‹ Étude complète du christianisme a l'usage des catéchismes de persévranceChapitre 17 sur 50 · Un don par lequel Dieu nous rend participants · texte numérisé non relu

Un don par lequel Dieu nous rend participants

de son existence. — L'union avec Dieu que la grâce sanctifiante établit en nous est tellement étroite, à ce point extraordinaire, que les ternies nous manquent pour l'exprimer dans sa vraie force. — L'Écriture nous affirme que « nous sommes faits participants de la nature de Dieu (1). » Qu'est-ce que cette participation? Ce ne peut être l'union hypostatique qui de Dieu et de nous ne ferait plus qu'une personne et par laquelle nous serions Dieu. — Ce n'est pas non plus une simple union morale, comme par exemple l'union de deux cœurs qui s'aiment, de deux intelligences qui se comprennent. — C'est entre ces deux unions qu'il faut placer l'union toute mystérieuse que produit la grâce. Par la grâce nous ne devenons pas Dieu, mais nous sommes des êtres divins. Ce que Dieu est par nature et en lui-même nous le devenons par qualité accidentelle , par reflet. Il y a réellement en nous le divin de Dieu, « et le reflet de sa lumière,» de son essence, « illumine nos fronts (2). » Voyez ce miroir : tant qu'il reste dans l'ombre, il est obscur. Que le soleil le frappe, le voici étincelant, il est tout éclat , il est soleil. Sans doute le verre n'a pas changé de nature, mais le soleil, en s'y unissant, le fait, par accident, ce qu'il est lui-même. Aie voir c'est comme un autre soleil. Voyez ce morceau de fer froid et terne. A peine l'avezvous jeté dans la fournaise, que , sans cesser d'être fer, il est devenu feu. Il en a l'éclat, la chaleur, les propriétés. Il brûle, il dévore, il étincelle comme le feu. Ainsi est l'âme quand Dieu, par la grâce, se communique à elle, le fait vivre de sa vie, étinceler de son éclat.

(1) II Petr., i, 4.

(2) Psal., iv, vers. 7.

La grâce, nous faisant participer à la vie de Dieu, nous fera en quelque manière reproduire cette vie intime de Dieu; et ce sera une des sublimités de la grâce. Par la foi que nous donne la grâce nous aussi nous enfantons en nous le Verbe. Par la charité qui nous fait aimer Dieu et le Verbe nous reproduisons l'acte ineffable par lequel l'Esprit-Saint procède du Père et du Fils.

Les trois personnes divines nous sont données par la grâce habituelle, et c'est la vie de la Trinité toute entière à laquelle nous participons. Dieu lui même nous donne cette magnifique assurance , lorsque parlant de l'âme en état de grâce, il dit : « Nous viendrons en elle et nous ferons d'elle notre demeure (1). »

Quand l'Écriture dit que « l'Esprit-Saint nous est donné (2), » nous devons évidemment entendre que ses vertus et ses dons nous sont communiqués en même temps que lui. Avec la grâce sanctifiante nous recevons donc les dons et les vertus infuses.

« Infuses » Voici ce que nous entendons par ce

mot. De même que la plante entière est renfermée dans sa semence, de même les vertus et les dons sont, en germe, renfermés dans la grâce. L'enfant qui sort des eaux baptismales ne peut encore mettre en acte les vertus et les dons : ils n'en sont pas moins en lui comme un germe divin.

II. Nécessité de la grâce sanctifiante pour le salut. — Des analogies frappantes nous montreront cette néces-

(1) Ev. Joan., xiv, 23.

(2) II Corinth., v, 5.

site. Qu'exige-t-on d'un homme qui se présente aux carrières libérales? Que son esprit soit orné de toutes les connaissances relatives à ces carrières. L'ignorance absolue, une nature absolument inculte l'excluera-t-elle ? Oui, très certainement et très justement. — La carrière, telle que Dieu l'a disposée pour nous et qu'il la veut , est une carrière, une destinée divine ; il veut d'une absolue volonté nous unir à lui, nous faire vivre de sa propre vie, nous exalter dans sa propre gloire. Parviendrons-nous à un but divin- sans des moyens divins (1)? Nullement. On entre dans une carrière intellectuelle intellectuellement préparé : on entre dans une carrière divine divinement préparé. — Nous venons de le voir, notre sort est intimement lié à Jésus-Christ. Ce n'est que par Jésus-Christ que « nous avons accès auprès du Père (2). » Nous devons être « vêtus de Jésus-Christ (3) » pour être admis dans la gloire. Or « ce vêtement » divin n'est autre que la grâce sanctifiante. Sans lui nous sommes dans un état de nudité déshonorante qui nous fait chasser de la salle du céleste banquet : « Amice , quomodo hùc intrasti non habens vestem nuptialem? (4)» — Dieu est la vie de l'âme, comme l'âme est la vie du corps. Sans Dieu , sans la grâce qui nous donne la vie de Dieu, nous sommes des cadavres rejetés «dans les ténèbres extérieures (5). »

La formidable conséquence de ces vérités est d'arracher à Y honnête homme son orgueilleuse et fatale prétention. Il affirme que sans la Rédemption , sans le

(1) Card. Pie, OEuv., t. III, p. 173.

(2) Rom., v, 2. — Ephes., h , 18 ; in , 2.

(3) Galat., m, 27.

(4) Matth., xxii, 12.

(5) Matth., xxii, 13.

Christ médiateur, sans la grâce, sans les sacrements, il sert Dieu et peut parvenir à sa destinée. Jésus-Christ lui répond : « Quiconque ne demeure pas en moi sera jeté dehors comme la branche coupée, et il se desséchera, on le prendra, et on le jettera au feu, et il brûlera (1). » Terrible sort de la créature ingrate et insolente qui aura refusé la fin divine que Dieu avait décrétée pour elle, et les moyens surnaturels d'atteindre cette fin!

III. Comment V homme reçoit la grâce sanctifiante. — Quand Dieu créa Adam il le créa dans la splendeur surhumaine de la grâce. En prévariquant Adam perdit cette grâce, tomba dans un état de déchéance et de déformation qu'il transmit à ses descendants; et ainsi d'un père dégradé et coupable nous naissons coupables et dégradés. — Nul ne naît avec la grâce sanctifiante. Et la question doit désormais se poser ainsi : comment nous est rendue cette grâce sanctifiante perdue en Adam, reconquise par Jésus-Christ? — Dieu la rend à l'enfant inconscient encore de ses actes : Dieu la rend à l'adulte maître de sa raison et de sa volonté. Comment Dieu agit-il dans l'un et dans l'autre cas?

