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L’ABSINTHISME CHRONIQUE
INTRODUCTION ET HISTORIQUE. j
C’est pendant noire année d’internat dans le service de M. le Lancereaux, que notre attention fut particulièrement attirée par notre maître sur l’alcoolisme et sur les variétés que présente cette intoxication, suivant la nature du liquide qui est l’objet de la prédilection des malades.
A première vue, nous devons le dire, ce n’est pas sans une certaine prévention que nous écoutions ses renseignements à cet égard. Ces faits nous ont convaincu On nous accusera probablement aujourd’hui d’aller plus loin encore que notre maître. C’est à l’observation clinique que nous renvoyons nos contradicteurs.
L’extension, chaque année plus grande, des habitudes
absinthiques, fournit un champ d observation très considérable dans la population des hôpitaux. En quelques années, M. Lancereaux a pu réunir une soixantaine d’observations d’absm-thîques qu’il a mises à notre disposition avec une munificence dont nous tenons a le remercier ici. C’est avec ces faits, dont une partie ont été observés personnellement par nous, et sont publiés ici pour la première fois, que nous avons essayé de faire ressortir les diftérences qui séparent l’absinthisme de ralcooÜBiae va4g*aif«.
Il y a quelques années à peine que ces différences sont sig*nalées. M. Lancereaux, lui-même, dans l’article Alcoolisme, du Dictionnaire Encyclopédique, s’exprimait de la façon suivante :
« Certaines liqueursavec essences,telles quel’absinthe, la chartreuse, ont, suivant quelques auteurs (Motet, Leg'rand du Saulle), des effets différents de ceux de l’alcool. Ce serait un tort, cependant, d’admettre pour ces liqueurs un empoisonnement spécial, car les effets dominants sont toujours ceux de l’alcool. Sans vouloir soutenir avec M. Moreau que f absinthe, à doses ég’ales, n'est pas plus nuisible que toute autre liqueur au même degré de concentration alcoolique, il y a lieu de penser que les huiles ou les essences contenues dans les liqueurs alcooliques accroissent tout au plus les propriétés excitantes de ces agents et modifient fort peu leurs expressions symptomatiques et leur pronostic. »
Antérieurement â cet article, M. le 1> Motet (i) avait publié quelques observations d’absinthiques, ayant sur-
if) Mote». Th. 'Pam, WSg.
tout en vue le développement de l’aliénation mentale sous l’inflaence des excès alcooliques et absinthiques.
Danslavoieexpérrmentale,WarccetM. Mag-nan (1) o-bservèrent chez les animaux des effets tout spéciaux à la sui te d ’i ng-estion, par diverses voies, d’essenee d ’ absinthe. Ils signalèrent, en partienlier, des attaques épileptiformes qui leur parurent la caractéristique»de l’empoisonnement par rabsinthe.
C’est sous rinspiratïon de M, Magnan, que fut conçue la thèse de M. Ghallandl (2) qui relata d’une part des expériences sur des animaux, et rapporta d’autre part nn certain nombre défaits cliniques. Mais si l’on interprète ses observations, on voit que tous ces faits se’ rapportent à des cas d’absinthisme aigu, aux accidents convulsifs. Quant aux accidents chroniques, réguliers, de l’intoxication lente, M. Ghalland ne reconnaît guère de différence entre ralcoolismè et l’absinthisme.
C'est à M. Lancereaux que revient l’honneur d’avoir le premier signalé, dans une communication à l’Académie (3), puis dans une de sesdeçons cliniques (4)v les caractères symptomatiques partieuliers qui font de l’absinithisme Chronique, sinon une intoxication spéciale,, du moins une variété à physionomie tranchée dan® l’alcoolisme. Nous n’aurons guère dans; ce travail qu’à développer les indications données par notre; maître;.
Tout dernièrement entîn, dans une conimunicatioa à
(1) Comptes rendus de l'Académie de^ sciences, 1861^ t. LVHI, p.628. Ibid., 1869, séance du 8 avril.
(2) Cballaud. Th. de Paris, 1871.
Académie de médecine, séance du 9 ocrtobre' 1880.
(4) Gazette médicale de Paris, 1881.
la Société de Biolog-ie (1), M. Danilo qui a repris dans le laboratoire de M. Vulpian, les expériences d’injection intra-veineuse d’essence d’absinthe sur les animaux a sig'nalé le fait suivant, intéressant à notre point de vue. L’injection ultérieure d’alcool fait immédiatement cesser chez les chiens les accidents convulsifs déterminés par l’absinthe.,
Nous nous bornerons dans ce travail à l’étude des accidents de l’absinthisme chronique. Les accidents convulsifs de l’absinthisme aig’u ont été. décrits d’une part par MM. Mag*nan et Ghalland, d’autre part par M. Lancereaux (2). Nous n’avons du reste jamais eu personnellement l’occasion de les observer.
ÉTIOLOGIE.
~ Pour les malades que l’on voit dans les hôpitaux de Paris, l’absinthisme relève presque uniquement de deux causes sociales. Ce sont, d’une part, l’habitation même à Paris, d’autre part le séjour en Alg-érie, soit comme colons, soit surtout comme militaires. Sur 39 faits se rapportant à des hommes où j’ai trouvé des renseignements sur le lieu où Thabitude de l’absinthe avait été contractée, elle l’avait été 20 fois à Paris et 18 fois en Alg’érie. Ces deux causes paraissent donc
(1) Société de Biologie, séance du 28 janvier 1882.
(2) Lancereaux. De l’absinthisme aigu. Acad, de méd. Août 1880.
agir dans une proportion à peu près ég’ale, au moins sur la population hospitalière.
Quand on demande à un ancien soldat d’Afrique s’il a bu de l’absinthe là-bas, la réponse est constante : il vous dit qu’il a fait comme les autres, que c’est la boisson du pays, que le vin coûte trop cher. 11 n’y a de variantes individuelles qu’au point de vue des quantités absorbées. Celles-ci sont quelquefois énormes. Beaucoup avouent 8 à 10 verres par jour. Le malade de l’observation I se cotisait, avant chaque repas, avec trois de ses camarades, pour en acheter un litre qu’ils consommaient aussitôt. L’impunité relativement prolong'ée de pareils excès ne pourrait s’expliquer avec l’absinthe que l’on boit à Paris. M. Lancereaux (1) a vu plusieurs lois et avec des doses moins fortes et non répétées, éclater en pareil cas les accidents de l’absinthisme aig*u. L’absinthe d’Alg’érie doit donc être moins riche, soit en alcool, soit en essence, que l’absinthe de Paris. C’est là une condition qui paraît favorable au premier abord ; mais cet avantage est compensé, et au delà, par le bas prix auquel on peut se procurer cette liqueur en Afrique Les soldats la paient, ou du moins la payaient, il y a quelques années, moins de \ Ir. le litre (80 centimes, m’ont dit la plupart des malades que j’ai interrogés à ce point de vue).
Une fois rentrés sur le sol natal, que deviennent tous ces buveurs d’absinthe? Le plus grand nombre évidemment changent de régime en même temps que de genre
(1) Lancereaux. De l’absinthisme aigu. Communication à l’Académie de médecine, séance du 7 sept. 1880.
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de vie et, s’ils n’ont pas poussé leurs excès trop loin, iis peuvent ne jamais ressentir aucun inconvénient de leur intoxication passag’ère. Mais il en est malheureusement d’autres qui arrivent fatalement à l’absinthisme chronique,soit qu’ils aient abusé davantag'e ou plus long-temps soit que, revenant à Paris, ils continuent à abuser de leur boisson favorite.
Quant aux sujets qui deviennent absinthiques à Paris un fait assez curieux ressort de la recherche que j’ai faite de leur position sociale : ils appartiennent tous à des professions relativement relevées pour des malades d’hôpitai. Quatre de iï»es faits seulement se rapportent à des individus qualifiés de manceuvres ou journaliers, et ces quatre malades avaient séjourné en Alg-érie. Il est probable que c’est à la cherté relative de rabsinthe à Paris, qu’il faut attribuer ce résultat sing-ulier, car l’alcoolisme vulg-aire est, au contraire, (Fautant plus fréquent que la profession est plus exclusivement manuelle (journaliers, charretiers, terrassiers, etc.). Peutêtre est-ce aussi aux effets d’excitation intellectuelle que l’absinthe paraît produire au début, dans certains cas, qu’il faut attribuer la séduction quelle exerce sur des esprits plus cultivés.
