MARCHE. TERMINAISONS. PRONOSTIC
De la description symptomatique que nous venons de faire, comme de la lecture des faits rapportés à la fin de ce travail, il ressort que rien n’est plus variable que la marche de l’absinthisme chronique. Ces différences individuelles portant sur la nature, sur l’ordre d’apparition des symptômes, sur la prépondérance ou l’existence exclusive de telle ou telle manifestation, sont du reste un trait commun à toutes les intoxications. On constate de même une grande diversité d’accidents d’un malade à l’autre, dans l’endémie palustre, dans le saturnisme, dans la syphilis même si l’on veut. Il est évident que la raison de cette variabilité symptomatique nous échappe à l’heure actuelle, aussi bien pour ce qui est de l’absinthisme que pour ce qui concerne les maladies avec lesquelles nous venons de le comparer à ce point de vue.
Le temps au bout duquel les excès d’absinthe arrivent à déterminer des accidents d’intoxication chronique varie lui-même dans des proportions très étendues d’un cas à l’autre. Si, partant du fait posé antérieurement que c’est presque toujours de 20 A 25 ans que nos malades se sont mis à boire, l’on recherche à quel âge leur intempérance les a amenés à l’hôpital, on les trouve irrégulièrement répartis de 30 à 55 ans; aucun groupe d’années ne présente de prépondérance spéciale. Dans quelquescas, les accidents sont relativement précoces. C’est deux, trois, quatre ans après le début
de leurs habitudes que les malades ont été observés; d’autres fois, au contraire, ce n’est qu’au bout de 20 ans et plus que les accidents sont devenus suffisants pour que les malades vinssent se faire soig’ner. Le début plus ou moins rapide des phénomènes morbides dépend évidemment de causes multiples et en particulier de la quantité et de la qualité dé la liqueur ing*érée; mais, comme pour la tolérance des médicaments, l’idiosyncrasie^ les dispositions individuelles doivent aussi jouer ici un rôle important. Les femmes, les sujets primitivement nerveux doivent, étant donnée la nature des accidents auxquels donne lieu l’absinthisme, être tout particulièrement prédisposés à en subir les effets.
L’ordre d’apparition des symptômes de l’absinthisme n’offre ég*aleroent rien de constant. Cependant d’une façon g*énérale ce sont, comme dans l’alcoolisme vulg’aire, les pituites matutinales et les rêves effrayants qui éveillent les premiers l’attention du malade. De très bonne heure ég'alement surviennent les crampes, les soubresauts nocturnes des membres. Les sensations douloureuses périphériques sont déjà un sig’ne d’intoxication plus profonde.
Le tremblement n’arrive souvent qu’assez tardivement à g’êner le malade, à moins que celui-ci n’exerce un métier exigeant des mouvements très précis.
C’est à une période plus avancée encore qu’appartiennent les hallucinations, l’obtusion des sens, les modifications profondes du caractère. Par contre, l’affaiblissement très prononcé, l’abolition même des fonctions génitales constitue un symptôme des plus précoces. Mais, répétons-le encore, rien n’est plus variable que
l’ordre de succession des accidents et les exceptions aux règ-les qui précèdent, sont très nombreuses.
Un fait intéressant mais dont l’explication nous échappe, c’est la fréquence relative chez la femme des accidents de parésie des membres. Trois faits de ce genre sont rapportés plus loin (obs. VII, IX, XVI). M. Lancereaux en a publié plusieurs autres (1).
Une fois l’absinthisme constitué, l’évolution des accidents continue et, que le malade continue ou cesse ses habitudes, il n’en reste pas moins un absinthique, presque fatalement condamné à subir les symptômes douloureux, l’état de déchéance intellectuelle et morale décrits plus haut et à finir comme nous allons voir.