1 . Justification de V enfant. Dans le baptême conféré à l'enfant et qui lui rend la grâce sanctifiante, Dieu agit seul. La grâce est déposée dans l'âme de l'enfant comme la semence dans le champ. Toute la moisson est dans la semence; le temps seul est nécessaire à son

(1) Ev. Joan., xv, 6.

développement. Ainsi l'âme de l'enfant jouit de la vie divine, des vertus infuses, des dons de l'Esprit-Saint ; les trois personnes divines font de cette âme leur demeure : c'est le germe qui dort dans le sillon en attendant la floraison et la maturité.

2. Sanctification de V adulte. Quand ce n'est plus l'enfant mais l'adulte que Dieu appelle aux gloires de la vie divine, les conditions sont différentes, et Dieu, respectant la liberté et l'activité humaines , n'agit plus seul, mais exige notre coopération. — La grâce que reçoit le pécheur est la même que la grâce de l'ange et d'Adam innocent. C'est la grâce qui déifie la substance même de l'âme, qui par les vertus infuses rend les facultés de l'âme capables de produire des actes surnaturels, et par les dons du Saint-Esprit apporte à l'âme une onction et une force qui lui font produire ces actes avec facilité et avec joie. — La grâce que reçoit le pécheur c'est aussi la grâce qui lui remet ses péchés (1), lui rend l'amitié de Dieu, le fait fils bienaimé, héritier avec Jésus-Christ des biens éternels (2).

Tels sont les biens immenses que procure à l'adulte le don de la grâce sanctifiante. Mais, comme nous l'avons dit, ce don réclame sa fidèle coopération. 1° Quand Dieu, faisant les premières avances, touche le cœur de l'homme : l'homme doit correspondre à ce mouvement intérieur. 2° Il doit se rendre à la vérité qui s'est montrée à lui ; il doit croire (3) : la foi sera toujours la première et la plus indispensable condition du salut. 3° Dès que Dieu lui est révélé par la foi, l'homme doit tout

(1) Rom., vm, 1.

(2) Rom., vin, 17.

(3) Rom., m, 25 et passim.

à la fois s'avouer pécheur,, redouter la justice, espérer en la miséricorde , commencer à aimer la divine bonté qui l'appelle à la réconciliation (1). 4° La détestation du péché lui devient alors facile autant qu'elle est nécessaire. 5° L'adulte doit à cette pénitence ajouter le désir du sacrement. 6° Enfin sa vie doit être nouvelle, et très ferme sa volonté d'obéir aux commandements de Dieu.

IV. Dans quelles conditions V homme possède ici-bas la grâce sanctifiante. — 1° Dieu, pour tenir l'homme dans une crainte et une vigilance salutaires a refusé de lui faire connaître la présence de la grâce en lui par une révélation spéciale (2). — Or, en dehors de cette révélation divine l'homme ni doit ni ne peut être absolument certain.de son état de grâce (3). Nous ne pouvons donc que conjecturer et nous appuyer sur la bonté divine , sur nos œuvres de pénitence , nos vertus , le témoignage de notre conscience. — Malheur à ceux qui reconnaissent en eux les traits que Jésus-Christ réprouve : tels que l'amour du monde (A) , le dégoût de la religion, le mépris de la parole de Dieu (5), la lâcheté qui trahit la confession de la foi (6), la négligence des sa-

(1) Rom., n, 3 et seq.

(2) Philip., xi, 12. — I Cor., x, 12. — II Cor., i, 12. — I Cor., iv, 5. — Hebr., iv, 12.

(3) M., id.

(4) Ev. Joan., xvn, 9.

(5) Ev. Joan., vin, 47.

(6) Matth., x, 32 et seq.

crements, etc. (1) ! 2° La grâce, ici-bas, est amissible, ainsi que nous le dirons plus loin. 3° La grâce est inégale , c'est-à-dire que Dieu ne la donne pas à tous dans la même mesure (2). Aux mieux disposés la grâce est dispensée plus largement (3), il plaît à Dieu de suivre dans sa création surnaturelle la même variété que nous admirons dans la perfection des êtres naturels. Cette inégalité restant un profond mystère mérite et réclame notre filiale adoration. C'est un Dieu infiniment sage et bon qui agit. 4° La conservation jusqu'à la fin de la grâce sanctifiante, que l'on appelle persévérance finale, est un bien tellement excellent et divin, que l'homme ne le peut mériter et qu'il reste toujours le don suprême et exclusif de Dieu. 5° Bien que la persévérance finale soit au-dessus du mérite humain, l'homme peut néanmoins, durant sa vie, augmenter en lui la grâce sanctifiante. Les sacrements, les vertus les bonnes œuvres, etc., produisent dans l'âme cette croissance opulente. C'est là « croître en Jésus-Christ (■£), » « devenir riches en toutes sortes de biens, » comme nous le recommande l'Apôtre.

V. Comment se perd la grâce sanctifiante. — La grâce avons-nous dit, est la vie de l'âme. Or, cette vie est sujette aux mêmes vicissitudes que la vie corporelle. Elle augmente, elle diminue, elle dépérit, elle se perd enfin tout à fait. — Un seul coup violent nous arrache la vie

(1) Hebr., n, 3.

(2) ICor., x, 12. — Hebr., m, 14.

(3) Matth., xiii , 12.

(4) Matth., xxiv, 3.

du corps : un seul péché mortel tue notre âme en lui arrachant la grâce. — Cette vérité formidable nous est à la fois attestée par l'expérience : Adam a perdu la grâce d'un seul coup, à la suite d'un seul péché (1); par l'Écriture : saint Jean nous affirme que haïr notre semblable suffit à faire périr en nous la vie éternelle, dont la grâce est la semence (2); par la raison : le péché mortel nous constitue dans l'état de révolte et de haine envers Dieu; dans un pareil état comment concevoir cette participation à la vie et à la nature de Dieu qui fait toute l'essence de la grâce habituelle?

Si un seul péché mortel fait périr en nous la vie divine, dans quelle épouvantable mort nous jette , hélas! l'habitude du péché?

La grâce actuelle.

I. Nature de la grâce actuelle. — 1. La grâce actuelle est un secours transitoire que Dieu nous accorde , et sans lequel nous ne pourrions accomplir les actes du salut. — La grâce habituelle est un état ; la grâce actuelle est un secours qui passe avec l'action dont elle ménage l'accomplissement. La grâce habituelle affecte la substance même de l'âme pour la déifier ; la grâce actuelle s'attache seulement aux actes que notre âme produit. Elle meut notre intelligence et notre volonté pour leur

(1) Jacob, a, 10.

