‹ Etude biographique sur ColbertChapitre 94 sur 183 · Ses droits féodaux · texte numérisé non relu

Ses droits féodaux

La mémoire de son œuvre si utile fui consacrée jtar une médaille représentant la Justice, tenant le glaive et la balance d'une main, et, de l'autre, relevant une femme éplorée, avec cette légende : « Les provinces délivrées de l'oppression des Grands ». L'action des Grands-Jours s'étendit au loin : l'intendant du Poitou écrivait à Golbert : « L'épouvante est si grande, que tous les garnements ont quilté leurs maisons et battent la campagne, ce pendant que les peuples respirent et donnent au Roi mille bénédictions ».

En 1666 une autre cour de Grands-Jours alla tenir ses assises au Puy, pour le Velay, le Vivarais et les Cévennes. L'intendant du Limousin recevait les pouvoirs les plus étendus pour faire, dans sa généralité, le procès à certains gentilshommes qui commettaient toutes sortes de violences et qui avaient à leurs gages des faussaires et des gens de sac et de corde. En 1688, il y eut encore des Grands-Jours à Poitiers.

L'ordre rétabli, Golbert et Louis XIV entreprirent la réforme des lois et de l'administration de la justice. Le projet de Golbert attribue tout l'honneur de cette réforme à Louis XIV, qui en etfet y prit une part assez considérable, ce qui n'étonnera aucun de ceux qui savent combien le Roi était laborieux et accomplissait consciencieusement ses devoirs de souverain. Les deux points essentiels de la réforme étaient de u réduire en un seul corps d'ordonnances tout ce qui est nécessaire pour rendre la jurisprudence fixe et certaine, et réduire le nombre des juges, comme le seul moyen qui n'a point encore été tenté d'abréger les procès ».

Colbert organisa un Conseil de justice (1665), qui fut chargé de la rédaction des nouveaux Godes, ou, comme l'on disait alors, des nouvelles ordonnances. Ce Conseil était composé du chancelier Séguier, du premier président du parlement de Paris M. de Lamoignon, de 7 présidents à moitier et de 22 conseillers au parlement de Paris, des avocats généraux Talon et Bignon, de 5 conseillers d'État, parmi lesquels Pussort, l'oncle de Colbert, qui joua un rôle prépondérant, et de 3 maîtres des requêtes. Le Roi assista à quelques-unes des conférences, qui se tenaient au Louvre, et, en plusieurs circonstances, il termina les discussions en imposant sa volonté et le bon sens.

Le premier résultat des travaux du Conseil de justice, préparés par six avocats émérites, fut l'ordonnance civile (1667) ou Gode Louis. Cette ordonnance réunissait pour la première fois toutes les règles de la procédure civile dans un ordre méthodique, et traçait à tous les tribunaux du royaume une marche uniforme dans la conduite des procès. « Elle a été le premier pas fait dans la voie de notre codification moderne »; et a duré jusqu'au Code civil.

L'une des meilleures réformes de Colbert en matière de droit civil a été l'établissement de la publicité des hypothèques, constituée par l'édit de 1673; mais cette excellente mesure souleva la noblesse, indignée que les prêteurs pussent connaître le secret des fortunes, et Louis XIV fut obligé de révoquer l'édit en 1674. D'autres édits, compléments nécessaires du Gode Louis, furent promulgués cette même année 1673. Il fallut en

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abroger un devant le soulèvement général des procureurs (avoués) et huissiers, auxquels on avait voulu imposer des formules uniformes pour tout le royaume. On comprend difficilement l'omnipotence de Louis XIV vaincue par une émeute d'huissiers et de procureurs.

En 1670 parut l'ordonnance criminelle, ou plutôt de procédure criminelle. En 1673, on promulgua l'ordonnance de commerce, qui a été conservée presque tout entière dans le Code de commerce de 1807, dont elle est la base presque unique. En 1681, ce fut le tour de l'ordonnance de la marine, ou Code maritime, qui fut aussitôt imité par toutes les nations. Le Code noir, destiné à régler la condition des esclaves des colonies, ne parut qu'en 1685 après la mort de Colbert; mais il avait été préparé de son vivant. Si ce Code révolte quelquefois par les iniquités qu'il consacre, souvent aussi il prescrit diverses mesures d'humanité et de moralité entièrement favorables aux esclaves. Ces mesures, toutes nouvelles, sont entièrement à l'honneur de la France, et il suffît pour s'en convaincre de comparer le Code noir aux législations étrangères si complètement brutales et inhumaines.

