IMPRIMERIE ET LITHOGRAPHIE D’E. AUREL , RUE DE L’ARSENAL
JIDCCCLIX
Paris, le 10 aott 1803.
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Iwie, ni de l eâtime cju il voiu^ vaudia.
LOUIS GÉRiRD*
Le monde récompense plus souvent les ppurences du mérite, que le mérite même.
La Rochefoucauld.
L’histoire de la botanique est toute dans les noms de trois hommes de génie : Tournefort qui, le premier, organisa la science des plantes ; Linnée, dont l’ingénieux système en simplifia l’étude, et Bernard de Jussieu, le créateur de la méthode naturelle.
C’est un titre de gloire pour la Provence de compter, parmi ses enfants, Tournefort que l’on considère comme
* Les faits relatés dans cette étude biographique sont extraits ; 1» D’un article nécrologique publié dans le Moniteur universel du 23 décembre 1819. 2° Des notices insérées dans les recueils ci-après ; Almanach du Var, de Journal méd. chir. du Var, de 1824 (Aon. Caille). — Observateur des sciences médicales, de 1825 (P.-M. ^oox).—Biographie universelle, de Michaud (suppl.).—3* Enfin, de la correspondance et des manuscrits laissés par Louis Gérard. — Je dois la communication de ces derniers documents à l’obligeance des héritiers du botaniste ; MM. Polyeucte Gérard, son fils, receveur de l’enregistrement, en retraite, k Hyères, et Louis Gérard, son petitfils, propriétaire k Cotignac.
le fondateur de cette utile et charmante science. Mais on reproche, non sans motif, au célèbre naturaliste d'avoir trop promptement oublié qu’il était Provençal. Jamais, en effet, il ne s’occupa de nos belles contrées dont la végétation est pourtant si luxuriante et si variée ! Son premier ouvrage fut une Histoire des plantes qui croissent aux environs de Paris. — Adanson et Fusée-Aublet, qui vinrent après lui, montrèrent la même indifférence pour nos richesses botaniques.
Moins ambitieux que ses devanciers, le botaniste provençal qui fait l’objet de cette étude biographique, consacra de longues années à la recherche et à la classification des plantes de son pays. Il en publia une nomenclature raisonnée, en 1761, sous le titre de Flora gallo Provincialis.
Cet ouvrage, dans lequel Louis Gérard inaugura la célèbre méthode, naturelle à peine fondée par Bernard de Jussieu, produisit une véritable sensation dans le monde savant. Nommé associé non résident de l’Académie des sciences sur la présentation de Malesherbes, son protecteur et son ami, honoré de l’estime particulière du grand Linnée qui le consultait souvent, l’auteur de la Flore de Provence occupa, dès ce moment, un rang distingué parmi nos botanistes les plus illustres.
El cependant (il est triste de le constater), le nom de Gérard est aujourd’hui à peu près inconnu, même en Provence, son pays natal.
C’est qu’il fut un de ces hommes modestes et laborieux, très-rares dans tous les temps, qui aiment la science pour
elle-même, et qui ne songent pas à lui demander un peu de cette renommée que tant d’autres recherchent si ardemment.
Loms Gérard naquit à Cotignac, petite ville située près de Brignoles, le 16 juillet 1733. Son père, le docteur François Gérard, passait, à juste titre, pour un des médecins les plus distingués de la Provence. Sa mère, née Lombard de Taradeau, était une femme aux manières simples et au cœur dévoué, qui n’avait pas cru se mésallier en épousant un médecin de campagne entouré de l’estime générale.
Louis Gérard hérita du savoir de son père et des douces qualités de sa mère. Aussi pourrait-on résumer en deux mots : science et charité, l’histoire de sa vie que je vais esquisser à grands traits.
Doué d’une intelligence vive et précoce, animé d’un ardent amour pour l’étude, un excès de travail le conduisit aux portes du tombeau, à cet âge où beaucoup d’enfants ne savent pas encore lire couramment. Pendant six mois, son père le disputa à la mort, pied à pied. J’ai suivi dans les notes qu’il a laissées, les différentes phases de cette cruelle maladie, et je ne crois pas que l’on puisse rien lire de plus émouvant.
Rendu à la santé, Louis Gérard entra au collège des Doctrinaires, à Draguignan, où il fit de fortes études. Il revint à l’âge de 15 ans à Cotignac. Son père le laissa libre de choisir la profession qu’il voudrait embrasser, et lui donna un an pour prendre une détermination. C’était accorder
de longues vacances au jeune collégien. Mais il n’était pas dans la nature du futur botaniste de rester sans occupation. Il mit le temps à profit, en lisant tous les livres qu’il put se procurer dans la maison paternelle. Or, les ouvrages de médecine se trouvaient en majorité dans la bibliothèque du docteur. Il en résulta que Louis Gérard, obéissant, sans le savoir, au secret désir de son père, prit un goût particulier pour les études médicales. En ce temps-là, il faut le dire, les enfants considéraient encore comme un honneur de suivre la carrière paternelle, et les parents, de leur côté, s’efforçaient de faire naître et de développer ce sentiment, auquel le barreau et la médecine ont dû des hommes d’un mérite éminent.
Le docteur Gérard avait pour ami le célèbre Lieutaud, professeur à la faculté d’Aix, qui devint, plus tard, médecin de Louis XV. Il lui présenta son fils, en lui affirmant qu’il avait une véritable vocation pour l’art médical. Lieutaud, assez incrédule par caractère, et mal disposé en ce moment, fit subir au jeune homme un long interrogatoire, dans lequel il chercha à l’embarrasser. Mais Louis Gérard sortit victode eette épreuve. Ses réponses précises et savantes firent une vive impression sur Lieutaud, qui, surpris, émerveillé, s’écria en s’adressant à son ami : « Ton fils est très-fort, » je connais peu de médecins capables de si bien discourir » sur la physique, l’anatomie et l’histoire de la médecine. » — Paroles extrêmement flatteuses dans la bouche d’un homme aussi compétent, et dont la franchise un peu trop méridionale était passée en proverbe.
Louis Gérard justifia bientôt le jugement porté par l’illustre médecin, en passant un remarquable examen devant la faculté de Montpellier, qui le reçut docteur à l’âge de 20 ans.
