‹ Etude clinique de l'absinthisme chroniqueChapitre 7 sur 9 · TRAITEMENT · texte numérisé non relu

TRAITEMENT

La prophylaxie de l’absinthisme ne fait pas partie du domaine médical. Il est évident cependant que les précautions préventives sont le seul procédé efficace dont puisse se servir la société pour lutter contre les prog*rès de cette intoxication.

Des conditions restrictives apportées à la vente de l’absinthe en Algérie, en particulier, la défense de vendre cette liqueur au-dessous d’un certain prix aux mi—

litaires, pourraient peut-être empêcher chez quelquesuns le développement de cette habitude. A Paris, c’est plutôt en répandant la connaissance des conséquences de l’absinthisme que l’on pourrait ag*ir; mais il est bien probable que l’on ne pourra pas empêcher la fréquence de plus en plus grande de cette intoxication.

Une fois les symptômes de l’absinthisme apparus, la médecine est encore absolument impuissante pour lutter contre le fond du mal; elle ne peut que combattre ses manifestations. Celles dont le malade demande avant tout à être débarrassé ce sont les symptômes douloureux, l’insomnie, les cauchemars. Le chloral et l’opium sont alors les deux médicaments dont on retirera les meilleurs effets; mais il faut savoir les donner. Comme chez l’alcoolique, le chloral et surtout l’opium à dose insuffisante exaspèrent plutôt qu’ils ne les diminuent les accidents que l’on veut combattre.

On pourra se convaincre de ce fait à la lecture de plusieurs de nos observations. D’autre part, comme il est dang’ereux de débuter par les doses massives, il faudra évidemment procéder par tâtonnements, rechercher la susceptibilité de chaque malade en particulier. Cependant d’une façon g*énérale, et comme on le sait depuis long'temps, les alcooliques supportent admirablement l’opium et l’on peut commencer chez eux le traitement par des doses élevées; 10, 15, et même 20 centig*rammes d’extrait thébaïque. Le chloral pourra de même être pris d’emblée à la dose de 4 grammes et porté rapidement à 6 et 8 grammes. Ce dernier médicament a sur l’opium l’avantage de produire un sommeil plus calme, plus exempt de rêves; mais il a l’in-

convénient d’êlre souvent très mal toléré par l’estomac fatig'ué des buveurs; l’opium ,au contraire agit en même temps sur les troubles gastriques que sur les autres symptômes. On devra s’adresser à lui de préférence en cas de dyspepsie et surtout quand les malades présenteront un état gastrique aigu.

Quand on est arrivé à la dose suffisante soit de l’un, soit de Tautre de ces médicaments l’effet, est en général rapide et complet. Les cauchemars, les crampes, les douleurs nocturnes disparaissent et la santé générale elle-même est comme métamorphosée par le retour du sommeil.

L’hyperalgésie généralisée, les accidents parétiques sont très efficacement combattus par l’hydrothérapie, mais ici, il faut d’assez grands ménagements: employer les douches écossaises plutôt que les douches froides, modérer la force du jet et surtout la durée de la douche.

En même temps il est évidemment indiqué d’agir sur la nutrition générale par une hygiène et une alimentation aussi bonnes que possible.

Observation I. (Personnelle, déjà publiée dan» la leçon de M. Lancereaux.)

Absinthisme chronique. — Hyperalgésiè généralisée. — Dyspepsie. — Frigidité. — Hyperhydrose généralisée.

G... (Arthur), 36 ans, né à Milhau (Aveyron), garçon boucher, entré à la Pitié le 15 juin 1880, salle Sainte-Marthe, û° 15, sorti le 24 août.

Venu à Paris à l’âge de 10 ans, cet homme a servi sept ans aux zouaves (province d’Oran). G’est là qu’il a pris l’habitude de boire de l’absinthe. 11 se cotisait avec trois de ses camarades pour en acheter un litre avant chaque repas. Revenu eu France pour la guerre il fit encore pendant la campagne d’abondants excès de boisson. Depuis qu’il a quitté le service, il continue à prendre .cinq ou six verres d’absinthe par jour. Assez maigre jusqu’en 1872, il a depuis lors acquis un embonpoint assez considérable.

Les autres conditions hygiéniques paraissaient bonnes.

11 n’y a que quelques mois que sa santé n’est pas parfaite. Depuis lors il se plaint d’avoir des cauchemars : il tombe dans des précipices, est mordu par des rats. Il éprouve aussi des crampes dans les cuisses et les mollets. Le matin au réveil il a des pituites ; il est tout étourdi en se levant. Il a par moments de faux besoins de manger, mais ne peut prendre que très peu de nourriture à la fois. Dès qu’il a mangé, son estomac gonfle. En même temps ses forces ont beaucoup diminué ; il s’étouffe au moindre effort et depuis trois semaines a dû renoncer à son travail. Depuis quelques mois aussi ses facultés génésiques ont beaucoup diminué.

Etat à Ventrée. — Malade d’aspect vigoureux, commençant à grisonner, embonpoint notable, poitrine d’emphysémateux.

Pendant l’examen il s’anime, son œil devient brillant, il répond aux questions brièvement comme un homme impatienté. Du reste il raconte que depuis quelque temps son caractère est devenu très irritable. Léger tremblement des lèvres pendant l’élocution.

Pas de troubles du côté de la vue ni de l’ouïe, Todorat aurait beaucoup diminué; le malade s’en est aperçu dans sa profession; il est obligé de se mettre la viande sous le |nez pour s’assurer de sa fraîcheur.

Le pincement des membres inférieurs est très douloureux; en découvrant le malade on le trouve inondé de sueur.

Le chatouillement de la plante des pieds détermine des mouvements réflexes considérables, le réflexe rotulien est également exagéré. La pression dans les fosses iliaques est extrêmement douloureuse surtout à droite; en appuyant modérément, on arrache des cris au malade qui se tord, se renverse en arc.

La pression est douloureuse à la région lombaire du côté droit du rachis.

Rien d’anormal du côté des poumons sauf quelques signes d’emphysème. Les bruits du cœur sont faibles, éloignés, mais non altérés.

L’estoirac ne paraît pas dilaté.

Traitement. — Eau de Vichy. Douches froides. Extrait d’opium, 10, puis 15 centigrammes.

Après deux mois de ce traitement le malade quittait le service notablement amélioré, le sommeil est revenu, les cauchemars se sont dissipés; l’appétit est normal, plus de pituites. L’hyperalgésie des extrémités a disparu. Il faut une pression assez forte pour déterminer la douleur ovarienne.

Quelques jours après son départ Le malade vient à la consultation dans le même état, mais assez affecté parce que tout rapport sexuel lui avait été impossible.

Observation IL (Publiée par M. Laucereaux.)

Absiuthisine chronique. —Hallucinations de l’ouïe. — Tremblement. — Hyperalgésie des extrémités et de l’abdomen.

H... (Charles), 42 ans, employé de commerce, entré, le 17 octobre 1879, salle Sainte-Marthe, n® 14..

Cet homme n’est point un ouvrier comme ses voisins,,c’est un déclassé; il a fait ses études complètes au lycée Henri IV; aussi est-il honteux de sa situation présente et ne lui arrache-t-on qu’avec peine l’aveu de ses habitudes alcooliques et de ses misères. Il débute, au sortir du collège, par être secrétaire de théâtre à Paris ;, c’est alors qu’il commence à boire de l’absinthe, n’en prenant encore que deux verres par jour. Il part pour la province, se. fait professeur de mathématiques; les insomnies, les inquiétudes, l’agitation se montrent. Il

revient à Paris, et bientôt il est obligé de renoncer à donner des leçons; il se place comme commis aax écritures, mais sa, main es^t agitée d’un tremblement chaque Jour plus accusé, qui, bientôt l’empêche d’écrire assez bien ; il va d’une maison à l’autre, renvoyé de partout, et .tombe enfin dans la misère, malgré la sobriété relative qu’il dit avoir depuis deux ans.

Cet homme, robuste, aux larges épaules, a la physionomie triste, le regard étrange, les lèvres tre ublantes ; il paraît en proie à une inquiétude constante ; lorsqu’il parle, on observe un léger degré de trémulation musculaire au niveau du sillon naso-labial. Depuis neuf ans, il dort mal ; il a chaque nuit des rêves effrayants, des réveils en sursaut; souvent, le soir quand il va s’endormir, il a des hallucinations de l’ouïe croyant entendre des voix qui parlent mal de lui. Le matin, il se lève la tête lourde, est pris de verliges, a des pituites qui ont commencé il y a déjà plus de six ans.

Il accuse des élancements dti^iloureux dans les membres inferieurs, au niveau des articulations du genou et du cou-de-pied, des cramnes surtout dans les mollets; mais ce qu’il présente de plus remarquable, c’est une hyperesthésie excessive: au moindre pincement de la peau des membres inférieurs, sous l’influence du plus léger chatouillement de la plante des pieds, il éprouve de vives douleurs, retire brusquement le membre, et, si l’on insiste, on détermine de véritables convulsions. Cette sensibilité exagérée se montre au niveau de l’abdomen, et la pression exercée avec les doigts sur la peau de la partie inférieure du ventre cause des contorsions et une expression douloureuse parfaitement comparables à celles d’une hystérique à laquelle on comprime l’ovaire. Quant à l’état d’excitabilité des membres, il peut être rapproché de celui des grenouilles dont on pince une patte après avoir sectionné la moelle ; l’hyperalgésie existe, mais à un degré beaucoup moindre dans le reste du tronc et aux membres supérieurs ; à la région sternale seulement et à la face la sensibilité à la douleur est normale. Aucune douleur à la pression le long du rachis. Le malade est couvert d’un prurigo généralisé que l’on peut rapporter à ce trouble profond de l’innervation.

Traitement. — Potion avec 4 gr. 50 de chloral.

Les jours suivants le sommeil revint, les hallucinations cessèrent l’hyperalgésie diminua.

On allait faire prendre des douches au malade quand, à la suite d’une dispute avec un infirmier, il quitta le service le 25 octobre.

Observation III. (Publiée en résumé dans la leçon de M. Lancereaux.)

Absinthisme. — Hyperalgésie des extrémités. — Points douloureux spinaux.—Douleurs spontanées dans les extrémités.—Hallucinations de la vue et de l’ouïe. — Anaphrodisie. — État gastrique à l’entrée : exagération des symptômes.

Léon S..., ébéniste, entré le 6 décembre 1879 à la Pitié, salle Sainte- Marthe, n* 48, âgé de 30 ans, né à Paris.

Ce malade a été en Afrique, cependant il dit n’avoir contracté que depuis 1877 l’habitude de boire de l’absinthe. Il a eu des fièvres intermittentes, et en 1878, un chancre suivi d’accidents secondaires. Il est fils d’un père gui buvait trois ou quatre verres d’absinthe par jour.

