OBSERVATION VIII
(Clinique médicale de M. le professeur Bondet.)
Grippe à début lent. — Congestion du poumon gauche avec bronchite unilatérale du même côté. — Egophonie et pectoriloquie aphone, base gauche. — Signes cavitaires dans la moitié inférieure du Poumon gauche. — Signes suspects aux deux sommets, — Absence de bacille de Koch. — Etat général non en rapport avee les signes stéthoscopiques qui sont ceux de grosses cavernes.
Joseph S..., âgé de vingt et un ans, entre à l’Hôtel-Dieu, salle Saint-Augustin, n° 43, le 4 septembre 1894.
Son père est mort à quarante-neuf ans de maladie inconnue. Sa mêre avait eu des hémoptysies ; elle mourut à cinquante-neuf ans, Un frère en bonne santé.
Lui-même n'a pas eu de maladie antérieure, Il n’est pas syphihtique. Il avoue quelques habitudes alcooliques.
Ayant été en bonne santé jusque-là, au commencement d’aoûl de cette année, il se mit insensiblement à tousser et à cracher. Au
début, l’expectoration était muqueuse. En même temps, il avait des insomnies et des sensations pénibles de chaleur, des sueurs abondantes, surtout la nuit. Il n’a jamais eu de point de côté.
Huit jours après ce début insidieux, il fut pris de frissonnements multiples. La toux devint plus fréquente, l’expectoration purulente et très abondante.
Une semaine plus tard, douleurs daas les membres inférieurs.
Il a perdu ses forces, s’est un peu amaigri. Il n’a jamais eu d'hémoptysies.
A son entrée, l'examen de la poitrine donne les résultats suivants : en arrière, matité dans toute la hauteur du poumon gauche ; les vibrations y sont plutôt augmentées ou au moins égales. À la base, souffle bronchique et véritable gargouillement. A la partie moyenne, et près du bord axillaire on entend aussi du souffle et du gargouillement. Au sommet gauche il y a de l'obscurité respiratoire, mais pas de râles.
A droite, on n'entend aucun signe anormal.
En avant, pas de matité sous la clavicule gauche, pas de râle.
Rien à noter au cœur.
L'appétit est conservé. Pas de vomissements. Pas de diarrhée.
Urines non albumineuses.
Température oscille entre 38°2 et 38°7.
8 septembre. — Température hier matin 39°2,
Au sommet gauche on entend des craquements , Au sommet droit, expiration prolongée. Mêmes signes cavitaires à la base gauche.
12 septembre. — Deux préparations ont montré l’absence de bacille de Koch.
Température oscille entre 38 degrés et 387.
18 septembre. — Mêmes signes stéthoscopiques à la base gauche. Dans la fosse sus-épineuse gauche, la matité a diminué. On constate qu’en ce point la note donnée par le bruit expiratoire est aussi élevée que celle de l’inspiration. Sous la clavicule gauche, on trouve la même particularité.
Les sueurs nocturnes ont disparu depuis deux jours.
Les crachats sont toujours abondants, surtout le matin, purulents, mais non nummulaires.
Température de 38 degrés à 38°4, a une tendance à baisser.
21 Septembre. — Une nouvelle recherche de bacille de Koch reste négative.
Les réactifs ou le mode de préparation ne peuvent être suspectés, car il a été fait en même temps une recherche comparative avec résultat positif chez un tuberculeux avéré.
Au poumon gauche, on trouve de la matité jusqu’en bas; les vibrations sont diminuées. Le souffle semble moins fort et les râles moins nombreux.
22 septembre. — Base gauche, mêmes signes, vibrations diminuées. Sommet gauche en avant, expiration prolongée ; de même au Sommet gauche en arrière,
Expectoration moins abondante et moins purulente.
25 septembre. — Submatité et diminution des vibrations dans tout le côté gauche. Le souffle persiste intense; il y à du gargouillement, mais ces bruits se déplacent après la toux. Au sommet, râles fins, se modifiant aussi dans les secousses de toux.
