‹ Etude biographique sur M. Jean Raimbault [microforme]Chapitre 15 sur 16 · SANT · texte numérisé non relu

SANT

le ciel n’avait, ce semble, conduit dans ce pays hospitalier que pour le faire respirer dans une douce retraite des dangers encourus et des fatigues essuyées au milieu des agitations politiques de sa malheureuse patrie ! Il est mort, ce digne ministre du Seigneur, dont la Providence a semblé prolonger la carrière au milieu de nous pour nous montrer ce que peut la religion dans une âme élevée et qui est aux prises. avec l’adversité, dans un cœur désabusé du monde et de ses vains prestiges. Il est mort, cet ancien du clergé français, illustre débris du sanctuaire, pierre détachée, arrachée de l'édifice sacré et lancée au loin par le volcan révolutionpaire |...

Il n’est plus! Ni une naissance distinguée, ni les places honorabies qu’il a occupées, ni les dignités dont il fut revêtu, ni les rares talents d’un esprit cultivé, ni les précieuses qualités dont son âme était enrichie, ni les soins, ni les vœux de ses chères fiiles en Jésus-Christ, rien n’a pu le conserver à notre vénération et à notre amour (a).

Il est mort dans une bonne et heureuse vieillesse, plein de jours, de richesses et de gloire. Non seulement ses jours furent longs, mais ils furent remplis de bonnes œuvres... Plein de gloire... . Ah ! tout ce que son mérite a pu lui en procurer, dans des emplois distingués. il ne le regardait depuis longtemps que comme une vaine fumée, et ne se glorifiait plus que dans la croix et les humiliations de Jésus- Christ. Il n’aspirait plus qu’à la véritable gloire, lagloire du cieL Plein de richesses... Ah! c’est parce qu'il en avait possédé qu’il avait mieux appris à en connaître le néant. La mort ne l’en a pas dépouillé. Combien peu lui avait coûté le sacrifice qu’il fit en faveur de sa famille, de tous ceux de ses biens échappés aux spoliations politiques (b). Il doit vous paraître téméraire de me voir entreprendre sans documents, sans moyens, pour ainsi dire sans préparation, cet essai d’éloge funèbre, en l’honneur du défunt que nous pleurons. Je n’en suis pas surpris. Entrainé, je dirais mème séduit, par le zèle de l'affection et du respect, je crois acquitter l’une et l’autre et soulager notre douleur commune en payant ce

(, On sent bien qu’il est question des Dames religieuses Ursulines des Trois- Rivières qui, par l’affection la plus sincère, le respect le plus pers qu’elles portaient au cher défunt, et surtout sentant la perte irréparable dont elles se voyaient menacées, lui prodiguèrent les soins les plus empressés et les plus tendres, autant qu’il voulait bien le permettre, pour le conserver, si Dieu avait eu plus égard à leurs désirs et à leurs besoins, qu’à sa volonté de récompenser son digne serviteur.

(b) C’est après la restauration que M. l’abbé De Calonne fit en faveur de ses neveux une cession entière et absolue des biens considérables qui lui appartenaient comme seul héritier du miristre, qui était mort en 1806, et dont les fils n’existaient plus.

faible tribut d’'hommages à la mémoire de Messire JACQUES- Joserx-LapisLas DE CALONNE, Vicaire-Général et officiel de Cambrai, abbé commandataire de Saint-Père de Melun (a).

Qu'il serait beau de le faire voir dans la double épreuve de la grandeur et de l’adversité, des richesses et de l’indigence, houorant le sacerdoce par ses vertus, en enoblissant ses disgrâces par son courage ; et, dans cet asile que la Providence lui ménagea, qu’il sut si bien apprécier, se dévouant aux travaux du ministère avec le zèle et l’ardeur d’un jeune lévite, avec le succès et la ferveur d’un apôtre.