D’une forte constitution, il a commencé il y a deux ans à avoir des cauchemars, des pituites, des crampes et des fourmillements dans les jambes ; depuis deux ans aussi, il a remarqué une grande diminution de sa force et de sa puissance génésique (il était antérieurement très ardent de ce côté-là). Il se plaint d’éprouver par moment une sensation de constriction épigastrique analogue à la boule des hystériques. Dans ses rêves, il voit des animaux, des lions et des chacals, il se croit au milieu d’une bataille, ayant grand’peur. Parfois étant éveillé il croit voir des fantômes qui le poursuivent et sort de la chambre, effrayé ; il entend des voix qui l’injurient, lui cherchent qnerelle. La vue a baissé depuis un an.

Depuis quelques jours il a perdu l’appétit, il est dans un état nauséeux constant, et depuis lors les cauchemars sont devenus plus fréquents, le malade ne dort pour ainsi dire plus. Les sensations de picotement des extrémités sont devenues plus douloureuses.

On constate une hyperalgésie très marquée aux membres inférieurs, principalement au-dessus des genoux ; plus bas la sensibilité est peu exagérée. Il existe des points douloureux à la pression dans les fosses iliaques. La pression le long du rachis est douloureuse, surtout latéralement, au niveau des points d’émergence des nerfs, ünand on appuie dans ces points le malade se tord de douleur.

II existe du tremblement des doigts accusé surtout le matin. Traitement: Ipéca stibié, chloral 4 grammes.

Il faut porter la dose de chloral à 6 grammes pour obtenir quelques heures de sommeil. Le malade sort le 30 décembre dormant à peu près bien, mais conservant des crampes et des fourmillements nocturnes dans les extrémités.

Observation IV. (Inédite, personnelle.'!

Absintbisme : rêves. — Hallucinations, troubles de la vue. — Hyperalgésie des extrémités. — Douleurs rhumatoïdes. — Fausses couches répétées. —Exagération des accidents à l’entrée sous l’influence d’un état gastrique.

La nommée B..., 35 ans, née à Saint-Brieuc, entre le 12 juin 1880 à la Pitié, salle Sainte-Geneviève, n“ 29.

Cette femme raconte que son père est mort d’une maladie de cœur et sa mère d’une attaque d’apoplexie.

Elle exerce depuis longtemps la profession de cuisinière dans des restaurants. Bien nourrie, bien logée, elle mange habituellement très peu, boit beaucoup de café; elle avoue que dans la maison où elle servait en dernier lieu, on lui donnait trois petits verres de cognac et un verre d’absinthe. H était évident qu’il fallait tenir compte en dehors de cela de ce qu’elle s’offrait elle-même.

Gomme antécédents pathologiques en dehors, des maladies de l’enfance, elle a, il y a quelques années, tenté de s’asphyxier avec du charbon et a été assez longtemps mal portante à la suite de cet accident- En outre, elle aurait fréquemment des douleurs articulaires vagues et mobiles.

Réglée a 15 ans, elle ne l’a jamais été régulièrement. Après une couche à terme à l’âge de 16 ans, elle a eu depuis 1865 jusqu’à l’année dernière trois fausses couches de plus en plus précoces : la première à 6 mois, la dernière à 6 semaines. M. le D» Guibout, consulté à Saint- Louis, aurait attribué ces accidents à une antéversion utérine.

La malade entre à l’hôpital pour des accidents nerveux et dyspepsiques, datant déjà depuis quelque temps, mais qui se sont beaucoup exagérés depuis quelques jours.

E%at à Ventrée. — Malade plutôt maigre, anémique, les muqueuses sont décolorées. Nombreuses varicosités violacées sur les joues. Tremblement labial pendant l’élocution. La malade raconte que depuis quelque temps elle est devenue très peureuse.

Langue large, blanche. Haleine fétide. Inappétence absolue depuis quatre ou cinq jours.

Depuis la même époque, la malade a vu redoubler ses cauchemars habituels : elle voit toutes les nuits des serpents, des rats, des chiens qui veulent lui faire du mal ; elle assiste à des batailles sanglantes.

Gautier. 10

A l’état de veille, elle voit quelquefois des personnages imaginaires qui lui disent à l'oreille « des choses désagréables ». Sa vue est constamment troublée, elle a comme un voile devant les yeux. Elle est sujette à des bourdonnements d’oreille.

Elle éprouve des fourmiliements, des picotements très désagréables dans les extrémités ; elle a très souvent des crampes dans les mollets,, la nuit.

En la découvrant, on trouve ses pieds froids et couverts de sueur; hyperalgésie très nette du pied et de la jambe au pincement. Douleur à la pression des fosses iliaques et en quelques points ;à la région lombaire latérale des deux côtés.

Traitement. — Ipéca stibié. Potion avec 3 gr. 60 de chloral pour le soir.

Le lendemain, pas d’amélioration. Elle a à peine dormi et a eu des rêves affreux. On porte le chloral à 4 grammes.

15 juin. Hier, un peu de délire ; la malade n’a pas reconnu son mari qui est venu la voir.

Les jours suivants, plus de délire., sommeil un peu meilleur; mais les rêves et les sensations de fourmillements aux extrémités persistent.

Le 21. La malade a été prise cette nuit de douleurs vives dans les genoux et les cous-de-pieds,quine présentent du reste aucune rougeur, aucun gonflement. Elle a vu ce matin, étant parfaitement réveillée, des rats monter sur le lit.

Ces douleurs persistent en changeant de place, mais en conservant les mêmes caractères et sans qu’il y ait jamais de gonflement articulaire jusqu’au milieu de juillet.

On fait prendre à la malade des douches froides et on porte la dose du chloral à 5 grammes.

Les douleurs sont moins vives à la fin de juillet et ne persistent guère que dans les épaules et sur le trajet du sciatique gauche. Les rêves, l'hyperalgésie, les picotements ont disparu.

19 août. La malade, qui ne soufire plus de ses douleurs depuis une dizaine de jours, quitte l’tiôpital.

Obbbrvàwon V. (Publiée par M. Lancereaux.)

Absinthisme chronique. — Tremblement excessif. — Douleurs dans les membres. — Hyperalgésie des extrémités et de la pression dans les fosses iliaques. —Dégoût do l’absinthe. — Tuberculose pulmonaire. — Autopsie.

André C..charretier, à la Halle aux vins, né dans la Haute-Savoie, âgé d'e 40ans, entré le 5 octobre 1879, salle Sainte-Marthe, n« Î5’. Mort le 14 février 1880.

Fils d’un père buveur et d’une mère qui aimait la goutte, cet homme commença à boire à l’âge de 21 ans. Deux ans après, sa liqueur favorite était l’absinthe, et, jusqu’en 1870, c’est-à-dire pendant une dizaine d’années, il en prit huit, dix verres et plus chaque Jour. A cette époque, il eut du dégoût pour cette boisson, et non seulement en cessa entièrement l’usage, mais ne pouvait en supporter l’odeur à distance : une seule fois, ayant essayé d’en boire un verre, il fut pris de vomissements. Depuis lors, il se. contente de prendre quelques vulnéraires et quatre ou cinq litres de vin rouge par jour.

Depuis longtemps, il a des crampes la nuit, des pituites le matin. Son sommeil est troublé par des cauchemars, dans lesquels il se voit poursuivi, assailli par des chiens noirs; il aurait même fréquemment des hallucinations terrifiantes à l’état de veille; il éprouve de violentes douleurs dans les membres, surtout la nuit ; enfin, il tousse depuis quelque temps.

Etat à rentrée. — C’est un homme robuste, d’une vigoureuse constitution ; cependant, il a notablement maigri depuis quelque temps. La physionomie n'est pas naturelle, il a les yeux hagards. Les lèvres et les muscles de l'a face tremblent quand il parle. Les membres étendus, présentent dès secousses convulsives presque rhythmées, très amples, analogues au tremblement dé la sclérose en plaques. Gomme dans cette maladie, mais à un moindre degré', le désordre des mouveraenis du membre supérieur était accru, quand on invitait le malade à préciser ses gestes, à porter par exemple un verre à sa bouche.

Des élancements douloureux existent dans les membres, surtout dans les jambes et au niveau désarticulations; ces douleurs, extrêmement vives et pénibles, sur lesquelles le malade attire chaque jour notre attention, sont comparées par lui à des coups de canifs, à des déchirements à dès tiraillements musculaires ; il se sert par moments, pour

— Tôles peindre, d'expressions tout à fait originales, qui peuvent donner une idée de l’excessive souffrance qu’il endure ; il nous raconte un matin que des ouvriers avaient été occupés toute la nuit à lui lacérer l’intétérieur des jambes; il lui semble parfois sentir ces mômes parties déchirées par des chiens.

On constate une hyperalgésie excessive dans toute l’étendue des membres inférieurs et la moitié inférieure de l’abdomen. Le chatouillement de la plante des pieds est tellement douloureux, que le malade bondit, se tord, se renverse en arc dans son lit quand on vient à passer les extrémités des doigts sur la région plantaire. On détermine une réaction presque aussi vive par la simple application du doigt sur la peau des membres inférieurs et de la partie inférieure de l’abdomen, surtout dans les points qui répondent à la région de l’ovaire chez la femme. 11 n’existe pas de points douloureux à la pression le long du rachis. L’examen de la poitrine révèle l’existence d’une tuberculose déjà assez avancée : gros craquements humides au sommet gauche. Submatité et souffle expiratoire à timbre un peu cavitaire à droite.

Sous l’influence du chloral à la dose de 4 grammes, l’hyperalgésie diminue considérablement, surtout aux membres. La douleur ouart'ennc .persiste ainsi que les douleurs spontanées nocturnes dans les jambes.

Le malade ne mange pas. L’aimaigrissement fait des progrès rapides. Il vomit ses aliments en toussant. Expectoration purulente très abondante'.De temps en temps, un peu de subdelirium nocturne.

A partir de la fin de janvier, le malade tombe dans un état demicomateux. Il ne mange plus, ne reconnaît plus personne, reste immobile dans son lit, les membres dans laflexionsans contracture. La mort survient dans cet état le 7 février.

Auto^psie. — Le crâne est sclérosé : la dure-mère, un peu épaissie, adhère par places à la pie-mère. L’encéphale pèse 1048 grammes. Le cerveau, peu volumineux, est ferme ; il présente des circonvolutions amaigries, sans qu’aucune paraisse plus atrophiée que ses voisines. La pie-mère cérébelleuse est épaissie ; la substance grise du cervelet légèrement ramollie.

La moelle ne présente aucune altération à l’œil nu.

Le cœur est normal. Au sommet du poumon droit, excavation du volume d’une orange, caverne moins étendue au sommet gauche. Le reste des poumons est farci de granulations tuberculeuses.

La muqueuse de l’estomac est épaissie, ardoisée vers le pylore. Le foie présente un mélange d’état gras et de congestion lobulaire. Les reins sont également gras.

0B8ERVA.TI0N VI. (Personnelle, inédite.)

Absinthisme chronique. — Hyperalgésie des extrémités et de l’abdomen.

— Dégoût de l’absinthe. — Tuberculose pulmonaire rapide. — Mort.