(2) T Joan., m, 14.

faire produire les actes nécessaires au salut (1). La grâce habituelle fait de nous des êtres divins : par la grâce actuelle nous devenons capables de divinement agir. — Nous ne pouvons arriver à la gr.âce habituelle que par la grâce actuelle ; tandfs que , même en dehors de la grâce habituelle, nous recevons de Dieu des grâces actuelles.

— La grâce habituelle nous constituant dans un état divin, nous rendant chers à Dieu, et faisant de nous des « fils bien-aimés de Dieu (2), » nous vaut par là même le ciel : la grâce actuelle n'a d'autre mission que de nous aider à le conquérir.

2. La grâce actuelle est un don surnaturel. Ce don vient de Dieu immédiatement; il est un rayon de sa lumière, une force, une impulsion de son amour. Dans cette grâce, «nous sommes mus par l'Esprit de Dieu (3). »

— D'ailJeurs la mission même que cette grâce vient remplir, nous affirme sa surnaturalité. C'est pour agir divinement qu'elle nous est donnée. C'est pour nous élever à un but surnaturel que Dieu nous la dispense.

3. La grâce actuelle est nécessaire. — 1° Dans un sens général Dieu est tellement le principe de toutes choses et la vie de tous les êtres, tout dépend à ce point de sa volonté et de sa puissance souveraines , que l'homme ne peut rien, en aucune manière, sans un secours de Dieu. Sans ce secours ni le corps ne peut subsister, ni l'âme ne peut agir. Dieu, dit l'Apôtre, porte tout sur la parole de sa puissance (4), » tout dépend de

(1) II Cor., hi, S. — Ephes., ni, 14-20. — II Thess., h, 16. — Philip., h, 13. — I Cor., xn, 3. — II Thess., n, 16. — Ephes., n, 10. — [ Thess., v, 24. — II Thess., i, 11.

(2) Rom., vin, 17.

(3) Rom., vin, 14.

(4) Hébreux, i, 3.

son « fiât » divin. Et le prophète s'écriait : a Si je prends mes ailes dès l'aurore et que j'aille habiter au delà des mers : c'est votre main elle-même qui m'y porte, 6 mon Dieu (1). » 2° Cependant l'homme, même dans son état de brisement et de déchéance, n'est pas privé de toute initiative et de toute force pour opérer un bien purement naturel. Les vertus naturelles, le bien naturel existent; nous pouvons parler d'honnête païen, et nous ne devons pas, comme le faisait Luther, jeter l'anathème au bien que peut faire l'honnête homme resté en dehors de la foi. L'homme, dans l'ordre naturel, peut distinguer encore le bien du mal, et, dans certaines limites, mener une vie naturellement honnête. Nous disons « dans certaines limites, » car s'agit-il de connaître la loi naturelle entière, d'en observer tous les préceptes, de renverser tous les obstacles, de résistera toutes les tentations, l'homme a l'indispensable besoin du secours de Dieu. 3° Dans l'ordre surnaturel, l'homme ne peut absolument rien sans la grâce. — Il ne peut y parvenir. Cet ordre étant divin et infini, et lui pure créature, un abîme infranchissable l'en sépare, que Dieu seul peut lui faire traverser. C'est une grâce qui va chercher le pécheur, le prodigue, dans sa terre lointaine, remue son âme, forme sa prière, lui fait crier : « Surgam et ibo ad Patrem (2). » — Il ne peut y persévérer. Sans la série des grâces actuelles dont Dieu est pour lui l'inépuisable source, le juste ne peut se soutenir dans la justice surnaturelle et le salut. « Sans moi, lui dit Jésus-Christ, vous ne pouvez rien faire (3). » Rien : ni vouloir, ni penser,

(1) Psal., cxxxvm , 9.

(2) Luc, xv, 18.

(3) Ev. Joan., xv, 5.

ni prier, ni agir, ni résister, ni triompher. Rien : « pas même prononcer le nom de Jésus (1). » — Il ne peut y mourir. Nous avons vu plus haut que la persévérance finale, non-seulement est l'effet d'une grâce, mais que cette grâce est divine, qu'elle ne tombe même pas sous le mérite humain de condigno.

4. La grâce actuelle est un secours , mais non une fatalité. L'homme mu par la grâce divine ne perd pas pour cela de son libre arbitre. Nous le sentons invinciblement, puisque mille fois nous résistons à la grâce, et alors que la grâce nous attire au bien, nous poursuivons notre route à l'opposé, vers le mal. — Donc la damnation de l'homme n'est nullement imputable à Dieu. Dieu qui veut le salut de tous, qui donne à tous les grâces de salut, mais n'anéantit pas dans l'homme le libre arbitre, source de toute grandeur et de tout mérite , Dieu ne peut être rendu responsable du refus obstiné et impie que fait l'homme du bonheur éternel qui lui était offert.

5. La grâce actuelle est multiple. Les étoiles sont moins variées , les fleurs ont moins de splendeurs et de propriétés diverses que les innombrables grâces répandues par Dieu dans le monde. — Chaque créature est dotée des grâces divines. — Chaque âge, chaque condition, chaque circonstance de notre vie, bien plus! chacun de nos actes sont entourés des grâces divines. — Le pécheur est circonvenu par la grâce ; le juste la trouve dans toutes ses voies comme son ange gardien le plus vigilant et le plus fidèle.

La première et la plus universelle des grâces est la grâce de la prière (2). Dieu donne avant tout à sa créature

(1) l Cor., xii, 3.

(2) Zach., xn, 10.

cette clef d'or, avec laquelle tous les autres trésors sont facilement et perpétuellement ouverts. Que l'homme ne méprise pas cette grâce et l'homme est sauvé. Et qu'elle est touchante et belle cette grâce de la prière telle que nous la dépeint l'Apôtre ! « L'Esprit-Saint lui-même prie pour les saints avec des gémissements inénarrables (1). » L'Esprit-Saint commence par remuer profondément nos âmes, puis il dirige, soutient, fait triompher notre prière. — Aussi, malheur à ceux qui « éteignent (2) » ou même r< contristent (3) » l'Esprit-Saint , en se montrant négligents et dédaigneux en face de la prière!

