DU TOURTEAU DE RICIN
§ I. Ses effets éméto-cathartiques et toxiques.
c Quelques praticiens pensent qu’il est avantageux de faire prendre 2 ou 3 amandes de ricin comme purgatif. C’est une grave erreur. Nous connaissons quatre personnes qui prenant cette proposition au sérieux furent très-malades. Toutes curent de nombreux vomissements très-douloureux, dont plusieurs furent sanguinolents. Ils ne cessèrent que lorsqu’on leur administra une abondante boisson. » (Deschamps. d’Avallon, Compendium 1868).
Les semences de ricin administrées on nature ou sous forme d’émulsion à la dose de 5 à 10 grammes opèrent généralement une superpurgation accompagnée de vomissements. Le tourteau dont on a extrait l’huile agit avec la même intensité (Galloud 1848).
Avec dix grammes de semence dépouillées de leurs enveloppes, M. Mialhe obtint un effet éméto-cathartique très-énergique. Une émulsion préparée avec une dose moitié moindre détermina 28 vomissements et 18 évacuations alvines. Une deuxième émulsion contenant seulement un gramme de semences de ricin produisit un effet éméto-cathartique des plus marqués (Mialhe 1844). ;
L’émulsion de deux grammes de semences de ricin administrée à un homme de 28 ans l’a fait vomir 7 ou. 8 fois avec des
eflorts très-pénibles. Il souffrit d’une ardeur vive à l’estomac et trembla de tous ses membres; quatre heures plus tard, il eut douze ou treize selles abondantes. La veille, il avait pris une émulsion d’un gramme qui ne lui avait produit aucun effet (Domingo Samayoa 1851).
Tourncfort signale une circonstance dans laquelle des jeunes filles furent incommodées pour avoir mangé 5 ou 6 de ces graines.
Oi'fila dans son traité de Toxicologie nous apprend qu’il fit périr des chiens en leur donnant de 0 gr. 15 à 12 grammes de graines de ricin.
Je tiens de M. Bourgoin qu’à l’Hôpital du Midi, une personne, après l’ingestion de quelques semences de ricin, fut prise do violents vomissements qui mirent ses jours en danger.
§ II. Où réside le principe actif ?
1° Est-ce dans l'épi sperme Ÿ
Non le principe purgatif n’existe pas dans l’épisperme.
« Les pharmaciens du midi ont souvent préparé leur huile eux-mèmes, mais ayant opéré comme pour l’huile d’amandes, ils ont éprouvé les mauvais effets de leur huile, parce que la pellicule qui enveloppe l'amande contient un principe âcre et vénéneux et leur communique des propriétés dangereuses. » (Fournier 1814). L’auteur attribue les mauvais effets de l’huile à l’épispcrme, et cependant il vient de constater la présence de pignons d’Inde dans les semences de ricin du commerce.
D’après Guibourt, l’enveloppe du ricin ne contient rien qui puisse communiquer à l’huile une saveur âcre et désagréable. En faisant bouillir les ricins, Guibourt sentait aux yeux et à la gorge un sentiment de sécheresse tout particulier et per-
sistant mais . ms inflammation. Quoique ayant souvent fait cette opération, jr n’ai jamais rien senti qu’une odeur assez désagréable, qui du reste se produit quand on fait une émulsion de semences de ricin mondées.
« Popp a fait la remarque, il y a déjà longtemps, que dans les semences de croton, le, principe âcre réside non dans l’embryon, mais bien dans l’épispermc et surtout dans l’a membrane qui recouvre immédiatement l’amande. » (Dorvaull).
Sans faire d’expériences directes on aurait pu dire que l’épis* ferme ne renferme pas de principe actif, puisque les amandeS mondées purgent tout aussi bien que'celles non mondées; toutefois j’ai préféré vérifier mon assertion par les 3 expériences suivantes :
Exp. n° 1. Samedi 27 mars. J’ai pris les épispermes de 4? amandes, joies ai.pulvérisés avec du sucre et les ai avalés. —' Effet nul.
Exp. n° 2.' Dimanche 28. J’ai pris de la même manière les épispermes de 8 graines. — Rien.
, Exp. n° 3. Lundi 29. J’ai porté la dose à 16. — Effet purgatif nul. Sentiment de sécheresse à la gorge. Je l’attribue à la présence do l’acide galliquc.
'2° Est-ce dans la caronculel ' Non, lé principe ne se trouve pas dans la caroncule.
Exp. n. 4. 16 avril. — 5 caroncules. — Rien.
Exp. n. 5. 17 » 10 »
3° Est-ce dans la troisième pellicule ?
Pas davantage.
Exr. n° 7. 24 mars. J’ai pris 2 pellicules. — Rien.
