‹ Étude complète du christianisme a l'usage des catéchismes de persévranceChapitre 18 sur 50 · Est-il vrai cependant que l'éternité des peines soit · texte numérisé non relu

Est-il vrai cependant que l'éternité des peines soit

un dogme où la raison ne trouve qu'une obscurité désespérante impossible à déchirer?

L'enfer est éternel parce que Dieu est grand, parce qu'il est juste, parce qu'il est bon, parce qu'il est sage. 1° Parce que Dieu est grand. Étrange aberration! Dans la question des peines éternelles, nous ne voyons que nous, atomes insulteurs de Dieu. Et si nous consentons à songer à Dieu, c'est un Dieu débonnaire, inoffensif, insensible, une sorte « de Dieu des bonnes gens » que nous nous forgeons follement. Mais non ! Dieu est une Majesté infinie : toute insulte qui lui est faite acquiert par là même je ne sais quoi d'infini. Or, l'éternité seule peut donner à une telle offense son caractère infini. 2° Parce que Dieu est juste. De même qu'il récompense le bien là où il le trouve, il punit le mal où le mal est. Et comme dans l'éternité le mal subsiste éternellement ainsi que nous le verrons tout à l'heure , éternellement Dieu le doit punir. 3° L'enfer est éternel parce que Dieu est bon. Un grand orateur a osé dire : il y a un enfer éternel, non pas tant parce que Dieu est juste, mais parce qu'il a aimé. Ce n'est pas la rigueur qui fait l'enfer, c'est l'amour. Dieu a aimé l'homme avec excès, avec passion; il s'est attaché à l'homme avec toute la divine et infinie impétuosité de l'amour. Pour l'homme il a créé les mondes ; pour l'homme il a disposé les éternelles magnificences des cieux. Aux insultes de l'homme et à ses ingratitudes monstrueuses, il a opposé les plus infatigables pardons. Quoi! il est venu lui-même en personne à sa créature, il a expié pour elle; pour elle, il s'est laissé traîner jusqu'à la mort, jusqu'au gibet. Pour vaincre son refus obstiné de reconnaissance et d'amour, il s'est placé sanglant devant elle, il lui a tendu du haut d'une croix des bras que dilatait le plus in-

compréhensible amour. Il a inondé chaque âme de ses grâces; il l'a nourrie de sa chair, il l'a déifiée, il l'a étreinte dans une tendresse dont aucune tendresse de ce monde ne peut donner l'idée. Et l'homme se jouera impunément d'un tel amour? Et cet amour méprisé, déshonoré, foulé aux pieds, n'aura pas, un jour, pour représaille trop juste d'abandonner à tout jamais le misérable qui s'est jusqu'au dernier moment joué' de lui? Oui, il l'abandonnera et l'abandon définitif, éternel de Dieu, c'est l'enfer (1).

4° Enfin l'enfer est éternel parce que Dieu est sage. Il faut une fin, une conclusion à l'œuvre de Dieu qui est le bonheur éternel de sa créature après un temps laissé à l'épreuve et au mérite. Il faut cette fin et cette conclusion à Dieu, comme nous voyons qu'il la faut sur la terre. Un temps d'épreuve est fixé pour l'entrée des carrières ; des examens sont indiqués qu'il faut subir victorieusement. On peut échouer une fois , deux , trois , dix fois, si vous le voulez , mais encore faudra-t-il toujours finir par une conclusion : un moment viendra où l'échoué perpétuel ne pourra plus se représenter à des épreuves nouvelles et où l'exclusion définitive sera venue pour lui.

C'est ainsi que l'ordre divin réclame sa définitive conclusion. Et ceux qui demandent pour les damnés des épreuves nouvelles , oublient que reculer ce n'est pas conclure , et qu'il faut qu'un temps vienne où le définitif succède au provisoire, l'éternité au temps, l'état fixe à l'épreuve.

Cet état fixe, cette conclusion, arrive pour l'homme

(1) Voir Lacordaire, Conf. de N.-D., tom. III : La sanction du gouvern. div.

