‹ Etude biographique sur ColbertChapitre 93 sur 183 · Les intendants ont été créés par Riclielieu · texte numérisé non relu

Les intendants ont été créés par Riclielieu

considérable avant Richelieu, était alors presque nul. L'intendant, fonctionnaire bourgeois, avait remplacé le gouverneur, personnage de haute noblesse et aux allures indépendantes.

Les intendants, fidèles agents du pouvoir royal, étaient ctiargés de toute radministration : justice, police, répression des violences de toutes sortes commises par les nobles dans les provinces éloignées de la Cour, établissement de la taille et répression des abus, dispenses ou surcharges, rendus plus faciles par la mauvaise répartition de cet impôt. Ils devaient obliger les Parlements à obéir au Roi; ils étaient chargés de négocier avec les pays d'États pour le don gratuit qu'ils payaient au Roi ; de liquider les dettes des communes, qui déjà étaient énormes ; de régler les octrois et d'en affecter les revenus aux travaux utiles à la ville qui les payait ; de faire exécuter les travaux d'agrandissement et d'embellissement des villes, qui dès lors commençaient à vouloir modifier leur ancien état; de faire cesser l'abus des colombiers ; d'améliorer l'état des prisons ; de pourchasser sans pitié les vagabonds et les Bohémiens; enfin de faire exécuter les ordres du Roi dans tous les services.

A peine arrivé aux affaires, Colbert chargea, en 1663, un certain nombre de maîtres des requêtes de faire, dans les provinces du royaume, une enquête sur toutes les parties de l'administration et d'en rédiger un rapport exact. D'après l'instruction de Colbert*, ces

) . Lettres, instructions et mémoires, IV, 23.

Missi dominici devaient renseigner le Roi sur les évêques, les abbayes et autres maisons religieuses; sur les gouverneurs de provinces et les lieutenants généraux; sur les parlements, les bailliages, et les abus qui se peuvent commettre dans l'administration de la justice ; sur les finances et les cours des aides; sur les faux nobles; sur les revenus du Roi, gabelles, taille, octrois, abus et vexations; sur les domaines du Roi et les usurpations des particuliers sur ledit domaine; sur les dettes des villes et communes rurales; sur le commerce et les manufactures ; sur la marine; sur les canaux, cours d'eau, routes et chemins; sur les ponts; sur les haras, etc.

Les maîtres des requêtes devaient rechercher avec soin les cartes des provinces. N'oublions pas que la carte de Cassini n'existait pas encore, et que Colbert n'avait pas à sa disposition une seule carte de France à grande échelle et bien faite.

n est nécessaire, dit-il dans son instruction, que lesdits sieurs (maîtres des requêtes, commissaires départis dans les provinces) recherchent les cartes qui ont été faites de chacune province ou généralité, en vérifiant avec soin si elles sont bonnes ; et, au cas qu'elles ne soient pas exactement faites ou même qu'elles ne soient pas assez amples, s'ils trouvent quelque personne habile et intelligente, capable de les réformer, dans la même province ou dans les circonvoisines, S. M. veut qu'ils les emploient à y travailler incessamment et sans discontinuation; et, au cas qu'ils ne trouvent aucune personne capable de ce travail, ils feront faire des mémoires fort exacts sur les anciens (travaux), tant pour les réformer que pour les rendre plus amples, lesquels

COLBERT. il\

S. M. fera mettre es mains du sieur Sanson, son géographe ordinaire pour le fait des cartes; et, sur ces mémoires, lesdits sieurs observeront que la division des quatre gouvernements ecclésiastique, militaire, de justice et de finances, soit clairement faite, non seulement en général, mais même dans le détail et les subdivisions de chacun ^..

On a les mémoires de quelques-uns de ces envoyés royaux* et l'on reste stupéfait en lisant certains détails, et en apprenant, par ces documents irrécusables, ce qu'était la France d'alors et ce qui se passait impunément dans cette société provinciale où les violences féodales subsistaient encore. Il existait de graves désordres partout : la répartition et la levée des impôts abondent en abus, en violences et en exactions de toute sorte; une multitude de prétendus nobles ne payent pas d'impôts, et quelques années après^, dans le Poitou seulement, 300 faux nobles furent replacés dans la classe des taillables et condamnés à payer 500,000 livres d'amendes. Des filles riches étaient enlevées à leur famille et mariées de force aux partisans de ces faux nobles. Des gentilshommes exercent le brigandage en bandes, et ne reculent pas devant l'assassinat. Presque tout le personnel judiciaire abuse de ses charges et de son pouvoir ; des magistrats se font vendre des terres à leur convenance. Les prisons sont mal closes, pestilentielles. Les meurtres, assassinats, violences, rapts, vols de grands chemins sont très

d . Lettres, instructions et mémoires, IV, 28. 2. Surtout celui de Colbert de Croissy, frère du ministre, chargé de visiter l'Anjou, la Touraiue et le Poitou.

nombreux. Un bourreau facilite, pour de l'argent, l'évasion d'un condamné; pour de l'argent aussi, il engourdit les membres des accusés et les rend insensibles aux douleurs de la question. On pille partout les domaines du Roi. Les prévôts des maréchaux (officiers de gendarmerie) reçoivent des pensions annuelles des voleurs de grands chemins et leur laissent toute liberté d'action.