Exr. n° 8. 25 » 4 » »
Exp. n° 9. 26 » 8 » »
Je n’ai pu porter la dose plus haut, parce qu’il est impossible de ne pas entraîner de l’albumen, et la quantité en aurait été telle que je n’aurais pu savoir si ce n’était pas à lui que je devais l’effet obtenu.
4° Dans quelle parlie de l’amande réside le principe purgatif?
Depuis Simon Pauli, J. Bauhin, Scrapion, Hermann, Boyle et Geoffroy jusqu’à Jussieu, on a répété que les propriétés cathartiques des Ricins résidaient dans l’embryon. Thomson a soutenu la même erreur. Boutron, Charlard et Henry fils, ont aussi rapporté ce fait et ont cru l’avoir découvert. D’après Dcyeux, c’est seulement le germe de la semonce qui donne à l’huile de mauvaise qualité la saveur qu’on lui remarque : les deux lobes de cette semence dépouillés de leur germe fournissent une huile très-douce et bonne à manger.
Voici des faits propres à démontrer la fausseté de cette opinion.
En 1810, Limousin-Lamothe prend des semences privées d’épisperme et prépare de l’huile avec la moitié sans embryon et avec la moitié munie de l’embryon. L’huile avec l’embryon est un peu plus consistante, mais c’est la seule différence do propriétés, même d’après les expériences de médecins faites sur des individus de sexe et d’Agc différents.
Merat et de Lcns dans leurs essais faits en 1821 sont arrivés aux mômes résultats.
M. Personne a administré un grand nombre d’émulsions faites
les unes avec l’albumen seul, les autres avec l’embryon seul. Elles purgent également sous le même poids.
J’ai répété ces expériences en ayant le plus grand soin que l’albumen ne conservât pas un seul reste des cotylédons, et que ces mêmes cotylédons se trouvassent avec les autres parties de l’embryon. Voici le résultat :
Exp. n° 10. — Salle Saint-Clément, n° 32 ; 0,G00 embryon. Malade à en mourir : ahasourd ie, nausées; le purgatif a été administré à deux heures de l’api’cs-midi ; à six heures du malin, 3' sellés : les coliques ne sont pas trop violentes. La J malade se plaint surtout de son abattement général.
Exp, n°; 11. 21 avril. — Salle. Saint-Alexis, n°43. O,G00 albumen, Quelques coliques, des nausées, pas d’effet purgatif.
: Exp. n° 12. 24 avril. Salle Saint-Ferdinand n" 4. 0,800 albumen. Coliques, nausées, effet purgatif convenable, long à 1 se produire.
' De ces faits, je crois pouvoir conclure que le principe purgatif se trouve dans toute l’amande, mais que peut-être il est en quantité Un peu plus considérable dans l’embryon.
§ III. — Quelle est la nature du principe purgatif^
C’est là une question à laquelle je ne puis malheureusement répondre : et si je rapporte les laits déjà connus et ceux que j'ai recueillis, c’est afin d’éviter à ceux qui entreprendront ces essais, une foule d’ennuis et de déceptions que j’ai eus à subir.
« Par des lotions fréquentes avec une eau légèrement imprégnée <V acide sulfurique, on, débarrasse l’huile de 1’cxlraciif aur quel elle est intimement unie, ct ; alors elle est privée de son aod tion purgative. L’extractif précipité de 1 huile de Uiciu commu-
nique àl’huilc d’amandes douces la faculté de purger (Solimani). »
« Il paraîtrait que l’action' de l’huile n’est pas la môme sur tous les individus; car les Chinois, après l’avoir fait bouillir avec du sulfate d’alumine et du sucre, en assaisonnent leurs aliments sans en ressentir les effets » (Bonis).
Ce fait rentre probablement dans la classe de celui signalé par Solimani.
D’après MM. Bussy, et Lecanu, l’huile de ricin, différant des autres huiles par sa composition chimique, peut bien aussi no devoir qu’à sa nature même scs propriétés purgatives (I). Si co raisonnement suffit pour expliquer la propriété purgative do l’huile, il no suffit pas pour expliquer l’action cathartique du tourteau, ni meme les expériences de Solimani et des Chinois.
Soubeiran a essayé de montrer que les qualités laxatives de l’huile de ricin provenaient d’une résine âcre dont il a constaté la présence par le procédé suivant.
