purent obtenir du gouvernement français qu'on envoyât de France des couvertures ayant les dimensions exigées par nos Indiens, parce que les règlements imposés à l'industrie française exigeaient que les couvertures fabriquées en France, pour nos lits, eussent telle largeur, telle longueur, telle épaisseur, telles bandes de couleur. Et, en vertu de ces merveilleux et immuables règlements, nous n'avons jamais pu avoir, au Canada, ce principal article de commerce avec les Indiens, qui l'achetaient aux Anglais et aux Hollandais.
Débarrassé du fléau de l'administration française et de ses ineptes règlements, le Canada, soumis à une domination étrangère depuis 1763, a vu sa population s'élever de 80,000 habitants à 2 millions et demi, son industrie, son commerce, son agriculture et sa richesse prendre de merveilleux développements.