Mais d’abord que pourrons-nous vous dire sur une vie si remplie de vicissitudes ?. …. Pour vous parler de sa n‘issance et de son éducation, il faudrait des mémoires de families qui nous manquent. Les seuls détails que nous ayons à vous communiquer sont pris dans quelques écrits publics ou dans ses entretiens particuliers qui avaient tant de charmes. C’est par ses communications échappées à sa modestie, ou surprises à sa complaisance, que nous savons que la famille dont il était issu était surtout célèbre dans la magistrature. Son illustre père, M. Louis-Dominique De Calonne, premier président au parlement de Fländres, réunissait aux talents qui font le magistrat les vertus qui distinguent le chrétien. C’est ce que nous apprend la légende apposée autour du portrait du premier président ‘“ Hic lux Patriæ pauperum que salus" (b). Il était l'ornement de son pays, le salut et le soutien des parvres. Témoignage d'autant plus honorable que c’est la voix publique qui e proclame l’ornement et la lumière de son pays, par l'éclat de ses talents et de sün mérite, le salut et le soutien des pauvres; soit qu'il se fût ji montré, dans l'exercice de sa charge, le défenseur naturel du pauvre contre le riche oppresseur, du faible contre le puissant, soit que sa charité envers les pauvres ait été une de ses vertus distinctives.

Le chef de la magistrature, comme tous ceux qui remplissaient les charges les plus élevées, s’honorait des devoirs du christianisme. La religion était héréditaire dans ces ancien-

(a) Et mort Chapelain-Directeur du couvent des Dames-Ursulines des Ærois-Rivières. On sait que, dès son arrivée aux Trois-Rivières, en 1807, il fut chargé de la desserte de la paroisse de la Pointe-du-Lac, en qualité de curé,en même temps qu’il remplissait les fonctions de chapelain et de confesseur des dites dames ches lesquelles il demeurait, que pendant six années qu’il conserva sa cure, il disait la messe au couvent, préchait tous les dimanches et fêtes, pour partir de là et aller à trois lieues, à cheval ou en voiture, par de trèsmauvais temps et chemins, chanter la messe à sa paroisse, y précher, catéchiser, confesser, etc.

(6) Le purtrait est entre les mains de l’auteur. On y lit la devise ou lé citée, on y voit les armes de la famille, et au bas celles, à ce qu'il semble, de l’abbé De Caloune.

nés familles ; et, avec quelle confiance, et l'Etat et le public, ne pouvaient-ils pas se reposer du soin de leurs plus précieux intérêts sur des hommes qu'aucune considération n’empèchait de s'acquitter de leurs devoirs religieux. La mère de notre cher défunt travaillait avec autant d'émulation que de succès à inculquer dans le cœur de ses enfants les principes de la foi, de l'honneur et de la vertu.

C’est sous de tels auspices, fortifié par de si beaux exemples, que s'élève le jeune Ladislas DeCalonne. Ses études finies, il se destine au barreau. Dans ur âge peu avancé, nous le voyons Conseiller au Parlement de Douai, place qu'il dût, moins à la protection et à la faveur qu’à ses talents qui commençaient à se développer. Les Cours Supérieures ayant été exilées, M. DeCalonne suivit le sort de ses illustres confrères, comme pour prélüder à un exil plus rigoureux et qui ne devait avoir d'autre terme que sa mort. -

Qui aurait pensé que cette disgrâce dût changer ses inclinations et produire un résultat si avantageux ? C’est dans le loisir, que lui laissa la vacance des cours, qu'il se dégoûta de la vie séculière, et qu’il résolut de se consacrer à Dieu dans l’état ecclésiastique. On croira peut-être que, ne pouvant parveuir au gré de ses désirs dans cette profession qu'il abandonna, il n’aspirait à rien moins qu'aux plus hautes dignités de l’état qu’il embrassait ; la suite nous fera voir qu'il n'avait fait qu'obéir aux attraits de la grâce et qu’il fit plus d'efforts

our se soustraire aux honneurs que pour les rechercher.