On traite l’huile par la quantité d’hydrate potassique exactement nécessaire pour la saponifier; on précipite la solution de savon par le chlorure calcique et on lave à plusieurs reprises le précipité avec l’alcool concentré bouillant. Par le refroidissement, la majeure partie du savon calcaire se précipite; on passe avec expression ; on évapore la liqueur ; il reste un peu de savon calcaire avec la matière résineuse ; on séparo celle-ci par 1 clhcr qui ne dissout pas le savon. Il est bon de ne pas employer de suite tout l’alcali nécessaire à la saponification de l’huile ; la résine retient, il est vrai, un peu d’huile, mais il est facile de la séparer par un nouveau traitement. J’ai observé que s’il y avait
1. — Colle opinion semblerait appuyée par l’observation duc à Samayoa. Un chien do forte taille a pris 8 gr. d'huile provenant do la décomposition par l’acide chlorhydrique affaibli du savon fait avec, la soude et i’huilo du ricin. Celle huile a été lavée plusieurs lois à l’eau distillée et administrée. Il se trouva fortement indisposé au bout de 4 heures, il vomit abondamment et no mangea pas de la journée.
trop d’huile non saponifiée, les traitements par l’alcool et l’éther devenaient beaucoup plus longs et difficiles. Il faut d’ailleurs opérer sur des quantités considérables d’huile, car la quantité de matière résineuse est fort petite.
Soubeiran a attribué la propriété purgative à cette résine sans avoir fait aucune expérience physiologique. D’après les essais qui suivent, je crois pouvoir dire qu’il faisait erreur.
J’ai traité 1500 gr. huile de ricin ; et je m’en suis servi pour deux expériences.
Exp. n° 13. 24 mai.— J’ai pris le tiers du produit résineux: nausées.
Exp. n° 14. 25 mai. — J’ai pris les 2/3 restant: Nausées.
De nouveau j’ai traité 1500 d’huile.
Exp. n° 15. 7 juin. — J’ai pris tout le produit résineux : Nausées.
Je crois devoir attribuer ces nausées à l’odeur rance, insupportable que communiquait au produit un peu d’huile qui n’avait pas été saponifiée.
En 1855 Bowor de Philadelphie publia les observations suivantes.
Quand on fait une émulsion de semences de ricin, il se développe une odeur nauséeuse particulière qui avant l’addition de l’eau n’est nullement perceptible dans l’amande même écrasée. Cette odeur devient plus vive quand on -chauffe le produit de la macération du parenchyme dans l’eau et elle prend surtout une intensité considérable si l’eau dans laquelle on la fait macérer est rendue alcaline par la potasse. La vapeur présente alors une odeur excessivement nauséeuse et qui produit une sensation véritablement douloureuse à l’estomac chez les personnes que l’huile de ricin impressionne facilement.
Quand on chauffe l’émulsion dé ricin au point de la coaguler, elle devient incapable de développer l’odeur dont nous venons de parler et il en est de môme lorsque avant de préparer l’émulsion on fait bouillir les semences dans l’alcool ou les acides étendus. L’éther, au contraire, paraît n’extraire aucun principe essentiel à la formation dé cette odeur, car elle se développe aveç la môme intensité dans les semences qui ont digéré môme assetç longtemps dans ce liquide.
Quoique n’ayant obtenu aucune trace d’huile volatile à cause sans doute de la petite quantité de matière sur laquelle on avait opéré, il est pourtant probable qu’il existe dans la semence de ricin un principe analogue à l’amygdaline ou à la myrosine et que c’est ce principe qui au contact de l’émulsine et de l’eau, se décompose en une substance très-fortement odorante, dont les propriétés sont trcs-âcrcs et très-vénéneuses.
Ce principe âcre n’est pas volatilisé par la simple action do la chaleur, comme on l’a cru pendant longtemps. En effet, quand le tourteau qui provient de l’expression des semences est épuisé par l’élher de toute l’huile qu’il peut retenir, et qu’on le chauffe longtemps sur une plaque de fer à une température câpablc de le torréfier légèrement, on remarque qu'il possède une action des plus vives et des plus marquées. Un gramme de ce résidu ainsi torréfié a produit, d’après l’observation de l’auteur, des effets éméto-cathartiqucs très-violents et il y a môme des personnes chez lesquelles ces efletsse sont prolongés 7 â 8 jours. »,
Bowcr extrait l’émulsine du ricin, par le procédé suivant.
On prépare une émulsion de ricin en triturant le parenchyme de la semence avec l’eau : on y ajoute deux fois son poids d’éther, # puis après avoir agité le mélange à plusieurs reprises, on l’abandonne quelques instants au repos. U se forme deux couches parfaitement distinctes dont l’une est constituée par un liquide clair qui occupe le fond du vase. On sépare ce liquide de la li-
qiiëtir éthérée qui le surnage et on y ajoute de l’alcool qui en précipite des flocons blancs. Ces flocons sont recueillis avec soin sut 1 un polit filtre, lavés à plusieurs reprises avec de nouvelles p'dl'tioris d’alcool et séchés rapidement sous le récipient de la rriachinc pneumatique.