— Autopsie. — Tuberculose des poumons, du rein, de la prostate. —

Intégrité des artères. j

Le nommé R... (Antoine), employé, 50 ans, né dans le Pas-de-Calais, entre le 26 novembre 1880, salle Saint-Marthe, 42, meurt le 2 décembre.

Ce malade entre dans le service pour son affection pulmonaire. Depuis le 18 mars, il tousse, transpire la nuit, s’est un peu amaigri.

Pas d’antécédents héréditaires de tuberculose. Logement sain. Profession assez active (garçon de magasin).

Interrogé sur ses habitudes,il aurait eu étant jeune de la polyurie avec soif continuelle. Ces phénomènes ont disparu, mais c^est au moment où ils existaient que ce malade se serait mis à boire de l’absinthe. D’après son dire, il en aurait bu pendant vingt ans, 10 verres par jour en moyenne. Il y a trois ans, il a cessé brusquement « par raison » ses habitudes. Quelque temps après, ayant eu l’occasion de reboire un verre d’absinthe, il lui trouva un très mauvais goût, et depuis lors il a continué à éprouver un dégoût profond pour cette liqueur.

JEtat à l’entrée. Malade peu amaigri, peau un peu chaude, s’excite un peu pendant l’interrogatoire. Pas d’hallucinations. Il n’aurait plus de cauchemars depuis qu’il ne boit plus d’absinthe.

La sensibilité à la douleur (pincement) est augmentée assez fortement sur les membres inférieurs jusqu’au genou et les membres supérieurs jusqu’au milieu des avant-bras. Le chatouillement de la plante des pieds, douloureux, provoque des mouvements réflexes extrêmement étendus.

Pas de points douloureux spinaux.

La pression profonde au niveau dp bord externe des muscles droits, à deux travers de doigt au-dessus de l’arcadç de Fallope détermine une douleur extrêmement vive qui se traduit par un mouvement spasmodique; le malade se tord en arc de cercle, absolument comme une hystérique à qui l’on presse l’ovaire. Le pincement de la peau au même point est douloureux aussi, mais à un bien moindre degré.

On constate des deux côtés des signes de tuberculose au sommet du

poumon; à gauche, gargouillement, souffle cavitaire; à droite, craquements humidès.

La nuit suivante, agitation assez vive, le malade cherche à se lever, parle tout haut, effet possible de l'exploratibo.

Les jours suivants, diarrhée, .fièvre hectique. Le malade meurt le 2 décembre.

Autopsie.’-^ht crâne est épais et cassant. Les artères cérébrales sont saines ainsi que la dure-mère. Les méninges molles présentent à la convexité quelques taches opalines, la pie mère se. détache très facilement. Les circonvolutions sont pâles, décolorées, très fermes. La frontale ascendante gauche présente une dépression à sa partie supé-' rieure. Ala coupe, la substance cérébrale est pâle, décolorée.

Le poumon gauche adhérant dans toute son étendue est enkysté dans une coque membraneuse épaisse. Entre la base et le diaphragme loge pleurétique ancienne coutenantSOO grammes duliqui ie séro-fibrineux. Au sommet, excavation du volume d’un œuf, entourée de plusieurs cavernules. Infiltration tuberculeuse confluente de la moitié supérieure du poumon. Dans la partie inférieure, granulations isolées, disposées en séries linéaires le long des vaisseaux.

Le cœur très chargé de graisse, surtout en avant, est flasque, aplati, en formede gibecière. Le muscle cardiaque est décoloré, friable; pas de lésions valvulaires.

L’aorte un peu large n’est pas athéromateuse; deux ou trois petites plaques graisseuses vers son origine.

L’aorte abdominale est saine.

L’estomac est très large, la muqueuse plissée et ardoisée présente au voisinage du pylore des plaques de vascularisation.

A la convexité du foie fait saillie un kyste hydatique de la grosseur du poing, à. parois en partie calcifiées. Les hydatides sont en partie détruites.

Deux des calices du rein droit sont dilatés, infiltrés de granulations tuberculeuses.

La prostate présente plusieurs foyers tuberculeux.

Les testicules, les épididymes, les canaux déférents, les vésicules séminales sont sains.

Obsiatàtion vil. (Publiée dans la leçon de M. Lancereauz.)

Absinthisme chronique. — Rêves. —Fourmillements des extrémités.— Hyperalgésie des extrémités et de l’abdomen. — Obésité. —Marasme progressif. — Eschare sacrée. — Mort. — Autopsie. — Pachyméningite récente. — Tuberculose pulmonaire au début. — Intégrité du système artériel.

Virginies..., né à Paris, âgée de 47 ans, salle Sainte-Adélaïde, 13. Orpheline à l’âge de 8 ans, cette femme parait n’avoir pas eu d’autre profession que celle de prostituée Elle a habité longtemps le quartier latin, et dès l’âge de 17 ans avait des habitudes très prononcées d’absinthisme; elle en arriva même vers l’âge de 28 ans à ne plus boire de vin et à faire usage de l’absinthe pendant ses repas. Elle n’a pas d’antécédents pathologiques, et en particulier n’a jamais présenté aucun phénomène d’hystérie. Jamais d’enfants ni de fausses couches.

Il y a 10 ans seulement, elle a commencé à éprouver du dégoât pour l’absinthe. Depuis longtemps elle avait des cauchemarsj des pituites de l’obésité.

Au moment de son entrée à l’hôpital Saint-Antoine, 16 avril 1877, elle est dans l’état suivant : le faciès est morne, abattu; les yeux sont fixes, sans expression; les lèvres sont tremblantes, pincées. Elle se plaint de fourmillements dans les pieds et les mains, de picotements intenses surtout la nuit. Elle voit des mouches volantes, noires. La marche ne tarde pas à la fatiguer et à faire paraître au niveau des malléoles et de la jambe des plaques rougeâtres, lie de vin, qui durent quatre ou cinq jours.

Il existe une hyperalgésie des membres inférieurs très accusée au niveau de la région plantaire,, et remontant jusqu’à la partie moyenne de la jambe.

Hyperalgésie très notable aussi au niveau des hypochondres : le moindre pincement détermine une violente réaction. Le sommeil est troublé par des rêves effrayants : chutes du haut d’un escalier, d’une maison, avec réveils en sursaut ; voyages en pays inconnus traversés par des obstacles de toutes sortes. Pas d’autres troubles intellectuels. Le matin, et même dans la nuit, toux suivie de vomissements glaireux, Quelquefois vomissements alimentaires. Depuis quelques jours, embarras gastrique.

L’état de la malade était resté stationnaire, quand, les premiers jours de juillet, elle maigrit rapidement, perd l’appétit, tombe dans une sorte de marasme. Les membres inférieurs sont atteints de parésie et la marche devient impossible ; l’intelligeuce s’obscurcit, le caractère s’altère, pleurs sans motifs.

6 juillet. La malade est dans un état continu de subdélirium, a des hallucinations même pendant le jour, pousse des cris, croit voir des assassins, des gendarmes qui la conduisent en prison. Depuis quelques jours, il s’est développé une plaque rouge au sacrum. Les jours suivants, le délire s’accentue; il y a de la fièvre, la bouche est fuligineuse, la langue sèche, l’haleine fétide; il se manifeste un strabisme externe de l’œil droit.

Le 14. L’eschare sacrée est formée; elle a l’étendue de la paume de lamain. La respiration est lente, irrégulière, parfois stertoreuse. Ni contractures ni paralysies manifestes.

Le 22. Mort dans le coma.

Autopsie. — Les os du crâne sont amincis par disparition du diploé. Sur la dure-mère on remarque des néomembranes récentes, très vasculaires, au voisinage des deux artères méningées moyennes. Les corpuscules de Pacchioni sont très nombreux. Les méninges molles sont œdématiées, opalines sur la convexité des deux hémisphères, néanmoins elles se détachent facilement. Les artères cérébrales sont normales, sans trace d’artérite. Le liquide ventriculaire est abondant ; les ventricules sont dilatés ; il existe un état piqueté de la substance cérébrale.

Dans la paroi abdominale, la couche de graisse a une épaisseur de quatre travers de doigt. Le foie est gras, les fragments de sa substance tombent difficilement au fond de l’eau. Les reins sont congestionnés et un peu gras ; l’estomac est dilaté, mais peu altéré. Le mésentère est chargé de graisse, ainsi que l’épiploon. Les ovaires sont adhérents aux organes voisins, l’ovaire droit présente un petit kyste à contenu visqueux.

Au sommet du poumon gauche, existe un îlot de granulations tuberculeuses. A la base du poumon droit, œdème très prononcé ; quelques néo-membranes pleurales récentes, correspondant à des points de pneumonie lobulaire. Le cœur est chargé de graisse ; le myocarde est jaune, aminci, friable. Les valvules sont saines; l’aorte est saine aussi, à part quelques plaques graisseuses à son origine.

Observation VIII. (Publiée dans la leçon de M, Lancereaux.)

Absinthisme chronique.— Phénomènes nerveux analogues à ceux de la

pellagre. — Mort. —Autopsie. — Pachyméningite. — Bronchopneumonie ultime. — Intégrité du système artériel.

La nommée G... (Modeste), journalière, née dans l’Yonne, â^^éede 57 ans, admise le 24 septembre 1877 à l’hôpital Saint-Antoine, meurt le 25 novembre.

En raison de l’état intellectuel de la malade, on ne peut obtenir de renseignement précis sur ses antécédents. On sait seulement que depuis de nombreuses années elle avait l’habitude d’ingérer de l’absinthe et qu’elle en buvait près d’un litre par jour. Depuis longtemps elle a des cauchemars, voit des hyènes, des chiens, des ours, qui l’attaquent.

Le faciès est alcoolique, le regard est hagard *, le nez, les pommettes sont rouges, couverts de varicosités ; les lèvres sont tremblantes. Il y a du tiraillement des doigts. De plus la face dorsale des deux mains présente, depuis sa naissance, jusqu’à trois ou quatre travers de doigt audessus du poignet, une peau grisâtre, de la couleur d’une patte d’oie ; elle est ridée, couverte d’un épithélium qui se desquame. Cette lésion se prolonge dans une faible étendue sur la face palmaire, dans le territoire innervé par le nerf cubital. Les doigts, et en particulier les ongles, ne sont pas altérés.

Il existe une diminution de la sensibilité des extrémités, soit supérieures, soit inférieures ; mais les réflexes se produisent facilement par le chatouillement de la plante des pieds, et au-dessus des genoux il y a de l’hyperalgésie. Les sensations de tact et de température sont conservées. L’intelligence est pervertie ; la malade quitte son lit, rôde dans la salle, urine par terre ou dans son verre ;'elle ne se rend pas compte du temps ; par moments elle a des idées de grandeur, se croit la nièce de l’archevêque de Paris, etc.