Il y a en effet parmi les absinthiques de l’hôpital une première catégorie constituée par de véritables déclassés; ceux-là, c’est l’absinthe seule qui leur fait perdre l’une après l’autre les positions de moins en moins relevées auxquelles ils sont successivement réduits et qui finit par les amener misérables à l’hôpital. On trouvera plus loin l’observation d’un professeur capable d’enseig-ner sept lang-ues qui après avoir fait toute espèce de métiers,.
— lien était arrivé à être infirmier, et si mauvais infirmier qu’on ne pouvait leg“arder nulle part. Rang-eons à côté de lui un ancien secrétaire de théâtre, deux clercs de notaire, des employés de commerce, un étudiant en médecine.
jNos autres malades étaient des ouvriers appartenant aux industries supérieures. C’étaient des bijoutiers,, des joailliers^ des ébénistes, des tourneurs, des peintres, etc. Presque tous travaillaienten atelier, ce qui montre l’influence énorme de la camaraderie et de Tentraînement.
11 nous est difficile d’établir, d’après nos faits recueillis presque exclusivement dans deux hôpitaux (la Pitié et Saiimt-Antoine), lafréquence relative de l’abus de l’absinthe suivant les quartiers de Paris.
Remarquons cependant en passant que six de nos malades travaillaient aux Halles centrales (porteurs, cuisinier, cocher, etc.); il y a donc évidemment là un centre d’intoxication; par contre,delà Halle-aux-Vins qui fournit à la Pitié tant de victimes du vin et de l’eau-devie, il ne nous est venu qu’un seul absinthique.
Bien que l’abus de rabsinthe soit infiniment plus rare chez la femme, nous avons pu chez elle réunir huit observations bien évidentes d’intoxication plus ou moins profondes. .Quelques-unes de nos malades ont avoué plus ou moins franchement leurs habitudes; les autres ont nié énerg*iquement, se sont fâchées, sont mêmes allées jusqu’à quitter l’hôpital plutôt que d’être soupçonnées; mais dans ces cas, des renseig’nements fournies soit tpar le médecin traitant, soit par des voisins, soit par le marchand de vins ont montré la fausseté de
ces dénég*ations. C’est là un petit enseig*nement psycholog'ique qui a bien son prix et, en g'énéral, ce sont celles qui se g*endarment le plus qu il faut considérer comme les plus suspectes.
C’est la débauche qui est la cause la plus fréquente de l’absinthisme chez la femme ; la moitié de nos malades étaient des filles de barrière. Les autres étaient des ouvrières travaillant en atelier (blanchisseuses) ou des femmes auxquelles leur mari avait donné l’exemple de la boisson.
üâge où l’on commence à boire de l’absinthe est presque toujours le même. Sur 38 obs. où cette date est indiquée 32 fois, c’est de 20 à 25 ans que l’habitude a été contractée. C’est encore une preuve de l’influence de l’entraînement sur les caractères non encore formés. Trois malades seulement avaient plus de 30 ans quand ils ont commencé leur excès ; mais dans ces trois cas il y avait une cause déterminante :chag‘rins de famille ou revers de fortune.
T-hérédiU prédispose évidemment aux habitudes alcooliques; mais il est difficile de déterminer exactement son rôle et sa fréquence au point de vue restreint de fabsinthisme. Cependant, en relevant les antécédents héréditaires nous avons trouvé que, dans 15 cas, le père, et, dans 6 cas, la mère étaient indiqués comme buveurs ; s’il faut considérer comme sobres tous les parents dont les habitudes ne sont pas mentionnées, l’hérédité bi ou unilatérale existerait donc à peine dans le tiers des cas. Plusieurs fois par contre les malades ont raconté que l’habitude de l’absinthe était g-énérale dans
leur famille, père, fils, frère, oncle, en absorbaient de compag-nie.
La race et le lieu d'orighie, comme M. Lancereaux l’a déjà montré il y a plusieurs années pour l’alcoolisme, jouent aussi un rôle très considérable au point de vue de la fréquence relative de l’absinthisme. Sur 50 malades, Français, dont le lieu d’orig*ine était exactement indiqué, quatre seulement étaient nés au sud de la Loire et encore deux d’entre eux étaient-ils venus à Paris tout jeunes. Les méridionaux sont donc à ce point de vue infiniment plus sages que les gens du Nord.. Les étrangers dont nous avons l’histoire appartiennent aussi aux races septentrionales (2 Belges, 2 Suisses, 1 Luxembourgeois).
Les Parisiens forment à eux seuls plus du tiers du total des malades français, et, en y ajoutant cinq individus venus à Paris enfants, on arrive presque à la moitié (1). Les provinces du nord et du centre se partagent a peu près uniformément le reste de nos malades. La Normandie en particulier qui, pour l’alcoolisme ordinaire, atteint Paris, si elle ne le dépasse pas, reste ici dans la moyenne. Du reste, d’oii qu’ils viennent, ces provinciaux n’ont pas pris l’habitude de l’absinthe chez eux; c’est à Paris ou en Afrique, comme nous le disions au début de ce chapitre, qu’ils l’ont tous contractée.
(1) En relevant tous les malades qui ont séjourné dans notre service à la Pitié, en 1880, nous avons trouvé à peine 1 Parisien sur 5 malades.
SYMPTOMATOLOGIE
Les'sig'nos auxquels donne lieu 1 intoxication chronique par l’absinthe sont extrêmement nombreux, variables d’un sujet à l’autre, se montrant* successivement; il est donc pour ainsi dire impossible de les résumer da/ns un tableau clinique, d’en donner brièvement une notion g*énéralej c’est par la lecture des observations seulement que l’on pourra se faire une idée des divers types symptomatiques que peut revêtir l’absinthisme suivant l'âge de l’intoxication, les conditions individuelles des malades, etc.
Nous procéderons donc analytiquement dans ce chapitre pour étudier les troubles subjectifs et objectifs que détermine l’absinthisme chronique dans le fonctionnement des divers appareils de l’économie. Getle analyse est évidemment moins brillante, elle fait moins tableau qu’une description synthétique, mais elle nous paraît seule rationnelle et scientifique. Du reste, nous avons dans les observations, rang’é autant que possible les symptômes dans Tordre où nous allons les étudier ici.
Gomme dans l’alcoolisme ordinaire, plus même peutêtre, c’est du côté du système nerveux qu’existent les symptômes les plus nombreux et les plus importants dans l’intoxication chronique par Tabsinthe. Ges désordres portent sur toutes les fonctions auxquelles président le cerveau et là moelle. Peut-être même pourraiton aller plus loin et dire que l’absinthisme n'ag*it sur l’économie que par des troubles de l’innervation. En effet Ton peut considérer les symptômes, les lésions
même que Ton observe du côté des viscères comme de simples résultats trophiques d’une altération ppimitlve; du système nerveux tout entier.
Symptômes psychiques. — L’altération des fonctions cérébrales supérieures est toujours d’une constatation relativement difficile à l’hôpital où l’on est privé des renseignements fournis par la famille, l’entourage du malade. Cependant, chez plusieurs de nos buveurs d’absinthe nous avons constaté des modifications profondes du caractère et de l’intelligence. Plusieurs malades avaient remarqué que leur humeur avait changé : ils étaient devenus irritables, emportés, ne pouvaient contenir leur colère; quelques-uns rapportaient bien nettement le début de cette irritabilité à l’époque où ils s’étalent mis à boire. Chez d’autres, c’était une tristesse profonde, une tendance à n’avoir que des idées sombres qui était devenue le fonds du caractère. La physionomie de ces derniers malades réflétait leur état mental; les traits tirés, les lèvres pendantes, l’expression triste du regard sont notés dans plusieurs faits.
Tel est l’état du malade laissé à lui-même; survienne une impression vive, une émotion, tous ces signes s'exagèrent d’une façon considérable. Vémotimté de l’absinthique est en effet très grande (c’est là un premier point de contact symptomatique avec l’hystérie). L’examen du médecin suffit en général à le démontrer ; tantôt, en effet, le malade s’excite, se grise en répondant aux questions qu’on lui pose,, sa face s’injecte, ses yeux deviennent brillants, et il est prudent alors de ne pas prolonger l’interrogatoire ; tantôt, au contraire.
sombre, concentré, il ne répond que de force pour ainsi dire.