Mais à Montpellier, Gérard s’est lié intimement avec Commerson *, qui lui communique son amour pour la botanique, et le jeune médecin, déjà porté à l’étude de la nature par son caractère observateur et méditatif, ne rêve plus que plantes et fleurs.
C’était en 1755.—Linnée tenait le sceptre de la botanique. Son système qui en simplifiait si heureusement l’étude, avait mis cette science en grande faveur. Chacun s’en occupait : les savants entreprenaient de périlleux voyages pour découvrir de nouvelles plantes, les gens du monde formaient des herbiers, et quelques amateurs, comme M. de Bombarde, à Paris, et M. Smith, à Londres, y employaient des sommes considérables. Enfin, Bernard de Jussieu, lui-même, qui devait bientôt apporter une révolution dans la botanique, enseignait dans ses cours le système sexuel de Linnée, et réunissait autour de sa chaire une foule nombreuse, parmi laquelle on remarquait, disons-le en passant, le philosophe Jean-Jacques Rousseau et Malesherbes, le futur défenseur de Louis XVI.
L’illustre Linnée régnait donc en maître. Il jouissait de la plus grande considération, non-seulement auprès des naturalistes, qui avaient adopté son système avec enthousiasme, mais encore auprès des têtes couronnées elles-mêmes. Le roi d’Angleterre et le roi d’Espagne l’appelaient à leur cour ; le
* V. aux pièces justificatives quelques lettres de cet illustre naturaliste. Commerson n’était pas seulement uu savant de premier ordre, c’était aussi uu homme de beaucoup d’esprit. .Sa correspondance est remplie de détails charmants sur les personnages les plus célèbres de son temps. Il dit, notamment, sur Voltaire , qui lui avait offert son secrétariat, des choses fort piquantes. (A).
roi de Suède, son souverain, l’anoblissait, et le roi Louis XV lui envoyait des graines recueillies de sa main *.
Cependant Gérard, qui avait fait de rapides progrès dans la science botanique, croit remarquer, en lisant les œuvres du naturaliste suédois, que le maître s’est formé une idée peu exacte de certaines plantes de nos contrées méridionales, et qu’il en a donné une description incomplète. Il lui adresse une collection de ces plantes, et joint à cettè collection quelques notes, formulées avec une modestie si vraie et un tact si délicat, que sa critique a toute l’apparence de la louange.
La réponse de Linnée ne se fit pas attendre : elle fut • charmante. « Vos observations, lui disait-il, sont parfaite- » ment justes. Et j’en ai plus appris, sur les plantes du midi » de la France, par votre envoi et vos remarquables descrip- » lions, que par la lecture de nombreux ouvrages spéciaux.
» Aussi, — ajoutait-il, — entretiendrai-je avec zèle et dévoû- » mentvotreprécieuse amitié....» Il terminait en l’engageant à publier une flore, qui comprendrait toutes les plantes de la Provence et des pays environnants**.
Louis Gérard y avait-il déjà pensé, ou en reçut-il l’idée de Linnée? C’est ce que sa correspondance ne fait pas connaître. Toujours est-il qu’il s’occupa, dès ce moment, de réunir les matériaux de la Flora gallo Provincialis.
Il se mit, en effet, à parcourir la Provence, le Piémont et même la Suisse, ne laissant aucun recoin inexploré. Après
* Cdvieb, Biographie universelle, t. 24, p. 525.
** Voir cette lettre aux pièces justificatives. (E)
quatre ans de courses intrépides sur les plus hautes montagnes, après de longues et intelligentes études, Gérard allait mettre la dernière main à son œuvre, lorsque Bernard de Jussieu lui écrivit pour le consulter sur un nouveau système de classification qu’il venait d’imaginer. Ce système, lui disait-il, est basé sur « la connaissance des affinite's natu- » relies et la réunion des genres en familles. »
Louis Gérard partit immédiatement pour Paris.
A cette époque la science botanique n’était pas très-avancée. Elle avait fait pourtant de notables progrès depuis un demi-siècle, c’est-à-dire depuis la publication des systèmes de Tournefort et de Linnée.
Avant Tournefort, en effet, tout était confusion et caprice dans cette science ; il n’existait pas, à proprement parler, de classification : chaque botaniste avait un système à lui *.
La méthode de Tournefort, basée principalement sur les dimensions de la tige et les formes de la corolle, parut en 1694. La clarté, l’ordre et la précision la distinguèrent entre toutes les autres. Mais ce n’était, en somme, qu’un système artificiel, qui n’indiquait aucune règle précise, pour arriver à classer et à décrire les plantes nouvellement découvertes.
• Les anciens ne savaient pas même, — ditVicq d’Azyr dans son Tablea’Jt du règne végétal , — combien il est important en botanique d’établir des caractères. Les systèmes adoptés depuis Gesner (1565), ou n’avaient point un seul organe pour base dans tout leur encbainement, ou étaient fondés sur des parties qui ne sont point essentielles aux végétaux. Les genres n’étaient point déterminés avec assez d’exactitude, la nomenclature ne reconnaissant aucune règle constante. (Tome l, page 11).
En 1735, Linnée publia une méthode beaucoup plus complète et surtout plus ingénieuse. Il créa notamment une admirable nomenclature, qui réduisait à deux mots pour chaque plante (le nom de l’espèce et le nom du genre), les longues phrases de Tournefort.
Comme moyen d’étude, cette méthode, qui reposait sur les modifications variées que présentent les organes sexuels des plantes, ne laissait rien à désirer ; car elle offrait une trèsgrande facilité pour classer les genres et les retrouver au besoin. Mais ce n’était là encore qu’un de ces systèmes artificiels, qui ne reposaient sur aucune base certaine, et qui faisaient de l’étude de la botanique une question de mémoire. La science devait aspirer à un but plus élevé. Or, ce but, Bernard de Jussieu croyait l’avoir atteint ; « il espérait, disait-il à Gérard, arriver à une classification fondamentale et méthodique par la connaissance des affinités naturelles. »
Le botaniste provençal, de son côté, ne s’était pas borné à collectionner et à classer. Observateur attentif de la nature, il avait cherché à reconnaître sa marche dans la composition des groupes de plantes formées par elle, et comme Magnol, son devancier, « Il avait cru apercevoir dans les plantes, une » affinité suivant les degrés de laquelle il lui paraissait qu’on » pourrait les ranger en diverses familles, comme on ran- » geait les animaux. »
Gérard était donc, lui aussi, sur la voie du système des affinités, objet des méditations de Bernard de Jussieu ; mais son éloignement du centre où convergent et d’où partent toutes les lumières, ne pouvait lui donner ni cette initiative
indispensable, ni cette force d’autorité nécessaire, pour provoquer la révolution scientifique que le génie supérieur de Bernard de Jussieu devait déterminer.