our faire l'apprentissage d’une vocation si sainte, il choisit le Séminaire célèbre, où des hommes vénérables, joignant la science à la simplicité, exercent tous les jours, sous les yeux de leurs élèves, les vertus qu’ils enseignent et s'en montrent ps les pères que les maitres. C’est là que fut formé

official de Cambrai, comme il avait préparé l’immortel Fénélon son illustre archevèque, ainsi qu'un grand nombre de ceux qui, depuis deux siècles, ont jeté le plus d'éclat dans l’épiscopat et le sacerdoce français par leurs vertus ou par leurs talents.

Parvenu, dans un âge mûr, à l’ordre de la prètrise auquel il s'était préparé par des études analogues en se formant aux mœurs et aux obligations qu'il lui imposait, sur l'exemple de ses maitres, dont il parlait toujours sur le ton du respect le plus profond, il est appelé dans la capitale de sa province pour un eanonicat dans la cathédrale de Cambrai. L’illustre | va qui en occupait alors le siége (a), 9 appréciateur

e son mérite, l’a bientôt élevé à la dignité de grand-vicairs, et, peu après, à celle d'official de cette église.

(a) M. DeChoiseul était alors Archevéque de Camirai.

Je ne le suivrai point dans sa nouvelle carrière où sa réputation de sagacité dans les procédures les p'us compliquées, de diligence et d’intégrité dans l'administration de la justice, détournant le cours des procès des voies ordinaires pour les faire affluer à son tribunal, lui suscita une contestation vive et importante dont il sortit victorieux, ne s’applaudissant du gain de son affaire qu’en faveur du public dont il servait la cause (a).

Mais bientôt l'élévation d'un frère, que l'éclat de ses rares talents, plutôt que celui de sa naissance, fit arriver successivement à l’intendance de la Province de Lorraine et au poste éminent de controleur général des finances, ne permit plus au digne official de demeurer dans cette place qu'il remplissait avec tant de distinction. Pressé par les sollicitations du ministre, qui, connaissant le mérite de son frère, ne le croyait pas au-dessous des premières dignités de l'Eglise, poussé, dis- Je, d'accepter un Eveéché, il le refusa constamment. La seule charge qu'il désira, qu'il demanda et qui ne lui fut point accordée, sans doute parce qu'on ne la croyait pas digne de lui, fut celle de Bibliothécaire du Roi (b) Ce qui atteste bien sensiblement la modestie de son ambition et son goût naturel, en même temps que son aptitude pour les sciences.

J1 entrait dans les vues du ministre d'approcher de lui un frère dont il appréciait les lumières. C’est pour cela qu'il lui fit accepter l’abbaye en commande de Saint-Père de Melun, bénéfice dont les priviléges honorables et les grands revenus lui procuraient des avantages peu inférieurs à ceux de l’épiscopat, sans lui en imposer les obligations auw’il redoutait (c).

C’est dans cette situation, dont il mit à profit les loisirs, par son goût pour les sciences qu'il cultivait, par les améliorations qu'il fit à son abbaye, par son intimité avec des personnes en place, ou recommandables par leurs connaissances, c'est là, dis-je, que le trouva cette malheureuse révolution qui, en changeant sa situation, l’exposa à tant de vicissitudes. Jetons un voile de discrétion sur la part que son frère lui donnait aux affaires les plus importantes de l'Etat; pas-

.(a) L'officialité de Cambrai partageait la jurisdiction civile avec les tribnnaux séculiers ; mais ce droit de juger les onuses civiles au choix des plaideurs était tombé en désuétude par le défaut l'exercice, lorsque M. DeCnlonne entreprit de le faire revivre et en vint à bout à la grande satisfaction du public, les procès se jugeant sans frais.

b) M. l'abbé DeCalonne n’a fait cet aveu que peu do temps avant sa mort, il à er même que son frère, le ministre, l'ayant fait donner à un autre, quoiqu'il La lui eût promise, cela occasionna entre les deux frères une altercation qui fat même prête de les brouiller pour toujours, Cette circonstance

en&it de ce que le ministre avait des vues plus élovéos sur son frère.