Sans pouvoir entrer dans le détail infini des grâces actuelles, disons, en général, qu'elles sont la vive lumière de notre esprit, l'impulsion puissante de notre volonté. — La grâce nous préserve de tout mal. — La grâce nous sollicite à tout bien. — La grâce nous fortifie dans toute tentation. — La grâce nous console dans loute épreuve. — La grâce nous relève de toute défaillance (-4).

IL Distribution de la grâce. — 1. Distribution de la grâce aux individus. — 1° La distribution de la grâce, touchant à l'un des plus intimes attributs du gouvernement divin , nous restera toujours essentiellement mystérieuse; et toujours, en face de tous les secrets de cette distribution, nous devons en adorant Dieu nous souvenir qu'il est infiniment juste, sage et bon. Peu im-

(1) Rom., vin, 26.

(2) I Thess., v, 19.

(3) Id.

(4) Psal., cxliv, 7-10.

porte que les œuvres de cette justice nous échappent et que son fonctionnement nous soit impénétrable. Il suffit que nous sachions que Dieu ne peut pas exister sans une sagesse, une justice, une bonté infinies; et qu'il n'est pas possible de nier ces attributs sans nier Dieu lui-même (1). — 2° Dieu veut et a toujours voulu le salut de tous les hommes ; Jésus-Christ est le Sauveur et le Médiateur de tous, et il les a tous, dans tous les temps, prévenus de ses grâces. — 3° Dieu a largement pourvu, par des moyens connus de lui, à ce que, durant les quatre mille ans qui précédèrent la rédemption, tous les hommes pussent jouir prématurément du bienfait de cette rédemption. — 4° Actuellement encore, Dieu pourvoit au salut des infidèles, dans les plus profondes solitudes de leur barbarie. Il meut leur volonté pour qu'ils accomplissent la loi naturelle; et, cette loi naturelle accomplie, il sait, par des routes connues de lui, les amener jusqu'à la participation de Jésus-Christ et jusqu'aux splendeurs surnaturelles de la grâce sanctifiante. — 5° Il nous est absolument interdit, sauf révélation, de prononcer sur le sort éternel de ceux qui meurent, même en dehors des sacrements de l'Église : la raison en est que nous ignorons, à cet instant suprême, quel a pu être le dernier travail de la grâce de Dieu.

2. Distribution de la grâce aux nations. — L'immense océan de la grâce qui embrasse l'humanité dans son ensemble a des flux et des reflux gigantesques. Elle délaisse les nations prévaricatrices; elle se creuse dans d'autres parties du monde des lits nouveaux. La gentilité délaissée pour le crime de son idolâtrie fît bénéficier de la grâce le peuple juif. Ce peuple une fois révolté et

(1) Rom., m, 5. — Rom., ix, 14.

déicide, la grâce retourna à la gentilité. — A la fin des temps, rendue à Israël, la grâce recouvrira les deux portions de l'humanité. — En attendant, les mêmes grands mouvements de la grâce s'opèrent parmi tous les peuples. Quand l'Orient sedessèche,l'Occidentestinondé. A mesure que l'Europe apostasie, la grâce baigne le nouveau monde. Hélas! si la France, jouisseuse et impie, chasse Dieu tout à fait, Dieu apportera à d'autres nations redevenues fidèles sa grâce qui ne s'altère, ne vieillit, ne périt jamais.

ÏII. Coopération à la grâce. — 1. Que penser de la résistance à la grâce? — 1° En elle-même, cette résistance n'est pas un péché. La grâce est une invitation : elle n'est pas un précepte. — 2° Mais si la résistance à la grâce n'est pas en soi un péché, elle mène droit au péché , car elle affaiblit le bien en nous , elle développe les ferments du mal, elle donne pied au démon. — 3° Du côté de Dieu cette résistance devient un véritable désastre. Selon sa menace, « avec le pervers Dieu se fait pervers (1). » Vous vous détournez, il se détourne; vous refusez, il refuse; vous méprisez, il méprise : « Malheur à toi qui méprises , est-ce que tu ne seras pas toi-même méprisé (2) ? — D'où est venue la réprobation de Judas sinon du mépris de la grâce? D'où a fondu sur le peuple juif la longue suite de ses épouvantables calamités, sinon de ce qu' « il n'a pas connu le jour où il fut visité (3)? »

(1) Ps., xvn, 27.

(2) Isaïe, xxxiii, 1.

(3) Luc, xix, 44.

Combien d'âmes sont en enfer dont la damnation n'a pas d'autre cause?

2. Comment coopérer à la grâce? — 1° En s'attachant fortement aux fins dernières et aux autres grandes vérités de la foi. L'âme devenue paresseuse par l'oubli de la vérité divine se réveille quand cette vérité darde sur elle ses éblouissants rayons. — 2° En se dépouillant de l'esprit du monde et en faisant taire au dedans d'elle-même les voix tumultueuses de la dissipation. Au sein de ces bruits l'Esprit de Dieu ne se fait plus entendre , sa voix se perd , ses inspirations sont étouffées, et mille oiseaux du ciel viennent enlever la semence sainte à mesure que Dieu la répand (1). — 3° En se préservant de la paresse et de l'égoïsme. « Dieu n'habite pas dans la région de ceux qui vivent voluptueusement. » Sans le courage « de semer dans les larmes (2) » jamais l'âme ne recueillera la moisson des grâces de Dieu.

(1) Matth., xiii, 4.

(2) Psal., cxxv, 5.

Le mérite.

I. Existence du mérite. — « Dieu qui nous a créés sans nous , ne nous sauvera pas sans nous. » Cette parole de saint Augustin nous fixe tout d'abord sur la première grave question relative au mérite, et nous explique en même temps une multitude de passages de nos divines Écritures. — Le salut éternel est une grâce, un don que l'homme ne pouvait mériter; mais ce don , l'homme ne doit pas moins le faire valoir. Dieu seul pouvait lui donner ce talent, mais si l'homme ne le fait pas fructifier, il ne lui servira en aucune manière au salut (1). En un mot, l'homme mérite. — 1° Il mérite parce qu'il est un être intelligent et libre, qu'il doit comme tel être soumis à une épreuve, et que le support courageux de l'épreuve est précisément le mérite. 2° Il mérite parce que Dieu veut l'exalter dans la gloire, ce qui ne pourrait être si l'homme, en quelque manière et en certaine mesure, n'était pas le fils de ses œuvres. 3° Il mérite parce que la gloire divine trouve dans le mérite de l'homme sa propre satisfaction : « Dans gloriam Deo (2). »

(1) Malth., xxv, 18 et seq.

(2) Rom., iv, 20.