à la mort. Jusque-là la liberté et la grâce lui rendent toujours possibles des épreuves réussies, Dieu l'accueille toujours et toujours l'attend avec un inépuisable amour. Mais une épreuve vient qui doit être la dernière, et quand l'éternité succède au temps, les deux éléments de l'épreuve, qui sont le libre arbitre et la grâce, cessent entièrement pour l'homme, et avec elles la conversion et le repentir (1).

La situation nécessaire du damné c'est donc la confirmation définitive et par conséquent éternelle dans le mal. Le damné continue éternellement son crime, et ce crime, Dieu le doit punir éternellement (2).

III. Qui est en enfer? — 1. Saint Paul dépeint ainsi l'acheminement des pécheurs vers l'enfer et leur chute définitive dans ses gouffres éternels. « Dieu commence par supporter avec une inépuisable patience ces vases de colère , aptes à la perdition (3). » Puis enfin , quand ils s'obstinent et n'opposent à sa miséricorde que le dédain , la haine et l'impénitence , il les brise, « il en fait des exemples et des monuments éternels de sa justice et de sa puissance » et par le contraste de leur supplice relève les magnificences de la gloire et les trésors de la miséricorde qu'il déploie dans ses élus (4).

Arrière donc la pensée d'un Dieu pressé, pour ainsi dire, de profiter du crime de sa créature, et la jetant

(1) S. Thom., Sum. llieol, III P., Suppl., quaest. ci, art. 1, 2, 4, 5.

(2) S. Thom., Sum. conlr. Genl., 1. IV, c. xcv.

(3) Rom., ix, 22.

(4) Rom., ix, 23, 24.

dans l'expiation aussitôt qu'elle a péché. Ah ! tel n'est pas Dieu! Contemplez-le dans l'Écriture, lui « et la multitude de sa miséricorde. » Étudiez son cœur dans l'Évangile ; surprenez ses larmes, écoutez les cris désespérés de son amour rappelant avec une longanimité invincible des fils rebelles. « Oh! que de fois j'ai voulu vous réunir, comme la poule rassemble ses petits sous ses ailes, et vous ne l'avez pas voulu (1) ! » Non, ce n'est qu'a près mille efforts que Dieu , contraint par une obstination intraitable, abandonne enfin à sa justice ceux qui refusent jusqu'au dernier instant l'appel de sa miséricorde. — Il est sans doute très vrai de dire que n'eùt-on sur la conscience qu'un seul péché mortel, on tombe en enfer. Mais sachons que Dieu a multiplié ses efforts, jusqu'au dernier instant pour obtenir du pécheur qu'il demande pardon et rentre en grâce avec lui.

2. Telle est la miséricorde de Dieu, telles sont les infinies ressources de son amour, qu'il nous est absolument , et toujours, et en toutes circonstances, interdit de nous prononcer sur la damnation d'un pécheur. Sauf Judas , à cause des termes dont use l'Écriture , nul ne peut être réputé en enfer. — Bien plus , il n'est personne pour qui nous ne devions prier. Quand l'Église prive certains de ses enfants des honneurs de la sépulture ecclésiastique, elle le fait par nécessité de bienséance, de sanction, d'exemple, mais elle n'entend nullement par là préjuger de la sentence de Dieu. — Tout au contraire elle veut que nous prions pour tous les défunts, sans que les plus déplorables circonstances de leur mort doivent nous arrêter. — Ses formules de

(1) Matth., xxiu, 37.

prières ne nous rappellent jamais que « l'immense bonté de Dieu, » « sa miséricorde sans mesure (1). »

Attachons-nous surtout à contempler Dieu auprès des âmes , à cette heure décisive où elles quittent le monde pour l'éternité. Tout est caché, tout reste mystérieux aux yeux humains. Ce malade est frappé mortellement, il ne donne plus, pour nous, signe dévie, le prêtre n'est pas là , le sacrement de l'Église arrivera trop tard , ou n'a pas été même demandé; les antécédents sont déplorables Damnerons-nous ce malheureux? Ah! sans

doute, nous éloignerons de nous, par d'ardentes prières, de semblables morts, mais en nous gardant de prononcer sur elles un jugement désespéré. Dieu a été là : Dieu a fait mille efforts, Dieu a illuminé, supplié, appelé cette âme à grands cris ; il a sollicité son repentir de toutes manières , et qui osera dire s'il a échoué ? — Bien plus , Dieu a pu avoir égard non-seulement aux longues prières déjà faites pour lui, mais même à celles qu'il prévoyait devoir être faites. « La compassion de Dieu pour les mourants passe toute idée , » a dit le Père de Condren.