Pour terminer ce qui regarde le droit, il faut dire que l'enseignement du droit civil et du droit romain fut établi à Paris, et que l'on commença à enseigner le droit français, d'abord à Bourges (1665) et successivement dans toutes les autres universités.

La vénalité des charges civiles et militaires était un fléau qui rendait impossible le fonctionnement régulier de tous les services. Un pareil vice social, dont les fu-

nestes résultats étaient évidents, ne pouvait échapper à l'esprit réformateur de Colbert. Il lit faire une enquête, et il apprit que le nombre des seuls officiers de justice et de finance s'élevait à 43,780, et que le prix de leurs charges était de 459,630,842 . livres (2,298,000,000 fr.), dont les titulaires étaient censés ne toucher pour leurs gages qu'un revenu de 8,346,847 livres (42,700,000 fr.), soit environ 2 p. 400, mais qu'ils augmentaient ce revenu par tous les moyens, aux dépens de l'État et du public. En présence de ces 46,000 familles, qui ne songeaient qu'à exploiter leurs charges le plus fructueusement possible, en vue de leur intérêt seul, presque toujours contraire à l'intérêt général, Colbert chercha, non pas à supprimer la vénalité des offices et à rembourser les titulaires, ce qui était impossible, mais à diminuer le nombre des charges en remboursant les titulaires, à fixer le prix des offices de justice, en un mot à réduire le mal autant que faire se pouvait.

Paris était dans le département de Colbert. Déjà sa population était de 300,000 habitants. C'était alors un coupe-gorge, que Boileau décrivait ainsi en 1660 :

Le bois le plus obscur et le moins fréquenté Est, au prix de Paris, un lieu de sûreté.

La ville était pleine de vagabonds, de gueux, de malandrinî, qui mendiaient, volaient et tuaient. Le guet, trop peu nombreux et mal payé, ne rendait aucun service. Les pages et les laquais, innombrables, se battaient en duel à chaque moment et commettaient mille

désordres. Les rues mal pavées étaient d'infects cloaques, où la peste se déclarait volontiers; l'éclairage nul, le balayage et le nettoiement inconnus. Tout était à faire. Colbert se mit résolument à l'œuvre, supprima toutes les anciennes autorités, créa la charge de lieutenant de police et la donna à M. de la Reinie (1667), qui transforma Paris et y établit l'ordre et la sécurité. Ce n'était pas chose facile, car, pour se débarrasser des malandrins de la cour des miracles, le lieutenant de police dut payer de sa personne et diriger lui-même l'expédition qu'il envoyait contre eux. On enferma les gueux, mendiants et vagabonds à l'hôpital général'. L'organisation et Tapprovisionnement de Paris furent complètement réglés par l'ordonnance de 1672 et par celle de 1674 qui supprima toutes les justices seigneuriales dans Paris, afin d'y établir l'unité de la justice'. Qu'on ne croie pas que par ces temps de monarchie absolue, pendant lesquels la liberté de la presse n'existait pas, le gouvernement et la personne même du Roi fussent à l'abri des critiques et des attaques de toutes sortes : les hbelles, gazettes, lardons, nouvelles à la main, imprimés ou manuscrits, en vers ou en prose,

1. Les gueux pullulaient de telle façon qu'ils envahirent plus tard le château de Versailles et que, pour les en faire sortir, une compagnie des Gardes mit deux jours à les chasser des salles, corridors et cours du palais.

2. Il y avait alors 30 juridictions dans Paris : 8 royales : le Pariement, le Chàtelet, la Cour des Aides, la Counétablie; — , 6 particulières : le prévôt des marchands, le grand maître de l'artillerie; — 16 féodales : archevêché de Paris (au Fort-l'Évêque), l'officialité, 4 chapitres, 11 abbayes. Ces 22 juridictions furent abolies.

imprimes en France, à Bruxelles ou en Hollande, paraissaient quand même ; on les distribuait et on les lisait partout, à la Cour même. Colbert et La Reinie prirent les mesures les plus sévères pour punir les libellistes; on enleva aux libraires, au commerce des livres, toute liberté ; les auteurs et les marchands de libelles furent pendus ou envoyés aux galères, nobles ou non. Rien n'y fit : on vendit les libelles plus cher.