L'existence du mérite a toujours été niée plus ou moins par l'hérésie et l'incrédulité. Gnostiques , quiétistes, protestants, déistes , nièrent opiniâtrement la nécessité des bonnes œuvres pour le salut. Luther poussait l'effronterie de cette négation jusqu'à anathématiser les bonnes œuvres et ne reculait pas devant la folie de les déclarer pernicieuses (1). — L'Écriture dans d'innombrables passages, l'Église dans ses décisions et tout spécialement dans les décrets du Concile de Trente, après l'Église, le bon sens humain font justice de ces extravagances mises au service des passions, et proclament l'existence et la nécessité du mérite.

II. Sources et conditions du mérite. — 1. Les deux sources du mérite, sont 1° la grâce, 2° la promesse. — « Sans moi vous ne pouvez rien faire (2), » nous dit Jésus-Christ. Si la branche ne reçoit du tronc la sève, comment pourrait-elle se couvrir de feuillage, de fleurs et de fruits? Ainsi en est-il de l'homme dans l'ordre de son salut éternel. Il doit mériter ce salut, nous l'avons vu; pour le mériter, il doit produire des actes agréables à Dieu; mais ce sont ces actes mêmes qui lui seraient impossibles sans la grâce. — Il faut de plus une promesse de Dieu. Nous ne pouvions ni aspirer à un bien qui dépasse infiniment notre nature , ni le mériter, ni même y élever notre pensée. Mais Dieu nous en a fait la promesse formelle. Il nous a promis « son repos (3), » sa

(1) Luther, Epitre à J. Aurifaber. — Id. de Capt. Babyl.

(2) Ev. Joan., xv, 4 et seq.

(3)Hebr., ni, il.

gloire, son éternelle béatitude. Il affirmait aux patriarches que « lui-même serait notre récompense, immense à l'excès (1). » Tous les prophètes nous ont fait entrevoir au-delà des récompenses temporelles, la récompense éternelle qui est la possession même de Dieu. Mais c'est le Fils de Dieu lui-même qui est venu donner à la grande promesse ses dernières clartés. Ouvrez l'Evangile, étudiez les écrits des apôtres, écho de l'Évangile : la promesse divine fait le fond unique de tous les enseignements , et c'est à elle que tout aboutit.

2. Les conditions du mérite sont imposées à l'homme en même temps que la promesse lui est faite. Tout homme n'accomplit pas des actions méritoires pour le ciel , et toute action n'est pas propre à une telle récompense. — 1° Du côté de Yhomme qui agit, deux conditions sont nécessaires. — La première, l'homme doit être dans le temps de l'épreuve. La vie présente est le seul champ laissé au mérite; quand vient « la nuit, » la mort, le sépulcre, « l'homme ne peut plus rien opérer (2). » « Du côté où l'arbre tombe, il demeurera. » — La seconde : l'homme doit être dans l'état de grâce. D'après le Concile de Trente, c'est « l'homme justifié » qui mérite. Jésus-Christ nous le fait surabondamment enlendre quand il nous dit que c'est en lui que nous porterons du fruit comme le cep uni à la vigne. Séparé de lui le rameau se dessèche, meurt, est coupé et jeté au feu (3). — Est-ce à dire que le pécheur qui prie ou fait quelque bien le fait absolument en pure perte? Ses bonnes actions ne lui méritent pas le ciel ni la grâce, ni aucune faveur

(1) Genèse,

(2) Ev. Joan., zii, 35 et seq.

(3) Ev. Joan., xv, 6.

surnaturelle, mais elles lui sont nécessaires et précieuses pour fléchir la colère divine, intéresser la miséricorde et préparer la conversion et par elle le salut. — 2° Du côté de l'acte lui-même , trois conditions sont requises. — L'acte doit être bon. Il est trop clair qu'un acte entaché et vicieux ne pourra ni plaire à la sainteté même , ni mériter d'elle une récompense. — L'acte doit être libre; quel mérite prétendrait-on tirer d'un acte où la volonté n'aurait aucune part? — L'acte doit être surnaturalisé. Il doit l'être, d'après le sentiment très commun des théologiens , par la grâce qui l'inspire et le soutient. C'est par Dieu que nous agissons divinement , de façon à mériter des récompenses divines. Jésus-Christ ne nous disait-il pas : « Sans moi, vous ne pouvez rien faire? » Quand nous prions, n'est-ce pas « l'Esprit-Saint qui prie en nous avec d'ineffables gémissements (1)? » N'est-ce pas Dieu « qui opère en nous le vouloir et le faire (2)? » Enfin, le Concile de Trente n'a-t-il pas dit que « la grâce de Jésus- Christ influe sans cesse sur les actions des justes? » Surnaturalisé dans son principe, l'acte doit l'être aussi dans son motif. S'il n'est pas rigoureusement nécessaire que nos actions , pour mériter, soient faites par « amour de Dieu , » il l'est qu'elles le soient par un motif surnaturel quelconque, comme d'obéir à Dieu, de lui plaire, d'obtenir la rémission de ses péchés, de gagner le ciel. Faire le bien .par humeur, tempérament, routine, motifs de vanité, de jalousie, etc., tue le mérite ou l'amoindrit étrangement. S'il n'est pas nécessaire que le motif surnaturel préside actuellement à chacune de nos actions , il faut au moins qu'il embrasse nos actes d'une influence

(1) Rom., vin, 26.

(2) Philip., n, 13.

358 CHAPITRE XVill.

virtuelle, et il est expédient de renouveler assez fréquemment l'offrande à Dieu de nos actions, comme il est naturel et précieux de les accomplir surtout pour son amour.

III. Objet dumérite. — Nous venons de voir comment nous méritons. Mais que méritons-nous?

1. La grâce habituelle. — Non point la grâce habituelle première, celle qui nous élève pour la première fois à l'ordre surnaturel et nous confère l'adoption divine. Jésus-Christ seul a mérité pour nous une telle grâce. — Mais nous méritons par nos bonnes œuvres l'augmentation de la grâce habituelle. « Le juste se fait plus juste encore (1), » et nous augmentons « la moisson de notre justice (2), » nous croissons en toute manière (3).

2. La vie éternelle. — Partout, dans sa révélation toute entière, Dieu nous propose le ciel comme la récompense de notre fidélité. Le ciel est le prix de notre course, la couronne immortelle de nos combats, couronne que le « juste juge doit nous rendre (4). » — Quand Jésus- Christ viendra chercher ses élus pour les introduire dans le ciel, il leur rappellera les œuvres par lesquelles ils l'auront mérité (3). — Saint Paul écrivait aux Romains : « A ceux qui dans la patience de leurs œuvres saintes

^1) Apocal., xxn, 11.