3. Nous traiterions ici volontiers la question du grand nombre ou du petit nombre des élus, si cette question ne nous avait toujours semblé aussi téméraire qu'inutile et dangereuse. Quand Massillon , dans son fameux sermon sur « le petit nombre des élus » se montra impitoyable jusqu'à l'exagération et même l'erreur, il mérita la réprobation de tous les vrais théologiens. Mais ouvrir sans discrétion les portes du ciel , et prouver, comme le font certains, qu'il est presque impossible à un catholique de se perdre, est une exagération pernicieuse à un autre égard. — Rappelons-nous que Dieu veut le

(1) « Misericordix non est numerus. » Or.

salut de tous les hommes (1) et qu'il y travaille par les mille industries connues et secrètes de sa grâce. — Cette grâce sauva et sauve encore beaucoup de païens de bonne foi et de bonne vie, en les élevant à la notion suffisante delà Rédemption. — Parmi les hérétiques beaucoup peuvent appartenir à l'âme de l'Église. — Parmi les catholiques les moyens de salut sont si innombrables que ceux-là seuls périssent éternellement qui veulent obstinément périr.

Le purgatoire.

I. L'existence du purgatoire. — 1° A défaut de révélation divine notre raison nous en démontrerait invinciblement l'existence. Le saint qui expire après une vie entière héroïquement consumée au service de Dieu , et le scélérat dont une grâce suprême vient au dernier momoment d'obtenir un acte suffisant de repentir, ne peuvent pas avoir le même sort et jouir de la même entrée immédiate dans la gloire. La sagesse et la justice de Dieu se doivent à elles-mêmes cette différence. — S'il est évident qu'il faut être pur pour entrer dans le ciel et s'y unir à la sainteté infinie, que deviennent les fautes légères qu'une âme emporte avec elle par delà le tombeau? A cette âme qui n'est pas destinée à l'enfer, qui ne peut se présenter au ciel avec ses souillures, que reste-t-il sinon, un lieu de purification et d'attente? Ajoutons à cette conclusion du bon sens la tradition univer-

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selle sur la purification des âmes par la douleur au delà de la mort.

2° La Révélation divine est formelle sur le dogme du purgatoire. Dès avant Jésus-Christ, Dieu l'inculquait à la Synagogue ; les héroïques Macchabées font offrir des sacrifices et des supplications pour leurs morts , « afin, dit le texte sacré, qu'ils soient délivrés de leurs péchés (1). » ■ — Quand Jésus vint il fixa ce dogme et l'illumina comme tous les autres. Jésus-Christ parle d'une sorte de péchés que Dieu ne remettra « ni en ce monde ni en Vautre (2). » Quoi de plus clair et de plus formel ? Il y a des péchés remis dans l'autre monde : où? ce n'est pas dans le paradis qui est sans péché , ce n'est pas non plus dans l'enfer où tous les péchés sont irrémissibles puisque les peines y sont éternelles et les âmes éternisées dans le mal : où donc? sinon dans un troisième lieu où les âmes achèvent d'expier et de se purifier; dans ce lieu « d'où l'on ne sort qu'après avoir payé jusqu'à la dernière obole (3). »

Saint Paul nous montre ce lieu d'expiation : c'est un lieu de souffrances et de flammes; les âmes qui expient « seront sauvées, mais en passant par !e feu (4). » — L'Église catholique a toujours tenu et défendu le dogme du purgatoire; ses conciles de Florence et de Trente l'ont affirmé. — Les docteurs de tous les siècles l'ont enseigné et aucune négation n'en a jamais été permise.