Celle émulsino se dissout dans l’eau en formant un liquide qui rougit le tournesol et se coagule quand on le chauffe à 100°. ëon caractère distinctif est de décomposer l’amygdaline et de fournir l’odeur cyanique qui se développe d’une maniéré Si marquée quand on traite cette substance par l’émulsine des amandes. Ici, l’action est moins vive, mais elle n’est pas moins manifeste. Elle agit encore et peut se redissoudre quand elle a été coagulée par l’alcool. Sèche, elle a l’apparence de la corne ou de la gomme.
En 1860, M. Petit, après avoir lu le travail de « Bower, pensà « qu’il pouvait bien exister dans les ricins un principe sem- « blable à l’amygdaline. La première idée fut qu’il se formait « une huile volatile, mais la distillation me prouvale contraire; « il me fut impossible d’en obtenir môme en opérant sur 2,500 « de tourteau et distillant à la vapeur. L’eau distillée était légé- « rcmcnl aromatique, mais sans aucune action sur l’économiè; « Je fus conduit par hasard à traiter le tourteau par de l’alcool à « 50° bouillant, et j’obtins une liqueur qui déposa par le re- « froidissement de nombreux flocons grisâtres. Il me fut impossi- « ble ensuite d’obtenir un seul flocon d’un autre tourteau en lë « traitant par l’alcool à 95° bouillant.
« L’analogie d’extraction de cette substance avccl’amygdaline « me fit penser que ce devait être la matière sur laquelle réd- « gissait l’émulsine de M. Bower. Elle était très-soluble dàntë <( l’eau et les acides, insoluble dans l’éther. Dissoute dans l’eâti <* et mise en contact avec l’émulsine, elle développait l’odëtir « nauséeuse dont j’ai déjà parlé. De même que dans les amandest,
» il existe donc dans le ricin deux substances pouvant réagir « l’une sur l’autre, mais sans produire d’huile volatile.
< La première, que j’appellerai ricinine, est une substance « d’un blanc grisâtre, poisseuse, presque insipide, très-soluble « dans l’eau et les acides, un peu soluble dans les huiles, solu- « ble dans l’alcool à 56°, mais plus à chaud qu’à froid, se sépa- « rant par le refroidissement de sa solution alcoolique, insoluble « dans l’alcool concentré et l’éther. Chauffée avec la potasse elle « donne de l’ammoniaque.
« Pour la préparer il suffit de traiter le tourteau par l’alcool « à 50° bouillant, et de laver avec un peu d’éther les flocons « obtenus. »
L’émulsine est la meme que celle de Bower. M. Petit la prépare en précipitant par l’alcool un macéré aqueux de tourteau après l’avoir filtré. Il a ensuite fait les expériences suivantes.
Après avoir lavé du tourteau à plusieurs reprises avec de l’eau, il en donna gros comme une noisette à un lapin qui n’en fut pas incommodé.
11 fit prendre de t’émulsine et deux heures plus tard de la ricininc au môme lapin, sans qu’il se manifestât le moindre effet purgatif ni la moindre incommodité.
Enfin il lui administra une cuillerée à bouche d’une macération de ricin assez concentrée, et une demi-heure après il refusa de prendre de la nourriture : trois heures ensuite, se manifesta la première évacuation : celles-ci durèrent 18 heures, enfin survint la mort accompagnée de convulsions tétaniques.
Dans quelques ouvrages on trouve que Bower attribue le principe purgatif à un produit obtenu par le dédoublement d’une sorte d’amygdaline sous l’influence de l’émulsine. D’après les parties de la publication que j’ai citées, on peut voir que Bower était beaucoup moins concluant; tout ce qu’il affirme, c’est qu’il se développe une odeur nauséeuse quand on fait une émul-
sion, qu’il y a dans le ricin une albumine particulière, que cette albumine n’c i pas, rendue insoluble par une chaleur sèche même assez élevée, lait commun, du reste, à un assez grand nombre de matières albuminoïdes; il est peut-être tenté de croire que de principe purgatif se forme pondant la réaction de l’albumine, mais il ne le dit pas.
Du reste, l’avancerait-il, il serait aisé de montrer que son opinion est erronée, car nous verrons plus loin que l’eau bouillante, les acides n’empêchent pas l’effet purgatif du tourteau et cependant ces agents coagulent son émulsine.
Pour M. Petit, il conclut nettement que l’effet purgatif est dû à l’action de l’émulsine sur sa ricinine. Les expériences qu’il a faites ne permettent cependant pas cotte conclusion, loin do là; et do plus elles sont en opposition comme résultat avec un grand nombre d’autres que je rapporterai plus loin.
M. Personne a fait réagir dans toutes les condili6ns, toute espèce d’albumine-sur la ricinine, et janàaisil n’a pu obtenir de produit purgatif (Exp. inédites).
D’après Mérat, de Lens, Calloud, le principe purgatif n’est de la nature ni des huiles, ni des résines, car il ne se dissout ni dans l’alcool, ni dans l’éther.