On comprend, dès lors, combien Gérard avait hâte de recevoir les confidences de M. de Jussieu, et avec quel intérêt il assista, en 1759, aux premières applications que l’illustre botaniste fit de son système, peu de temps après, dans le jardin botanique de Louis XV, à Trianon. Bernard de Jussieu établit d’abord trois grandes divisions : Les Monocotylédonées, les Bicotylédonées et les Acotylédonées ; puis il distribua les ordres et les familles suivant l’analogie des caractères généraux.
Louis Gérard, dirigé par les conseils de son savant ami, suivit la même classification dans sa Flora gallo Provincialis, qui parut dès l’année 1761 *.
Il fut donc le premier à adopter et à proclamer cette méthode si simple et si féconde**: car Bernard de Jussieu ne donna lui-même aucune publicité à son système, il se borna à en tracer le plan sur le sol. Ce ne fut que trente ans après, en 1789, que Laurent de Jussieu, son neveu, développa dans un ouvrage intitulé : Généra plantarum , la méthode des
* Pamis. — Bauche, imprimeur.— ! vol. in-8°. Cet ouvrage était déjà terminé en 1759 Cela résulte d’une lettre que Maleslierbes écrivit, le 29 décembre de la amême nnée, au père du botaniste, ’a l’occasion de la dédicace de la Flore. Voyez ci-après cette lettre à la note de la page 13.
** O L’ouvrage de Gérard, dit Vicq-d’Azyr, sera toujours rechercbé, parce qu’il a présenté le premier le plan de la méthode naturelle de Bernard de Jussieu. » (Tableau du règne végétal, t. 5.)
affinités naturelles, crée par l’illustre botaniste. On peut dire, dès-lors, que Louis Gérard, qui la fit connaître au moment même ou Bernard l’imagina, en fut le véritable promoteur.
Cette intelligente et courageuse initiative lui réussit cornplètement. Sa Flore eut un véritable succès. La première édition en fut enlevée en quelques semaines et l’auteur devint l’objet des hommages les plus empressés. Jussistes ou Linnéens, tous les botanistes approuvèrent son travail, et lui accordèrent de sincères et chaleureuses félicitations. C’est qu’il avait eu la sage modération de ne prendre dans te nouveau système, que ce qui était positivement supérieur à l’ancien. J’ai parcouru sa volumineuse correspondance et je me suis demandé, après avoir lu les éloges flatteurs qui lui furent adressés à cette occasion, par les hommes les plus éminents de la science, pourquoi l’auteur de la Flore de Provence a été si promptement oublié.
Une des causes de cet oubli m’a paru être le choix qu’il fit de la langue latine pour écrire son œuvre. L’ouvrage y gagna en ce sens qu’il se répandit plus facilement dans les pays étrangers. — Il s’en vendit aussi un grand nombre d’exemplaires à Paris ; mais, comme il n’était à la portée que d’une certaine catégorie de lecteurs, il ne pénétra pas dans toute la France.
Il n’est donc pas étonnant que Louis Gérard ne soit pas trèsconnu, puisque son œuvre capitale n’a pas pu être vulgarisée. Le même ouvrage écrit en français aurait eu plusieurs édi-
lions *, et le nom de Gérard serait moins oublié. Celui de Darluc, son contemporain, est infiniment plus populaire et cela sans doute parce que, publiées dans notre langue, ses œuvres ont pu se propager dans toutes les classes de la société. Quoi qu’il en soit, voici dans quels termes flatteurs ce savant naturaliste parle de Gérard et de sa Flore dans le plus important de ses ouvrages ** :
« Gérard a compris dans sa Flore de Provence toutes les » plantes qui végètent sous un ciel aussi variable, et par des » expositions opposées entre elles. 11 nous indique les lieux » où elles naissent, et l’on est assuré de les trouver partout » où il les a vues lui-même ; si quelques-unes ont échappé à » ses pénibles recherches, elles sont en trop petit nombre » pour devoir grossir l’ample moisson des plantes que ce » laborieux observateur a cueillies dans sa patrie. Je ne me » propose pas d’ajouter rien de considérable aux observa- » lions de botanique contenues dans cet ouvrage immortel. »
La Flora gallo Provincialis est, en effet, un ouvrage trèsremarquable. Il est complet comme nomenclature, Darluc vient de nous le dire. La classification 7néthodique adoptée par l’auteur est des meilleures; c’est, du reste, celte que Bernard de Jussieu lui avait révélée et qu’il fut le premier à pro-
* Louis Gérard avait préparé lui-même une seconde édition de sa Flore. La révolution survint au moment où il allait la livrer à l’impression et il mourut sans avoir réalisé ce projet. Le manuscrit de cette seconde édition avait été recueilli par M. Polyeucte Gérard, sou fils, receveur de l’enregistrement, k Hyères; mais il eut l’obligeance de le prêter k un naturaliste qui était de passage dans cette ville et l’emprunteur partit sans le lui rendre.
** Histoire naturelle de la Provence. Avignon 1792.
clamer. Enfin, la description des plantes, faite avec une parfaite concision de style, ne laisse rien à désirer. Un critique contemporain disait à ce sujet : « Gérard peint à la Wanloo, mais » il adoucit les traits avec élégance et détaille avec tant de » précision qu'il supplée, par l’image, à la présence de l’objet » décrit *. »
Peu de temps après la publication de son livre, Gérard manifesta l’intention de rentrer en Provence. Bernard de Jussieu, qui l’estimait beaucoup et qui aurait voulu le retenir à Paris, lui offrit un emploi de professeur-adjoint au Jardin des Plantes. M. de Bombarde, chez qui il était logé, et Malesherbes, son ami et son protecteur **, joignirent leurs ins-
* Audibert Caille. — Journal chirurgico-médical du département du Var, 1824.