Aucune âme en qui il reste quelque souillure n'entre au ciel sans passer par le purgatoire. — La génération que

^1) II Macchab., xu, 46.

(2)Matth., xir, 31.

(3) Matth., v, 26.

(4) I Corinth., m, 15.

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surprendra toute vive la fin du monde se purifiera par la même expiation. Dieu tient en sa puissance le secret de cette expiation, qui pourra se faire dans l'embrasement même de l'univers et compenser le manque de durée par une intensité terrible de souffrance. — Quant au lieu, du purgatoire, Dieu nous en a refusé la révélation et nos suppositions seraient puériles (1).

II. Les peines du purgatoire. — 1° Leur nature. Ces peines sont de deux sortes. — La plus terrible , la plus cuisante est la privation de Dieu. Les âmes détenues dans le purgatoire ont vu probablement la figure ravissante de l'Homme-Dieu; ce regard les a blessées au cœur; l'amour dans ce qu'il a de plus véhément est allumé en elles, et dans l'exil où elles vivent cet amour les torture. — Ce supplice est augmenté encore de leur solitude, qui les laisse absolument à leurs pensées et à leurs peines. Là, la vue de leurs souillures leur est insupportable, surtout par ce sentiment profond et amer qu'elles blessent Dieu leur Bien-aimé. — Les âmes du purgatoire souffrent le supplice du feu. Qu'est-ce que ce feu? Comment agit ce feu? questions oiseuses parce qu'elles sont insolubles , Dieu s'étant réservé ce secret de sa justice.

2° Leur intensité. Les peines du purgatoire dépassent en violence tout ce que l'homme peut souffrir ici-bas. De grands théologiens sont d'avis que le feu du purgatoire n'est pas d'autre nature que celui de l'enfer.

3° Leur durée. La pratique de l'Église nous laisse croire que pour certaines âmes cette durée peut être longue,

[l) Enéide, VI 1. — Gorgias. — S. Thoin., Sum. coid., 1. VI, c. 94.

renfermer des siècles, et se prolonger même jusqu'à la fin des siècles. — D'ailleurs c'est cette durée bénie qui nous permet d'espérer le salut de tant d'âmes que la grâce a saisies au dernier moment après toute une vie d'indifférence, d'irréligion, peut-être de crimes.

4° Leur allégement. Sans doute ces âmes souffrent de très vives douleurs : mais leurs consolations sont d'autre part immenses. — D'abord elles aiment leurs souffrances; elles bénissent les flammes qui enlèvent peu à peu la rouille de leurs péchés et les rendront bientôt dignes de revoir leur Dieu bien aimé. — Mais déjà elles se sentent en union de grâce avec ce Dieu qui les traite comme ses filles' chéries et ses épouses. — Elles sont assurées de leur salut éternel, et le ciel leur appartient avec son éternité de jouissance et de gloire. — Des amitiés tendres et fortes leur apportent les plus délicieux allégements. Jésus-Christ verse avec amour son sang eucharistique , dont la rosée retombe sur ces âmes qu'il aime infiniment et dont il est tant aimé. Marie est leur douce mère pleine de sollicitudes et d'intercessions. Les anges ne cessent de s'interposer en leur faveur. L'Église de la terre fait descendre vers elles, comme la plus pénétrante rosée, les vœux, les prières, les bonnes œuvres, les indulgences, les mérites des êtres toujours chers qu'elles ont quittés et qu'elles ne cessent de porter dans leur souvenir. — Nous avons, en traitant de la Communion des Saints (1) , indiqué les rapports très intimes que les fidèles des trois Églises conservent entre eux ; appliquons ici ces données.

(1) Tome II, chap. iv, § i.