Deux circonstances mettent tout particulièrement en lumière cette excitabilité morbide du caractère. La première est l’exploration de la sensibilité à la douleur. La pression au niveau des points douloureux, sur lesquels nous insisterons plus loin, provoque des contractions g*rimaçantes, parfois de véritables convulsions des muscles de la face; cette douleur, insignifiants en apparence, va jusqu’à faire éclater en sanglots des hommes robustes qui, quelques secondes auparavant, paraissaient parfaitement calmes. La seconde pierre de touche, ce sont les questions relatives aux habitudes du malade, si, pour une raison quelconque, il veut les dissimuler. C’est alors qu’on voit les fcinmes surtout entrer dans de violentes colères, fondre en larmes, déclarer qu’elles vont quitter tout de suite l’hôpital. Ces colères, ces larmes, sont en géhéral aussi passagères que celles des hystériques, cependant il vaut mieux les éviter, comme toute autre cause d’excitation cérébrale. Si ces questions, ce qui est rare, paraissent indispensables au diagnostic, il faut attendre quelques jours avant de faire une enquête prudente.
Les modifications de Vintelligence sont encore plus difficiles à apprécier, surtout quand elles sont légères, comme c’est le cas le plus fréquent. C'est sur ce point surtout qu’il serait intéressant de connaître l’histoire de malades ayant reçu de l’éducation et capables de s’observer avec soin, La faculté qui paraît la plus atteinte est la mémoire. Plusieurs de nos malades y revenaient avec insistance. D’ailleurs cette amnésie n’est pas par-
ticulière à l’absinthisme : elle était très marquée che notre buveur de vulnéraire (obs. XVII); il faut aussi tenir compte à cet ég*ard du rôle du tabac, dont l’abus va g’énéralement de concert avec les habitudes alcooliques.
Xa présentait des altérations lég’ères dans quelques cas : sans parler ici du tremblement facial caractéristique, ni de l’hésitation produite par l’émotion, dans plusieurs faits il existait un certain degré de gêne pour trouver les mots dont les malades eux-mêmes se rendaient compte.
Ces troubles des facultés intellectuelles et morales peuvent-ils aller plus loin? l’absinthisme peut-il, à lui seul, mener à l’aliénation mentale? Nous n’en avons pas trouvé d’exemple dans nos faits, au moins pour la folie proprement dite. Il est vrai que c’est dans les hôpitaux spéciaux qu’il faudrait observer à cei égard. Quoi qu’il en soit, l’éréthisme nerveux permanent, créé par l’absinthisme, nous paraît chez les sujets prédispo sés devoir être une cause adjuvante puissante de folie. Etant donné l’état de tristesse habituelle des absinthiques, ils paraissent devoir aboutir plutôt à la lypémanie.
La question des rapports de l’alcoolisme et de la paralysie générale n’est pas encore résolue. M. Lancereaux, en particulier, ne croit pas que l’alcoolisme soit jamais la cause de la périencéphalite diffuse. Pour l’absinthisme, les faits étant plus rares, il est à plus forte raison impossible de se prononcer. Disons cependant que deux paralytiques généraux observés par nous, étaient, de leur aveu, de grands buveurs d’absinthe.
Gautier. 3
La seule forme de manie qui soit survenue dans nos observations à la période ultime de l’intoxication absinthique est la démence. Dans un fait (obs. Vlll) elle s’accompag’nait de symptômes analogues à ceux de la pellagre; dans l’autre (obs. VII) c’était un état progressif d’indifférence et de gâtisme qui rappelait la démence sénile. Dans ces deux cas on trouva à l’autopsié des lésions de l’arachnoîde, une pachyméningite sans hématomes.
Délire.^ Le délire s’observe fréquemment chez les absinthiques sous forme d’accès analogues, comme durée^ comme modalité symptomatique, avec le délire alcoolique ordinaire ; il est impossible, étant donné un malade pendant son accès, de dire si l’on a affaire à un absmthique ou à un buveur d’autres liqueurs, et cela d’autant plus que certains symptômes caractéristiques de l’absinthisme peuvent disparaître sous l’influence de l’attaque de vésanie; l’hyperalgésie, en particulier, peut ne pas exister à ce moment, elle peut même être remplacée par de l’analgésie.
Trois des malades dont l’histoire est rapportée plus loin ont eu du délire sous nos yeux (obs. IV, XI, XII). Mais dans ces 3 cas, le délire n’est pas survenu spontanément; c’est à l’occasion d’une maladie intercurrente qu’il a éclaté : embarras gastrique dans un cas, pneumonie et fièvre typhoïde dans les autres. Frappé de cette circonstance, nous avons alors recherché s’il en était de même dans les autres faits et d’une façon constante. Nous avons trouvé, aussi bien dans nos observa-
tiens d’alcooliques que dans celles qui font le sujet de cette étudié, que le délire des buveurs a toujours une cause déterminante. Le plus souvent cettecause déterminante est une maladie aig-uë intesrourrente qui peut^il est vrai, n’être qu’un lég-er état gastrique ; parfois^ c’est un abus de liquide encore plus considérable que de coutume ; d’autres fois, c’est une impression extérieure : froid subit, traumatisme; d’autres fois enfin, c’est une émotion plus ou moins vive qui fait éclater l’accès. Nous avons trouvé, en particulier, plusieurs faits où le délire s’est manifesté le lendemain de l’entrée à |l’hôpital et où il nous semble qu’il faut incriminer l’émotion produite, soit par cette entrée ellC'-même, soit par l’examen mé^ dical.
Il est évident que cette hypothèse aurait besoin, avant d’être affirmée, d’un nombre de cas plus considérable que ceux que nous avons vus. Cependant il est tentant de la formuler ainsi ; Le délire, aussi bien dans l’alcoolisme que dans l’absinthisme, n’est pas un symptôme normal, régulier de l’intoxication, c’est un accident qui ne se produit que sous l’influence de causes spéciales*
Les conceptions délirantes de l’absinthique présen-*tfisnt la même incohérence, le même caractère de rêves comme l’a dilM. Lasègue(l), que celles de l’alcoolique. Il a la même tendance à se lever, à se sauver. Ses vi« sions présentent peut-être un caractère plus terrifiant encore. Mais en somme, comme nous le disions en dé^ butant, le diagnostic, d’après le symptôme lui-même, n’est pas possible^
(1) Archives de médecin1881.
Le pronostic est de même variable, suivant 1 état du sujet, suivant qu’il s’agit d’une première attaque ou d’une récidive, suivant la gravité de l’affection qui l’a produite. (Voir obs^ XI et XII).
Troubles du sommeil. Rêves. — La nuit n’apporte pas à l’absinthique le repos dont son système nerveux surexcité aurait besoin. En premier lieu, il a la plus grande peine à s’endormir ; il se retourne et s’agite longtemps dans son lit avant de voirarriver le sommeil. O’est dans cette période que se manifestent tout d’abord les hallucinations sensorielles sur lesquelles nous reviendrons plus bas. Une fois endormi, plusieurs causes viennent compromettre son repos. Les sensations douloureuses, les crampes, les soubresauts seront décrits plus tard, mais la cause principale des réveils brusques et angoissés de nos malades, ce sont les cauchemars.
Ici encore, nous trouvons une similitude symptomatique presque absolue avec l’alcoolisme. Nos faits sont pleins d’exemples de cette nature. Les rêves professionnels, les chutes, les animaux, le feu ont la même fréquence et se succèdent en général dans l’ordre indiqué, suivant le degré de l’intoxication. Le caractère pénible, effrayant de ces visions,est plus marqué encore que dans l’alcoolisme. Les animaux, plus ou moins fantastiques, ne se contentent pas de se montrer au malade, ils le poursuivent, lui sautent à la gorge, le mordent. Cette dernière sensation est évidemment produite par la persistance, à un certain degré pendant le sommeil, des douleurs nocturnes des membres.
Le malade s’éveille alors inquiet, les membres rom-
pus, les extrémités couvertes de sueurs froides, et il lui faut de nouveau beaucoup de temps pour se rendormir. Cette insomnie, plus ou moins absolue, peut bien contribuer pour sa part à entretenir Texcitation cérébrospinale.
Un fait assez particulier, et qui a un certain intérêt, au point de vue delà théorie du rêve, c'est que constamihent, les animaux dont rêve le malade sont ceux qu’il a eu l’occasion de voir, qui ont frappé son imag*ination : les anciens soldats d’Afrique voient des chacals, des hyènes, des lions; les femmes voient des animaux répug-nants de nos climats : des rats, des serpents ; lesg’ens plus cultivés rêvent’ d’animaux fantastiques, d’hydres, de drag’ons.
Les rêves de chute d’un lieu élevé, dans un précipice, sont toujours suivis d’un réveil brusque avec sursaut. Il est probable que l’idée du rêve lui-même est produite par la contraction musculaire qui produit le soubresaut et le réveil,ce qui montre l’instantanéité de ces conceptions.