Elle finit par tomber dans une cachexie profonde, en même temps que les troubles nerveux s’accentuent. Elle est dans un état de somnolence continu; les quatre membres sont contracturés. La cuisse est fléchie sur le bassin, la jambe sur la cuisse et le talon touche presqu’à la fesse des deux côtés, mais plus à gauche qu’à droite. De même, le bras est porté en avant et en dedans sur la poitrine, l’avant-bras est en demi-flexion, les doigts sont fléchis, le pouce seul est dans l’exten- Gautier. ^ Ü

sion. Si on essaie de vaincre les contractures, on détermine de vives douleurs, et les membres étendus sont agités de trernbiemerlts spasmodiques. Il y a de la raideur du tronc et du cou, notamment des sternomastoldiens et du trapèze. La mort survient dans le marasme le 28 novembre.

Autopsie. Le sujet est très maigre, les os se tranchent facilement au couteau ; les muscles sont atrophiés et décolorés.

Crâne et rachis. Il existe à la surface interne de la dure-mère crânienne des deux côtés, mais surtout à gauéhe, des fausses membranes minces, molles, semblables à des toiles d’araignée, sans trace d’hématome. Dans le reste de son étendue, la dure-mèreest vascularisée d’une façon anormale. La dure-mère spinale est opaline et présente quelques adhérences lâches avec l’arachnoïde. Les corpuscules de Pacchioni sont nombreux, et l’arachnoïde cérébrale opaline à la convexité des hémisphères ; l’arachnoïde spinale est aussi opaline par places et présente, en un point de la région dorsale, une plaque blanche, dure, comme cartilagineuse.

La pie-mère n’offre rien de spécial. Les artères cérébrales sont saines. Les hémisphères cérébraux sont fermes, durs à la coupe. La partie supérieure des deux circonvolutions pariétales et frontales ascendantes et les deux lobes pariétaux sont atrophiés, ^nlle.part il n’existe de lésion ancienne telle qu’une hémorrhagie ou un ramollissement. La moelle est saine.

Cavité thoracique. — Surcharge adipeuse du cœur. Quelques plaques graisseuses au niveau de la valvule mitrale. Le cœur est sain d’ailleurs. L’aorte thoracique est normale; l’aorte abdominale présente quelques taches graisseuses. Adhérences pleurales du côté droit. Du même côté, quelques noyaux de pneumonie lobulaire ; congestion hypostatique du bord postérieur des deux poumons.

Cavité abdominale. — Muqueuse stomacale congestionnée ; l’intestin est sain ; le foie est jaune, manifestement gras; un peu de périhépatite. Rien à noter dans les autres organes.

OfiSKRVAffiON IX. (Inédite, communiquée par M. Lancereaui.)

Absinthisme chronique. — Rêves, fourmillements et crampes dans les rarembres.,— Diminution et retard des sensations douloureuses aux extrémités. — Hyperalgésie de la racine des membres. —Parésie des membres inférieurs. — Fausses couches répétées.

La Dûinmée D.... (Amélie), 30 ans, maîtresse blanchisseuse,^ entre le 22. décembre 1881 à la Pitié, sa.lle i-orain, n° 25, sort le 28 décembre,

Gette femme paraît, se défier des questions qu’on lui fait : elle commence, par nier tout excès aloolique. On finit par lui arracher l’aveu qu’elle a pris, il y a quelques années, du vulnéraire et de l’eau-de-vie, mais elle y aurait renoncé, « parce que le vulnéraire l’endort et que le cognac la nend. folle ». En tout cas, elle nie énergiquement boire de rabsinlhe.. (Quelques, jours après sa sortie de l’hôpital, M. Lancereaux apprit du confrère qui. lui avait envoyé cette malade que, renseignements pris chez le marchand de vin, cette femme achetait chaque jour pour 25 à 28 sous d’absinthe.

Le père de. la malade est mort âgé, il était sobre, dit-elle. Sa mère est vivante*,bien.portante, sobre, ün frère et une sœur sont vivants,, bien ponants.

La malade n’a eu comme maladies antérieures, que celles de l’enfance et quelques^ migraines étant jeune. Jamais de rhumatismes. Jamais d’attaques de nerfs, ni d’autres accideuts imputables à l’hystérie;.

Réglée à 12, ans, la malade a toujours depuis vu régulièrement, et sans douleurs. Les règles ont toujours été très peu abondantes.

Venue, à Paris à 18 ans, elle y a toujours travaillé comme repasseuse. Logement sain, nourriture abondante. Mariée peu après son arrivée à Paris, la malade a eu trois enfanis et trois fausses-couches; ces accidents se sont produits à 5 mois, 3 mois et 2 mois. Des trois enfants, l’un est mort à 15 jours, une autre à 9 mois « elle avait toujours quelque chose» ; il reste un petit garçon de 5 ans. Ni la malade ni son mari ne paraissent avoir eu la syphilis. Les suites de couches onl toujours été bonnes.

Les troubles actuels onl débuté il y a un an. Depuis cette époque elle vomit, le matin à jeun, un liquide verdâtre ; de plus, ses jambes ont commencé à s’affaiblir. Depuis 8 à 4 mois cet affaiblissement a fait de

grands progrès; la malade a une certaine difficulté à marcher, elle est obligée de se tenir à la rampe pour monter son escalier. Depuis 2 mois sensation fréquente de picotement, d’engourdissement dans les pieds et les jambes qui lui semblent toujours froids. Elle a aussi dès lors des crampes toutes les nuits, elle est obligée de se lever et de marcher pour les faire cesser. Depuis la même époque, les troubles gastriques se sont aggravés, la malade vomit fréquemment ses aliments après son déjeuner.

Etal à Ventrée. Malade paraissant irritable, elle raconte que depuis quelque temps elle est très emportée et « pleure pour rien ». Elle dort assez bien, mais rêve souvent de chutes dans des précipices, se réveille alors en sursaut; elle dit ne pas voir d’animaux mais sa défiance paraît mise en éveil par cette question. Pas de troubles de la vue; jamais de vertiges ni d’étourdissements.

L’examen de la sensibilité donne les résultats suivants : la sensibilité tactile et la sensibilité à la température sont normales. Il y a une analgésie bien nette à la piqûre des membres inférieurs jusqu’au milieu de la cuisse et des membres supérieurs jusqu’au milieu du bras. A la racine des membres la plus légère piqûre provoque une douleur assez vive.

Le pincement est perçu partout, tnais sur le pied il y a un retard évident de la sensation douloureuse. Le chatouillement plantaire ne donne lieu à aucun mouvement réflexe.

Pas de points douloureux spinaux.

La malade marche assez bien, mais se fatigue vite. Tremblement assez accusé des mains et des pieds quand on les fait garder longtemps étendus. Au lit l’attitude des pieds est normale, tous les mouvements s’exécutent bien; cependant le gros orteil, légèrement fléchi ne peut être jjjnené sur le même plan que les autres.

On envoie la malade aux douches, mais six jours après son entrée elle quitte l’hôpital dans le même état « ne voulant pas être prise pour une ivrogne ».

Observation X. (Personilelle, inédite.)

Absinthisme chronique. — Rêves, hallucinations. — Douleurs spontanée*

des extrémités. — Hyperalgésie des extrémités. — Anesthésie plantaire. — Phénomènes de paralysie et d’incoordination motrice des

membies. — Exagération du réflexe rotulien.

Le nommé G... (Louis-Amédée), âgé de 45 ans, employé de commerce, né en Seine-et-Marne, entre le 22 mai à la Pitié, salle Sainte- Marthe n° 33.

Cet homme entre dans le service pour des douleurs avec affaiblissement très marqué des membres inférieurs.

Son père, âgé de 79 ans, est vivant, bien portant; il n’a jamais été malade ; il est très sobre. Sa mère qui a 67 ans est nerveuse et sujette aux migraines.

Le malade lui-même a joui d’une santé parfaite jusqu’au début de l’affection actuelle. A l’âge de 5 mois il a eu par accident la main gauche profondément brûlée.|Cette main est réduite à une sorte de moignon dont les doigts, sauf le pouce, semblent avoir disparu, recouverts qu’ils sont par une surface cutanée lisse e^ plane. Cet accident n’a pas empêché le développement normal du reste du membre, et le malade se servait de sa main comme d’une sorte de crochet pour porter des objets assez lourds.

Jnsqu’à il y a dix ans le malade a exercé dans son pays la profession de clerc de notaire, il vint alors s’établir à Paris où il est négociateur de fonds de commerce et c’est surtout depuis ce moment qu’il s’est mis à boire. Les affaires dont il s’occupe se traitant presque toujours chez le marchand de vin, il buvait en moyenne 5 à 7 verres d’absinthe ou de vermouth par jour (plus d’absinthe que de vermouth). 11 n’a jamais pris ■d’eau-de-vie et ne boit guère qu’un litre de vin par jour.

■ Depuis longtemps le malade dort assez mal. Il parlaii: tout haut la nuit, rêvait qu’il tombait dans des trous, dans des précipices, voyait des animaux. Il avait même de temps en temps, étant éveillé, des hallucinations, voyant « des objets et des personnages imaginaires ».

Jamais de perte de connaissance ni d’attaques convulsives.

Sensation habituelle de nausée au réveil, mais jamais de vomissements.

Jusqu’à il y a un mois aucun trouble dans les mouvements. Le malade continuait à vaquer à ses affaires, marchant beaucoup. La coordi-

naiion des mouvements de la. main était parfaite puisque l’une des principales occupations du malade consistait à écrire des actes, ce dont il s’acquittait très bien.

Un. mois avant son. entrée, le. malade s’enrhuma. Il fut pris de coryza et de toux avec un peu de. fièvre. Il cessa alors ses occupations et c’est au bout de quelques jours dfiinterruption de ses habitudes alcooliques, qu’il remarqua un matin en se levant que ses jambes, fortement affaibliesy pliaient sous lui et.que, selon son expression, elles n’allaient pas comme il voulait.

A partir de ce jour il éprouve dans les pieds et les mollets des douleurs vives continues, mais s’exaspérant la nuit, qu’il compare à des sensations de picotement, de brûlure, de déchirure, comme si des animaux Lui mordaient les jambes.

Quatre jours après-,, étant sorti et voulant traverser rapidement la rue il sentit ses jambes se dérober sous lui et tomba. Depuis lors la faiblesse et les douleurs n’ont fait qu’augmenter et le malade se décide; à entrer à, l’hôpital.

État à Ventrée. C’est un homme d’aspect assez vigoureux, d’un embonpoint. assez marqué. Le teint est très coloré avec de nombreuses varicosités cutanées des joues. L’expression de la ûgure est triste, l’œil un peu vague. Dès que l’on interroge le malade, sa physionomie s’anime et il répond avec volubilité sans aucune hésitation de la parole; sa lèvre supérieure est constamment tremblante et son front couvert de sueur.

Le malade se plaint de douleurs spontanées, très vives, occupant, les membres inférieurs jusqu’aux genoux. Le caractère de ces douleurs paraît, variable, le malade les compare tantôt à des piqûres d’épingles, tantôt à une sensation de déchirure, de morsures d’animaux.