** Voici comment Louis Gérard fut mis eu relation avec M. de Malesherbes ; c’est le père du botaniste qui parle ;
« M. le président d’Entrecasteaux m’ayant fait appeler pour un malade qu’il avait dans son château, me demanda des nouvelles de mon tils et 'a quoi il s’appliquait le plus. Je lui répondis qu’il se plaisait fort â l’histoire naturelle et principalement à la botanique. Je suis charmé, me dit-il, qu’il s’applique particulièrement k cette partie de la médecine, parce qu’étant à Paris, l'année passée, M. de Lamoignon, fils de M. le chancelier, me pria de lui procurer la connaissance de quelque naturaliste de cette province, pour avoir des plantes et des graines qu’on ne trouve pas aisément dans les autres provinces. Voyez, me dit-il, si votre üls voudrait se charger de cette commission. Je lui répondis qu’il ne demandait pas mieux. M. le président écrivit donc k M. de Lamoignon pour lui apprendre qu’il avait trouvé le naturaliste qu’il souhaitait. Quelques jours après, M. de Lamoignon ayant envoyé un mémoire et une liste d’environ cent plantes et tout autant de graines, M. le président le communiqua k mon fils qui, sans aller de nouveau herboriser, trouva toutes ces plantes et les graines dans son cabinet. M.de Lamoignon, enchanté de recevoir les plantes si bien desséchées et toutes les graines si bien choisies, écrivit k mon fils. »
tances à celles de l’illustre botaniste ; mais Gérard persista dans sa détermination. Il avait un devoir à remplir en Provence et il n’était pas homme à s’y soustraire.
« Mes forces m’abandonnent, — lui écrivait son père, — » bientôt je ne pourrai plus courir la campagne... lime faudra » laisser mes malades sans secours... »
Gérard n’attendit pas une seconde lettre, il quitta Paris sur-le-champ, laissant ainsi échapper l’occasion peut-être unique de conquérir un nom illustre. Le professorat l’aurait, en effet, mis en évidence ; tandis que l’humble mission de médecin de campagne, à laquelle il allait se vouer, devait le tenir éloigné de Paris, cette patrie des talents, selon l’expression de M. de Malesherbes, oii l’on trouve quelquefois les places et toujours la considération capables de flatter un homme de mérite *.
Louis Gérard rentra à Cotignac,
* Gérard, qui avait trouvé en M. de Malesherbes un protecteur éclairé et dévoué, lui dédia sa Flore de Provence. Voici la lettre que M. de Malesherbes écrivit, h cette occasion, au père du botaniste :
« Paris, 29 décembre 1759.
a Je voudrais bien, Monsieur, que l’estime que j’ai pour Monsieur votre fils et l’intérêt queje prends à lui, puissent lui procurer quelques avantages réels. 11 est fait pour aller au plus loin dans la science qu'il a embrassée.—Je suis bien sensible k l’honneur qu’il m’a fait de vouloir bien me dédier son ouvrage. 11 pourrait, sans doute, choisir des Mécènes plus éclairés et plus puissants, mais il n’en trouvera point qui sçache mieux ce qu’il vaut, ny qui désire plus sincèrement son avancement.
» Je suis, etc.
B De Lamoignon de Malesherbes. b
Ici commence pour lui une vie toute de dévoûment et de travail. Les voyages de touriste, le séjour de Paris où l’amitié du grand chancelier lui donnait accès partout, et enfin le Jardin des Plantes, cet Eden des botanistes, tout lui manque. Mais il n'en est ni effrayé ni malheureux. Il saura occuper et son cœur et son esprit. Une jeune femme douce et bonne apportera le bonheur dans sa maison, et lorsqu’il faudra quitter le foyer conjugal pour aller porter au loin les secours de la médecine, il oubliera la longueur de la route en causant avec les fleurs.
Celte agréable compensation ne lui était pas toujours permise. Il lui arriva de se mettre en route par des temps affreux. D’autres fois, appelé en toute hâte la nuit, il fit de longues courses pour se rendre auprès de pauvres paysans qui se croyaient dangereusement malades, et dont la seule maladie était la misère. Dans ces circonstances, bien fréquentes pour lui, comme pour tous les médecins de campagne, Gérard oubliait et l’ennui de la route et l’inutilité de son dérangement en faisant une bonne action. Il déposait, sans bruit, quelques petits écus sur un des meubles de la chambre.
Un jour il ne sut pas dissimuler assez adroitement son offrande. On l’en remercia, et lui, un peu confus, répondit avec cette bonhomie attachante, qu'il semblait avoir acquise dans l’intimité de Malesherbes ; « Excusez-moi, ce sont » des auxiliaires que j’ai appelés à mon secours. Les écus » sont bien plus habiles et surtout plus utiles que votre mé- » decin, car avec eux vous aurez de la bonne soupe, » tandis que sa science ne pourra jamais en faire autant. »
Il n’allait pas une seconde fois chez les clients, auxquels
son art était inutile. Madame Gérard se chargeait de ce soin, et ses cures à elle valaient bien les siennes *.
Quand le docteur pouvait ainsi se faire remplacer auprès des malades, il revenait avec empressement, avec bonheur, à ses chères plantes, ou à sa correspondance, qui était trèsactive. C’était avec les botanistes de tous les pays, un échange continuel de richesses végétales : Linnée, de Jussieu, Burmann, Commerson, Sauvages, Gouan, Schmidel, Allioni, Smith et vingt autres lui envoyaient des plantes, ou lui en demandaient **. Ce n’était pas tout, il trouvait encore le temps de préparer pour les nombreuses académies dont il faisait partie, des mémoires sur différents objets ayant trait à la médecine ou à la botanique. — Il écrivit la Topographie medicale de Cotignac pour la Société de médecine de Paris, qui
* Madame Gérard était une femme distinguée, dont l’esprit vif et cultivé était plein de charme. Mais ce que l’on aimait en elle, c’était une douceur vraie, et surtout une charité prévenante qui lui faisait rechercher les occasions de secourir les malheureux. Ou raconte, k ce sujet, un trait qui dépeint bien ce caractère dévoué. — C’était pendant les guerres du Consulat. Elle avait un fils k l’armée et tremblait sur son sort. Un jour elle remarque chez son mari un air soucieux ; elle l’interroge, et apprend qu’il vient de panser les blessures d’un jeune militaire laissé en route par un détachement qui revenait d’Italie. Ce militaire, ajoutait le docteur, est fort mal soigné dans l’auberge où il a été recueilli, et doit horriblement souffrir du bruit que l’on fait dans ce lieu public. Madame Gérard est émue en pensant que son fils se trouve peut-être, en ce moment, dans une situation analogue, et, sans se préoccuper de la charge et du tracas qu'elle va s’imposer, elle court avec des porteurs k l’auberge où git le moribond. Elle le fait transporter dans la meilleure de ses chambres et le soigne comme s’il eût été son propre enfant. Sauvé, plus encore par la sollicitude de ta garde-malade, que par le talent du médecin, le pauvre blessé passa ainsi quatre mois dans cette maison hospitalière, qu’il n’oublia jamais.