Hallucinations. —La vue et l’ouïe sont, dans une proportion à peu près égaie, affectées pendant l’état de veille par des conceptions imaginaires. Ces hallucinations présentent les mêmes caractères que les conceptions du délire ou que celles du rêve. Elles sont toujours terrifiantes. L’hallucination de la vue la plus fréquente est la suivante : le malade voit autour de lui des fantômes ou des hommes dont la vue lui est désagréable. Les sergents de ville et les gendarmes sont fréquemment dans ce cas. A un degré plus parfait ces person-
nag'es ont une expression menaçante ou bien il semble au malade qu’ils vont le frapper, lui mettre la main à la gorge.
Les troubles subjectifs de l’audition sont caractérisés par des voix « qui disent des choses désagréables », par des « menaces » adressées au malade. Ces phénomènes d’abord nocturnes, commenousTavonsdit, en arriventà se produire dans la journée au milieu même du travail, Le malade de l’observation 111 fuyait précipitamment de son atelier dansla rue pour échapper à des esprits imaginaires.
Les hallucinations sont rares dans l’alcoolisme pur; ici, au contraire, elles sont la règle quand l’intoxication est arrivée à un certain degré.
Les autres sens, dont les perceptions sont bien' plus limitées, doivent être très rarement le siège de sensations imaginaires. Notre buveur de vulnéraire, cependant (observ. XVJI) avait parfois une véritable hallucination de l’odorat ; quand il avait rêvé d’orage, il conservait longtemps après son réveil une sensation d’odeur sulfureuse.
Autres troubles sensoriels, — Outre les hallucinations, le sens de la vue est souvent troublé par des sensations subjectives moins parfaites et en général très rapides^ souvent les maladesracontent qu’ils voient des étincelles, des points noirs ou colorés voltiger devant leurs veux. Les alcooliques sont aussi sujets à ces phénomènes de photopsie mais moins fréquemment à ce qu’il semble.
Généralement lasensation perçue est toujours la même pour le même malade. C’est ainsi que l’un voit seule-
ment des étincelles, l’autre seulement des points noirs ; cependant' les diverses variétés de photopsie peuvent se succéder chez le même individu. Quand ces points mobiles, ces mouches volantes sont colorés, c’est toujours de nuances vives, roug’e ou jaune surtout.
Dans une période avancée de l’intoxication, à ces phénomènes passag’ers peut venir s’ajouter une véritable altération permanente de la vision. Dans deux cas les malades se sont aperçus qu’ils ne disting-uaient plus bien les couleurs. Il y aurait donc là un véritable daltonisme acquis. Beaucoup plus fréquemment, il y a simplement une diminution de ractuilè visuelle, une amblyopie toxique. Plusieurs de nos malades se plaig’naîent d’avoir constamment un brouillard devant les yeux.
A la photopsie correspond, du côté de l’ouïe, une sensation de bourdonnement, ce phénomène est plus rarement noté dans nos faits. La diminution de l’acuité de l’ouie «st aussi exceptionnelle, il est vrai qu’elle est plus difficile à constater.
Quant aux autres sens la seule altération, que nous en ayons rencontrée se rapporte à Todorat. Le sujet de notre observation I s’était aperçu dans l’exercice de son métier de boucher que, depuis quelque temps, il était obligé de mettre la viande presque sous son nez pour s’assurer de sa fraîcheur.
Troubks âe la sensibilité générale,
a) Sensibilité à la douleur. Nous arrivons ici à un ordre de signes particulièrement caractérisques et qui ont la
plus grande importance, pour arriver au diag’nostic de l’absinthisme quand le malade nie ou que Ton ne veut pas lui faire des questions relativement à ses habitudes.
Constamment on rencontre chez les absinthiques des phénomènes douloureux, soit spontanés, soit appréciables seulement par l’exploration de la sensibilité à la douleur ; ces phénomènes revêtent une physionomie toute particulière, pathog*nomonique oserons-nous dire, dans la majorité des cas ; il s’ag^it seulement de penser à interrog*er le malade dans ce sens et d’explorer complètement l’état de la sensibilité à la douleur.
Les douleurs s'pontanées sont un symptôme très fréquent. On en trouvera l’existence sig'nalée dans presque toutes nos observations ; souvent même ce sont elles qui ont amené le malade à l’hôpital et son principal souci était d’en être débarrassé.
Ces douleurs peuvent se montrer avec des caractères très divers, occuper tantôt un sièg*e, tantôt un autre; les diverses variétés qu’elles affectent peuvent se trouver réunies chez le même malade. On peut les rapporter à trois types bien distincts, La première et la plus importante de ces variétés est constituée par des douleurs occupant symétriquement les extrémités et caractérisées par des sensations de fourmillement, de picotement, pouvant dans certains cas prendre le caractère excessif de broyement, d’arrachement des membres. Pour la commodité de la description nous les appellerons, vu leur sièg’e et pour ne rien préjug*er sur leur nature, douleurs pêriphé’’ Tiques, Une seconde espèce occupe les articulations ou leur voisinag*e, simulant jusqu’à un certain point le
rhumatisme articulaire, douleurs rhumatoïdes. Les dernières sont de véritables névralg'ies occupant le territoire d’un ou de plusieurs nerfs, douleurs névralgiques. C’est du reste un caractère commun à certaines intoxications chroniques de produire des douleurs de types divers. Les auteurs qui ont écrit en dernier lieu sur l’intoxication arsenicale en particulier (Kirchofer, Scolozuboff) sig’naient de même la coexistence de sensations de fourmillement aux extrémités, de douleurs articulaires et névralg’iques.
Des sensations périphériques, plus ou moins douloureuses, existent aussi dans l’alcoolisme ordinaire, mais elles se bornent habituellement alors à des sensations d’eng-ourdissement, de chatouillement, de fourmillement; ce n’est qu’exceptionnellement, à l’occasion d’un état morbide intercurrent, d’un embarras g“astrique en particulier, qu’elles acquièrent alors un peu de l’intensité de celles que nous allons décrire.
Les douleurs périphériques sont sig*nalées dans nos observations 111, V, VII, IX, X, XI, XII. XIII, XV, XVI. On voit donc que c’est un symptôme extrêmement fréquent.
Ces accidents débutent g’énéralement par les membres inférieurs et y restent quelquefois limités ; quand les membres supérieurs sont atteints, l’intensité des douleurs n’y est jamais aussi considérable qu’aux jambes.
C’est la nuit que ces sensations douloureuses atteig’iient leur maximum; nous les avons déjà signalées comme une des causes de l'insomnie;au début elles disparaissent complètement dans la journée pour ne se Gautier. ^
reproduire que quand les malades se couchent; la plupart d’entre eux les attribuaient même à la chaleur du lit et éprouvaient un soulag*ement plus ou moins complet en sortant leurs jambes de dessous les couvertures pour les exposer à l’air frais.
A un(3 première période, ce sont simplement des fourmillements, des picotements que les malades éprouvent. L’un d’entre eux comparait l’état de ses Jambes à la sensation éprouvée par la compression du nerf cubital, dans certaines positions du coude. Un point important à signaler ici et que nous retrouverons comme une caractéristique de presque tous les troubles sensitifs et moteurs de l’absinthisme, c’est la symétrie de ces sensations douloureuses: toujours généralisées aux deux membres inférieurs, elles occupent les mêmes points de chacun d’eux, s’arrêtant au même niveau.
Ces douleurs débutent en effet toujours par les pieds et la région inférieure de la jambe et remontent peu à peu jusqu’aux genoux qu’elles dépassent peu fréquemment (obs. X) ; elles suivent la même marche ascendante aux membres supérieurs.
Dans un certain nombre de cas tout se borne là; il faut même appeler sur ce point l’attention du malade pour qu’il vous signale ces fourmillements, ces picotements, auxquels il est si habitué qu’il n’y attache pas d’importance; mais d’autres fois, ces douleurs deviennent peu à peu beaucoup plus intenses, et, tout en restant diffuses, disséminées, symétriques, se changent en sensations de tiraillement violent, de morsure, de déchirure qui arrivent à constituer pour le malade une véritable torture recommençant chaque nuit.
Le malade de l’observation X disait qu’il croyait parfois que des chiens lui déchiraient les jambes; celui de l’observation III croyait que des ouvriers les lui avaient rabotées, lacérées tout la nuit. Ces comparaisons font penser anxdouleursostéosyphiliscopes, mais dans aucun de ces deux faits rien ne pouvait faire supposer la syphilis et le chloral calma assez rapidement ces accidents. Cependant, quand il y aura syphilis antécédente, Fanalog*ie du mode symptomatique pourra peut-être dans certains cas mettre dans Tembarras. Le début par une pé*^ riode plus ou moins prolongée de fourmillements, la marche ascendante, la symétrie des douleurs acquerront alors une grande valeur diagnostique.