Ces douleurs sont, pour ainsi dire constantes, .mais cependant beaucoup plus fortes la nuit . Depuis quelques jours les mains et surtout la main droite sont également le siège d’une sensation d’engourdissement, de fourmillement.

Si l’on vient à explorer la sensibilité, on trouve qu’au niveau des pieds, aussi bien à la face dorsale qu’à la face plantaire la sensibilité tactile est assez notablement diminuée : il faut appuyer assez fortement avec le doigt pour que le malade sente le contact. A la jambe et dans' le reste du corps la sensibilité tactile est normale.

Le chatouillement de la plante des pieds est douloureux et provoque des réflexes très étendus.

Le réflexe rotuUen est notablement exagéré.

La sensibilité à la dbuleur e^t aussi considérablement .accrue dan s les:pieds et dans les jambes jusqu’un peu au-dessus du genou. — Le pincement léger de la peau, une piqûre d’épingle arrachent des cris au malade; et quand on le pince légèrement plusieurs fois .de suite, lil entre dans une violente excitation et ne veut plus qu’on le touche. Les points pincés restent assez longtemps rouges.

Hyperalgésie analogue, mais moins intense des extrémités supérieures remontant jusqu’au milieu des avant-bras.

La sénsibilité à la température est normale.

La pression sur les apophyses épineuses est douloureuse sur toute la longueur du rachis. On produit aussi une vive douleur parla pression dans la région ovarienne. Cette douleur est plus intense à gauche.

Quand le malade est au lit, les mouvements des membres inférieurs jparaissent normaux ; cependant, quand on lui fait garder pendant quelque temps jambe élevée au-dessus du lit,, elle est bientôt prise de tremblement et finit par retomi)er. Le malade peut marcher quelque temps sans appui, mais au bout de quelques pas il se fatigue et ses jambes fléchissent sous lui.

11 paraît sentir très imparfaitement le sol, bien qu’il n’ait aucune perversion de cette sensation (sensation du duvet, etc}. Il marche des yeux Axés sur ses pieds et à chaque pas contracte violemment tous les muscles du membre, pour le porter en masse en avant. Il pose lourdement le pied à terre,, mais ne,jette pas sa jambe de côté.

Quand on le fait rester debout sans marcher ses jambes fléchissent au bout de quelques instants et il est obligé de chercher un appui. Ce phénomène paraît plutôt dû à un véritable affaiblissement musculaire qu’à une perte d’équilibre, car il ne se reproduit pas plus vite quand on fait fermer les yeux du malade.

Le membre supérieur droit, le seul dont le malade, vu son infirinitéj puisse se servir pour exécuter des mouvements délicats, est aussi le siège de phénomènes assez.marqués d’incoordination : le malade a beaucoup de peine à saisir de .petits objets .; il est dans l’impossibilité absolue d’écrire; quand on lui fait garder quelque temps son verre à la maiit, elle tremble bientôt violemment. Il est obligé pour manger de saisir sa fourchette à pleine main.

Les nuits sont très agitées. Les douleurs le privent presque complètement de sommeil et, dès qu’il s’assoupit, il est .réveillé par un .cauchemar ou paraesjambes gui sautent dans son lit.

Aucun trouble de la vue-ni des autres sens spéciaux.

Les autres fonctions sont à peu près intaètes.

L’appétit est conservé, la langue nette, les digestions bonnes. Rien à noter du côté des: poumons, sauf quelques légers signes d’emphysème. Rien au cœur.

L’urine ne renferme ni albumine, ni sucre.

Le malade reste quelques jours en observation dans le service sans suivre de traitement. Il reste dans le même état. Il a de très mauvaises nuits, parle et crie en fdormant et continue à éprouver de vives douleurs dans les pieds et les mollets.

A partir du 3 juin, une douche froide par jour. Ce jour-là le malade se plaint que les sensations de fourmillement, de picotement remontent au-dessus des genoux.

6,juin. L’impotence des membres inférieurs augmente, le malade ne peut qu’à grand’peine monter une marche d’escalier en se tenant à la rampe. Il ne sent que très imparfaitement les objets qu’il a dans la main.

Il continue à ne presque pas dormir. Ghloral, 3 gr.

Le 7. Le malade n'a pas mieux dormi. Ghloral, 4 fgr.

Le 8. Quelques heures de sommeil cette nuit.

Le i2. L’affaiblissement des jambes a augmenté au point que le malade ne peut plus du tout marcher sans s’appuyer sur quelqu’un. Il a perdu hier sa pantouffle et a continué à marcher sans s’apercevoir de cet accident. Gomme il ne peut plus se tenir debout pour la douche, on le fait porter aux bains sulfureux (trois par semaine).

Le 20. Le malade est dans l’impossibilité absolue de se tenir sur ses jambes qui fléchissent aussitôt sous lui.

Le 24. La sensation d’engourdissement douloureux, d’abord limitée à la main et au poignet, remonte depuis quelques jours jusqu’au tiers supérieur du bras.

Pendant le mois de juillet l’état du malade reste à peu près le même. Il continue à bien manger. Son expression est plus naturelle; il s’excite moins eu parlant. Les sensations douloureuses des membres persistent, mais sont bien moins vives. La coordination des mouvements de la main devient aussi meilleure. Le malade se sert plus facilement de son verre, de sa cuiller. 11 a essayé à plusieurs reprises d’écrire, mais n’a pu y parvenir.

20 août. L’examen du malade donne les résultats suivants :

Il se sert mieux de sa main; il peut tenir quelque temps un objet entre ses deux doigts sans être pris de tremblement.

Il peut aussi maintenir quelque temps ses jambes élevées au-dessus du plan du lit. Nous essayons alors de mettre le malade debout, mais aussitôt ses jambes ploient, inertes, pendant cette tentative,on remarque que, dès que les membres inférieurs ont été dans une position déclive, ils sont devenues le sièges; d’un rougeur très vive,en même temps que le malade y éprouvait une sensation de chaleur douloureuse. On peut produire le même phénomène, très passager d’ailleurs, en pinçant à plu-, sieurs reprises la peau des jambes et des cuisses.

L’hyperalgésie au pincement et à la piqûre existe encore et remonte jusqu’au milieu des cuisses, mais elle est bien moins vive qu’à l’entrée. L’hyperesthésie au chatouillement plantaire a aussi beaucoup diminué.

La pression sur les apophyses épineuses et dans les fosses iliaques ne détermine plus de douleur.

L’attitude des membres inférieurs du malade au lit, semble indiquer que les muscles de la région antérieure de la jambe sont plus atteints que les postérieurs, le pied est en effet légèrement équin, les orteils fléchis sur la plante, particulièrement les gros orteils ; il faut un léger effort, pour les redresser.

L’exploration électrique donne les résultats suivants.

La contractilité faradique, fortement diminuée aux cuisses paraît absolument abolie des deux côtés aux jambes et aux pieds. De plus le malade encore si sensible au pincement et à la piqûre sent à peine passer le courant, même quand on porte la machine à son maximum d’action.

Le malade électrisé (courant interrompu) assez irrégulièrement ne s’améliore que très lentement, vers le milieu de décembre, il peut se tenir un peu sur ses jambes.

A ce moment non seulement l’hyperalgésie des extrémités a disparu, mais il existe un certain degré d’analgésie.

A partir de janvier 1881, électrisation régulière.

Les muscles de la jambe commencent à secontracter sous l’influence du courant. Legros orteil seul reste fléchi et presque complètement ankilosé dans la flexion, ce qui gêne beaucoup le malade qui commence à pouvoir un peu marcher.

Les progrès de îla motilité continuent en février.

Le 15 avril le malade demande à quitter le service appelé par ses affaires. Il marche encore assez mal, se fatiguant vite. Les gros orteils sont toujours fléchis, les genoux un peu raides. Il persiste un certain Gautier. 12

degré d’analgésie des membres inférieurs. Le malade éprouve encore de lerans en temps la nuit des crampes et des fournillements dans les jambes. L’état général est d’ailleurs excellent.

Observation XL (Personnelle, inédite.)

Absinthisme. — Pneumonie. — Délire après la défervescence. —

Hyperalgésie des extrémités. —- Hyperalgésie abdominale et rachidienne. — Exagération des réflexes.

Le nommé G... (Gustave), âgé de 28 ans, né à Briançon, étudiant en médecine, entre le 26 avril 1880, à la Pitié, salle Sainte*Marthe,n® 17, service de M. le D'Lancereaux.

Ce jeune homme amaigri, paraissant plus que son âge, entreau troisième jour d’une pneumonie franche.

Son père est vivant, bien portant. La mère est morte pendant son enfanc'e.

Venu à Paris en 1874, ila eu, en 1876 une bronchite qui a duré longtemps et depuis lors tousse tous les hivers.

Le 23 avril à sept heures du soir,il a eu, un grand frisson d’une demiheure de durée; depuis lors il y a de la fièvre, tousse et a un point de côté à gauche.

A son entrée, fièvre intense, face vultueuse.

Malade agité, submatité, respiration soufflante et bouffées de râles crépitants à la base gauche.

Potion de Todd.

Les jours suivants la pneumonie suit son cours. Expectoration Touillée. Souffle tubaire dans la moitié inférieure du poumon gauche.

Défervescence brusque le 29 avril.

Dans la nuit du 30 avril au mars, le malade qui, bien que paraissant un peu excité, l’avait toujours nettement répondu aux questions est brusquement pris de délire, il se lève veut s’en aller et va à la selle à côté de son lit.

Le i®' mai au matin faciès hébété langue tremblante ; le malade paraît ne pas se rendre compte de l’endroit où il se trouve. Potion avec extrait thébaïque 0,10.

La nuit suivante encore un peu d’agitation.

2 mai. Langue encore tremblante, malade un peu hébété, répond assez bien aux questions.

Les jours suivants, le malade recouvre rapidement et complètement sa connaissance.

Il raconte alors qu’il s’est mis à boire depuis 1874; il n’y aurait que peu de temps qu’il boit de l’absinthe ; depuis quelques mois il en prendrait quatre à six verres par jour.

Quelque temps avant de tomber malade il était sujet à des rêves effrayants ; il rêve qu’il a du soufre dans son lit et qu’il brûle. Depuis la même époque, sensation de fourmillements, de .chatouillements, de picotements dans les extrémités la nuit.

Il aurait eu aussi et toujours, à la suite d’excès alcooliques plus considérables des attaques de nerfs (une dizaine environ) ; les accès débutaient par une sensation de douleur rétrosternale qui remontait à la gorge (sensation de boule), puis survenaient des convulsions généralisées sans que le malade perdit complètement connaissance; il s’est quelquefois mordu la langue.

En explorant la sensibilité à la douleur, on constate une hyperalgésie extrême au pincement ou à la piqûre des membres inférieurs jusqu’au genou. Hyperalgésie beaucoup moindre du dos des mains et des avant-bras.

Une pression modérée est douloureuse tout le long du rachis et dans les fosses iliaques.