La cessation des habitudes absinthiques est rarement spontanée et volontaire. Elle résulte quelquefois du changement de genre de vie, par exemple pour les soldats revenant d’Afrique. Un seul malade nous a dit avoir renoncé à l’absinthe « par raison » et encore cette assertion paraît-elle suspecte. Le plus souvent c’est parce que le malade se dégoûte de l’absinthe qu’il cesse d’en boire; le cas se présente assez fréquemment. On en trouvera trois exemples dans les faits rapportés ci-après (observations V, VI, VII). C’est en général après être resté quelque temps privés de leur liquide favori que les malades voulant se remettre à en boire lui trouvent un goût désagréable. Le dégoût est alors aussi prononcé que l’abus avait été excessif et prolongé. Un de nos malades (ôbserv. VI) ayant voulu se remettre à boire de l’absinthe la vomit presque aussitôt. Un autre
(1) Lancereaux. Des paralysies toniques. Gaz. hebd., 1881.
racontait à M, Lancereaux qu’il évitait le soir vers six heures de passer devant les cafés sur le boulevard pour ne pas sentir l’odeur de l’absinthe.
Ce dég’oût paraît au premier abord absolument spécial à l’absinthisme; les alcooliques ordinaires continuent en effet à boire toute leur vie, cependant quand on interrog-e avec soin un vieil ivrog*ne dont les réponses sont sincères, il vous raconte dans la plupart des cas que ce n’est pas toujours la même boisson qui a été l’objet de sa prédilection. La différence est donc plus apparente que réelle. Du reste les malades qui en arrivent au dégoût de l’absinthe ne cessent pas pour cela de boire. Le malade de l’observation V en particulier avait remplacé l’absinthe par trois ou quatre' litres de vin et quelques « vulnéraires »>. Le dégoût ne paraît, survenir d’ailleurs qu’après des excès longtemps prolongés et chez des individus profondément intoxiqués.
La cessation brusque et indépendante de la volonté du malade des habitudes absinthiques a-t-elle des inconvénients? C’est là un point sur lequel nos faits ne nous donnent guère de renseignements. Cependant c’est après être resté quelques jours chez lui sans boire à cause d’un rhume que le malade de l’observation X a vu apparaître les phénomènes de paralysie pour lesquels il est entré à la Pitié; ces accidents ont continué à progresser pendant les premiers jours de son séjour à l’hôpital. C’est également à l’hôpital que s’est développée la paralysie de la malade de l’observation XVI.
Quelle est l’influence de l’abus prolongé de l’absinthe sur la nutrition générale du sujet ? Quelques malades
deviennent gras, obèses. On en trouvera des exemples dans notre première et notre septième observation.
Cependant la surcharg’e adipeuse sous-cutanée paraît ici beaucoup plus exceptionnelle que dans l’alcoolisme ordinaire. Presque tous nos malades, sans parler bien entendu de ceux qui étaient tuberculeux, sont donnés comme maig’res. La diminution de l’appétit, pouvant aller jusqu’au dégoût pour les aliments, est notée dans presque tous les cas; la maigreur des absinthiques se trouve donc tout naturellement expliquée. Il nous paraît de plus évident que cette insuffisance de l’alimentation, cette nutrition incomplète est la cause principale, sinon unique de la tuberculose pulmonaire qui est presque constamment la cause immédiate de la mort chex les buveurs d’absinthe.
Il semble que les modifications atmosphériques, les changements de temps doivent agir sur le système nerveux surexcité des absinthiques et produire une exacerbation des symptômes et en particulier des phénomènes douloureux. Cependant nos observations sont muettes à cet égard, ce qui tient probablement au peu de soin avec lequel s’observent lès malades d’hôpital* Seul notre buveur de vulnéraire (observ. XVfl) avait remarqué que ses sensations de fourmillement, de picotement aux extrémités redoublaient quand le temps changeait.