Les douleurs rhumatoïdes s’observent plus rarement; quelquefois les malades rapportent aux articulations ou à leur voisinage leurs sensations douloureuses, mais la coexistence de fourmillements, de picotements superficiels met sur la voie. Dans un cas cependant, nous avons vu la douleur excessive au niveau des jointures produire une impotence, une immobilité analogues à celles du rhumatisme (ohs. IV), mais l’absence de toute rougeur, de tout gonflement, de toute fluxion articulaire en un mot n’aurait jamais pu se rencontrer dans un rhumatisme aussi douloureux.
Le type névralgigue existait très nettement chez le malade de notre observation XIII qui présentait une névralgie, faciale et cervicale double avec les points caractéristiques. Dans l’observation XII il est rationnel de rapporter à une névralgie iléo-lombaire les douleurs abdominales vives avec dysurie dont se plaignait la malade.
Nous reviendrons sur la névralg*ie intercostale et les névralgies en général à propos de la condition la plus ordinaire de leur développement (voir page 56).
Les troubles objectifs de la sensibilité à la douleur sont constants dans l’absinthisme chronique. Dans toutes nos observations, on pourra trouver des modifications de l’algésie qui, dans l’immense majorité des cas, sont constituées par une augmentation de la sensation douloureuse, par de l’hyperalgésie.
Les caractères, l’intensité, le siège de cette hyperalgésie cutanée varient d’un fait à l’autre ; mais ce symptôme n’en conserve pas moins, à cause de sa constance et de certains traits généraux qui restent toujours identiques, une valeur de premier ordre au point de vue du diagnostic,
. C’est par deux procédés, primitifs si l’on veut, mais dont la simplicité même est un avantage relatif, que M. Lancereaux à l’habitude de rechercher chez ses malades l’état de la sensibilité à la douleur. Tantôt il pique légèrement la peau avec une épingle, tantôt il la pince entre les deux doigts; l’impression plus ou moins douloureuse perçue par le malade est exprimée par une réaction plus ou moins vive: expression de douleur, cri, contraction de la face, dans certains cas'même, contorsions générales, pleurs, supplications de cesser l’exploration. Avec une certaine habitude, on arrive à pincer ou à piquer la peau d’une façon à peu près toujours la même ; l’effet produit est alors évidemment en raison directe de l’état d’exaltation ou de diminution de la sensibilité elle-même.
L’hyperalgésie cutanée peut être généralisée ; elle a
en outre des réglions qu’elle occupe de préférence et où on doit en premier lieu rechercher son existence.
Les extrémités, particulièrement celles des membres inférieurs, sont, en même temps que le sièg’e presque unique des douleurs spontanées, le lieu d’élection de l’exaltation des douleurs provoquées chez les absinthiques.
Viennent ensuite, par ordre de fréquence, la fosse iliaque, particulièrement dans le point correspondant à l’ovaire chez la femme et la région rachidienne soit sur la ligne médiane, le long des apophyses épineuses, soit latéralement au niveau des trous de conjugaison, c’est-à-dire de l’émergence des nerfs rachidiens; mais dans ces dernières régions la question est plus compliquée qu’aux membres, car, outre la douleur cutanée provoquée par le pincement ou la piqûre, on y provoque fréquemment par la pression profonde une sensibilité spéciale, une douleur remarquable par les caractères toujours les mêmes de la réaction du malade quand on a produit.
L’hyperalgésie des extrémités dans la grande majorité des faits présente des caractères constants: elle est symétrique, d’autant plus marquée qu’on s’éloigne davantage du tronc, beaucoup moins vive et remontant moins haut aux membres supérieurs qu’aux membres inférieurs. On voit qu’elle présente la même distribution comme siège et comme intensité que les douleurs spontanées périphériques.
Cette augmentation de Ualgésie existait aux membres inférieurs dans tous nos faits, sauf trois (obs. III, VIII, XIV); elle est donc extrêmement fréquente, nous
verrons même que dans les faits où elle manquait il y avait des raisons pouvant expliquer son absence.
Le degré de l’hyperalgésie est variable. Elle peut être excessive. Le malade de Tobservation II en particulier poussait des cris dès qu’on touchait ses jambes ou ses pieds. D’autres après quelques piqûres et quelques pincements se refusaient énergiquement à ce qu’on continuât l’exploration (obs. X, XIII, etc.). Nous avons déjà insisté sur l’excitation excessive que déterminait dans certains cas la recherche de l’étaL de la sensibilité.
Quelquefois la sensation douloureuse persiste extrêmement longtemps, les femmes des observations XV et XVI souffraient encore le soir au niv^eau des points pincés le matin.
Certaines sensations, non’seulement supportables, mais poU“Vant être indolores à l’état normal, deviennent par le fait de l’hyperalgésie des sensations extrêmement douloureuses. 11 faut placer ici au premier rang le chatouillement delà plante des pieds sur lequel nous aurons à revenir au point de vue de la sensibilité excito-raotrice.
Cette exploration, évidemment désagréable à l’état normal, était devenue pour quelques-uns de nos malades un véritable supplice (voir en particulier obs. II, obs. XVI). Il est évident que l’ébranlement nerveux produit par un chatouillement un peu prolongé pourrait dans les cas de ce genre avoir, à href délai, des conséquences funestes. Le contact d’objets «hauds ou froids, supportables pour des sujets sains, déterminant même seulement une sensation thermique noùdouloureuse, donnait lieu chez quelques malades à une sensation de vive brûlure ou de froid excessif (obs. XVI).
Rien de semblable à ceUe hypéralg’ésie rég’ulièrement symétrique des extrémités n’existe dans l’alcoolisme ordinaire. Notre observation de buveur de vulnéraire (obs. XVII) est un exemple de ce qu’on observe le plus souvent en pareil cas. Non seulement l’hyperalg-ésie n’existe pas, mais elle est remplacée par une diminution plus ou moins considérable de la sensibilité à la douleur qui présente les mêmes caractères de symétrie et de g-énéralisation aux quatre membres. Cependant avec cette analg-ésie qui est la règle on observe parfois chez l’alcoolique des points, des plaques d’hyperesthésie, comme il en existait une sur la jambe gauche du malade que nous venons de prendre pour exemple. Il nous aurait été facile de citer un grand nombre de faits semblables et d’ailleurs M. Lancereaux a insisté depuis longtemps déjà sur la diminution des perceptions douloureuses aux extrémités chez les buveurs. On pourrait donc poser d’une façon générale que dans l'alcoolisme cest l’analgésie des extrémités qui est la règle, tandis que dans l’absinthisme c’est l’hyperesthésie.
Cette loi souffre cependant des exceptions; il est vrai que quelques-unes sont peut-être plus apparentes que réelles. En premier lieu on trouvera plus loin deux faits oùles malades, tout en avouant boire, niaient l’absinthe (obs. XIV et XVI). Ces deux faits sont précisément deux exemples d’hyperesthésie excessive. Pour la première, M. Lancereaux admet qu’il ne faut pas s’en rapporter aux négations du malade, peut-être insuffisamment questionné; quant au second, étant donné qu’il s’agit d’une femme, dont nous n’avons pu contrôler la véracité en questionnant son entourage, que
tous les symptômes chez elle militaient en faveur de l’absinthisme, il est probable qu’il en était de même; aussi n’avons-nous pas hésité à publier ces deux faits, pour montrer précisément quelles sont les difficultés du diagnostic en présence de négations absolues.
Il est possible cependant qu’à une certaine période, chez certains sujets particulièrement nerveux, l’abus d’autres boissons que l’absinthe, du vulnéraire en particulier, puisse déterminer des phénomènes,d’hyperalgésie symétrique des extrémités; c’est là un point qui nous occupera de nouveau au chapitre du diagnostic.
D’autre part l’hyperalgésie n’est pas constante dans l’absinthisme. Comme nous l’avons vu, ce syrnptôme manquait dans trois de nos faits.
Pour l’observation Xlll, on peut penser avec M. Lanceaux que les sypmtômes de l’absinthisme antérieur étaient masqués par ceux de l’alcoolisme devenu ultérieurement presque exclusif. Les deux autres exceptions citées plus haut sonfprobablement du même genre. Dans ces trois faits du reste, au-dessus des extrémités anesthésiées il existait à la racine des membres inférieurs une zone où l’hyperalgésie reparaissait.