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■ III. Le pouvoir des âmes dans le purgatoire. — 1° Pour elles-mêmes ces âmes ne peuvent rien. L'éternité n'est plus le lieu du mérite; l'expiation seule agit sur leurs souillures qui leur interdisent momentanément l'entrée des cieux. — 2° Mais si elles sont impuissantes pour plaider leur propre cause , elle conserve en notre faveur une étonnante force d'intercession. Leur état de grâce les fait favorablement accueillir de Dieu qui les aime lendrement. D'autre part elles donnent à leurs prières un élan , une ardeur, une persévérance , dont les nôtres sont trop ordinairement dépourvues. Enfin , dépouillées des voiles et des appesantissements de la vie mortelle, elles voient nos besoins, nos détresses, nos dangers, dans une lumière toute vive et avec un inexprimable élan du cœur.

IV. Le soulagement des âmes du purgatoire. — 1. C'est là l'une de nos œuvres de charité les plus excellentes, soit que nous la considérions du côté de Dieu, de ces âmes, de nous-mêmes. — 1° Nous glorifions Dieu par notre charité. Nous touchons son cœur de Père en nous montrant si empressés au service de son Église souffrante. Nous intéressons sa gloire en embellissant son paradis de la splendeur de ces astres que nous y faisons monter. Nous touchons surtout son cœur en lui unissant ses épouses. — 2° Ces âmes nous sont unies à tous les titres, de la grâce, du sang, de l'amitié, peut-être du mal que nous leur avons causé. — Nous sommes en face d'une immense douleur. Quoi ! laisserions-nous des êtres chéris dans les flammes d'un incendie? Demeurerionsnous impassibles devant une catastrophe où nous les ver- T. 18

rions s'engloutir? Supporterions-nous leurs cris de douleur et leurs appels déchirants sans tenter ardemment leur délivrance? — Nous sommes à même de les soulager avec la plus extrême facilité , et sans qu'il nous en coûte. — 3° Enfin le bien que nous faisons aux âmes du purgatoire nous vaut à nous-mêmes les plus riches bénédictions. — La bénédiction d'un acte de foi et de charité suréminents. — Les opulentes grâces de l'aumône. — Par là, « nous nous faisons dans le ciel les amis les plus dévoués (1). »

2. Quels sont nos moyens de soulager les âmes du Purgatoire? — 1° Avant tout la sainte messe. Par elle, nous faisons prier Jésus-Christ; nous leur appliquons les mérites de la rédemption, le sang divin coule pour leur délivrance. Quelle puissance aura sur Dieu la voix de ce sang? — 2° Les indulgences de l'Eglise appliquées par nous à ces âmes leur sont un très puissant moyen de soulagement et de délivrance. — 3° Ajoutons nos prières, nos communions, nos bonnes œuvres, nos vertus , nos souffrances.

Si nous prenions la question par son côté opposé : quelle dureté de cœur, quel défaut de foi , quelle perte de grâce, quelles menaces pour l'avenir, en tous ceux qui oublient les défunts et ne prennent jamais garde à les soulager! Leur long martyre criera vengeance, et comme nous les délaissons nous serons délaissés.

(1) Luc, xvi, 19.

Tradition universelle sur l'enfer et ses peines éternelles.

Aux incrédules qui opposent la raison à l'éternité des peines, M. Nicolas montre comment la raison universelle a cru à ces peines et à leur éternité.

Promenez votre scepticisme dans tous les pays, dans tous les siècles : vous allez voir s'accroître et arriver à son comble la vérité qui vous poursuit. Pas un temps, pas un lieu, où la croyance, à l'enfer n'ait constitué le fonds de toutes les religions. Nos philosophes modernes reconnaissent eux-mêmes et ont formellement énoncé dans leurs livres que, du temps de Moïse et des Hébreux, et, dans les temps subséquents, les Chaldéens, les Assyriens, les Égyptiens, croyaient à des peines éternelles. — « Depuis ce temps, dit Voltaire, nous « trouvons les mêmes croyances chez les Grecs, chez les « Romains, en un mot, chez toutes les nations de la « terre (1). » — « La doctrine d'un état futur de récom- « pense et de châtiment, dit Bolingbroke , paraît se per- « dre dans les ténèbres de l'antiquité : elle précède tout

(i) Voltaire cité dans les Lettres de quelques Juifs , etc.

