SUR
M. Alfred JOSSET
Officier d’Académie Chevalier de la Légion d’honneur
Alfred Josset naquit à Gisors, le 8 septembre 1851, le second de seize enfants. Son père était négociant en vins, et sa mère dut employer son talent de pianiste au professorat, afin de subvenir aux grands besoins d’une si nombreuse famille; tous deux ont su gagner l’estime générale, tant par leurs vertus domestiques que par leur grand cœur et leur abord toujours affable et bienveillant.
Lejeune Alfred, merveilleusement doué pour la musique, fit de rapides progrès sous la direction des sages conseils de sa mère. C est ainsi que s’étant fait remarquer dans son entourage par la précocité d’un talent déjà extraordinaire, on lui confiait à onze ans l’orgue d’accompagnement à l’église de Gisors. Au terme de ses études classiques faites au petit séminaire d’Ecouy, ses parents songèrent à lui créer une situation autre que celle de musicien, la seule qui répondit à son désir.
Son goût pour la musique était chez lui non un désir capricieux, mais une reelle vocation. C’est ainsi que sourd à la voix paternelle et maternelle il entrait à dix—sept ans à l’école Niedermeyer. Il y fit de brillantes études, dès la première année couronnées d’un premier prix de piano; elles lui permirent ensuite d’être maître de chapelle à Sainte-Marguerite de Paris.
Professeur et chef de musique aux écoles Saint-Nicolas, Alfred Josset quittait ces fonctions pour entrer aux mêmes titres, en 1882, à l’Institut des Frères Saint-Jean-de-Dieu.
Le supérieur de cet établissement, homme d'une intelligence
fine et d’une grande sagesse, voulut réunir un jury capable de décider si l’homme qu'il appelait près de lui pour lui confier l’éducation musicale de ses jeunes aveugles méritait sa confiance, malgré ses idées toutes personnelles. Lefèvre, Pessard, Vincent d’Indy, Guilmant, Samuel Rousseau, Coquard, Théodore Dubois, Massenet, tels sont les hommes qui consacrèrent de leur verdict unanime la haute valeur artistique et le génie novateur d’Alfred Josset. On eut dit une académie musicale réunie en une séance solennelle pour recevoir en son sein le jeune Alfred plutôt que pour le juger. Ce verdict de la science aidera à la renommée d’Alfred Josset qui grandira dès lors de plus en plus et franchira même les frontières.
D’illustres visiteurs, tels que la reine de Grèce, la reine de Saxe, la duchesse d’Aoste, le prince Ferdinand de Bavière, attirés par le bruit des succès des jeunes élèves d’Alfred Josset, vinrent assister à ses cours et applaudir aux résultats qui tiennent vraiment du prodige. D’autres personnalités que la prudence me commande de taire, amateurs de belle musique, confièrent leurs enfants au directeur-fondateur des cours de l’Institut des Frères Saint-Jean-de-Dieu. Gounod lui-même prouva à Alfred Josset sa grande estime artistique en le chargeant de l’orchestration de plusieurs de ses œuvres.
A la même époque, Alfred, après avoir quitté l’église Sainte- Marguerite, fut, durant plusieurs années, organiste à l’école préparatoire de la rue des Postes.
Le professeur en lui s’est placé hors de pair par ses qualités rénovatrices et sa technique spéciale, qui ont révolutionné l’apprentissage de l’art musical.
Grâce à ses inventions : l’Harmonisphère, le Stadiaphone, la Lyrajossæterna; grâce aussi à ses deux ouvrages d’une haute portée didactique : Le Conservatoire de l'Avenir imprimé en 1888 et les Suppléments musicaux qui complètent et condensent sa méthode toute personnelle, Alfred Josset bouleverse de fond en comble l’enseignement musical officiel. C’est ainsi que le Conservatoire de Paris se crut visé. Cette vieille maison, que de longues années de tranquillité avaient laissée parée de ses ors anciens et de ses traditions respectées, avait senti craquer ses ais, et affolée,
elle se demandait quel était le profane dont la main téméraire se portait sur sa puissance paisible.
Traitant ce profane comme un ennemi que l’on craint, mais que l’on estime, on décora Alfred Josset, successivement des palmes d’officier d’académie et, en 1895, de la croix de chevalier de la Légion d’honneur.
Néanmoins, quelques années plus tard, contre toute tradition, on lui refusait la salle du Conservatoire où il demandait è y énoncer ses idées et à y faire connaître le résultat de sa méthode.
En 1901, Alfred Josset fit un voyage en Russie, à la suite duquel le Conservatoire de VAvenir fut traduit en russe, et le Conservatoire de xMoscou adopta entièrement sa méthode d’enseignement.
Alfred Josset est en outre un compositeur de grand talent dont les œuvres originales ne sont malheureusement pas assez connues. Il a écrit entre autres œuvres, pour le piano : Valse de VAimée , Prestes Arabesques, Impressions du Caucase, Fantaisie Gavotte, Poèmes printaniers, Divertissements d:Occident et d'Orient , Impressions de France d'Afrique et de France d'Europe, etc.; des mélodies telles que : Y Amour s'en vient, Y Amour s'en va, de Catulle Blé; Vous qui doutez, de Stéphan Bordèse; Angoisse, Berceuse, de Jean Aubuy; Espoir, de A. Josset; Souffle d'Amour, de Stéphan Bordèse, etc., pour piano et chant, composant à la fois les paroles et la partition; les Triomphes du Christ, trilogie sacrée; Rengaw, opéra en trois actes, d’une belle envolée; les Triomphes de Jeanne d'Arc, trilogie sacrée; la Noble Cloche, poème symphonique en six parties, composé spécialement pour le baptême de la Savoyarde ; Vers l'Amour infini, poème lyrique, etc.
Alfred Josset, dans toutes les tribulations de sa vie artistique, a toujours conservé la fierté du maintien, l’impétuosité dans le regard et dans les gestes, doué d’un esprit d’à-propos et un peu à l’emporte-pièce, d une très vive intelligence et de beaucoup de bon sens. Il a souvent, dans les concerts qu'il donne avec ses élèves, gagné l’enthousiasme des foules, l’estime et la sympathie de son auditoire tout entier.
Grâce à son indomptable énergie il a toujours surmonté les
difficultés nombreuses que son génie novateur fit naître devant ses pas. Il est vrai que son grand cœur de philanthrope lui gagna beaucoup d’amis.
Nous vous verrons longtemps encore, cher Maître, l’air rayonnant, le geste enlevé, les cheveux au vent, l’œil étincelant, commandant votre orchestre d’une parole ardente et persuasive, interviewant votre auditoire qui, comme toujours, couronnera vos succès des salves d’applaudissements d’une salle enthousiaste.