** Voir aux pièces justificatives quelques extraits de cette correspondance.
lui décerna une médaille d’or. A la Société des sciences de Toulon, il adressa des Observations sur un tic douloureux; à une autre académie, la relation d’un Voyage à Ganterez ; à la Société Linnéenne de Londres, des mémoires sur Diverses plantes ; à l’Académie de Marseille la Description du Mont- Pilate en Suisse; et enfin, à l’Académie royale des sciences, dont il fut élu membre correspondant le 7 juillet 1787, plusieurs mémoires qui reçurent l’approbation de cette illustre Compagnie.
Parmi ces mémoires, il en est un, intitulé : Observations critiques sur la traduction de l'Histoire naturelle de Pline, qui mérite d’être mentionné d’une manière particulière ; il avait pour objet de signaler 400 erreurs commises par M. Poinsinet de Sivry, traducteur de cette œuvre.
Depuis la rédaction de ces Observations critiques, qui n’ont jamais été livrées à l’impression, VHistoirenaturelleâeVYme a été plusieurs fois traduite, et dans ces traductions faites par des hommes d’un grand mérite assurément (parmi lesquels nous citerons MM. de Grandsagne et Nisard, de l’Académie), quelques-unes des erreurs signalées par Gérard ont été maintenues *. Cela ne doit pas étonner, si on considère, ainsi que le faisait remarquer M. de Malesherbes, que pour rendre la pensée du naturaliste latin, il faut être naturaliste soi-même : la connaissance de la langue latine ne suffit pas. Or Gérard, qui d’ailleurs s’était borné à revoir la partie relative au règne
* Voir, aux pièces justificatives, quelques extraits des Observations critiques de Louis Gérard. Lettre S, page 88.
végétal, écrivait le latin comme Pline lui-même et passait, à juste titre, pour un des botanistes les plus distingués de son temps.
Gérard adressa, en outre, à l’Académie des sciences, une dissertation sur la Folle avoine, un mémoire sur la découverte de la Vicea amphicarpos, connue aujourd’hui sous le nom de Vicea Gérardi *, et plusieurs autres communications, relatives à des objets trop spéciaux pour offrir quelque intérêt dans une rapide analyse. Mais ce qui ne doit pas être passé sous silence, c’est sa collaboration avec l’auteur de VHistoire générale de Provence. On ignore généralement cette collaboration ; elle résulte cependant, de la manière la plus positive, de la correspondance du père Papon. Ainsi le savant
• Linnée a signalé plusieurs découvertes de Louis Gérard , dans la dernière édition de son Species plantarwn ; mais ce qu’il n’a pas dit, c’est qu'il lui devait la connaissance et souvent la description des plantes de nos contrées, dont il a donné une assez longue énumération dans cet ouvrage. Cependant il faut lui rendre cette justice qu’il n’a négligé aucune occasion pour citer avec éloge le nom de Gérard. Voici, d’après Vick-d’Azyr, traducteur de ses œuvres, le résumé des Jugements qu’il a portés sur l’auteur de la Flore de Provence :
Systémathique orthodoxe, inventeur, descripteur et dénominateur nouveau .
Ceci demande une explication. Linnée et son traducteur entendent, par les systématiques orthodoxes, les botanistes qui ont établi les classes, les ordres et les genres de leurs sytèmes ou méthodes, sur les parties de la fructification; les inventeurs, sont ceux qui ont découvert dans leurs voyages, décrit et fait graver de nouvelles espèces; les descripteurs, ceux qui ont décrit d’après la nature les espèces qu’ils ont énoncées ; les dénominateurs, ceux qui ont les premiers signalé ou dénommé, par une phrase spécifique, les nouvelles espèces ou celles qui étaient connues. (Linnée français, ou Tableau du règne végétal. Introd. page XXIII —par Vicq-d’Azyr —membre de l’Académie française.)
oratorien, annonçant à Gérard, le 3 février 1776, que l’Assemblée d’Aix avait décidé l’impression de cet ouvrage à ses frais, lui disait: «Celte nouvelle vous intéresse comme » citoyen et comme auteur de la partie botanique » ; et plus loin : « 11 me tarde que vous soyez le premier à vous lire dans » notre histoire. »
Enfin, et pour compléter l’indication des travaux du botaniste, je citerai les et 4”“ volumes du Magasin encyclopédique, le volume des Mémoires de l’Académie des sciences, le Journal du Var, et le 1" volume des Mémoires pour servir à l’Histoire naturelle de la Provence.
Mais laissons un moment les travaux du savant, pour jeter un regard sur la vie intime de l’homme.
Gérard vivait dans la retraite, entouré d’une nombreuse famille *, et de quelques amis qui le chérissaient, ne sortant que pour aller herboriser, ou pour porter des secours aux malades. La fortune que lui avait laissée son père, lui donnait une certaine indépendance dont il n’usait pas, il est vrai, vis-
* Louis Gérard eut de son mariage avec M"' Templier, neuf enfants. Il ne lui en restait que quatre lorsqu’il mourut, en 1819. — L’aîné, nommé Louis, était chef de division k la préfecture du Var, et fut, plus tard, maire de Cotignac ; le second. Marins, exerçait la profession de notaire dans la même ville ; le troisième, Amand , était percepteur à Barjols, et le dernier, Poîyeucte, occupait un emploi dans l’administration de l’enregistrement.