Les réflexes sont très augmentés au chatouillement de la plante des pieds. Réflexe rotulien également augmenté d’amplitude.

Le 11. Le malade qui se lève depuis quelques jours se sent extrêmement faible. Les jambes peuvent à peine le porter. Douches écossaises.

Retour rapide des forces. Le malade part en bon état le 22 mai. L’hyperalgésie a notablement diminué.

Observation XII. (Personnelle, déjà publiée dans la leçon de M. Laocereaux.)

Absinthisme chronique. — Hyperesthésie des membres inférieurs. — Dyspepsie. — Tuberculose pulmonaire. — Fièvre typhoïde quinze jours après son entrée dans le service. — Délire. — Eschare précoce. — Mort le douzième jour. — Autopsie.

Eugène D..., âgé de 32 ans, clerc de notaire, né à Passy, entré à la Pitié, salle Sainte-Marthe, n° 39, le 3 juillet, mort le 29 juillet.

Ce malade raconte que depuis plusieurs années il s’est laissé entrai-

ner par des camarades à prendre avant son déjeuner*une, deux ou trois absinthes et autant avant son dîner. Il buvait aussi régulièrement de Teau-de-vie le soir.

Depuis longtemps il est sujet à des crampes, à des engourdissements des jambes et par moments à des douleurs térébrantes qui surviennent surtout peu après qu’il est couché.

Il a des cauchemars la nuit,rêve qu’il tombe d’un quatrième ou cinquième étage, qu’il est poursuivi par des têtes informes et se réveille en sursaut baigné de sueurs. Depuis longtemps aussi il a à son réveil des pituites verdâtres, filantes, extrêmement amères.

L’appétit est pour ainsi dire nul ; il a un dégoût profond pour les aliments. Enfin, et c’est là surtout ce qui l’amène à l’hôpital, depuis deux mois, à la suite d’un rhume négligé, il s’est mis à tousser et à maigrir.

Etat à Vèntrèe. Cet homme paraît fort impressionné, ému par notre examen. Son regard est inquiet. Sa mémoire, nous dit-il, a beaucoup baissé ces dernières années.

Le malade est très maigre, pâle, les lèvres sont tremblantes, la parole embarrassée. Les pieds mis à découvert se couvrent de sueurs ; ils sont le siège d’une hyperalgésie considérable ; le moindre pincement au niveau dù pied et de la jambe est très douloureux. Les autres genres de sensibilité ne sont pas altérés. Le chatouillement de la plante des pieds détermine des mouvements réflexes de la plus grande violence. Le choc du bord cubital de la main sur le tendon rotulien occasionne un mouvement beaucoup plus étendu qu’à l’état normal.

Pas d’hyperalgésie à la pression dans les fosses iliaques ou le long du rachis.

On trouve des râles sous-crépitants abondants aux deux sommets en avant et en arrière. Diminution delà sonorité en ces mêmes points.

Traitement. — Régime lacté. Extrait d’opium 10 centigr.

Les jours suivants le malade dort mieux, mais ses douleurs térébrantes persistent dans les jambes, plusieurs fois par nuit il est obligé de les sortir du lit « pour les mettre au frais ». Le régime lacté paraît amender un peu les accidents gastriques.

13 juillet. Depuis hier au soir malaise, céphalalgie, anorexie absolue. Quelques gouttes de sang en se raoüchant cette nuit, le matin langue sale, un peu rouge sur les bords. T. 38“5.

Le 15. Nuit agitée, le malade a parlé sans interruption toute la nuit et s’est beaucoup remué.

Ce matin ses yeux sont brillants, soif intense.

A partir du 19 au soir, la température ne descend pas au-dessous de 40“ jusqu’à la mort.

Le 21. Délire très violent, cette nuit le malade a cherché à se lever. Ce matin prostration profonde et répond à peine.

Les jours suivants la prostration s’accentue, la langue et les gencives deviennent fuligineuses. Diarrhée très abondante, rougeâtre, fétide. Météorisme très considérable.

Le 25. Le malade est dans une sorte de demi-coma, de temps en temps prononce des mots incompréhensibles. Raie méningitiqiie.

Ce matin éruption de nombreuses taches rosées lenticulaires sur l’abdomen et la base du thorax.

Le 27. Malade oppressé, immobile, ne parlant plus. Un peu de raideur du cou.

En le retournant,on constate l’existence à la région sacrée d’une large plaque mortiflée.

Mort le 29 dans la matinée.

Autopsie. — Cam'iè'a&iommafe.La muqueuse gastrique est injectée et au voisinage du pylore existent une dizaine de petits ulcères superficiels de dimensions miliaires ou lenticulaires. L’intestin grêle offre dans sa dernière portion des plaques de Peyer saillantes, gaufrées, non encore ulcérées ; en aucun point il ne se trouve de lésions tuberculeuses. La rate est volumineuse, molle, gorgée de sang; le foie gras; pas de lésions macroscopiques des reins.

Cavité thoracique. — Les cartilages costaux sont en voie d’ossification et les côtes se coupent facilement au couteau, malgré le jeune âge du sujet. La muqueuse laryngée, au niveau de la corde vocale gauche, est ulcérée, les cartilages du larynx sont en partie calcifiés. Il existe des excavations au sommet des deux poumons qui adhèrent fortement à la cage thoracique; dans le reste du parenchyme, nombreuses granulations tuberculeuses.

Le cœur, volumineux et dilaté, chargé de graisse, ne contient qu’une petite quantité de sang ressemblant à de la gelée de groseilles; le myocarde est décoloré, friable ; l’endocarde fortement imbibé ; pas de lésions valvulaires.

Cavité encéphalique. — Le crâne est aminci ; les corpuscules de Pacchioni sont nombreux et volumineux, la dure-mère adhère fortement aux méninges molles au niveau du bord convexe des hémisphères; on remarque quelques plaques opalines sur l’arachnoïde. Les artères cérébrales sont saines.

Observation XIII. (Publiée dans la leçon de M. Lanceréaux.)

Absinthisme chronique? — Sensations de fourmillement, de picotement

dans les extrémités. —Crampes. —Analgésie des membres inférieurs-

— Névralgie faciale et cervicale.

P... (Désiré), âgé de 51 ans, né dans l’Oise, maroquinier, entré le •18 mai 1871 à riiôpital de la Charité, salle Saint-Barthélemy, n" 30.

Cet homme est un ancien soldat qui a fait un séjour de sept ans et huit mois en Afrique; à son retour, il aurait eu une première fois des accidents semblables à ceux qu’il présente aujourd’hui; il y a quatre ans, il a passé deux mois à l’hôpital Saint-Antoine, dans le service de M. Mesnet, pour des douleurs névralgiques. Avant d’exercer le métier de maroquinier il a été garçon de pharmacie à l’Hôtel-Dieu (profession suspecte au point de vue des habitudes absinthiques) et pendant le siège s’est engagé comme infirmier. Il avoue avoir commis des excès alcooliques, mais nie s’être adonné à l’absinthe. Cependant, ses antécédents, rapprochés de l’examen clinique, ne laissent aucun doute sur la cause des désordres qu’il présente.

Il a depuis longtemps des pituites le matin, de l’insomnie, des rêves effrayants ; il voit des animaux féroces prêts à le déchirer, il tombe dans des précipices, a des soubresauts qui le réveillent. Il ne paraît pas avoir eu d’hallucinations, mais il a souvent des vertiges et des crampes; sa vue s’est aflfaiblie graduellement, et par instants il voit des étincelles lumineuses. Depuis sa campagne d’Afrique, son caractère s’est modifié ; il est devenu très emporté.

Les fourmillements dans les membres inférieurs, les crampes dans les mollets sont si intenses que ce malade ne peut supporter la chaleur du lit et qu'il est souvent obligé de dégager ses membres des couvertures et même de descendre de son lit, ses douleurs n’étant calmées que par le froid du plancher.

Il se plaint de douleurs intenses, localisées dans le domaine.de la cinquième paire et des branches du plexus cervical, des deux côtés. Ces douleurs sont surtout vives au niveau des régions malaire, temporo-maxillaire et frontale.

La pression au niveau du point d’émergence de ces nerfs est très pénible ; de plus il existe à la partie moyenne de la région dorsale deux points douloureux, l’un à gauche, l’autre à droite. Dans ce dernier

côté, il existe un point latéral et nn point antérieur, indices d’une névralgie intercostale

La recherche de la sensibilité fait constater que partout les sensations de tact et de température sont conservées; pour ce qui est de la sensibilité à la douleur, elle est abolie dans les membres supérieur et inférieur droits jusqu’à la racine; elle n’est que diminuée au tronc et dans la moitié ganche de la face. Analgésie relative aussi des membres gauches.

Tremblement des mains- Léger emphysème pulmonaire et bronchite Rien au cœur, ni aux autres viscères.

Je prescrivis 2 gr. 50 de chloral, mais le malade refusa d’ingérer cette potion qu^il prenait pour du chloroforme et quitta l’hôpital deux jours après son entrée.

A la suite de cette observation M. Lancereaux fait la remarque suivante :

L’existence d’un certain degré d’anesthésie nous fait penser qu’il y avait eu tout à la fois, dans ce cas, excès d’eau-de-vie et d’absinthe.

Observation XIV. (Publiée dans la leçon de M. Lancereaux.)

Absinthisme? non avoué. — Hyperalgésie généralisée. — Troubles des sens.

Joseph K..., âgé de 44 ans, né à Luxembourg, entré le 5 juin 1873, salle Sainte Madeleine, n° 8 bis, à l'Hôtel-Dieu.

C’est à l’âge de 22 ans, et pendant deux années en Amérique, que le malade a pris des habitudes alcooliques. Il s’adonnerait de préférence à l’usage de la bière et de l’eau-de-vie, mais son affirmation est très suspecte, et l’aveu même de ses excès alcooliques ne lui a été arraché que très tardivement. Il a exercé diverses professions, tour à tour professeur (il peut enseigner sept langues), commerçant, photographe, garçon de phari|iacie, il a|été en dernier lieu infirmier et renvoyé de partout, il est aujourd’hui dans un dénûment absolu. Depuis l’âge de 28 ans, il est sujet à des vertiges et a le sommeil troublé par des cauchemars.

C'est un homme robuste, d’embonpoint modéré, il a l’œil hagard, la physionomie triste, les lèvres, les membres supérieurs sont agités du tremblementcaractéristique; il présente une hyperesthésie très accusée ; il suffit de le découvrir pour le faire sauter dans son lit, soubresauts plus violents quand on le touche ou même quand on menace de le toucher.

Le chatouillement de la plante des pieds est intolérable. Le pincement, le tiraillement des'poils aux membres inférieurs déterminent des convulsions du membre touché tout entier.