Ce) La vills de Melun n'étant qu'à douze lieues de Paris, M. l'abbé pouvait aisément emmuniquer avec le ministte.

sons sous silence le zèle et le dévouement avec lequel il aidait le ministre, par ses conseils, par son habitude dans les affaires, pour arriver à cette fâcheuse époque.

C’est ici que l’abbé de Saint-Père va déployer tout le courage de son âme ; tous les moyens vont être employés à la cause la plus honorable qui fut jamais, au soutien du trône et de l’autel. C’est ici que commence aussi l’histoire de ses malheurs. Elle est arrivée pour la France cette désolation, dont on peut dire qu’on n’en avait pas vu de semblable depuis le commencement de la monarchie, ct dont je ne veux rappeler en ce moment que ce qui selie aux destinées de M. l’abbé DeCalonne.

Aux siècles précédents on avait vu ce que peut la haïne du christianisme dans les sectateurs des autres religions, ce que

ut le faux zèle pour amener quelquefois les hommes contre

es hommes au nom du ciel ; maintenant on va voir ce que eut, pour le malheur des peuples, le fanatisme de l’impiété. s sophistes impitoyables, armés tour à tour du glaive de Néron et de la plume de Julien, déclarant la guerre à Dieu et aux hommes ; tout ce qui ne plie pas devant leurs systèmes pervers en devient la victime ; les noms de tolérance et d'humanité ne sont que le signal de la persécution la plus sanglante. Les chrétiens sont immolés devant les autels de la raison, comme ils l’étaient autrefois aux pieds des idoles du paganisme ; et le dix-huitième siècle, qui s’est appelé le siècle des lumières, aura la honte éternelle d’avoir fait une multitude de martyrs. Les sciences, les arts, les connaissances humaines ne sont rien contre la fureur des passions déchainées, quand les freins de la religion et de la morale sont brisés. Ainsi eg ap cette parole du sage: ‘“ Lorsque les impies règneront, le peuple gémira.” Cum impit sumpserunt principatum, gemet populus.

C'est surtout contre les colonnes de l'Eglise, contre le corps des Pasteurs que les coups sont dirigés, mais le ciel est avec eux pour leur communiquer une force invincible. Les jeunes s'unissent aux anciens pour former tous ensemble une sainte phalange contre l’ennemi commun. Le moment du combat arrive, et, dès la seconde attaque, on s'aperçoit qu’il est plus facile de les dépouiller que de les avilir, de les persécuter que de les vaincre. Fauigués de leur résistance passive et de la présence importune de ces accusateurs de leurs nouveautés sacrilèges, après avoir employé tous les moyens de lasser leur patience, les persécuteurs prononcent la peine d'exil, mais avec tant de rigueur que, sans la protection divine, ils ne pouvaient échapper au massacre auquel ils semblaient réservés. C’est le sort que subirent un nombre de ceux qui n'avaient pu obéir à la loi de l'exil, et

qui furent égorgés sans défense, comme si leur sang eut dû servir à venger leurs adversaires de tant d’autres victimes qui venaient de leur échapper.

Certes, c’est un beau spectacle donné au monde que celui de cent trente Evêques marchant à la tête d’une multitude de prêtres fidèles qui, s’élevant par la foi au-dessus des considérations humaines, immolent leur repos à leur conscience, et préfèrent l'exil, la mort même, s’il le faut, à de commodes, mais funestes innovations. Paraissez, illustres exilés, montrez aux peuples divers cette Eglise Gallicane, plus belle dans ses malheurs que dans ses prospérités, et plus grande encore que sa renommée. Il appartenait au royaume trèschrétien, de donner à l’univers un des plus beaux exemples d'héroisme religieux que puissent présenter les ännales du christianisme. Pour trouver quelque chose de semblable, il faudrait remonter jusqu’à l'Eglise d'Afrique, au temps de la dévastation des Vandales.