Le fils de l’ancien maire de Cotignac, qui se nomme également Louis, habite encore cette ville, où il rappelle par ses qualités d’esprit et de cœur, le caractère aimable de l’illustre botaniste. On voit chez lui un superbe encrier qui fut donné à son grand-père par M. de Malesherbes. Ce souvenir du courageux défenseur de Louis XVI est conservé, comme une sainte relique, dans cette famille qui s’honore par le culte qu’elle professe pour sa mémoire.
à-vis des pauvres paysans et des ouvriers, que l’on appelait alors des artisans ; mais le noble et le bourgeois venaient plus souvent le consulter qu’il n’allait chez eux.
Le général baron de Lambot, dont le père avait été juge du comté de Carcès, me racontait à ce sujet que, dans sa jeunesse, s’étant foulé un pied, il fut conduit chez M. Gérard, et que le docteur pour n’avoir pas à aller le visiter à Carcès lui donna l’hospitalité pendant quelques jours.
M. de Lambot aimait à se rappeler les attentions du savant docteur, pour lequel il conserva toujours la plus tendre et la plus respectueuse amitié. Il le dépeignait comme un homme de manières affables, d’un aimable entretien, d’un enjouement inaltérable, que rendait plus piquant encore un peu de négligence et de distraction. Le docteur Gérard, ajoutait-il, oublia plus d’une fois d’enfourcher le cheval qui lui était envoyé par ses malades. Il le laissait aller sous la surveillance du gardien, et lui, marchait derrière, ramassant d’ici, de là, les plantes rares qu’il rencontrait, les interrogeant à haute voix sur leur genre et dissertant ensuite avec feu sur un point quelconque de la science, que la plante ne songeait pas à discuter; mais le calme même de celle-ci, qui ne répondait que par l’étalage de ses caractères, exaspérait le savant; alors il recourait à ses poches profondes, d’où Pline, Tournefort ou Linnée apparaissaient, pour juger le différend en dernier ressort. C’est ainsi qu’il arrivait devant la porte du malade sans se douter de la longueur du chemin parcouru. Il en était de même au retour, et le cheval n’avait servi qu’à porter le butin du botaniste.
Les savants qui venaient en Provence ou qui se rendaient
en Italie, faisaient souvent un long détour pour aller à Cotignac passer quelques instants auprès de l’auteur de la Flore de Provence. — Louis Gérard les accueillait avec une grâce parfaite : Son magnifique herbier % sa maison, son cabinet de curiosités, enrichi par les dons de ses nombreux amis, tout était à la disposition des visiteurs qui ne le quittaient qu’avec le plus vif regret, et pénétrés d’une affectueuse estime pour le savant modeste qui s’oubliait si volontiers, et se dépouillait, avec une rare générosité, pour les obliger. Broussonnet, fondateur de la Société royale d’agriculture de Paris, et Smith, ce riche amateur anglais qui se rendit acquéreur des célèbres collections de Linnée, conservèrent entre tous, un souvenir reconnaissant de cette gracieuse hospitalité. Smith le prouva bien en lui offrant plus tard, pendant les mauvais jours de la révolution, un asile et un brillant emploi en Angleterre ; asile et emploi que Gérard refusa, autant par patriotisme que pour ne pas abandonner, dans ces moments de danger, l’aîné de ses fils qui était loin de lui.
On cite de Louis Gérard deux traits qui témoignent de la délicatesse de ses sentiments et de son parfait désintéressement.
Pendant son séjour à Paris, en 1760, Gérard logeait, comme nous l’avons vu, chez M. de Bombarde, grand amateur de botanique, qui avait formé l’une des plus belles collections
♦ Cet herbier fut acquis parle département, en 1834, sur la proposition de M. Denis, alors député, membre du conseil général du Var et Président de l’Académie des sciences, arts et belles-lettres de Toulon. Il est déposé dans le musée du chef-lieu, où l’on peut encore admirer, malgré les injures du temps et l’abandon dans lequel le défaut de local oblige de les laisser, les précieuses collections du botaniste de Cotignac.
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de l’époque, — M. de Bombarde, charmé des connaissances très-étendues du jeune botaniste et séduit par son caractère vraiment sympathique, s’était attaché à lui et l’entourait d’une affection toute paternelle. Il l’appelait son fils et avait fini par le considérer comme tel. — Louis Gérard, de son côté, se montrait attentif et reconnaissant. —Un jour, M. de Bombarde se plaignant à lui de l’abandon dans lequel le laissaient deux neveux qui portaient son nom (ses seuls parents), lui déclara que sa fortune, loin d’aller s’égarer chez des ingrats, donnerait à son fils d’adoption une existence splendide, qu’il méritait sous tous les rapports. — M. de Bombarde possédait plus de 30,000 mille livres de rentes.
L’offre était vraiment séduisante et de nature à imposer silence aux scrupules d'une conscience ordinaire, mais Gérard n’en fut pas ébloui. Remerciant avec effusion son trop généreux ami, il s’efforça de le faire revenir sur une décision qui avait pour conséquence de dépouiller les héritiers naturels de l’excellent vieillard. Ses instances furent d’abord inutiles, M. de Bombarde persista dans son projet. Gérard eut alors la pensée de s’adjoindre des auxiliaires dont le zèle ne pouvait être douteux : — ceux-là même que M. de Bombarde voulait déshériter. Il alla prévenir les deux neveux de son trop bienveillant ami, les fit rentrer en grâce et parvint, ce premier pas fait, à ramener l’oncle à de meilleurs sentiments à leur égard. D’ailleurs, il avait déclaré à M. de Bombarde que s’il ne cédait pas à ses prières il se trouverait dans la pénible obligation, pour s’épargner des suppositions injurieuses, de renoncer à son hospitalité. M. de Bombarde se laissa fléchir, il promit à Gérard de ne pas déshériter ses neveux, et à sa mort, qui eut lieu deux ans après, les deux jeunes gens recueillirent, en effet, toute sa tortune.
Ceci se passait en 1762. Quarante-six ans plus tard, c’està-dire en 1808, un autre héritage aussi honorable venait chercher Gérard qui, vieilli, presque appauvri par la révolution, mettait la même délicatesse à repousser les avances de la fortune.
Mais dans cette circonstance, la décision du testateur était irrévocable, sa volonté dernière n’ayant été connue qu’après sa mort.
Un habitant de Draguignan, nommé Parian, venait en effet de mourir, laissant par testament tout son avoir à Louis Gérard, botaniste à Cotignac, son ancien condisciple.