« ce que nous savons de certain. Dès que nous commence çons à débrouiller le chaos de l'histoire ancienne, nous « trouvons cette croyance établie, de la manière la plus « solide , dans l'esprit des premières nations que nous « connaissions (1). »

Dans tous les pays découverts par la navigation , des extrémités de l'Orient à celles de l'Occident, et jusque dans les îles les plus éloignées et les plus inconnues, on a trouvé tout cœur d'homme pénétré de la crainte d'un enfer éternel.

Qui a soufflé cette crainte au genre humain tout entier? et comment, à travers tant d'espaces, de degrés, de variétés infinies de temps, de lieux, de mœurs, de coutumes, de lumières, tous les hommes auraient-ils été également persuadés de la même croyance, si elle n'était qu'une invention? D'où peuvent-ils la tenir, si ce n'est d'une révélation primitive, et de la même source d'où leur vient déjà la conscience et ses imprescriptibles vérités?

Et qui aurait forgé cette invention? — Les rois , dirat-on. Lisez les poètes du paganisme, et vous verrez que presque tous les réprouvés qu'ils citent avaient été rois : les Sisyphe, les Tantale, les Ixion , les Danaûs, et tant d'autres. Ce ne sont donc pas eux qui ont inventé cet enfer contre eux-mêmes. Comment d'ailleurs cette invention se serait-elle communiquée, comme en un clin d'œil, d'une extrémité du monde à l'autre?... L'incrédulité doit savoir se borner elle-même enfin , si elle ne veut tomber dans l'absurde pour échapper à Y incompréhensible, et perdre la raison pour éviter la foi.

Mais, direz-vous, dois-je en croire une multitude in-

(1) Bolingbroke, Works, vol. V, p. 237, in-4".

sensée? et le genre humain, dont je ne peux décliner le témoignage , n'est-il pas mieux représenté par les intelligences d'élite, par les penseurs en qui viennent se redresser toutes les erreurs, s'épurer tous les préjugés? ne puis-je pas faire appel au tribunal de la philosophie de la décision du vulgaire?

Je vous l'accorde : allons donc au tribunal de la philosophie.

Je ne vous citerai pas les grands génies qui ont honoré l'humanité depuis Jésus-Christ. Ils sont déjà récusés comme chrétiens; et cependant quels noms!... depuis Justin jusqu'à Pascal. — Mais passons.

Les plus anciens philosophes de l'antiquité furent les poètes; or, tous ont enseigné et décrit le Tartare et les enfers : Orphée, Musée, Linus, Hésiode, Virgile, Ovide, Horace. Et qui ne se rappelle ces vers du poète romain que nous avons étudié dans notre jeunesse?

Sedet, STERNUM que sedebit ,

Infelix Theseus (1).

Voilà un réprouvé cloué pour une éternité sur un siège de douleurs, dont il est condamné à ne se relever jamais. Voyez encore Titye livré à la fureur d'un vautour qui le ronge éternellement :

IMMORTALE jecur tondens, fecundaque pœnis Viscera (2).

Ce qui fait dire à l'impie Lucrèce : « Comment les vau- « tours pourraient-ils trouver en Titye un aliment éter-

(1) Virg., jEneid., lib. VI.

(2) Virg., Mneià., lib. VI.

« nel? comment lui-même pourrait-il souffrir éternelle- « ment? »

Nec, quod sub magno scrulentur pectore, quidquam PERPETUA:)! œtatem poterunt reperire profeclo... Non tamcn sETERNUM poterit per ferre dolorem, Nec prœbere cibum proprio de corpore semper (1).

Même éternité dans le supplice de Sisyphe :

Sisyphon aspiciens, Cur hic e fratribus, inquit,

PERPETUAS PATITUR POENAS (2)?

Encore une fois, tous les sages de l'antiquité rendent témoignage à ce dogme que vous osez rejeter.

Ne verriez-vous dans tout cela que des exagérations poétiques? Voici venir Platon, le grave Platon, qui chasse les poètes de sa république , mais qui retient

(i) Lueret., lib. III.