Cependant, quel parti prendra l’abbé de Saint-Père de Melun dans des conjonctures aussi fâcheuses ? Politique souple, adroit, se pliera-t-il au gré des circonstances ? Ces droits antiques, ces principes fondamentaux de la monarchie, le verra-t-on les abandonner pour se déclarer en faveur de nouveaux systèmes ? Le verra-t-il s’écrouler sans le défendre, ce trône de Charlemagne et de saint Louis ? Mais surtout dans cette lutte mémorable de l’impiété armée de tout le pouvoir, trahira-t-il la cause de la Religion ? Ce serait bien peu connaître l’illustre abbé de Calonne que de le croire capable d’une lâcheté si coupable, de si criminelles erreurs.

N'ayant pu défendre ces droits sacrés au sein de cette assemblée, si malheureusement célèbre, et où il avait désiré d'avoir un siége, il travailla de tout son pouvoir, tant par ses écrits que par ses conseils, à ralentir du moins la force du torrent qui menaçait de tout engloutir. Prononcer hautement ses opinions, c'était s’e r à tout de la part des factieux ; mais il en avait prévu les conséquences, et rien ne fut capable de le faire changer de conduite. Inflexible dans ses principes, ardent à 1e: défendre, il n’était pas dans son caractère d'y méler certains tempéraments propres à ôter tout ce

u’ils avaient d'odieux à l'égard de ses adversaires. Tant ‘effort:, tant d'intrépédité a bientôt surexcité contre lui la haine des méchants. courage les irrite, sa tête est mise à prix (a), et l’abbé de Calonne a l'honneur de voir son nom insecrit sur la même liste de proscription à la suite des augustes princes, que la Providence n’a conservés au milieu de tant de

a) Ba tête fut mise À olle des princos Îa somme de 50,000 Pa et celle de l'abbé à Caine pour ses ++

PS Gui

Ar

revers, que pour guérir les plaies de la France désolée, pour fermer l’abime des révolutions et réparer les brêches du trône et du sanctuaire.

Pour faire ressortir tous les droits que l’abbé de Calonne a à l’estime et à la considération publique, il faudrait le suivre dans les différentes contrées qu’il pareourut successivement, tantôt réuni à la Cour des Princes augustes, tantôt fixé en Angleterre. JLà, à défaut de tout autre moyen, il défendit la bonne cause, celle de la royauté, de la religion et de l’honneur dans des écrits périodiques, rédigés avec autant de chaleur que de solidité (a.) C'est ainsi qu'il croyait acquitter la dette de la reconnaissance pour l'hospitalité qu’il avait reçue de cette nation généreuse et servir son ingrate patrie dont il ressentit toujours vivement les infortunes.

Enfin, une nouvelle carrière s'ouvre devant M. l’abbé de Calonne. Le désir d’être utile à des neveux que la révolution a dépouillés de leur fortune, l’attire dans une île du golfe dépendan:, pour le spirituel, de ce diocèse. C’est là que, manquant l'ob;rt qu'il s'était proposé, celui de former des établissements pour ses neveux, il envisagea de plus près le néant des fausses espérances du siècle; il ne veut plus s'occuper que du principal négoce, celui des biens célestes. C’est là qu’il commence la vie d’un apôtre, que dis-je? joignant l’austérité d’un anachorète au zèle d’un évangéliste, il cultive, avec autant de succès que de soins, une chrétienté qui conservera toujours le souvenir de sa charité et de ses instructions.