En IG79 Louis XIV publia l'édit sur les duels, dont Colbert rédigea le préambule.

Nous trouvons encore, en remontant à l'année 1666, deux ordonnances ayant chacune le même but, l'augmentation de la population du royaume. L'une cherche à diminuer le nombre des couvents et des religieux ou religieuses. L'autre ordonnance dispense de payer les impôts, ou donne des pensions à tous ceux, nobles ou non, qui se marient avant l'âge de vingt ans, ou qui ont dix enfants vivants, non religieux, ou qui en ont eu douze. Les enfants morts au service comptent comme s'ils étaient vivants.

VII. — Colbert surintendant des bâtiments. — Vue d'ensemble. — Bâtiments et beaux-arts. — Les Gobelins. — Académies. — Lettres et Sciences.

Vue d'ensemble.

Comprenant à merveille, dit Jean Reynaud, que l'opulence ne suffit pas pour constituer la \Taie richesse des nations, Colbert appliqua tous ses soins à vivifier en France la

culture des lettres, des sciences et des beaux-arts. Ilichclieu avait aperçu bien avant lui la secrète puissance de notre langue, et devinant l'ascendant que la nation française pourrait prendre par là sur les autres, il avait créé l'Académie avec mission d'améliorer ce bel idiome, destiné dans sa politique à devenir l'idiome souverain du monde civilisé : marchant sur les traces de ce hardi génie, Colbert, bien que peu lettré, ne traita pas l'Académie avec moins d'estime et d'attention, et l'on sait à quel haut degré d'activité et de splendeur ses encouragements surent l'élever.

Non content de ce seul foyer de lumières, il y adjoignit l'Académie des inscriptions et belles-lettres et l'Académie des sciences. Certes, l'impulsion donnée par Richelieu ne pouvait pas être plus sagement continuée, et l'on serait embarrassé de décider laquelle de ces trois nobles compagnies, chargées, l'une du perfectionnement de la langue, l'autre de l'étude de l'histoire et du perfectionnement du style, la troisième de l'observation de la nature et de la découverte de ses lois, mérite d'être placée la première. Même à un point de vue purement économique, les deux fondations de Colbert ont encore leur importance: l'utilité des sciences physiques et chimiques, voire de l'astronomie, pour le développement de l'industrie et du commerce, est une chose que tout le monde connaît et qu'il serait superflu de démontrer ; et quant à l'élégance du style et à la vue claire des siècles qui nous ont précédés, leur influence sur la physionomie particulière des productions des arts n'est peut-être pas moins considérable que celle des sciences sur leur qualité et leur bas prix.

« Peut-être, dit M. Necker, dont nous aimons à trouver encore ici l'autorité, que ce ministre, ayant réfléchi sur le goût, qui n'est qu'un sentiment parfait des convenances, avait aperçu dans les chefs-d'œuvre de Racine et de Molière, et dans leurs représentations journalières, une instruction dont l'industrie française profilerait sans y penser; il avait présumé que l'habitude de distinguer de bonne

heure ces lîls imperceptibles qui séparent la grâce de l'affectation, la simplicité de la négligence, la grandeur de l'exagération, influerait de proche en proche sur l'esprit national et perfectionnerait ce goût qui fait aujourd'hui triompher les Français dans tous leurs ouvrages d'industrie, et leur permet de vendre bien cher aux étrangers une sorte de convenance spirituelle et fugitive qui ne tient ni au travail, ni au nombre des hommes, et qui devient pour la France le plus adroit de tous les commercesi ».