Chez un malade que nous avons pu suivre très longtemps, qui était, de son aveu paraissant sincère, un absinthique pour ainsi dire pur, nous avons vu l’hyperalgésie,intense au début, diminuer peu à peu, disparaître et faire place à un degré notable d’analgésie, ayant le même siège (obs. X). L’analgésie paraît donc pouvoir exister dans l’absinthisme pur, mais consécutivement à une période plus ou moins longue d’hyperalgésie. C'est là un nouvel exemple de ce fait si souvent constaté en pathologie ner-
veuse du remplacement rapide d’un symptôme d’excitation par le symptôme contraire de dépression. Ajoutons cependant que c’est le seul exemple que nous avons rencontré sur un g*rand nombre de faits et qu’il s’ag*it d’une observation présentant un g*rand nombre de caractères exceptionnels que nous aurons à sig'naler chemin faisant.
La g*énéralisation de l’hyperalg’ésie est un symptôme assez rare. Quand il se produit, la peau de la face et de la rég*ion sternale conserve constamment sa sensibilité normale (obs. II). Elle présente du reste les mêmes caractères partout et en particulier l’expression de la douleur ressentie par le malade est toujours la même.
La pression profonde de la rég’ion inférieure de l’abdomen, en dehors du muscle droit, à quelques travers de doig^t au-dessus de l’arcade de Fallope est douloureuse chez un grand nombre d’absinthiques.
En raison du sièg*e et des caractères sing'uliers que présente cette perception douloureuse, M. Lancereaux a l’habitude, de l’appeler douleur ovarienne. Rien n’est plus semblable en effet qu’un absinthique auquel on presse sur ce point et une hystérique à laquelle on pratique la compression de l’ovaire. La fig’ure du malade prend la même expression g-rimaçante, il fait entendre le même cri et son corps se courbe de même en arc de cercle tendant à ne reposer sur le plan du lit que par les talons et l’occiput.
Tantôt la pression est douloureuse d’un seul côté, soit à droite, soit à g-auche, sans qu’il paraisse y avoir de fréquence prédominante pour un côté plutôt que pour
Gautier. ^
l’aütY'e, tantôt la douléur o^c^îenne est d’OuWe, mais cotisliaramfeiil alôTs plus forte d'un des côtés.
Ce symptôme Bing*iilier, dont nous ne soupçonnons même pas la cause physiolog'iqUe ou anatomique, a dft être parfois l’occa^on d’erreurs de diag'nostic. L’îdentitë avec l’hystérie est èn effet absolue au point de vue de la modalité symptomatique, au moins pour la réaction initiale, car nous ne croyons pas que dans TahsinthiSrtre Ufii puisse provoquer ainsi une attaque convulsive, tlu moins nuus n’en avons jamais vu ou trouvé mentionné d’exemples.
Les points douloureux à la pression le long* du rachis paraissent exister moins fréquemment. Leur siège est variable, ils existent souvent d’un seul côté et sur une hauteur peu considérable. La pression à leur niveau provoque aussi parfois une Téaction semblable à celle observée dans l’hystérie.
On voit combien ces troubles de la sensibilité à la douleur, et en particulier ceux qu’il n’est possible de constater que pat* un examen méthodique et complet, sont remarquables ‘et caractéristiques dans îabsinthisme.
b) Sensibilité taetile. — Les modifications du tact sont au contraire rares et peu importantes. Un malade cependant en a présenté d’assez accusées. C’est celui de l’observation X. Il ne sentait que très imparfaitement le sol, sans avoir cependant les sensations erronées des ataxiques; il perdit un jour sa pantoufle en marchant et continua à avancer sans se rendre compte de cet acci-
dent. 11 est probable aussi que les troubles du mouvement des membres supérieurs observés chez lui tenaient, au moins en partie, à ce qu’il ne sentait pas bien les objets qu’il avait dans la main.
Objectivement chez cet homme, aux extrémités des membres, le contact lég*er n’était pas perçu; il fallait même exercer une pression assez forte pour produire une impression qui devenait aussitôt douloureuse.
Dans tous les autres cas la sensibilité tactile paraissait avoir conservé son intégrité ou à peu près. La notion de position des membres en particulier persistait, même dans les cas de paralysie motrice presque complète.
c) Semiâiiïté thermique. — tin certain nombre de nos malades se plaignaient d’avoir constamment froid aux pieds, de ne pouvoir les réchauffer; tantôt alors on les trouvait en effet froids au toucher, tantôt au contraire ils étaient aussi chauds que le reste du corps et la sensation était purement subjective.
Quant à la notion du froid et du chaud des objets extérieurs, nous l’avons toujours trouvée intacte; dans quelques cas même, comme nous l’avons dit plus haut, elle paraissait exag'érée; mais il est probable qu’alors c’était l’augmentation de la sensibilité à la douleur qui faisait paraître excessifs les changements de température en les rendant douloureux.
d) Sensibilité excito-motrice. — L’existence de l’hyperalgésie rend aussi difficile chez certains malades
l’exploration de la sensibilité réflexe. On ne sait comment distinguer dans les mouvements désordonnés exécutés par un absinthique auquel on chatouille la plante des pieds, ce qui est produit par la douleur de ce qui viendrait d’une augmentation de la sensibilité excitomotrice.
La recherche des réflexes tendineux n’a malheureusement été pratiquée que dans un certain nombre de nos faits. Constamment nous avons trouvé le réflexe rotulien notablement exagéré. C’est là un point très important dans les cas qui, comme notre obs. X, simulent l’ataxie.
e) Troubles de la circulation^ de la sécrétion et de là nutrition de la peau, — Nous plaçons ici, à côté des altérations de la sensibilité, certains signes qui dépendent comme elles de troubles de l’innervation cutanée, tout en reconnaissant que ce rapprochement est un peu artificiel.
L’excitation exagérée des vaso-moteurs de la face se traduisant par des alternatives brusques de pâleur et de rougeur est notée dans plusieurs faits.
Chez le malade déjà si souvent cité de l’obs. X, on produisait, soit en mettant les jambes dans une position déclive, soit en les pressant plusieurs fois de suite, une vive rougeur avec sensation de chaleur brûlante des membres inférieurs. Ce phénomène était du reste très passager, mais se reproduisait autant de fois qu’on le voulait.
Plusieurs fois, les points pincés pendant l’exploration de la sensibilité sont devenus le sièg'e d’une rougeur pouvant persister plusieurs heures.
Dans quelques cas même, un pincement très modéré a suffi pour produire de véritables ecchymoses (obs. XVI). Ce fait indique évidemment une fragilité spéciale des capillaii’es. Ajoutons cependant que c’est uniquement dans les cas où il existait une paralysie motrice et dans les régions paralysées, que ce phénomène a été observé et que d’autres hémorrhagies spontanées ne sont notées, dans aucun cas.
La dilatation variqueuse des vaisseaux cutanés de la face, qui constitue le signe le plus vulgaire de l’alcoo- Hsmepour les gens du monde, existait à un certain degré dans plusieurs faits; cependant aucun de nos absinthiques purs ne présentait cette face bouffie, violacée, bourgeonnante, qui caractérise certains buveurs d’eaude-vie et surtout de vin.
La sécrétion sudorale paraît normale chez les absinthiques à l’état ordinaire; mais survienne une omotion, une préoccupation vive, elle s’exagère soit sur toute la surface du corps, soit dans certaines régions déterminées. Les réveils en sursaut produits par les cauchemars s’accompagnent en général d’une sueur froide généralisée.
* On verra dans plusieurs observations que, pendant l’examen médical, la face des malades ruisselait de sueur, mais les régions où ce phénomène est le plus fréquent et le plus frappant'Sont précisément celles où les altérations delà sensibilité sont à leur maximum. Gon-
stamment, quand on découvre les malades après leur avoir posé quelques questions, on trouve les pieds soit humides, soit ruisselants de g’rosses gouttes de sueur froide.
C’est là, du reste, un sig'ue commun à l’absinthisme et à l’alcoolisme ordinaire ; il peut aussi bien se produire quand il y a analg’ésie que quand il y a hyperalg'ésie des extrémités.
Les troubles trophiques proprement dits de la peau et de ses annexes, que M. Lancereaux (1) a étudiés dansl’alcoolisme, sont rarement mentionnés chez nos absinthiques. La femme de l’obs. XVI présenta, les dernières semaines de sa vie, de Tœdème de ses pieds paralysés, mais il est possible que la phthisie à laquelle elle suo» comha fut la cause de cet œdème cachectique,
Le maladedel’obs. II, était couvert d’un prurig’o g’é-^ néralisé qui ne paraissait pas de nature parasitaire; enfin, signalons la dermatose chronique des mains analogue à Féry thème pellagreux observé dans notre huitième fait.
On voit que toutes ces altérations de la peau se bornent à bien peu de chose et qu’étant données leur rareté et leurs formes diverses, il serait évidemment téméraire de les rattacher d’une façon absolue à l’absiurthisme.