Il est arrêté dans les décrets que cette ville (les Trois- Rivières) aura la consolation d'offrir à l’abbé de Calonne un abri contre les coups de la fortune et un nouveau champ à son zèle apostolique. En vain la politique particulière de certains individus, qui semblaient craindre sa célébrité, cherche à mettre des obstacles à son entrée dans cette province. Appelé par l'illustre prélat (Mgr. Denaut) qui gouvernait alors le diocèse de Québec, et qui sut apprécier son mérite dès le premier instant qu'il le connut, il aborde enfin ces heureuses contrées; il prend possession de cette douce solitude dont il sut si bien goûter les avantages et où il & vécu quinze années sous nos yeux. Le voilà sur un nouveau théâtre. N'est-ce pas ici que doit se terminer cette faible esquisse d’une vie si intéressante ? Car que pourrais-je ajouter que vous ne sachiez mieux que moi ? Que dis-je ? qui pourrait se flatter de connaître à fond une vie si cachée en Jésus- Christ ?

(a) L'abbé de Calonne rédigen pendant plusieurs années le Courrier de et y défendit toujeurs les bons principes.

Tout ce qu’il pratiqua d’austérités, tout ce que son zèle lui inspira pour la conversion des pécheurs, tout ce que sa charité lui inspira en faveur des pauvres qu'il soulageait de sa propre substance, tout ce qu’il lui en coûta, dans son honorable indigence, pour perdre le souvenir de ce qu'il avait possédé, tout ce qu'il fit d'efforts pour réprimer la fougue de son tempérament, sauf quelques saillies échappées à la nature plutôt qu'à la volonté et réparées presque aussitôt, tant de victoires difficiles, tant de sacrifices pénibles et ces communications presque centinuelles avec Dieu. Ah! ce sont autant de trésors qu’il tenait renfermés. C’est un fonds inépuisable de mérites qu’il cachait dans le sein de Dieu pour n'en attendre que de lui la juste récompense.

Ai-je besoin de vous le représenter dans la chaire de vérité où vous l’avez vu tant de fois monter? A ses cheveux blancs, à sa véncrable figure, on croyait reconnaitre un Pére de l'Eglise. D'abord recueilli, les yeux fermés où modestement baissés, on attendait avec anxiété le moment où il allait commencer. La parole sainte sortait de sa bouche avec une magnificence divine ou avec une majestueuse simplicité. Bientôt l’orateur s'élevait, il s’enflammait, il Jlançait des foudres sur la tête des pécheurs. Il proclamait les jugements de Dieu sur les iniquités du monde, sur le scandale des mauvais exemples: à peine pouvait-on respirer d’étonnement et d'admiration. Tout à coup, quel changement dans l’orateur! l'interprète de la sévérité du ciel devient humain et débonnaire. Aux éclats du tonnerre céleste ont succédé les doux accents de la, miséricorde divine. Après avoir montré un juge sévère, il aimait à faire entendre un Dieu sauveur. Alors qu'il était touchant de l'entendre! ou, les yeux mouillés de larmes, s’accusant lui-mème d’insensibilité, ou reprochant doucement au pécheur son défaut de confiance et sa-resistance coupable aux sollicitations du bon Pasteur.

ous le peindrai-je prosterné et comme anéanti sur les degrés du sanctuaire, passant des heures entières dans le recueillement le plus profond, occupé à pleurer ce qu'il re lait ses fautes, ses erreurs passées, ou à adorer le Dieu des tabernacles ? Ah! qu'il eut bien voulu expier, dans cette sture si humble et par ses hommages, les scandales et les irréverences commises dans le lieu saint! Mais quelle piété, quelle dévotion il inspirait dans l'esprit des assistants, lorsque revêtu des habits sacerdotaux, il montait à l'autel pour célébrer les saints mystères. De quelle foi vive il était animé, avec quelle onction il proférait les paroles redoutables! De quelle crainte, de quelle confiance il paraissait tour à tour pénétré en mangeant le pain-de la vie! Mais, je le sens, je

ne fais qu'affaiblir les impressions que de si beaux exemples,

dont vous avez été tant de fois les témoins, auront gravé dans votre mémoire et plus encore dans vos cœurs en traits ineffaçables (a).