(2) Corinth., ix, 10.

(3) Ephes., iv, 15.

(4) II Tim., iv, 8.

(3) Matth., xxv, 30 et seq.

cherchent l'honneur et l'incorruptibilité, à ceux-là la vie éternelle (1). »

3. Une augmentation de gloire éternelle. — Parlant de la gloire des élus, saint Paul nous révèle que l'un dépasse l'autre en éclat et en beauté : « une étoile diffère d'une autre étoile. » Or, il nous affirme d'autre part que Dieu « rendra à chacun selon ses œuvres, » que celui qui aura bâti « avec l'or et le diamant » jouira d'une splendeur plus grande que celui qui n'aura « bâti qu'avec l'argent. » Toutes ces expressions et ces figures nous font foi de l'augmentation de gloire éternelle que des œuvres plus saintes peuvent nous mériter.

4. Pauvres pécheurs que nous sommes, nous n'avons pas à songer seulement au ciel et à ses récompenses, la vue des peines qu'ont méritées nos péchés doit nous jeter dans de salutaires terreurs. Or, Dieu, par une délicate attention de sa miséricorde, accepte nos bonnes œuvres comme expiation. Toutes nos actions méritoires déchargent la dette de souffrance que nous paierons à sa justice et allègent d'autant le fardeau de nos douleurs expiatrices.

5. Enfin nos actions, faites dans les conditions voulues pour être méritoires, ont une dernière vertu, celle d'impétration. Nos bonnes œuvres prient pour nous. Les œuvres de charité de Tobie (2) étaient autant de puissantes prières. L'ange révélait au centurion que « les aumônes montent au trône de Dieu et y intercèdent (3). » Les bonnes œuvres du juste lui obtiennent toute sorte de grâces excellentes; opérées par le pécheur, elles préparent sa conversion et lui rendent l'espérance du salut.

(1) Rom., ii, 7.

(2) Tob., xii, 12.

(3) Act. des Apôt., x, 31.

IV. Particularités relatives au mérite. — 1. Ce que nous avons dit plus haut des conditions du mérite nous fait conclure à cette vérité désolante que toute œuvre faite par celui qui est en état de péché mortel est une œuvre morte : c'est « le mort qui ensevelit le mort. » Cette œuvre est éternellement perdue pour le ciel.

2. Mais que penser des œuvres qui ont été vivantes , c'est-à-dire faites en état de grâce, puis anéanties tout à coup par le péché mortel? Quand celui dont le péché a fait perdre ce riche trésor recouvre la grâce , ce trésor lui est-il aussi rendu? Oui, c'est le sentiment unanime des théologiens que nos bonnes œuvres et nos mérites tués par le péché mortel revivent par notre rentrée en grâce. — Cette consolante vérité nous est insinuée dans la parabole de l'enfant prodigue. A son retour il nous est montré reprenant la place, les biens, les honneurs que sa chute lui avait fait perdre. — Saint Paul parle , dans son épître aux Hébreux, des infortunés qui par l'abus de la grâce sont tombés dans le péché et ont abandonné complètement Dieu et son service; puis il ajoute comme consolation : « Mais Dieu n'est pas injuste pour oublier vos bonnes œuvres et la dilection qu'en son nom vous avez montrée à vos frères (1). » C'est en ce même sens que parle Ezéchiel : « En quelque jour que l'impie se convertisse, son iniquité ne lui sera point préjudiciable (2). »

3. Inutile, après ce qui précède, d'établir que par le péché mortel, par un seul, tous nos mérites sont anéantis. Toute une vie de sainteté et de bonnes œuvres terminée par une mort impénitente resterait éternellement

{{) Epit. ad Hebr., iv.

(2) Ezech., xxxni, 12.

sans souvenir devant Dieu. « Vous n'en aurez plus, ô Dieu, le moindre souvenir (1). » Un seul incendie détruit un amas de richesses. Un seul naufrage précipite au fond de la mer la plus opulente cargaison. Un chef d'œuvre qui a dévoré les années et le génie d'un artiste peut périr subitement et d'un seul coup. — Un seul péché nous précipite en enfer : que ferions-nous d'un patrimoine de sainteté dans ce hideux repaire du vice impénitent.

4. Les mérites sont inégaux. — Cette inégalité prend , pour ainsi dire, les proportions de l'infini, quand nous avons en vue les mérites de Jésus-Christ. Les mérites de la très sainte Vierge sont eux-mêmes un insondable abîme. Des causes multiples d'inégalité surgissent dans les nôtres. Un motif plus élevé, une intention plus pure, une ferveur plus intense, influe grandement sur nos œuvres. Souvent l'œuvre la plus humble et en apparence la plus chétive, revêt pour Dieu une très haute excellence; et aussi l'action la plus sublime peut perdre pour Dieu presque tout son mérite.

Comment en un plomb vil l'or pur s'est-il changé?

V. Conclusions pratiques. — 1. Importance du mérite. Avant tout conservons une haute idée des œuvres méritoires et de leur incalculable importance. — Sans elles, au moment de la mort, nous subirons toutes les horreurs du dénûment (2) ; nous nous verrons seuls , dépouillés , méprisés; nous passerons, vils et nus, devant les mépris

(1) Psal., lxxxvii, 6.

(2) Psal. lxxv, 6.

de la terre et du ciel. — Avec elles « nous aurons notre trésor dans le ciel (1). » Dans le ciel encore « nous nous serons fait des amis (2). » — Ayons horreur de la vie inutile des gens du monde, insensés et misérables qui jettent leurs richesses à tous les vents et se préparent la plus désolante détresse. — Conservons-nous soigneusement en état de grâce, et si nous avons le malheur de tomber en quelque faute grave , que l'état de grâce soit aussitôt recouvré que perdu.

2. Facilité du mérite. — Pour remplir nos jours, nos années, notre vie entière de mérites, nous n'avons rien d'autre à faire que de les laisser, sans les rejeter, venir à nous. Ils affluent de toutes parts. Que d'œuvres ! que de devoirs d'état! que d'actes de charité! que de paroles bonnes ! que de procédés chrétiens ! que de dévouements nécessaires! que d'actes de piété! que de peines! que d'épreuves! que de croix sanglantes ! oh ! si nous faisions argent de tout !

