Campaux, François F'illon, sa vie, ses œuvres, p
êtres qui lui étaient le plus chers, ne songeant pas, sans doute, à s'établir de nouveau dans une ville où une si triste notoriété lui était acquise.
Depuis la composition du Grand Testament, on ne trouve plus aucune trace de Villon. Le malheureux qui, par plusieurs fois, se prétend miné par la maladie, vieilli avant l'âge par les souffrances, touchait-il réellement à sa fin? C'est bien possible, car on ne comprendrait pas qu'nn poète de ce talent eût vécu longtemps sans produire de vers, et il est difficile d'attribuer à quelques-unes de ses œuvres une date postérieure à 1461. Rabelais rapporte bien, il est vrai, que, banni de Franc» , il passa en Angleterre au temps du roi Edouard V ', mais cette indication ne concorde nullement avec ce que Ton sait du poète ^, et certains détails donnés par le grand satirique prouvent qu'on ne peut faire fond sur son récit 3. Au reste, ce récit n'est que l'amplification d'une anecdote qui courait dès le xiii" siècle sur le compte d'un autre
1. Voyez ce récit de Rabelais, sous le ii" XVI de nos pièces justificatives.
2. En effet, c'était Henri VI, et non un prince du nom d'Edouard, qui régnait en Angleterre à l'époque du baiiuissement de Villon.
3. Ces mots que Rabelais (t. IV, c. 67) met dans la bouche de Villon : « Et tant bien estes sei-vy de vostre docte medicin Thomas Linacer. Il, voyant que naturellement sus vos vieulx jours estiez
constipé du ventre « renferment au moins deux inexactitudes.
Thomas Linacer, en effet, né eu 1460, ne fut célèbre que sous Henri VII et Henri VIII, et le roi ?;douard V n'eut pas de vieux jours, car il fut, à l'âge de i^ ans, mis à mort par ordre de son oncle le duc de Glocester.
écolier, également banni de France et réfugie près du roi d'Angleterre *. L'auteur de Pantagruel rup^porte, en outre, que Villon « sus ses vieux jours, se retira « à Saint-Maixent, en Poictou, sous la faveur d'un a homme de bien, abbé dudict lieu, » nous dit que là, pour distraire le peuple, il lit représenter la Passion « en gestes et en langage poietevins » , et raconte un tour sinistre joué par Villon à un sacristain des Cordeliers -. Rabelais fait preuve, à cette occasion, d'une
I. Hugues le Noir. — Voici l'anecdote telle que M. Léopold Delisle la rapporte d'après un ms. de la Bibliothèque de Tours ÇNotes sur quelques manuscrits de la bibliothèque de Tours, dans la Bibliothèque de l'Ecole des chartes, t. XXIX, p. 6o4-6o5) : « Idem (Hugo) manens cum rege Anglie (Jolianne) duxit eum cum lumine ad caméras. Rex autem fecerat depingi in hostio caraerarum intus regem Pliilippum monoculum, et ait rex : « Vide Hugo, quomodo fedavi regem tuum. •< — « Vere, dixit, sapiens estis. » — « Quare, inquit, hoc dicis ? > — " Quia fecisti depingi eum. » — « Et quare? « — « Quia est admirabile quod quando videtis eum que vous ne vous effouriez touz ». — M. Delisle est revenu depuis suice récit et l'a rapproché de celui de K?i\ieh\'i [Bihliothèque de l'École des Chartes, t. XXX, p. 332-i33).
•>.. Nous reproduisons dans nos pièces justlllcatives, sous le n° XVU, le récit de Rabelais que, lors de notre précédent travail sur Villon, nous nous étions cru en droit de cousidérer comme une \ieille histoire, rajeunie et mise au compte du plus facétieux des étudiants du jtv" siècle. Nous avions été induit en erreur par une note de Marsy et de Génin, qui avaient révoqué en doute l'authenticité de cette anecdote, parce que, à leur avis, on en retrouverait les principaux traits dans leSpectrum, l'un des Colloqaia familiaria d'Erasme ; mais vérification faite, la supercherie dont Paulus, qui habitait une petite maison sur les bords de la Tamise, non loin de Londres, usa envers le poète Faunus n'offre qu'un rapport fort éloigné avec la farce tragique attribuée à Villon Nous ne croyons pas non plus , qu'on puisse s'armer du nom que porte, dès le xiV siècle, un tenement voisin de la Croix-Osanière pour battre en brèche l'attribu-
g/| FUAXÇOIS VILLON
véritabli' connaissance de la topographie des environs de Saint-Maixent ', qu'il a certainement visités, et où il aura peut-être recueilli une anecdote sur le poète parisien; mais, lors même qu'on admettrait la réalité de la tragique plaisanterie de Villon, il n'en résulterait pas qu'on doive faire fonds sur une tradition locale — évidemment agrémentée par Rabelais — pour faire résider Villon en Poitou api'ès Tannée 1461; car on ne peut raisonnablement s'autoriser d une expression qui peut avoir été suggérée au curé de Meudon par la pensée que le héros de l'histoire avait alors abandonné le théâtre le plus ordinaire de ses exploits, expression que cet auteur a employée fort improprement, à coup sûr, dans une seconde anecdote sur le même personnage -. Aussi pourrait-on tout aussi bien,
rion à notre poète de l'Iiistoire consignée par Rabelais, car ce vocable qu'on rencontre notamment dans un arrêt rendu le i5 septembre i3r>3 par l'abbé de Saint-Maixent au prince de Galles (communication de M. A. Riiliard), peut fort bien résulter d'un événement différent de la mort de frère Tappocoue.
1. Notre confrère, M. Alfred Richard, archiviste du département de la Vienne, auteur d'une Histoire de Saint-Maixent, nous fait remarquer que la Croix-Osanière, j)rcs de laquelle serait tombée la cervelle de frère Etienne Ta])pecoue, le malheureux sacristain, est en effet le nom d'un lieudit du territoire de Saint-.NÎaixent.
2. On jjeut voir, en effet, jiar la note '5 de la pa<i;e 92, que Rabelais attribue aussi, par la bouche de Thomas Linacer, de « vieulx jours « au roi d'Angleterre, ?'douard V ; or, le cinquième des successeurs de Guillaume le Concjuérant, qui poita ce nom rl'Kdouard, mourut, comme nous l'avons dit, à l'âge <le treize ans, et le père de ce prince, Kdouard IV, (jue Rabelais avait bien plutôt en vue, puisqu'il occupa le trône des IMantagenets de 1461 à l485, ne dépassa pas sa quarante-deuxième année.
à notre avis, rattacher le séjour de Villon à Saint- Maixcnt aux pérégrinations qui suivirent le voyage du compagnon de Tabarie et de Colin de Caycux à Angers. Dans tous les cas, force est d'avouer que l'on ignore entièrement la date probable de la mort de Villon; car M. Campau.v, en la plaçant après 1480 *, se fonde sur le Dialogue de Mallepaye et de Baillevent et le Monologue du franc-archer de Bagnolet, pièces qui n'ont pas été composées par Villon 2.