Il resterait à vous le faire voir dans ses derniers moments, ou affaibli par l’âge et exténué par des infirmités qui le minaicnt sourdement, par une application peut-être à une œuvre du ministère à laquelle il se préparait encore, pouvant à peine respirer, et, dans les derniers jours, se trainant au pied de l'autel pour y recevoir l'agneau divin, depuis qu’il était privé de pouvoir l’offrir en sacrifice. Et ses oraisons, qu'il n’interrompait presque plus. Et ses souffrances qui lui tiraient à peine quelques soupirs. Cette douce sérénité, présage d’une confiance assurée dans les miséricordes de celui

(a) L'auteur regrette que le peu de temps qu’il aeu à se préparer ne lui ait pas permis de faire entrer dans cet éloge funèbre certains détails de la vie publique et privée de l’illustre défunt. Il eût fallu abréger ou élaguer ce qui n’était pas personnel; et, pour ce choix, il eût fallu du temps, ainsi que pour présenter ces détails dans un style oratoire. Que de choses à dire, par exemple, sur sa manière de vivre si réglée, si uniforme, si constante. £e lever à quatre heures du matin, dans toutes les saisons de l’année, faire deux heures d’oraison par jour, la première le matin et l’autre en deux fois, jeûner tous les mereredis, vendredis et samedis de l’année, tout l’avent, le carême et observer les autres jeûnes de l'Eglise, etc., ete. Mais quels jeûnes encore! Il ne faisait absolument qu’un seul repas, le midi, et ne mangeait que des légumes. Pans la faiblesse où il se trouvait à la fin du carême ou dans ses maladies, il ne voulait rien changer à ce régime. Quelle sobriété dans ses repas ?—$Se privant des choses que l’on sait qu'il aimait.—Son talent pour la conduite des âmes, cette confiance qu'il inspirait. Il semblait que ses décisions étaient reçues comme des inspirations. Sa théologie était autant le fruit de ses études que de ses méditations au pied du crucifix. S'il fallait décider quelle était sa dévotion particulière, on pourrait dire que c'était celle de saint Paul : c’est-à-dire l’amour de Jésus-Christ crucifié. Ses jaculations ordinaires,et elles étaient fréquentes, étaient: O mon Jésus !.... 6 Jésus !

Enfin, si on se rappelle sa vivacité, quelques traits de brusquerie, on ne man-

ue pas de se rappeler aussitôt que ces saïllies d’un caractère bouillant étaient

ésavouées, réparées presque à l'instant... Qu'on se rappelle ce trait d’une charité vraiment chrétienne et d’une force héroïque. Ayant traité, avec un peu de sévérité, un de ses paroissiens, un dimanche, avant la grand’messe; après qu’il eût fait l’aspersion et avant de célébrer, il alla, en présence de tous les assistants, assemblés pour l'office, se prosterner au banc d'œuvre,—c'était un de ses marguilliers qu’il avait offensé,—et là il lui demanda pardon à haute voix de sa faute, du scandale qu'il avait donné; mais avec tant d'instance, que non-seulement celui à qui il s’adressait, mais tous les assistants fondaient en larmes.

L'auteur pourrait ajouter d'autres traits aussi dignes d’admiration et que la discrétion le contraint de passer sous silence.

Que n’aurait-on pas à dire aussi de la perfection, tant des vertus que des observances religieuses, qu’il introduisit dans cette communauté déjà si régulière. Les larmes et les regrets de ces ferventes cénobites prouvent bien leur affection pour un ee si chéri et si digne de l'être, par l'affection qu’il avait pour ses dignes filles; mais cette bonne odeur que ses instructions et ses exemples ont laissée dans cette communnuté, et que la protection de ses prières servira à entretenir, attestern à jamais le prix et les avantages du séjour qu'il y a fait et les efforts du zèle le plus pur pour la sanctification des âmes qui lui étaient confiées et les fruits abondants qu'en ont retirés ces âmes dociles et avides de croître dans la perfection.

dont il n’avait cessé de craindre la justice. “Non, ne comptons pas sur nos œuvres extérieures,” répondait-il à quelqu’un qui cherchait à modérer cette défiance par la vue de ses travaux et de ses mortifications.