(2) Ovid., Metamorph., IV, 465. — Perse a peint d'une manière admirable les préludes de l'enfer dans l'âme du méchant : « Grand Ju- « piter, dit-il, père des dieux, quand vous voudrez punir les tyrans « les plus cruels; quand ces monstres de nature se seront abandonnés « aux plus abominables crimes, ne les punissez pas autrement qu'en « leur faisant ouvrir les yeux aux charmes de la vertu, afin qu'en la « voyant ils sèchent de regrets de l'avoir abandonnée.

Yirtxdcm videant, intabescanlque relicla!

« Les supplices les plus horribles, les bœufs d'airain, tout rouges « de feu; cette épée pendante à un superbe lambris, ne tenant qu'à « un fil, et qui menace continuellement Damoclès de sa dernière « heure : tout cela n'est-il pas moins affreux que les mortelles frayeurs « qui troublent un impie et le font pâlir, sans qu'il ose s'en expliquer « à qui que ce soit, pas même à sa femme; livré seul et tout entier à « ces cruelles réflexions qu'il ne peut s'empêcher de faire : Ah! mal- « heureux que je suis! je cours, je cours au précipice : Imus, imus « précipites (Satire, III, vers 35 et suiv.). »

leurs vérités. — « Les vils scélérats, dit-il, dont l'âme « perverse a mérité d'être incurable, sont réduits à servir « d'épouvantail ; et leurs châtiments, qui les tourmentent « sans les guérir, ne sont utiles qu'aux témoins de leur « EFFROYABLE ET DOULOUREUSE ÉTERNITÉ (1). » — « Les âmes qui ont commis des crimes plus grands, « dit -il ailleurs, sont précipitées dans l'abîme qu'on

«appelle l'enfer, ou d'un nom semblable Jeune

« homme, tel est le jugement des dieux qui habitent le « ciel ; des dieux que tu t'imagines ne pas s'occuper de « toi. Les bons seront réunis aux bons, et les méchants « aux âmes des méchants (2). »

Socrate enseignait aussi qu'il y a des chemins divers pour les âmes , lorsqu'elles sortent du corps : celles des méchants prennent un chemin détourné , qui les conduit loin des assemblées des dieux (3).

Enfin, dans les premiers temps du Christianisme, un philosophe païen , ennemi ardent de cette religion , Celse, écrivait : — « Les Chrétiens ont raison de penser « que ceux qui vivent saintement seront récompensés « après la mort, et que les méchants subiront des SUP- « PLICES ÉTERNELS. Du reste, ajoute-t-il, ce senti- « ment leur est commun avec tout le monde (4). »

Tout le monde donc, poètes, philosophes, sujets, rois, anciens, modernes, civilisés, barbares , tout le monde croit également à la vérité de l'enfer; vérité terrible cependant, et que tout le monde a intérêt à secouer. « Il

(1) Gorgias.

(2) Liv. des Lois.

(3) Gorgias.

(4) Orig., c. Celse. — « L'opinion d'un purgatoire ainsi que d'un « enfer, dit Voltaire, est de lit plus haute antiquité » (Addit. à Vïïist. génêr.).

«n'y a plus de repos, écrivait l'impie Lucrèce; il est « impossible de dormir tranquille : pourquoi? parce « qu'on est forcé de craindre , après la vie, des PEINES « ÉTERNELLES , et qu'aucun mortel ne peut être heu- « reux avec la crainte de ces peines... Il faut à tout prix « arracher cette crainte du cœur des hommes, et la ban- « nir à jamais de l'univers; car elle trouble toute la « paix du genre humain ; elle ne permet de goûter au- « cune sécurité, aucune joie, aucun plaisir (1). »

Vaine rage qui ne peut que secouer, sans la rompre, cette chaîne de la justice éternelle qui retient le monde dans ses lois!... Le cœur des hommes a continué, depuis Lucrèce comme avant , et il continuera jusqu'à la fin , à porter le joug de cette crainte salutaire, qui est pour lui le fondement de la sagesse et le rempart de la félicité (Étude philosoph. sur le Christianisme, t. II).

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