L’influence des impressions morales, des émotions pour exagérer considérablement, quelquefois même pour faire apparaître les accidents, est au contraire nettement étahlie. Nous avons déjà insisté sur l’excitation que produit l’examen médical ; une douleur vive, une
impression profonde peuvent ag'ir de même. Le cas d'un jeune homme observé par M. Lancereaux est un exemple frappant de cette action des circonstances morales. Cet individu, ne paraissant encore que légèrement intoxiqué, fut mis en état d'arrestation sous l’inculpation erronée d’ailleurs d’avoir pris part à une rixe ; immédiatement, il fut pris d’un tremblement rhythmique très intense qui lui rendit tout travail impossible. Ce tremblement ne céda qu’après plus d’une semaine de séjour à l’bôpital.
Les affections aiguës intercurrentes, sont constamment une cause d’exacerbation des symptômes de l’absinthisme. Il (faut ranger ici en première ligne, à cause de sa fréquence extrême, l’embarras gastrique, l’état saburral. C’est là un fait très important à connaître, d’une part parce que c’est souvent à l’occasion d’un catarrhe gastrodntestinal qu’éclatent les premiers signes de l’intoxication, d’autre part parce que l’empoisonnement alcoolique ou absinthique antérieur n’est pas sans donner une physionomie particulière à l’embarras gastrique lui-même.Parmi les phénomènes subjectifsce sont les cauchemars et les douleurs de diverses natures qui redoublent d'intensité; objectivement on constate sous l’influence de l’état saburral une augmentation quelquefois excessive de l’hyperalgésie qui disparaît quand les fonctions digestives se rétablissent. Gomme symptôme surajouté on observe souvent alors des points névralgiques. La névralgie intercostale en particulier est très fréquente en pareil cas. Il va sans dire que le plus souvent c’est un excès venant s’ajouter aux habitudes d’intempérance qui est la cause de l'état gastrique
lui-même. La première indication dans ces circonstances est évidemment d’agir sur l’estomac. L’ipéca est alors le meilleur sédatif des accidents nerveux. Les observations III et IV rapportent des faits de ce genre, il nous aurait été facile d’en donner d’autres exemples.
I/étudiant en médecine dont l’histoire est rapportée dans notre observation XI était entré dans le service pour une pneumonie franche. Pendant la fièvre pneumonique, son intoxication ne se manifesta que par un certain degré d’agitation. Ce n’est qu’au lendemain de la défervescence qu’il fut pris de délire. C’est pendant la convalescence que nous constatâmes les phénomènes d’hyperalgésie qu’il présentait. Cette hyperalgésie diminua notablement au bout de quelques jours et fut suivie d’une période de dépression très marquée des forces qui fut elle-même de peu de durée. La pneumonie a donc donné lieu dans ce cas à un épisode aigu dans le cours des accidents toxiques, qui, du reste, étaient à leur début chez ce malade.
Réciproquement, quel est le rôle de l'absinthisme par rapport aux affections intercurrentes ? Quelles sont les modifications qu’il apporte à leur évolution et à leur pronostic? Il semble, à première vue, naturel que les troubles profonds de l’innervation et de la nutrition générale produits par les abus d’absinthe doivent être des conditions déplorables pour subir une maladie grave. C’est ce qui a eu lieu, en effet, dans un cas que nous avons sous les yeux, mais on ne peut établir une règle sur un seul fait. Celui-ci mérite cependant d’être résumé ici. Il s’agit du malade de l’observation XII.
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Cet homme, entré pour des phénomènes toxiques très marqués et un début de tuberculisation pulmonaire, fut pris de fièvre typhoïde quinze jours après son entrée à l’hôpital. Dès le troisième jour de cette fièvre, la température atteig‘nit 40“ pour ne plus redescendre au-dessous de ce chiffre, en même temps il était pris d’un délire violent ; cette agitation fit place, le cinquième jour, à une adynamie progressive qui en arriva bientôt au véritable coma. Le neuvième jour on constata, en retournant le malade, l’existence d’une large plaque de mortification au sacrum, enfin il mourut au douzième jour, et l’autopsie ne nous révéla que des lésions très peu avancées et très discrètes des plaques de Peyer. Il nous semble démontré que dans ce fait,l’état de dépressibilité nerveuse et de nutrition mauvaise créé par l’absinthisme, a puissamment agi pour modifier faffection typhique et amener une mort exceptionnellement rapide.