Si par contre il survient une affection intercurrente ou une cause quelconque obligeant le malade à garder le lit, l’état défectueux de la nutrition cutanée se manifeste par la production rapide d’c^cMre# étendues. C’est ce
(1) Lancereaux. Union médicale, 1880.
que Ton perft voir dans les 'obs. V'Il et XII et dans un fait rappoHé incidemment plus loin. Il s’est produit évidemment dans ces trois cas, une gangrène d’origine nerveuse, analog-ue au decubitus acutus des hémiplég*iques. Il est reg’rettable que l’examen microscopique des nei^fe cutanés n’ait pas été pratiqué, il aurait sans doute révélé des lésions ana’logfues à celles qu’o'at décrites nos amis Déjerine et Leloir (I), dans certaines g'ang'rènes à marche rapide.
Ti^mbks de h, motilité.
à) Tremblement. — Le tremblement des absinthiques est un symptôme fréquent existant à un plus ou moins haut degré dans presque tous les faits. Cliniquement 41 est absolument analog*ue au tremblement alcooliqueordinaire; il est earacténisé par de petites oscillations rapides et à peu près rég-ulières, plus amples quand on fmt étendre le bras et écarter les doigts du malade; il est plus intense le matin que pendant le reste de la journée ; il cesse absolument pendant le sommeil. Dans la g*rande majorité des cas il n’aug*mente que d’une façon insensible dans les mouvements coordonnés ét il faut qu’il acquière uneintensilé exceptionnelle pour devenir une gêne dans l’exercice des professions manuelles ordinaires.
Archives de physiologie, décembre 1881.'
Cependant le caractère rhythmique et rampliiude de la trémulation sont quelquefois plus accentués chez les absinthiques. Citons en particulier’l’obs. III, où il pouvait faire penser à première vue à la sclérose en plaques. ,
Dans l’obs. Il, le malade en était arrivé à ne plus pouvoir écrire assez bien pour son métier d’employé de commerce. .
Outre le tremblement des extrémités, il est d’autres muscles qui présentent une trémulation spéciale à l’occasion de leur fonctionnement, nous voulons parler des muscles de la face et plus spécialement des lèvres pendant l’élocution ; comme chez l’alcoolique d’ailleurs, la physionomie présente chez l’absinthique un aspect tout spécial quand on le fait parler. Les lèvres, surtout la supérieure, sont ag*itées de contractions irrég*ulières’, le sillon naso-labial s’ag'ite et s’accentue. C’est là, un phénomène qu’il est plus facile de reconnaître une fois que l’attention s’y est portée que de décrire.
Cet aspect lég*èrement g*rimaçant, ce tremblement convulsif tranchent d’une façon toute particulière sur l’aspect habituellement impassible et, triste de la physionomie de l’absinthique quand il ne parle pas.
b) Crampes. Soubresauts nocturnes, — Si le sommeil fait cesseç le tremblement, c’est au contraire dans cet état que se produisent les crampes et les soubresauts nocturnes qui sont, avons-nous dit, une des causes fréquentes du réveil en sursaut.
Les alcooliques sont aussi sujets aux crampes, mais
dans l’absinlhisme cet accident présente une fréquence et une précocité toute particulière.
Presque tous nos malades se plaignaient d’être souvent réveillés par des crampes occupant soit le mollet, soit les muscles de la région antérieure des jambes; quelques-uns étaient obligés de se lever chaque nuit, parfois plusieurs fois pour faire cesser par la marche ce spasme tonique souvent très douloureux. (Voir en particulier, obs. IX.)
Les soubresauts nocturnes alternent en général av'ec les crampes; ils se produisent le plus souvent pendant le sommeil, quelquefois dans cette période intermédiaire qui n’est pas encore Je sommeil et qui n’est déjà plus la veille; nous avons signalé en passant leurs rapports avec les rêves de chute.
Convulsions généralisées. — Les accès convulsifs sont le symptôme le plus frappant de l’absinthisme aigu. Dans cet empoisonnement rapide, elles ont été décrite» d’abord expérimentalement par M. Magnan (1), puis d’après un certain nombre de faits cliniques par le Ghalland (2) ; les deux auteurs ont insisté sur l’analogie extrême que présenterait l’absinthisme convulsif avec le grand mal épileptique.
Dans sa communication à l’Académie de médecine, M. Lancereaux (3) a au contraire signalé de nombreux
(1) Magnan. Loc. cit.
i (2) Ghalland. Loc. cit.
(3) Lancereaux. De l’absinthisme aigu. Communication à l’Académie de médecine, séance du 7 septembre 1880.
Gautier. 6
points de rapprochement entre les convulsions de l’absin » thisme et celles de l’hystérie. Il a montré que la phase tonique s’accompag’ne d’une raideur g’énéralisée très courte, qu’elle est suivie d’une phase clonique avec mouvements beaucoup plus amples et désordonnés que dans l’attaque comitiale, que souvent le malade porte ses mains à sa g'org’e et à sa^ poitrine' comme les hystériques. Voici du reste comment il conclut :
« Il faut reconnaître que les phénomènes observés chez l’homme à la suite d’un excès d’absinthe sont manifestement distincts de ceux qui caractérisent l’attaque épileptique. Non seulement l’aura et le cri font défaut au début des accès convulsifs produits par l’absinthe, mais les convulsions sont beaucoup moins rég*ulières, et de plus, il n’y a jamais à la fin de l’attaque la période asphyxique et comateuse de l’épilepsie. Par contre, ces accidents ont la plus parfaite ressemblance avec les phénomènes convulsifs de l’hystérie, car, comme ces derniers, ils commencent par de la contracture et finissent par des convulsions cloniques, s’accompag-nant de sensation de constriction épig*astrique et de désordres de la sensibilité. »
Tels sont les phénomènes convulsifs observés dans l’état aigu de l’intoxication absinthique; cet état aig*u peut se produire et se produit le plus souvent dans le cours de l’empoisonnement chronique; c’est pour cela que nous avons tenu à en relater ici la description d’après notre maître. C’est presque toujours un abus excessif, extraordinaire d’absinthe, qui produit une succession d’accès convulsifs constituant une attaque d’absinthisme aigu. Il est possible que d’autres influences
extérieures, comrae une émotion vive, le début d’une affection fébrile intercurrente puissent agir de même sur des sujets profondément intoxiqués. Le développement de lésions cérébrales et, en particulier, d’une pachyméningite avec ou sans hématomes, peut encore donner lieu dans le cours de l’intoxication absinthique à des accidents convulsifs, qui sont alors nettement épileptiformes.
E.n dehors de ces circonstances exceptionnelles nous ne croyons pas que les convulsions généralisées doivent être rangées parmi les symptômes de l’absinthisme chronique. Nous n’avons trouvé aucune mention d’accidents de ce genre dans les nombreux faits que nous avons compulsés pour ce travail sans pouvoir les publier. Dans les observations rapportées ci-après, deux malades nous ont dit avoir eu des convulsions. Dans le premier cas, il s’agit d’un étudiant en médecine qui n’en aurait jamais eu qu’à la suite d’un excès plus fort qu’à l’ordinaire et chez lequel rien de semblable ne s’est produit à rhôpital (obs. X). Le second fait est celui du pharmacien qui buvait du vulnéraire (obs. XVll), mais le père de cet homme avait eu, à son dire, des accidents semblables et les quelques accès nocturnes qu’il a eus dans le service étaient de véritables absences, des attaques de petit mal. 11 est donc infiniment probable qu’ils doivent être rapportés chez lui à l’épilepsie vraie.
d) Vertiges^ étourdissements. —Plusieurs de nos malades se plaignaient d’accidentsde cetténature. Chez deux d’entre eux particulièrement (obs. XIV et XV), ils étaient si
fréquents et si intenses qu’ils donnaient lieu parfois à des chutes et gênaient singulièrement la marche. Or ces deux malades sont précisément ceux qui offraient les troubles les plus marqués de la vision et en particulier la sensation , constante d’un brouillard devant les yeux. 11 est donc probable qu’il s'agissait dans ces deux cas, et peut-être dans quelques autres, de vertiges optiques.
D’autres fois, ces symptômes, se produisant presque uniquement le matin à jeun, nous ont paru présenter les caractères du vertige stomacal. Dans ce cas, ils trouvent une explication facile dans les troubles gastriques qui seront décrits plus bas.
é) Phénomènes de parésie et d'incoordination motrice. — Outre les symptômes précédents, on constate' parfois dans l’absinthisme des signes d’affaiblissement musculaire pouvant aller jusqu’à la paralysie.