L’expectoration a beaucoup diminué ; à peine deux ou trois crachats le matin.
28 septembre. — La matité de la base gauche, quoique aussi prononcée à la partie inférieure, monte un peu moins haut. Les vibrations thoraciques sont toujours diminuées. Le souffle ampho rique est toujours aussi intense avec foyers mobiles de râles souscrépitants surtout expiratoires. On n’entend pas de râles au sommet du poumon gauche.
Rien au poumon droit. L’inspiration sous-claviculaire des deux côtés est un peu saccadée, mais cette particularité paraît plutôt due à des contractions saccadées des muscles respiratoires thora-ciques; d’ailleurs, on ne constate pas d’autres modifications des signes déjà décrits.
On permet au malade de se lever.
L'état général subjectif est bon. Bon appétit. Il n’a pas craché pendant ces deux jours. Température entre 38 degrés et 38°7.
6 octobre. — Bien que l'état du malade ne soit pas encore très satisfaisant, on ne peut s'opposer à son départ qu'il demande avec insistance,
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La température est toujours la même. L'appétit est bon. L'état général s’est amélioré, le malade a engraissé.
Localement, la submatité des deux tiers inférieurs du poumon gauche en arrière persiste; les vibrations thoraciques restent diminuées dans toute cette étendue; on y constate de l’égophonie, de la pectoriloquie aphone. Le souffle cavitaire est toujours très net, mais se propage peu du côté de l’aisselle, et ne s’entend pas en avant. Dans cette même région, mais surtout au tiers moyen on entend toujours des râles fins, inspiratoires et expiratoires, ainsi que quelques craquements humides. L’expiration est un peu prolongée sous la clavicule droite.
Les rapports entre la hauteur des sons expiratoire et inspiratoire paraissent normaux.
Expérimentation, 22 septembre. — Le soir, on injecte sous la peau d’un cobaye 1 centimètre cube de crachats dilués dans de l’eau stérilisée.
24 septembre. — L'animal mis en expérience est mort probable ment de septicémie ;on ne trouve aucun ganglion, ni aucune lésion.
26 septembre. — Injecté 1 centimètre cube de crachats dilués dans le tissu cellulaire sous-cutané ‘d’un cobaye et 1 centimètre cube dans le péritoine d’un deuxième cobaye.
30 septembre. — Le cobaye auquel on avait injecté des crachats dilués dans le tissu cellulaire sous-cutané est mort, probablement aussi de septicémie. La mort a été trop rapide pour admettre la tuberculose ; d’ailleurs, pas de ganglions, pas trace de tubercule.
15 octobre. — Le dernier cobaye en expérience, celui auquel on avait injecté, le 26 septembre, 1 centimètre cube de crachats dilués dans le péritoine, se porte très bien; il a bon appétit et paraît plutôt avoir engraissé. On ne sent aucun ganglion. Après l'avoir sacrifié on constate que la séreuse péritonéale est absolument saine, lisse, rosée ; il n’y a rien aux poumons; le foie, la rate, les reins ne présentent rien d’anormal.
Sans hémoptysies, sans ainaigrissement bien marqué,
nr Cie avec un état général pas trop mauvais, notre malade présente, un mois aprés le début de son affection, de vrais signes cavitaires. Les deux sommets, à certains moments, présentent des signes de congestion qui commandent la plus grande circonspection dans le diagnostic et le pronostic à poser. Mais tous ces signes, avec quelques modi fications tendant à faire croire à une pleurésie, persistent, tandis que le malide engraisse et prend de l’appétit. D'autre part, de nombreuses recherches bactériologiques faites sur les crachats purulents, expectorés par ce malade présentant les signes de cavernes, ne donnent que des résultats négatifs relativement au bacille de Koch. Des inoculations faites, deux ne sont pas concluantes, les animaux inoculés dans le tissu cellulaire sous-cutané étant morts deux et quatre jours après la mise en expérience, c'est-à-dire, ayant succombé à la septicémie, avant que les manifestations tuberculeuses, s’il devait y en avoir, aient pu se produire. Un troisième animal est sacrifié bien portant après avoir absorbé vingt jours auparavant, par la surface péritonéale, une certaine quantité de crachats: il ne présentait aucune lésion.