Gomme chez les alcooliques, plus encore peut-être, les traumatismes sont graves chez les absinthiques. L’état de leur système nerveux doit les prédisposer au shok traumatique ; la déchéance générale de leur organisme diminue leur énergie de réaction contre les accidents septiques. Nous avons observé un fait de cette nature. 11 s’agit d’un homme qui fut apporté à la Pitié, en plein délire alcoolique avec une hémiplégie droite incomplète. La veille au soir, il avait fait une chute dans son escalier,et c’était la région temporo-pai^étale gauche qui avait porté ; sa femme qui l’accompagnait raconta que, depuis longtemps, il buvait beaucoup et surtout de l’absinthe. Le surlendemain de son entrée, il fut pris de convulsions épileptiformes généralisées, mais avec
mouvements beaucoup plus étendus du côté paralysé. Après s’être reproduits plusieurs fois, souvent d’une façon presque subinirante, ces accès convulsifs cessèrent ; le malade recouvra sa connaissance au point de pouvoir répondre à quelques questions ; l’hémiplég'ie elle-même disparut presque complètement, mais il se forma des eschares qui s'agrandirent rapidement, au sacrum, aux trochanters, aux malléoles, et le malade mourut de septicémie lente. A l’autopsie, on trouva sur la face externe de la dure-mère dans le point répondant à la partie supérieure des circonvolutions ascendantes gauches une néomembrane creuse en plaque de l’étendue d’une pièce de cinq francs, qui s’était probablement développée autour d’un foyer sanguin résultant de la rupture d’une branche de l’artère méningée moyenne.
L’aggravation des maladies aiguës et des traumatismes constitue donc, pour les absinthiques, une prer mière cause de mort; mais la plupart d’entre eux sont enlevés par une conséquence plus directe, je dirais presque fatale, de leurs habitudes : la phthisie pulmonaire.
Sur 12 faits avec autopsie, 11 fois il existait des tubercules pulmonaires, 9 fois la phthisie était la cause de la mort. Ces chiffres se passent de commentaires. Ajoutons que plusieurs malades qui n’ont pas été suivis jusqu’à leur mort, présentaient des signes évidents de tuberculose.
Au point de vue de ses symptômes et de son évolution il ne paraît pas y avoir de différence entre la tuberculose qui survient chez les absinthiques et celle qui est la
conséquence fréquente de l’alcoolisme vulg'aire. L’amaigrissement est, en général, très rapide. L’état général est,dès le début, profondément affecté. Les hémoptysies sont rares. La lésion toujours double est cependant plus étendue et plus avancée dans un poumon que dans l’autre. Rien ne peut enrayer le processus qui ne présente jamais de rémission et la mort survient en un an en moyenne, rarement plus de dixhuit mois. La terminaison peut cependant arriver encore plus vite : Le malade de notre observation VI a succombé trois mois après le début des accidents pulmonaires. Nous reviendrons, à propos de l’anatomie pathologique, sur la nature et la distribution des lésions dans la phthisie des absinthiques.
L’observation VIII est celle de la seule malade qui est morte sans présenter de tubercules. Cette femme a succombé dans un état de démence et de marasme parfaitement analogue à la phase terminale de la pellagre. C’est un fait de plus à ajouter en faveur de la multiplicité des causes de cette affection singulière.
Anatomiquement on a trouvé chez cette femme et chez celle de l’observation IV une pachyméningite analogue à celle que l’on a décrite depuis longtemps chez les alcooliques.
Le pronostic de l’absinthisme chronique résulte de ce qui précède. 11 est évident que cette intoxication abrège d’un grand nombre d’années la moyenne de la vie.
Il est bien rare que les malades survivent plus de dix ans après les premiers signes de l’empoisonnement. Sur un chiffre total de plus de 60 malades, 2 seulement dépassaient 60 ans et tous deux ne s’étaient mis qu’après 30 ans à boire de l’absinthe.