3. Précautions que réclame le mérite. — Avant tout, celle de nous tenir dans la grâce habituelle. — Puis, évitons la routine dans nos actions ordinaires; ayons en tout l'intention de servir Dieu. Disons avec Marie : « Je suis la servante du Seigneur (3). » Poussons cette disposition de servir Dieu jusqu'à ce point de lui rapporter nos actes les plus indifférents , selon ce précepte de l'Apôtre : « Soit que vous mangiez, soit que vous buviez, soit que vous fassiez quelqu'autre chose, faites tout pour la gloire de Dieu (4). » — Enfin surveillons de très près nos intentions afin d'en chasser tout mélange d'amour-propre.

(1) Luc, xviii, 22.

(2) Luc, xvi, 9.

(3) Luc, i, 38.

(4) I Cor., x, 31.

Les fins dernières de l'homme.

La mort.

I. Ce qu'est la mort. — L'homme est un être immortel : immortel dans son âme, immortel dans son corps. L'homme le sent ; il le comprend à l'horreur que la mort lai inspire' (1). — Dieu lui a maintes fois révélé l'immortalité de son être. — Dieu qui s'appelle le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, « n'est pas le Dieu des morts (2). » — Jésus-Christ n'est certainement pas venu donner son sang pour des cadavres , ni fonder sa rédemption sur des tombeaux. — En vain dira-t-on que, composé d'éléments dissolubles, le corps doit fatalement se dissoudre : Dieu qui l'avait créé pour une âme immortelle pouvait à son gré donner à ces éléments une immortelle vitalité dans une cohésion sans fin.

Pourquoi donc l'homme meurt-il? et qu'est-ce que la mort?

(1) II Cor., v, 4.

(2) Matth., xxii, 32.

364 chapitre xix.

1. La mort est la séparaticm violente et momentanée de l'âme d'avec le corps. Violente : nous ne le sentons que trop par les affres de l'agonie, et ce n'est qu'après une douloureuse résistance que notre âme quitte le corps pour lequel elle se sent créée. Momentanée : tout notre être réclame la future rédemption de notre corps (1), et Dieu nous a fait, dès les siècles les plus lointains, de la résurrection de notre corps une promesse qu'il a confirmée et magnifiquement réalisée en Jésus-Christ.

2. La mort est donc 1° un châtiment. « Elle est, dit l'Apôtre, la solde du péché (2). » Du jour où la race humaine devenait prévaricatrice en Adam , elle était condamnée à mourir. Adam ne nous a plus transmis qu'un corps réduit à ses seules forces et aux conditions de sa nature, sujet à la douleur et à la mort. Nos corps étaient immortels par privilège ; ce privilège, notre révolte nous en a privés à jamais. 2° La mort est un châtiment universel. « Il est décrété que tous les hommes meurent (3). » Et, depuis Adam ce décret formidable s'exécute sans qu'aucune force humaine ait jamais pu en arrêter la marche (-4). Dieu est là! Quand Jésus-Christ voulut prendre notre nature déchue, il prit aussi notre mort, pour en « goûter (5) » toute l'amertume. La Très Sainte Vierge est morte; tous les saints sont morts. Dieu a voulu que ses enfants subissent la sentence de mort, car c'est par elle surtout qu'il brise , durant tout le cours des siècles, la révolte insensée de ses ennemis.

(1) Job., xix, 25.

(2) Rom., vi, 23.

(3) Hebr., ix, 27.

(4) Rom., v, 14.

(5] Hebr., n, 9.

— Les hommes que la fin du monde surprendra mourront-ils? Oui, sans aucun doute et probablement dans la conflagration même de l'univers. 3° La mort est un châtiment approprié. — Approprié au péché de l'homme. C'est par la mort que Dieu brise notre orgueil, étouffe la flamme de nos voluptés, purifie les souillures de notre chair, réduit à néant les tyrannies humaines. A toutes les audaces de la révolte, la mort oppose des remèdes et des expiations. — Approprié à la rédemption de l'homme. La même mort qui dissout le corps au sein de la terre prépare par sa dissolution même le magnifique travail de sa résurrection, et Dieu ne dépose notre chair dans la terre que comme une semence dont il surveille la germination. La loi universelle trouve son cours en nous comme en tout le reste : la vie jaillit du sein même de la mort.

3. La mort est aussi une miséricorde. — 1° Miséricorde pour l'Église entière et le peuple des élus. N'est-ce pas elle qui toujours les a délivrés de toutes les violences et de toutes les tyrannies, affermi invinciblement leur puissance sur les tombes de leurs persécuteurs? — 2° Miséricorde pour chacun de nous en particulier. — Quand Dieu accordait aux premiers hommes une vie si longue afin de propager le genre humain et de transmettre plus sûrement les traditions primitives, Dieu rendait leur épreuve plus difficile et leurs souffrances plus interminables. Pour nous il abrège, avec le temps de notre vie, la longueur de notre martyre. — 3° Notre mort plus prochaine nous détache plus puissamment des perfides douceurs de ce monde, nous fait supporter avec plus de vaillance les douleurs expiatrices exigées de nous, nous devient une perpétuelle excitation à la vigilance. Les apprêts sont plus négligemment faits quand trop longue est l'attente.

II. Ce que nous devons faire de la mort. — 1. Nous devons en faire un héroïsme. 1° Depuis que cette extraordinaire parole a été jetée à la terre : « Dieu est mort! » la mort a changé d'aspect et comme de nature. Elle est devenue grande et sainte. L'Homme-Dieu a élevé la mort jusqu'aux sublimités de l'holocauste; c'est par elle qu'il a fondé le vrai culte, et procuré la vraie gloire de Dieu. Or il nous est proposé de nous associer à cet holocauste, et par notre mort de continuer le grand hommage du Calvaire. Nous pouvons et devons faire de notre mort un acte par excellence de religion. — 2° La mort est de plus l'acte fort, l'acte puissant entre tous. Là se donnent rendez-vous les vertus les plus sublimes, les dévouements les plus féconds, les protections les plus sûres. Celui qui sait mourir est capable de tout bien. — Mais d'autre part, malheur au peuple où s'est perdue la science des grandes morts. Quand un peuple tombe dans une décadence qui présage l'abrutissement, on voit en lui une double profanation de la mort : ou bien on la fuit par lâcheté, ou bien on s'y plonge par désespoir. — Malheur aussi aux particuliers qui n'ont plus la générosité de la mort! tous les devoirs seront trahis et toutes les ignominies seront commises dans cette unique pusillanimité en face de la mort.