Malgré les signes cavitaires, la localisation aux deux sommets de symptômes congestifs, malgré l'expectoration pendant longtemps abondante et purulente, malgré les sueurs nocturnes, nous voyons donc, en étudiant certains détails de la marche de la maladie, en tenant compte des résultats constamment négatifs des recherches bactériologiques et des inoculations, qu’on ne peut soutenir le diagnostic de tuberculose aiguë qui paraissait s’imposer au début.
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OBsERVATION IX
(Due à l’obligeance de M. Leclere, médecin des hôpitaux.)
Nous reprodusons textuellement la note qu’il a bien voulu nous communiquer.
Broncho-pneumonie grippale d'une durée de plus de trois mois avec crachats parulents numimulaires, sueurs abondantes, prise pour une tuberculose subaiguë à forme broncho pneumonique.
Mlle B..., vingt-deux ans, indemne de tout autécédent tuberculeux. Chlorose assez forte il y a quelques années, actuellement presque nulle, Dysménorrhée.
Tombe malade le 2 avril 1893. À cette époque, la grippe sévit fortement à Lyon et dans la famille de Mlle B... Bien qu’elle ressente des frissons, elle sort le 2 avril et même les jours suivantse Elle se plaint cependant d’une toux fréquente, d’un affaiblissement général avec courbature.
Je la vois seulement le 18 avril et je constate : souffle à la partie moyenne et postérieure du poumon droit avec râles sous-crépitants en bouffée, sueurs abondantes, fièvre (la température n’a pu être prise régulièrement). La malade, quoique bien affaiblie, ne s’alite définitivement qu’à dater de ce jour et cela sur mes conseils.
3 mai, — Persistance et même diffusion des signes stéthosco piques constatés à droite. On entend même des râles à grosses bulles et à timbre métallique. Broncho-égophonie.et submatité, Respiration normale tout à fait au sommet, en avant comme en arrière.
Point de côté sous le sein gauche; quelques râles de ce côté vers la partie inférieure de la ligne axillaire.
Crachats purulents nummulaires abondants.
-‘ 9 mai. — Le point de côté sous le sein gauche persiste ; il est
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assez fort pour nécessiter une injection hypodermique de morphine, De ce côté, gros râles SOuS-crépitants latéralement et à la partie inférieure, avec respiration Soufflante,
ne renferment Pas de bacille de Koch.
1% mai, — Mêmes Signes à droite en arrière, Mais du même
&auche, diminution du Point de côté et des râles. Toujours beaucoup de Sueurs, Deux nouveaux examens bactériologiques des crachats sont pra-
Je fais transporter la malade à la Campagne.
22 juin. — État Sénéral meilleur. Signes locaux Moindres, 6 juillet, — Disparition du souffle, Les râles beaucoup plus
Comme avant la maladie.
La malade, revue pendant l’hiver 1893-1894, à l'occasion d’un rhume, et encore depuis cette époque, a été examinée avec Soin et n’a jamais rien présenté d’anormal à l’auseultation.
«€ En résumé, ajoute M. Leclerc, si l’on veut bien se reporter au texte de cette observation, on verra que plu-
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sieurs motifs, spécialement la longue durée du processus broncho-pneumonique (plus de trois mois, et cela chez une adulte) militaient en faveur de la tuberculose et pouvaient bien donner le change. Il est juste d'ajouter que toujours les examens bactériologiques ont été négatifs à l’écard du bacille attribué à la tuberculose. »