Cette exagération de la sensibilité à la douleur existe partout, sauf à la région présternale et à la face; elle a son maximum d’intensité au niveau de l’abdomen, la compression des points correspondant au siège des ovaires chez' la femme est excessivement douloureuse, oblige le malade à se tordre et déterrnine des convulsions des muscles de la face. On constate l’existence de points douloureux le long du rachis. Cette exploration de la sensibilité est très pénible et accompagnée de sueurs abondantes et de refroidissements des extrémités.

Les étourdissements sont si fréquents qu’ils rendent la marche presque impossible, le malade étant obligé de s’appuyer aux murs ou de s’asseoir souvent.

Troubles de la vue constitués par de la photopsie et du daltonisme; désordres de l’ouïe caractérisés par l’audition de temps à autre de bruits musicaux. Cependant pas d’hallucinations.

Le goût et l’odorat sont presque entièrement abolis.

L’appétit est médiocre. Les désirs vénériens, toujours peu ardents ont entièrement disparu.

Le caractère s’est modifié; il y a une tendance invincible à la tristesse; colères subites, violentes, sans motif suffisant.

Rien au poumon, ni au cœur; le foie a un volume normal.

Sous l’influence de l’hydrate de chloral et des douches, les cauchemars cessent presque complètement ainsi que le tremblement; l’hyperesthésie même ne persiste guère qu’au niveau des fosse iliaques au moment de la sortie (27 avril).

M. Lancereaux fait suivre cette observation des réflexions suivantes :

Observé à une époque où je ne savais pas distinguer l’absinthisme de l’alcoolisme, ce malade ne fut pasjnterrogé avec tout le soin désirable sur la nature de la boisson dont il faisait usage ; mais les désordres si cai^actéristiques qu’il nous a présentés, ne nous permettent pas de douter un instant qu’ils ne fussent sous la dépendance de l’absinthe.

Obsebvàtion XV. (Personnelle, inédite.)

Absinthisme? — Négation absolue de toute habitude alcoolique. —

Modifications du caractère. — Rêves. — Photopsie. — Hyperalgésie

des extrémités et de l’abdomen.

La nommée R..., femme G..., couturière, 38 ans, née dans les environs de Mantes, entre à la Pitié, salle Sainte-Geneviève, n“ 24, le 2 octobre 1880. Sort le 6 novembre.

Cette malade raconte que ses parents sont morts subitement; ils étaient sobres, dit-elle; mais elle a deux sœurs qui boivent « au point de faire honte à toute la famille ».

Quant à elle, elle dit ne pas même savoir ce que c’est que l’absinthe ni le vulnéraire. Elle ne boirait du vin que de temps en temps et un petit verre. Sa boisson est le cidre et ce n’est que rarement qu’elle en boit deux litres dans sa journée. Jamais, de quelque manière qu’on la questionnât, on ne put lui faire dire autre chose. Comme elle vient de province, il est impossible de se renseigner auprès de son entourage.

Réglée à 17 ans, toujours régulièrement et sans douleur, elle a eu quatre enfants dont l’un est mort à 22 mois. Elle a nourri ses enfants et quatre autres.

Gomme antécédents pathologiques, elle accuse une fièvre typhoïde il y a neuf ans et une fluxion de poitrine en 1876. Elle n’a jamais eu d’attaques de nerfs, n’a même jamais été nerveuse.

Les accidents actuels datent de deux mois. Depuis lors elle ne dort presque plus, elle â des cauchemars continuels ; elle se sent tomber dans des précipices, dans l’eau ; elle voit sa maison renversée ; elle est poursuivie par de vilains chiens, par des loups» Elle se réveille alors en sursaut toute frissonnante. D’autres fois en se réveillant, elle croit voir du feu devant elle et se met à crier. Etant éveillée, elle voit quelquefois des étincelles, des mouches brillantes.

Depuis la même époque elle a, surtout la nuit, des sensations de picotement dans les mains et les bras, quelquefois dans les membres inférieurs. Quelquefois les bras lui pèsent à tel point qu’elle a peine à les porter à sa tête ; d’autres fois ses jambes sont si alourdies qu’elle est obligée de s’asseoir.

Ordinairement, le matin en se levant, elle a «le cœur tourné. » Elle vomit quelquefois alors des matières aqueuses en abondance, d'autres fois seulement de^ glaires qu’elle n’expulse qu’avec peine. Dans la Gautier. 13

journée elle a des tiraillements d’estomac et une sensation de brûlure le long de rœsophage.

Etat à Ventrée. — Malade plutôt maigre, très remarquable par l’expression toute particulièrement triste de sa physionomie. Elle raconte du reste qu’elle est toujours triste, pleurant à la moindre cause ; elle a souvent des angoisses dont elle ignore la cause. Quand elle parle, sa lèvre supérieure tremble très manifestement.

Le chatouillement de la plante des pieds est insupportable ; par contre, la sensibilité au pincement est presque nulle sur le dos du pied jusqu’à la cheville. Mais l’hyperalgésie reparaît très vive à la. jambe, où le moindre pincement arrache des cris à la malade. Le soir elle ressent encore de la douleur dans les points pincés le matin ; ces points sont restés rouges; quelques-uns sont même le siège d’une légère •cchymose.

La pression dans la région ovarienne est douloureuse des deux côtés. Pas de points douloureux spinaux.

Prescription. Douches écossaises. Potion avec 10 centigr. d’extrait thébaïque.

Les jours suivants, hyperesthésie moindre. La malade dort mieux, mais continue à avoir des cauchemars. Elle se plaint d’une douleur spontanée assez vive à la partie inférieure de l’abdomen et de difficultés pour uriner.

On porte la dose d’opium à 15 centigrammes et les rêves cessent au bout de quelques jours.

6 novembre. Plus de rêves, sommeil assez bon. Les picotements ont disparu. L’appétit est meilleur, plus de pituites. La sensibilité est presque normale. La malade se plaint toujours de douleurs assez vives au devant de la vessie, mais elle se trouve cependant beaucoup mieux et demande son exeat.

Observation XVI. (Personnelle, publiée dans la leçon de M.Lancereaux sur la paralysie alcoolique.)

ibsinihisine? non avoué. —Excès de bitter et de vulnéraire. — Hyperesthésie généralisée excessive. — Paralysie des membres. — Tuberculose pulmonaire. — Mort. — Autopsie.

La nommée G... (Marguerite), âgée de 48 ans, blanchisseuse, entre le 1®" mai 1880 au n® 13 de la salle Sainte-Geneviève

— aa —

Cette femme se plaint de tousser depuis quelques mois et d’éprouver dans les mollets et les pieds de vives douleurs la nuit. Sa mère est morte il y a dix ans d’une affection dont elle ignore la nature. Son père a disparu il y a déjà longtemps et elle ne sait ce qu’il est devenu* Réglée à 12 ans, cette femme n’a jamais été mariée et n’a jamais eu ni enfant, ni fausse couche. Elle a cessé d’ètre menstruée depuis longtemps., Venue à Paris à l’âge de 25 ans, elle a toujours exercé la profession, de blanchisseuse. Bien nourrie, elle habite une grande chambre, au premier, donnant sur la rue. Gomme antécédents pathologiques, elle n’a eu que la fièvre typhoïde à l’âge de 12 ans et, la scarlatine il y a vingt-cinq ans. Depuis plusieurs années, elle a remarqué que son appétit avait beaucoup diminué. Elle dit boire environ un litre de vin par jour, avoue que depuis huit ans elle prend tous les matins à jeun un verre de vulnéraire et que souvent elle recommence dans la journée «t boit aussi souvent du bitter ; elle nie avoir jamais eu l’habitude de prendre de l’absinthe.

Celte malade fait remonter au mois de novembre dernier le début de l’affection actuelle. C’est à cette époque qu’elle a commencé à tousser. Elle s’est amaigrie très rapidement et depuis longtemps elle a, chaque nuit, d’abondantes sueurs généralisées ; le matin elle éprouve des nausées et rejette avec effort un liquide filant, blanchâtre ou verdâtre. Elle ne dort pour ainsi dire pas, et lorsqu’elle vient à sommeiller, elle ne tarde pas à être éveillée parades rêves effrayants : tantôt il lui semble tomber dans des précipices ; tantôt elle voit des serpents énormes. Elle a des crampes dans les jambes ; depuis un mois elle éprouve dans les mollets, ei surtout dans les chevilles, des fourmillements, des picotements nocturnes très douloureux.

Sa figure est pâle, amaigrie, triste, l’œil hagard, les lèvres sont tremblantes. Les veinules cutanées des joues sont le siège d’une dilatation assez marquée.

La malade est fortement émue par notre examen, et surtout par les questions relatives à ses habitudes. Ses pieds, ses mains, son front, se couvrent de gouttelettes de sueur pendant notre interrogatoire.

1*3 force musculaire est notablement diminuée, elle a beaucoup de peine à monter dans la salle ; ses mains ne peuvent serrer que très faiblement les nôtres ; elle marche en traînant les pieds et en les écartant un peu l’un de l’autre ; il ne paraît pas y avoir de phénomène d’incoordination motrice. Elle sent très bien le sol quand elle marche; la sensibilité, tactite est du reste partout conservée.

La sensibilité à la douleur s’est accrue dans d’énormes proportions

aux membres inférieurs jusqu’au-dessus du fjenou; le plus lef>'er pincement, un simple contact en appuyant un peu font jeter des cris à la malade. Elle crie d’appréhension en voyant approcher de sa jambe une épingle avec laquelle elle croit qu’on va la piquer. Quand, pour constater la limite de la zone liyperalgésique, on l’a pincée plusieurs fois de suite, elle entre dans un état de violente excitation, nous suppliant de la laisser tranquille et finissant par éclater en sanglots. Les points de la peau qui ont été pincés, même légèrement, deviennent aussitôt le siège d’une vive rougeur qui persiste au moins une heure. Les membres supérieurs présentent, surtout à la face dorsale, une hyperalgésie analogue, mais moins prononcée, qui remonte jusqu’au tiers supérieur des avant-bras. Au point de vue de la sensibilité thermique, des objets qui pour nous donnent simplement lieu à des sensations de froid et de chaud, déterminent chez la malade une sensation de brûlure ou de froid excessif.

La pression sur les apophyses épineuses est aussi très douloureuse tout le long du rachis. Les deux régions ovariennes, mais surtout la gauche, sont le siège d’une vive sensibilité à une pression mêmelégère.Enfin la percussion de la poitrine est si douloureuse surtout vers le sommet que cette exploration arrache des cris à la malade. Submatiié dans les deux fosses sous-épineuses, plus marquée à gauche; diminution de la sonorité et sensation de résistance au doigt sous la clavicule gauche .

L’expiration dans la fosse sous-épineuse droite est rude et prolongée, on y entend des craquements humides. Dans la région correspondante à gauche, on entend du souffle caverneux et du gargouillement qui occupent même la partie supérieure de la fosse sous-épineuse. Râles cavernuleux à bulles nombreuses sous la clavicule gauche. Expectoration assez abondante de crachats purulents nummulaires.

Les bruits du cœur ne sont pas altérés, mais faibles et lointains. Le foie déborde le rebord costal d’au moins deux travers de doigt. L’urine ne renferme ni sucre ni albumine. Ext. thébaïque, 40 centigrammes.