L'Observatoire, le Jardin des Plantes, l'Académie de peinture, celle d'architecture, l'École de France à Rome, sont également des institutions de Colbert. Tout ce qui était capable d'augmenter la puissance de l'esprit humain lui semblait propre à augmenter aussi celle de l'État, et les hommes de mérite dans tous les genres étaient ce qu'il avait le plus à cœur de découvrir. Les encouragements, les honneurs, les récompenses, allaient partout chercher les gens de lettres et les savants, et non seulement en France dans le fond des provinces, mais jusque dans les pays étrangers. Il avait senti que, le génie ne connaissant pas de frontières dans la dispersion du fruit de ses travaux, la reconnaissance du genre humain à son égard ne devait pas en connaître non plus. Mais ce fut une initiative bien glorieuse pour la France que d'aller ainsi chercher de tous côtés les hommes éminents pour se les attacher, quelque lointaine patrie que la nature leur eût donnée, et les rallier autour d'elle comme lui appartenant par droit de consanguinité spirituelle : les uns, mis seulement en correspondance avec nos Académies, demeurèrent chez eux ; d'autres furent invités à venir s'éla-

1. Cette idée, si vraie, de l'influence de la littérature sur le goût dans les arts et leur application à l'industrie, allait recevoir de sérieuses confirmatious : on ne peut manquer de reconnaître les rapports évidents entre la littérature de la Révolution et de l'Empire et l'école de David; — entre la littérature et l'école romantiques; — entre la littérature actuelle et les arts de notre époque.

blir chez nous ; le nom de Louis XIV, et par conséquent celui de la France, dont celui-ci n'était que le représentant couronné, devint plus grand par l'éclat des bienfaits et des opérations pacifiques qu'il ne le fut jamais par celui des victoires. Paris fut embelli et rendu digne de servir de capitale à la France et de lieu commun de rendez-vous à l'Europe devenue vassale de la France, grâce à cette nouvelle et toute-puissante méthode de conquête. Les quais, les boulevards, les plus belles places, le Louvre, les Tuileries, les principaux monuments d'utilité publique ou de plaisir, furent construits ou achevés sous l'administration de Colbert.

Bâtiments et beaux-arts.

Le 1" janvier 1664, Colbert devenait surintendant des bâtiments, en remplacement de M. de Ratabon, et, comme tel, il avait la direction des beaux-arts, des académies, de la bibliothèque royale, des palais, jardins et manufactures du Roi, la haute main sur les lettres et les sciences. Reynaud vient de nous dire quel parti le nouveau surintendant sut tirer de sa charge.

Les premiers soins de Colbert se portèrent sur le Louvre; il voulait achever ce palais et en faire une résidence digne du roi de France. Le Vau, premier architecte du Roi, dirigeait alors les travaux ; mais ses projets déplaisaient à Colbert, qui demanda au cavalier Bernin de vouloir bien faire les plans et projets pour l'achèvement du Louvre : Cet Italien, à la fois architecte, peintre et sculpteur, était célèbre dans le monde des arts, et on s'attendait à le voir faire un chef-d'œuvre. L'étonnement fut grand quand, à l'arrivée des projets du cavalier, on les trouva fort différents de ce

que sa réputation promettait, et ne tenant aucun compte ni du climat de Paris, ni des besoins de la famille royale. On lui fit des observations qui le scandalisèrent ; on Tapaisa à grand'peine et on le décida à venir à Paris (mai lG6o). Pendant son voyage en France, il reçut des honneurs extraordinaires, et on eut soin surtout que ce grand homme ne manquât jamais de la glace dont il pouvait avoir besoin. On adopta enfin ses plans et on posa la première pierre du nouveau Louvre. Mais, sur de nouvelles observations, il se dépita et partit avec un brevet de 12,000 livres (60,000 ff .) de pension. Colbert le remplaça par Claude Perrault', qui éleva la colonnade du Louvre, œuvre médiocre, en pleine contradiction avec le style de l'édifice, et qui jetait l'architecture française dans une voie d'imitation exagérée de l'architecture grecque*.

Pendant ce temps, Lebrun décorait la galerie d'Apollon ou galerie du Louvre. Cette galerie, conmencée par Charles IX et achevée par Henri IV, avait été détruite par un incendie le 12 février 1661, et Louis XIV avait ordonné de la rétablir. Lebrun' fut chargé de la décorer et y fit un chef-d'œuvre*.

1. Fi'cre de Charles Perrault, premier commis de Colbert à la surintendance des bâtiments.

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