Lorsque le notaire, M. Roque, l’invita à se rendre à Draguignan pour être mis en possession des biens de M. Parian, Louis Gérard répondit qu’il n’existait aucun lien de parenté entre le testateur et lui, et qu’il ne pouvait accepter un héritage destiné sans nul doute à un autre Gérard.
Cependant il fut parfaitement démontré que M. Parian avait voulu le désigner dans son testament, car lui seul, des anciens condisciples de Parian, était botaniste et se nommait Louis Gérard.
On trouva plus tard dans les papiers du défunt l’explication de ce legs.
M. Parian avait un singulier caractère : il n’aimait pas l’humanité. Dès sa jeunesse il avait manifesté cette antipathie en se tenant toujours éloigné de ses camarades de collège. Il ne s’en rapprochait que pour les blesser par quelque
parole dure ou injuste. Trois ou quatre corrections, infligées spontanément par les plus irascibles, l’avaient aigri encore davantage. Un collégien avait eu pitié de celte nature malheureuse. Ce collégien, on le devine, c’était Louis Gérard. Le futur médecin, qui devait un jour donner des soins gratuits à ses plus cruels ennemis, avait des sentiments trop généreux pour prendre part à la ligue qui s’était formée contre le jeune Parian. Loin de là, il avait pris courageusement son parti, et soit par conciliation, soit en employant les solides arguments dont la nature l’avait pourvu, il était parvenu à faire cesser cette lutte inégale.
Parian n’oublia jamais ce service et il disait, dans les notes qui furent trouvées après sa mort, que Gérard était le seul homme vraiment compâtissant qu’il eût rencontré dans sa vie, le seul digne du nom d’ami. Il le louait, en outre, de son peu d’ambition et rendait justice à son savoir. Enfin, le botaniste avait trouvé grâce aux yeux du misanthrope.
Voilà qui est flatteur assurément pour Louis Gérard. Mais ce qu’il l’est plus encore, c’est qu’il fut honoré de l’estime et de l’amitié de deux hommes extrêmement distingués. Une longue correspondance, intéressante dans son objet et charmante par le style, établit en effet ses relations très-suivies avec le bailli de Resseguier et le grand chancelier de Lamoignon de Malesherbes. Le bailli- de Resseguier, grand-croix de l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem, commandeur de Marseille, et en cette qualité seigneur du lieu de Monlfort, avait eu le courage de dire la vérité à M“® Dubarry * et s’était fait
* La favorite avait trouvé dans sa serviette ces vers qui furent attribués il M. de Resseguier ;
exiler en Provence, où il se consolait de sa disgrâce dans l’intimité de Gérard. — « Venez, lui écrivait-il, nous causerons » de Pline, du traducteur qui l’a outragé, du très-savant » botaniste qui le venge, et souvent le redresse, de l’inépui- )) sable et belle nature, nous causerons de tout ce que nos » têtes et nos cœurs nous fourniront. » *
Quant à M. de Malesherbes, ne suffit-il pas de prononcer son nom et de dire qu’il fut l’ami de Gérard, pour faire le plus grand éloge du botaniste provençal. L’illustre magistrat, à l’époque où il était ministre de Louis XVI, lui adressa une lettre qui mérite d’être mentionnée ici. Elle est une preuve bien honorable de son peu d’ambition et du cas particulier que M. de Malesherbes faisait de son savoir.
« Je reçois. Monsieur, avec beaucoup de sensibilité, lui » écrivait-il, les marques que vous me donnez de votre sou- » venir et de votre amitié, et Je voudrais bien vous donner » des preuves de la mienne, mais Je ne sais comment, ni quel » genre de service on pourrait vous rendre.
» Tu portes sur tou front, sans honte et sans effroi » La dépouille d’un peuple et la honte d’un roi. »
* Il lui écrivait, le 20 septembre 1786: « Je ferai passer incessamment à » M. Bernardin de Saint-Pierre les erreurs où il est tombé, et que vous avez » si justement relevées dans la partie botanique. Il n’est pas plus exempt de » fautes par rapport aux autres sciences, en sorte que dépouillé par les sa- » vants, chacun dans sou genre, on ne lui laisse plus guère que le mérite de » son style. On ne saurait lui en contester un autre, le premier de tous, c’est » la bonté de l’intention, la pureté des sentiments, et une âme droite qui » trouve et adore en tout la grandeur et la bienfaisance de la Divinité. Dans * ce siècle affreux de corruption et d’athéisme, ce mérite est d’un grand prix. » » Bailli de Resseguikr. »
» Vous vous souvenez que nous avons à plusieurs fois » causé de votre situation pendant que vous habitiez Paris, » et que vous ne m’avez jamais rien proposé en quoi je puisse » vous être utile.
Et plus loin : « Si dans ce moment vous aviez quelque » proposition à me faire et qu’elle fût possible, je m’y porte- » rais avec bien de l’empressement. J’ai toujours eu grand » regret que des talents comme les vôtres ne fussent pas » employés et recompensés.
» Vous connaissez les sentiments etc..
Gérard n’usa pas de ce crédit puissant qui s’offrait à lui si gracieusement. Il ne devait se souvenir de son illustre protecteur et ami qu’au moment du danger. Or ce moment n’était pas éloigné.
La révolution survint, et avec elle le procès de Louis XVI. Malesherbes sollicita et obtint l’honneur de défendre son roi ; mais il ne tarda pas de payer de sa tête cette gloire immortelle.
Gérard, imitant sur un théâtre plus modeste son courageux protecteur, s’éleva de toute la force de son indignation contre le pouvoir qui avait prononcé l’arrêt de mort de Malesherbes.
Cette protestation énergique, éclatant en pleine Terreur, perdit Louis Gérard. Elle le livra aux fureurs des patriotes, qui jusque-là n’avaient pas osé toucher au sympathique et savant docteur, défendu qu’il était par ses bienfaits. Mais il avait blasphémé contre la Montagne, il n’était plus défendable.
Les mauvaises passions triomphèrent, une vingtaine d’individus, guidés par un terroriste nommé Lou-Blu, envahirent sa maison. Obligé d’abandonner en fugitif une ville où il croyait, avec raison, compter autant d’amis que d’habitants, Gérard alla se réfugier d’abord à Toulon, puis à Draguignan, et enfin à Cabasse, d’où il fut arraché par la même bande de forcenés, quileconduisirentavecsafemmeetsesjeunesenfants, dans l’ancien couvent de N.-D.-des-Grâces, converti en prison.