Les jours suivants, la malade ne dort pas mieux, elle continue d’être tourmentée par des cauchemars : elle rêve que des chiens lui dévorent lea pieds et les mains, voit des serpents, des bêtes à cornes. Les sensations douloureuses des extrémités augmentent plutôt qu’ils ne diminuent. En même tenaps, la faiblesse musculaire s’accentue à ce point que le malade ne peut presque plus marcher.

Le 10 mai, la dose d’extrait thébaïque est portée à 45 centigrammes; le sommeil est meilleur, mais les visions effrayantes persistent.

Le 17, la malade ne peut faire que 3 ou 4 pas sans être soutenue;

ses jambes fléchissent sous elle. Il lui est presque impossible de saisir de petits objets : une épingle, une allumette,par exemple; elle est prise assez rapidement de tremblement quand elle tient son verre à la main.

Vers le 20 mai, il lui devient complètement impossible de marcher, même avec un appui ; elle reste dès lors constamment couchée, peut à peine soutenir ses pieds au-dessus du plan du lit et les tient constamment dans une extension forcée sur la jambe, le talon relevé; cette attitude est plus marquée à gauche.

Dans le mois de juillet, l’état de la motilité reste le même. La malade maigrit et pâlit progressivement.

Le 9, œdème pâle, mou, bi-latéral du dos des pieds. Vers la fin du mois, phlegmalia alba du membre inférieur droit.

En août, la malade éprouve une dyspnée constante avec exacerbations paroxystiques. Elle se plaint de points douloureux très pénibles vers le sommet de la poitrine.

Les sensations de picotement et de iburmillement ont beaucoup diminué, ainsi que l’hyperalgésie. Même état de la motilité.

20 août. L’examen de la contractilité faradique des membres inférieurs montre que les muscles se contractent, mais faiblement, sous l’influence d’un courant d’une intensité moyenne. Pour obtenir une légère contraction dans le mollet ganche, il faut monter presque jusqu’en haut le cylindre creux et la bobine. A droite même, on n’obtient pas de contraction appréciable; mais il est possible que l’œdème très considérable du membre puisse emjtêcher une contraction faible d’être perçue.

La malade, toujours excitée par le pincement, ne sent presque pas passer le courant électrique. Ce n’est qu’avec un courant intense que l’on provoque une légère sensation douloureuse.

Dans les derniers jours d’août, l’œdème du membre inférieur gauche augmente beaucoup et l’on sent manifestement un cordon dur sur le trajet de la veine crurale. Amaigrissement très rapide et affaiblissement graduel de la malade. Fièvre hectique, sueurs générales et profuses. Diarrhée depuis le milieu d’août.

Le 8 septembre au soir, râle trachéal. La malade meurt le 9 à 6 heures du soir.

L’autopsie n’a pu être pratiquée que le 41 au matin, lorsque le cadavre présentait déjà des traces manifestes de putréfaction.

Adhérences très solides du sommet des deux poumons. Le sommet du poumon gauche est criblé de cavernes anfractueuses, communiquant entre elles, remplies de pus liquide et dont la paroi en plusieurs points est uniquement constituée par la plèvre fortement épaissie.

Excavations semblables, mais moins étendues au sommet droit. Dans toute leur étendue, les poumons sont farcis de noyaux lobulaires de pneumonie lubercnleuse et de granulations isolées disposées le long des vaisseaux en forme de grappes. En outre, il existe sous la plèvre viscérale, des deux côtés, un abondant semis de granulations grises, volumineuses, dures, à peine jaunâtres à leur centre. Le larynx et la trachée sont sains.

Le cœur, de volume normal, est surehargé de graisse ii sa base. Son tissu est mou, la fibre musculaire on peu décolorée. Les cavités cardiaques ne contiennent qu’une faible quantité de sang demi-liquide. Les valvules sont saines.

L’aorte n’est pas altérée.

L’estomac est de volume normal ; la membrane muqueuse présente dans la région pylorique une teinte grisâtre et quelques arborisations vasculaires qui rougissent à l’air.

La dernière portion de l’iTéon présente des ulcérations miliaires, arrondies, qui paraissent occuper les follicules isolés. Le cæcum est le siège d’une ulcération arrondie de l'étendue d’une pièce d’un franc.

A ce niveau, il existe sous le péritoine des granulations grises asse? nombreuses.

Le foie est volumineux, il est augmenté dans tous ses diamètres, mais plus épaissi encore qu’élargi. Son tissu est fortement sléatosé. Les reins sont également gras. Les organes génitaux sont sains, sauf quelques brides celluleuses cloisonnant le cul-de-sac recto-utérin.

Le crâne est mince, fragile. Le diploé a presque entièrement disparu. Pas de lésions (le la dure-mère. Notons cependant la présenced’un grand nombre de granulations de Pacchioni. A l’incision de cette menbrane,il s’écoule une quantité très notab'e de liquide céphalorachidien. La pie-mère ae présente nulle part de granulations tuberculeuses ni d'exsudals inflammatoires ; à la convexité des hémisphères, elle est en quelques points épaissie et opaline.

Le cerveau est petit, de consistance ferme; on n’y constate à la conpe aucune lésion, non plus que dans le cervelet et la protubérance.

Le canal rachidien ne présente pas d’altération.

Les enveloppes de la moelle sont normales.

Celle- ci paraît absolument saine à l’œil nu.

Malheureusement,vu probablement l’état dé putréfaction assez avancée du cadavre, elle a’a pu être assez bien durcie pour pouvoir être examinée au microscope.

Les fibres des racines antérieures et postérieures des diverses régions, examinées au microscope, après dissociation, ne présentent d’autres modifications qu’un léger état variqueux de la myéline, probablement d’origine cadavérique.

11 en est autrement du nerf tibial postérieur et de la branche cutanée péronière dont les fibres dissociées sont également examinées à l’état frais La myéline d’un grand nombre de fibres de ces nerfs était segmentée en gouttes bien distinctes, arrondies, de volume inégal; les ner& irenfermaieot en outre des gaines vides revenues sur elles-mêmes. Enfin, !sur quelques fibres, les noyaux de la gaine de Schwann étaient évidemment plus rapprochés les uns des autres qu’à l’état normal.

Les muscles des membres et surtout ceux des jambes étaient, à l’œil nu, décolorés, jaunâtres, mous, friables. I/examen microscopique a porté sur des fibres dissociées du couturier et du soléaire. Pour le premier de ces muscles, un grand nombre de fibres avaient conservé leur aspect normal, mais d’autres presque aussi nombreuses étaient altérées ; leur striation avait disparu, leur aspect était trouble ; beaucoup étaient cassées; enfin elles étaient comme bourrées de granulations très réfringentes, de volume inégal, accumulées surtout au voisinage du noyau. Le myolerame ne présentait pas de prolifération nucléaire évidente. Cps lésions de stéatose parenchymateuse existaient de même dans le soléaire, mais beaucoup plus avancées. Ici les fibres granuleuses, cassées, l’emportaient en nombre sur les fibres saines.

ObsihvatioiN XVII. (Personnelle, inédite.)

Intoxication chronique par le vulnéraire. — Abrutissement, perte de la mémoire. -- Analgésie des extrémités. ■— Attaques convulsives (épilepsie ?).

S... (Alexandre), élève-en pharmacie, âgé de 30 ans, né dans le Calvados, entré à la Pillé, salle Sainte-Marthe, n“ 25, le 18 juin 1880, sorti te 26 juillet.

Ce malade raconte que son père, aujourd’hui âgé de 60 ans, et <se portant bien, est un grand buveur. 11 aurait eu de 25 %. ‘30 ans des attaques convulsives semblables à celles que présente aujour(!'’'hui son fils.

Celui-ci a commencé à boire étant au collège. Depuis qu’ii est dans la pharmacie, il boit surtout du vulnéraire ^ il en consommerait parti-

culièreraentlematia à jeun. Plus rarement, il boit de l'eau-de-vie : le goût de cette liqueur lui est désagréable, mais il en prend « parce qu’il éprouve un grand bien-être après en avoir bu ». Du reste,depuis quelque temps il aurait beaucoup diminué ses doses de liqueur. Il affirme ne jamais boire d’absinthe.

Il raconte que depuis une dizaine d’années il est pris très souvent la nuit, même quand il est très bien portant en se coucliant, des accidents suivants :

Il se réveille brusquement, sent que l’air lui manque, puis tombe en jetant des cris (quelquefois un seul), perd connaissance et se débat. Il se serait quelquefois mordu la langue ; il n’a jamais uriné au lit. Le matin en se réveillant il se sent tout brisé.

D’autres fois l’attaque étant moins forte, il ne s’éveille pas, mais pousse des cris dans son sommeil. Il n’a jamais eu d’accidents semblables dans la journée.

Il a eu des pituites il y a quelques années, mais n’en aurait plus.

Etat d l'entrée. — C’est un homme d’aspect vigoureux, d’embonpoint normal ; quelques varicosités des joues. Son faciès exprime une hébétude, une indifférence profonde; il raconte qu’il a perdu la mémoire, qu’il ne peut plus s’appliquer à rien ; il ne peut pas lire plus de dix minutes de suite. Il s’excite, s’émeut pendant l’interrogatoire.

Il ne peut rester seul la nuit sans lumière. Son sommeil est très fréquemment troublé par des cauchemars : il voit des animaux noirs, des espèces de griffons qui se tiennent en face de lui et qui montent sur sa poitrine; d’autres fois il rêve de chutes, d’explosions, d’accidents de chemin de fer, quelquefois d’orages et conserve alors même après le réveil la sensation d’une odeur sulfureuse persistante (hallucination de l’odorat).

Il a souvent des crampes dans les jambes et des sensations douloureuses dans les extrémités, tantôt des picotements très désagréables, tantôt des tiraillements, « comme si on lui arrachait les nerfs ». Ces phénomènes sont exagérés par les changements de température. Pas de sensation subjective de froid. La chaleur du lit augmente ses douleurs.

Si l’on explore la sensibilité, on ne trouve pas d’altération des sensibilités thermique et tactile, mais il existe une diminution notable de la sensibilité à la douleur sur tout le corps.

Le maximum de cette analgésie existe à la face dorsale des pieds et des mains.

Au tiers inférieur de la jambe gauche on trouve par contre une pla-

que de la grandeur de la paume de la main où il existe une hyperalgésie évidente au pincement et à la piqûre.

Le chatouillement de la plante des pieds, bien qu’il ne soit absolument pas douloureux, provoque des réflexes très étendus.

L’état général est du reste assez bon, le malade mange bien. Les désirs génésiques sont très affaiblis.

Sous l’influence du chloral et des douches les cauchemars disparurent; le malade n’eut dans son séjour que deux petites attaques nocturnes incomplètes (absences), mais à sa sortie le 26 juillet l’état de la sensibilité était absolument le même qu’à l’entrée.

Page 1