Colbert, impitoyable réformateur et briseur d'abus inexorable, instruit de ce qui se passe, va essayer de rétablir l'ordre, en instituant une pulice sévère dans cette société si mal administrée et abandonnée aux caprices des plus forts et des plus audacieux.

Justice. — Législation. — Police.

Les Grands-Jours d'Auvergne. — Les codes.

L'enquête faite, Colbert, avons-nous dit, résolut de mettre un terme aux désordres et aux scandales qu'elle avait révélés, et défaire disparaître les petits tyrans de province, derniers restes du régime féodal. Le 31 août 1665, une déclaration royale ordonna la tenue, à Clermont, d'assises extraordinaires, appelées Grands-Jours*, pour l'Auvergne, le Bourbonnais, le Nivernais, le Forez, le Beaujolais, le Lyonnais, le Combrailles, la Marche et le Berry. Le préambule de la déclaration disait :

La licence des guerres étrangères et civiles, qui, depuis

1. Mémoires de Fléchier sur les Grands-Jours d'Auvergne, en 1665, annotés par M. Chéruel, 1862, 1 vol. in-12.

trente ans, désolaient notre royaume, ayant non seulement affaibli la force des lois, mais encore introduit un grand nombre d'abus, tant en l'administration de nos finances qu'en l'administration de la justice, le premier et principal objet que nous nous sommes proposé, et celui auquel, après l'affermissement de nos conquêtes, après la réparation de nos finances et le rétablissement du commerce, nous avons destiné tous nos soins, a été de faire régner la justice, et régner par elle dans notre État...; mais, comme nous sommes averti que le mal est plus grand dans les provinces éloignées de notre cour de Parlement, que les lois y sont méprisées, les peuples exposés à toutes sortes de violences et d'oppressions, que les personnes faibles et misérables ne trouvent aucun secours dans l'autorité de la justice, que les gentilshommes abusent souvent de leur crédit pour commettre des actions indignes de leur naissance, et que d'ailleurs la faiblesse des officiers subalternes est si grande que, ne pouvant résister à leurs vexations (des gentilshommes), les crimes demeurent impunis... Pour remédier à tous ces désordres, nous avons, etc.

La Cour était composée d'un président au parlement de Paris (M. de Novion), d'un maître des requêtes, de 16 conseillers, d'un avocat général et d'un substitut du procureur général : ses pouvoirs étaient absolus, elle jugeait sans appel. Elle avait le droit de mettre garnison chez les contumaces, de raser les châteaux où l'on ferait la moindre résistance à la justice et de frapper de mort ceux qui recevraient ou assisteraient les contumaces. Sa mission était de rétablir l'ordre dans l'administration de la justice et de punir tous les coupables qui jusqu'alors avaient échappé à son action.

Le menu peuple et les paysans accueillirent avec

i"U COLBERT.

transport les juges du Roi. Colbcrt n'avait-il pas annoncé que le but des Grands-Jours était de châtier les coupables et les mauvais juges, de rendre la vigueur aux bons et de rétablir rautoritc des lois. Les paysans prirent ces paroles au pied de la lettre, et traitèrent leurs tyrans de la veille avec un mépris et une audace inouïs. M. de Novion écrivait :

Nous avons quantité de prisonniers ; tous les prévôts en campagne jettent dans les esprits la dernière épouvante. Les Auvergnats n'ont jamais si bien connu qu'ils ont un roi. Un gentilhomme me vient de faire plainte qu'un paysan lui ayant dit des insolences, il lui a jeté son chapeau par terre sans le frapper, et que le paysan lui a répondu hardiment qu'il eût â lui relever son chapeau ou qu'il le mènerait incontinent devant des gens qui lui en feraient nettoyer l'ordure. Jamais il n'y eut tant de consternation de la part des grands, et tant de joie entre les faibles.

Un noël du temps fait bien connaître l'oppression que les seigneurs exerçaient sur Jacques Bonhomme :

L'homme du château A l'homme de la grange arrache Ce qui le soutient :

Le cochon.

Il prend aussi l'oison, Le cabin, l'agneau et la vache ;

Encore, s'il se fâche.

Prend la charrue et le bœuf, Et puis lui donne par la face.

Et les coups sont siens.

Le noble qui doit Tout ce que sa race

A mangé de bœuf, Toul le vin qu'il a bu, Et son habit neuf,

Ni payer Ne veut ni plaider ; Mais chasse de chez lui le marchand; Pour tout paiement le menace

De coups de bâton.

A parler français, Chaque gentilhomme, Du matin au soir.

Fait croître ses cens^ El d'un hard en a six ;

Vit sans foi, Prend le pré, le foin, Les champs et les choux du bonhomme.

Bat qui lui déplaît.

Et comme un roi dans son royaume.

Dit que cela lui plaît.

Les juges se mirent à l'œuvre, mais presque tous les coupables avaient déjà pris la fuite : 273 contumaces furent condamnés au gibet et exécutés en effigie; 44 furent condamnés à avoir la tête coupée, 32 à la roue, 28 aux galères. Un certain nombre, dont quelques-uns appartenaient à la grande noblesse d'Auvergne, furent exécutés ou envoyés aux galères ; d'autres eurent leurs biens confisqués ou virent leurs châteaux démolis.

Après avoir siégé trois mois (octobre 1665-janvier 1666), la cour des Grands-Jours termina ses opérations.

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