De cette prison les suspects étaient évacués sur Toulon, où les attendait une exécution sommaire *.
(*) Voici sur cette incarcération quelques détails intéressants qui m’ont été fournis par le petit-tils du botaniste :
(I Louis Gérard fut saisi dans sa carapague de Combecave, près Cabasse. » par une vingtaine de démagogues enragés , connus sous le nom de Goua- » pous, commandés par un scélérat nommé loM-Biu, et conduit au couvent de » N.-D -des-Grâces, converti en prison.— Il y trouva nombreuse compagnie, » tous gens honorables et inoffensifs. C’était 1® Léon Templier, 2“ Jean- » François Templier, 3“ Alexandre Vache, 4“ M“' Pothonier, dont le mari
* venait d’émigrer, 5» Honoré-Paul, 6* Paul-Paul, 7” Garnier, grand-père » du notaire actuel, 8“Garnier, le président, 9“ Vian-des-Rives, 10® Tem- » plier, le lieutenant. 11“ Augustin Fassy, 12“ Mavet, 13» Ferrier et quelques » autres, peut-être, dont le nom a été oublié. Louis Gérard y avait été enfer- 1 ) mé avec ses trois filles et un de ses fils, le plus jeune — les autres étant k » l'armée. — Des étrangers s’y trouvaient également, entre autres : MM. de » Fabry, d’Aups, de Gantés, Pontèves, deBarjols.lesdamesBellon.de Sainte- » Marguerite, etc.
B Indépendamment de la haute bourgeoisie et de la noblesse, on y avait
* encore jeté un certain nombre de paysans, qui avaient pris parti contre les B démagogues^ Il n’est pas sans intérêt de remarquer que la terreur rencon- B tra une opposition des plus vives dans les gens de la campagne. Cette classe, B qui ne voyait dans la majorité des bourgeois de Cotignac, que des amis, B des conseillers et souvent des bienfaiteurs, comme dans Louis Gérard, dont B les soins désintéressés lui avait été précieux en temps de maladie, se B rangea de son côté au moment du danger. — C’est là ce qui a empêché B beaucoup de mal, c'est ce qui explique les lenteurs calculées qu’éprouvait la B conduite des charrettes de suspects, dirigées surToulon où les attendaient B la guillotine et les fusillades. L. G. b
En apprenant cette injuste incarcération, les amis de Gérard s’émurent. Son parent Lombard Taradeau, député du Var, s’empressa d’aller en informer Barras, espérant beaucoup de ce compatriote, qui, à cette époque, avait déjà une assez grande influence. C’était, du reste, l’obligé de la famille *.
M. de Barras le père, ami de Louis Gérard, lui avait, dans le temps, emprunté une somme de cent écus pour équiper son fils aîné, qui venait d’obtenir un emploi dans les armées du roi à Pondichéry (1775). Or, ce fils était précisément le fameux Barras dont on sollicitait l’intervention. On ne lui demandait qu’un mot de recommandation auprès des autorités locales. Il le refusa sous le prétexte ridicule que Gérard était un fanatique dangereux.
Lombard Taradeau ne se laissa pas décourager. Il s’adressa à un comité scientifique pour faire mettre son parent en réquisition et l’arracher ainsi des mains du bourreau. Mais heureusement ce moyen de salut, dont le succès n’était pas certain, devint inutile ; le 9 thermidor ouvrit toutes les prisons, et Gérard put reprendre sa tranquille existence, remplie de travaux utiles et de bonnes œuvres. 11 poussa l’abnégation etl’oubli des injures jusqu’à donner, après la révolution, des soins gratuits à ceux-là même qui l’avaient traîné en piison.
(*) Voir aux pièces justificatives la lettre de M. Millet écrivant è Gérard, au nom de M. de Barras, pour lui emprunter cent écus, et celle par laquelle Lombard Taradeau transmet plus tard la réponse de Barras, le fils. Il y a lieu de remarquer, en outre, que Barras, avait épousé une demoiselle Templier, cousine de M“* Gérard. Lettre Q, page 85.
Le 30 fructidor, an VIII, Louis Gérard fut nommé associé non résident de l’Institut national des sciences, qui venait d’être créé. Il adressa à cette académie plusieurs mémoires très-intéressants, qui le firent remarquer à ce point qu’il fut question, plus tard, de lui accorder une de ces distinctions dont l’empereur n’usait qu’avec la plus grande réserve. Je lis, en effet, dans une lettre adressée à Gérard, le 25 juillet 1805, par M. Yentenat, de l’Institut, le passage suivant : « M. Lacépède m’a dit qu’en ce moment toutes vos affaires » étaient en règle, et que vous ne pouviez douter que vous ne » fussiez membre de la Légion d’honneur.» Cependant cette promesse ne se réalisa pas. Il n’était pas dans le caractère de Gérard de se rappeler au souvenir de ses amis pour obtenir une faveur, et il fut oublié.
Depuis celte époque jusqu’à sa mort, qui eut lieu le 16 novembre 1819, Louis Gérard ne cessa pas d’entretenir une correspondance très-active avec les botanistes français ou étrangers, qui tous l’entouraient du plus grand respect— quelques-uns, comme Rozier et Yentenat l’appelaient leur maître et disaient tenir de lui toutes leurs connaissances en botanique *.
Ce goût persistant pour la science ne lui fit négliger aucun devoir de son état ; on le voyait partout où il y avait des malades à soigner ou du bien à faire.
* Voir aux pièces justificatives plusieurs extraits de la correspondauce de ces botanistes. Les hommes les plus connus de la science consultaient Gérard avec une déférence qui prouve combien on estimait sa personne et son savoir.
4iissi, lorsqu’il s’éleignit à l âge de 86 ans, ce fut un deuil général, et je n’exagère pas en disant que son souvenir est resté dans le cœur de tous les habitants du canton de Cotignac, qu’il avait secourus de toute manière, jusqu’à sa plus extrême vieillesse.
Tel fut Louis Gérard, dont la vie, je l’ai déjà dit en commençant, se résume en deux mots : Science et Chanté.