Je ne puis passer sous silence ce trait d’édification d'une vie qui en était toute remplie. Je veux dire comment il reçut pour la dernière fois le pain des vivants qui devait lui servir de viatique pour le passage du temps qui lui échappait à l'éternité où il allait entrer. Quels avaient été ses désirs de recevoir encore le Saint des saints, de boire de ce vin délicieux, du sang de Jésus-Christ dont il ne devait plus boire que dans son royaume! Avec quels transports de foi et d'amour il voulait s’élancer au devant de l’époux en s’écriant: “Mon Seigneur et mon Dieu!” jusqu’à ce que, manquant de forces, il tombe en frappant la terre de son front vénérable.

Enfin la victime est prête, le froment est mûr, l’heure du sacrifice approche. Il demande encore le ministre du sacrement. Mais, purifié par les souffrances, il s’endort sans trouble et sans efforts dans le Seigneur. C’est le sommeil du juste. Ainsi meurt celui qui avait fait depuis si longtemps de l'éternité le sujet de ses méditations.

Ici, mes frères, une pensée vient frapper mon esprit. Supposons que celui que nous pleurons, entendant ce faible tribut rendu à sa mémoire, recouvre tout à coup l’usage de la parole, avec quelle vivacité il m'interromperait pour s’écrier : ‘ Que faites-vous ? Au lieu de ces éloges qui me sont inutiles, annoncez au pécheur que son heure ‘est proche, qu'il est temps de faire pénitence. Dites à l’homme du monde: que sert à l'homme de gagner l'univers, s’il vient à perdre son âme.”

Ce qu’il ne vous fait pas entendre de sa voix, ne vous semble-t-il pas le lire sur son visage flétri par la mort? Que lui auraient servi à ce moment fatal ces vains honneurs, la

loire du monde, les distinctions les plus flatteuses, s’il s’en était laissé éblouir ? Que lui aurait servi de se laisser enivrer par les plaisirs, d'avoir goûté les douceurs et les commodités de ‘la vie, quand même elles auraient pu l’exempter des infirmités de l’âge? Ah! il vous l’a dit cent fois. (C’est en

rtant le joug du Seigneur, c’est au sein des mortifications, 4 privations qu'il pouvait offrir à Dieu, qu'il avait goûté un bonheur, une paix, des consolations qu’il n'avait jamais éprouvés au milieu du siècle. C’est dans ces saintes pratiques de la religion que ses jours s'écoulaient avec tant de rapidité

u’il lui semblait n'avoir pas vécu jusque-là. Son exemple doit vous convaincre qu’il est bon de ne pas s'attacher ici-bas, d'être crucifié au monde, de porter la croix de Jésus- Christ, puisque cette croix qu’il tient entre ses mains, dans laquelle

il se glorifiait, après avoir fait son trésor sur la terre, doit être sa gloire et sa récompense dans le ciel.

Reprenez vos chants lugubres, triste Sion, gémissez sur les cendres de l’époux qui vous est enlevé. Remontez à l'autel, prêtre du Seigneur, et si quelque reste de fragilité, si quelque tache que nous ne voyons pas, perceptibles à l’œil seul de Celui qui en voit jusque dans ses anges, arrétaient encore le digne prètre que nous pleurons, dans cet endroit mystérieux du temple où les prètres achevaient de se purifier, ah ! disposez le sacrifice, offrez en faveur de cette chère âme le sang de l’Agneau, afin que rien ne retarde son entrée dans le sanctuaire du ciel, afin d'y célébrer à jamais les miséricordes du Seigneur. Ainsi-soit-il.

Page 1