M. Lancereaux (1) a décrit récemment la paralysie alcoolique, qu’il a rapprochée des autres variétés de paralysie toxique.
Or, une grande partie des malades dont il a rapporté l’histoire dans cette leçon étaient plutôt des absinthiques que des alcooliques. On trouvera en particulier à la fin de ce travail l’histoire d’une femme qui a toujours, il est vrai, nié boire de l’absinthe; mais chez elle les signes du côté de la sensibilité en particulier étaient si nets que le doute me paraît impossible, à moins d’ad-
(1) Lancereaux. De la paralysie alcoolique. Leçon publiée in Gaaette hebdomadaire, 1881.
mettre que le vulnéraire puisse produire des accidents absolument semblables à ceux de l’absinthe. Notre dixième observation est encore un bel exemple de paralysie g’énéralisée chez un absinthique pur.
Dans ce cas, le long* séjour du malade à l’hôpital a permis de suivre complètement l’évolution des accidents, d’abord dans leur période progressive, puis dans une seconde phase aboutissant à une guérison presque complète.
On trouvera encore dans quelques-uns de nos faits, et en particulier dans l’observation IX, des exemples du premier degré de cette paralysie toxique qui se borne alors à un simple affaiblissement des membres et particulièrement des membres inférieurs.
Nous pouvons en effet répéter à propos de la localisation des accidents paralytiques ce que nous disions à propos de l’hyperalgésie et des accidents périphériques- Débutant par les extrémités, la faiblesse musculaire gagme progressivement la racine des membres; elle est toujours beaucoup plus accusée aux muscles inférieurs qu’aux bras, et conserve le caractère de symétrie parfaite déjà souvent signalé.
Les muscles de la région antérieure de la jambe sont généralement plus profondément atteints que ceux du mollet; les malades ont donc au repos le pied plus ou moins fortement équin; les orteils sont généralement plus ou moins fléchis sur la plante du pied. Chez notre malade de l’obserVation X, cette attitude donna même lieu à une fausse ankylosé de l’articulation métatarsophalangienne du gros orteil et à une attitude vicieuse permanente de ce doigt.
Dans ce fait, la contractilité faradique des muscles atteints paraissait complètement abolie et le retour de cette propriété a coïncidé avec la réapparition de la fonction.
La marche prog'ressive des accidents peut être assez rapide, puisque six semaines après les premiers sig*nes d’affaiblissement des jambes, notre malade était absolument incapable de se tenir debout. D’autres fois, ces accidents peuvent rester assez long'temps au même point, ne pas dépasser la période parétique, comme le montre l’observtion IX. La fréquence relative de cet accident chez lafemme sur laquelle a insisté M. Lancereaux est incontestable, mais ne trouve actuellement encore aucune explication.
Habituellement la parésie ne s''accompag‘ne d’aucun trouble de la coordination motrice. Il n’en était pas ainsi dans l’observation X. La démarche du malade dans les premiers temps de son séjour, sans être absolument analog'ue à celle d’un ataxique, était particulière : il déplaçait ses membres inférieurs en masse et frappait un peu le sol du talon. De plus, il lui était devenu impossible d’exécuter avec la main certains mouvements précis, il ne pouvait plus écrire et il était oblig*é de .reg‘arder constamment sa main pour ne pas laisser tomber son verre ou sa cuiller.
Il est probable que l’anesthésie tactile qu’il présentait était la cause principale, sinon unique de ces phénomènes d’incoordination.
Arrivé à la fin de cette long>ue énumération des symptômes de l’absinthisme chronique qui sont sous la dé-
pendance directe du système nerveux, il nous semble difficile d’en résumer en quelques mots le caractère. Leur variabilité, leur multiplicité, le remplace nent d’un symptôiiiepar son contraire ne trouventd’aiialog'ues que dans les névroses et en particulier dans l’hystérie. L’expression symptomatique revêt parfois dans les deux affections une physionomie semblable et nous aurons à revenir sur leur diag*noslic différentiel chez la femme.
Symptômes gastriques.
Gomme les alcooliques, les absinthiques ont de bonne heure des troubles dig^estifs caractérisés par une sensation nauséeuse suivant immédiatement le réveil, ou plus exactement le moment où le malade met les pieds par terre. A un dég*ré plus avancé ces nausées s’accompag’nent de l’expulsion pénible d’un liquide, tantôt g*laireux , tantôt aqueux , tantôt incolore , tantôt verdâtre. Cette a g'énéralement une saveur
très amère; mais il est rare que dans l’absinthisme ces phénomènes acquièrent l’importance qu’ils ont dans l’alcoolisme ordinaire.
Tout se borne en général à la pituite ; le pyrosis, les douleurs gastriques , les vomissements alimentaires sont exceptionnels chez nos malades ; il ne paraissent survenir que chez ceux qui font abus d’autres liqueurs en même temps que Tabsinthe ou à l’occasion d’un état gastrique. Cette immunité relative tient probable-
blement à deux causes : d’une part,les absinthiques absorbent une quantité de liquide beaucoup moindre que ceux qui prennent des liqueurs et surtout du vin. D'autre part, iis boivent immédiatement avant le repas, au lieu de le faire le matin en se levant comme la plupart des alcooliques.
C’est probablement aux mêmes causes, et en particulier au mélange dans l’estomac du liquide toxique avec les substances alimentaires qu’il faut rapporter le fait suivant. La cirrhose hépatique n’existe pas chez les absinthiques. Du moins dans aucun des faits que nous avons conpulsés nous n’avons trouvé mention de l’existence des symptômes ou des lésions de cette affection si commnne chez les buveurs.
Symptômes pulmonaires et cardio-vasculaires.
La respiration et la circulation restent normales dans le cours de l’intoxication par l’absinthe en dehors des complications que nous aurons à signaler plus loin et en particulier de la phthisie pulmonaire. Cependant quelques malades se plaignent d’avoir le souffle court et d’être sujet à des palpitations.
On trouve à l’autopsie la raison d’être de ces symptômes dans la surcharge adipeuse constante du cœur et dans l’existence d’un dégrésouvent assez marquéd’emphysème pulmonaire.
Symptômes génitaux.
Chez rhomme l’abus de l’absinthe amène très rapidement une diminution considérable des désirs et de la puissance g’énitale, presque tous nos malades en sont une preuve; quelques-uns en étaient arrivés à une impuissance absolue (en particulier voir obs. I).
Cette anaphrodisie est infiniment plus rapide et plus complète que celle que l’on observe à la long'ue chez les autres buveurs. 11 y a évidemment là une propriété particulière à l’absinthe.
Cette période de dépression génitale est-elle précédée d’une période d’excitation ? C’est là un préjugé populaire à Paris où l’absinthe prise en dehors des habitudes est considérée comme un aphrodisiaque; chez un de nos malades (obs. III), une activité génésique très intense avait coincidé avec l’époque du début des habitudes absinthiqaes.
Chez la femme, même à l’hôpital, il est plus que délicat de rechercher l’état du sens génital; ce n’est guère que par ses manifestations physiologiques que l’on peut juger chez elle de la vie sexuelle.
Chez presque toutes nos malades la menstruation était régulière et indolore, mais extrêmement peu abondante. L’une d’entre elles ne perdait qu’une demijournée chaque mois.
(1) Lancereaux. Communication à l'Académie do médecine, séance du 27 octobre 1880.
Gautier. t
L’alcoolisme, a-t-on dit, avance l’époque de la ménopause. Nos faits sont trop peu nombreux à cet ég-ard pour conclure d’une façon absolue qu’il en est de même pour l’absinthisme. Notons cependant que deux malades avaient cessé de voir Tune un peu avant, Tautre presque aussitôt après quarante ans.
L’absinthisme peut-il jusqu’à un certain point être un obstacle à la conception ? Le fait est possible ; cependant presque toutes nos malades avaient eu des g*rossesses.
Par contre, une fois la grossesse commencée les habitudes absinthiques nous paraissent une cause fréquente d’avortements. On trouvera plus loin deux faits (obs. IV et IX) où des fausses couches répétées et de plus en plus précoces ont coïncidé avec les progrès de l’intoxication chez des femmes qui avaient auparavant mené des grossesses à terme.
Enfin un grand nombre d’enfants de femmes absinthiques meurent dans les premiers jours ou les premiers mois de leur existence (obs. Il, obs. IX, obi. XV).
Quant au rôle de l’absinthisme des parents sur la constitution et les prédispositions morbides des enfants c’est là une question qui aété étudiée par M. Lancereaux sous le nom d’absinthisme héréditaire, mais qui sort des limites assig*nées à ce travail.