2. Faisons de la mort une préparation. — 1° La mort est le souverain arbitre de notre sort éternel. Comme nous serons morts nous demeurerons éternellement, puisque la mort termine le temps de l'épreuve, et qu'il n'y a plus au-delà que l'immuable et immobile éternité. — 2° La nécessité de cette préparation se tire aussi des caractères de la mort, à la fois très certaine et pleine d'incertitudes. — Rien n'est certain comme elle; à chaque heure elle nous apparaît; nous succédons aux morts;

tout ce que nous foulons est le débris et la cendre des morts , et c'est dans un vaste système de mort que se meut notre vie. Nous allons donc et tout prochainement mourir. — Mais ici commence l'incertitude. Quand mourrons-nous? Dieu et l'expérience nous révèlent seulement que la mort viendra nous saisir à l'improviste. Où mourrons-nous? mystère aussi profond. De quelle manière mourrons-nous? Lentement, subitement, d'accident, de maladie? Nul ne le peut dire. Mais surtout dans quel état mourrons-nous? 0 effroyable incertitude! Quand la mort nous saisira, est-ce un damné ou un élu qu'elle saisira pour le précipiter dans l'expiation éternelle ou l'éternelle récompense? — 3° A tout prix il nous faut donc bien mourir. Et qu'est-ce qu'une bonne mort? Une mort soigneusement préparée; une mort accomplie en état de grâce. Et cet état de grâce qui décidera seul de notre éternité, comment nous en donner l'assurance? Par une vie chrétienne, par l'habitude des sacrements, par l'entourage chrétien, par la fuite des sociétés impies et incroyantes, par le soin que nous aurons eu de nous entourer de tous les derniers secours qui font mourir chrétiennement.

3. Faisons de la mort un triomphe. — 1° Habituonsnous à considérer la mort comme le véritable et précieux triomphe du chrétien (1). Au lieu d'en repousser le souvenir comme les gens du monde si pusillanimes et si imprudents, tournons vers elle notre regard et même notre désir (2). N'est-elle pas la fin du travail? N'est-elle pas le couronnement éternel de la vertu? N'est-elle pas le retour dans la patrie? N'est-elle pas l'adoption de notre

(1) Philip., i, 21.

(2) Philip., i, 23. — II Cor., v, 1.

héritage? N'est-elle pas la cessation de tous nos maux? — 2° Pour qui, au lieu d'être un triomphe infiniment désirable, la mort est-elle une défaite éternellement désastreuse? Pour les incrédules qui ont rejeté Dieu. Pour les hommes de plaisir qui ont mis leur seule espérance en ce monde (1). Pour les chrétiens qui ont vécu toute leur vie dans l'état du péché en résistant à la grâce et en étouffant leurs remords. Pour ceux qui n'acceptent les secours de la religion qu'à contre cœur, au dernier souffle, sans l'ombre de disposition chrétienne.

4. Faisons de la mort un antidote et un remède. « 0 mort, que tu es bonne conseillère (2)! » 1° Comme tu nous préserves bien du péché, quand nous pensons à toi, à tes surprises, à ta proximité, à tes suites! — 2° Comme tu refrènes puissamment les véhémentes revendications de la volupté! Quoi! C'est à cette beauté dont la mort va faire une vision d'horreur que je vendrais mon âme? C'est ce corps rongé par la mort dont j'espérerais faire le long instrument de mes plaisirs? — 3° Comme je découvre vivement dans les tombes que tu creuses, les fortunes que tu renverses, les bonheurs que tu brises, le néant de toutes les choses de ce monde ! — •4° Enfin (3), dans la rapidité de tes délivrances comme je vois clairement le peu d'instants que durent les sacrifices et les peines de la vertu (4).

(1) Psal., XLvm , 15.

(2) Eccli., xli, 3.

(3) II Corinth., iv, 10.

(4) On trouvera d'amples développements à cette doctrine sur la mort dans nos Conférences aux Dames du monde, t. I, p. 95.

LES FINS DERNIÈRES DE i/HOMME. 369

Les deux jugements.

I. Le jugement 'particulier \ — 1. La certitude du jugement. — Que l'homme soit jugé par Dieu après sa mort, c'est là un des grands dogmes que le genre humain porte avec lui depuis son berceau. Nous en retrouvons les traces vives à toutes les époques de l'histoire , dans les traditions de tous les peuples. L'idolâtrie qui a corrompu tant d'autres traditions primitives a à peine défiguré celle-ci. Poètes, philosophes, Platon, Virgile, Sophocle, tous consignent cette vérité redoutable , dont les peuples les plus barbares gardent eux aussi l'impérissable souvenir (1). — La tradition primitive fut par Dieu lui-même consignée dans l'Ancien Testament (2). Tous les justes de l'ancienne alliance connaissaient et attendaient le jugement; tous le redoutaient et suppliaient Dieu d'y mêler « la multitude de ses miséricordes (3). » David, terrifié, implore l'oubli de la divine justice (4). Les prophètes ont presque tous décrit la majesté redoutable du jugement général , suite et confirmation du jugement particulier. — Le Nouveau Testament est plein de ce dogme , dont Jésus-Christ et les apôtres formulent la certitude

(1) Virg., /Enéide. — Soph., Trag. — Plat., Les Lois. — Voir Montaigne, Essais, liv. II, ch. xn.

(2) Psal., i, 5; lxxv, 10; cxlv, 7. — Sap., vi, 6. — Eccle., m, 10.

(3) Psal., l, 3.

(4) Psal., cxLir, 2.

avec la plus invincible clarté. « Il est décrété , dit saint Paul , que tous les hommes mourront , et après la mort le jugement (1). » « Nous comparaîtrons tous devant le tribunal de Jésus-Christ (2). » — C'est la grande vérité que l'Église catholique annonce au monde depuis dixhuit siècles et dont les théologiens et les docteurs exposent les saisissantes péripéties.

2. La tenue du jugement particulier. — Le moment du jugement. L'âme sortie du corps dans le dernier soupir se trouve, au lieu même de la mort, en face de Jésus- Christ, et c'est alors qu'elle subit son jugement. Telle a été de tout temps la croyance universelle de l'Église, et les Grecs schismatiques qui prétendent que les âmes ne seront jugées qu'au temps même du jugement général ont toujours été convaincus d'erreur. — S'il plaît à Dieu de ressusciter un mort et de le laisser, comme Lazare, vivre de nouveau un certain temps sur la terre et y continuer l'épreuve, ce n'est qu'après cette dernière épreuve et sa seconde sortie de ce monde qu'il sera jugé.

Le Juge. — Le juge est Jésus-Christ, car « tout jugement a été remis au Fils (3), » et quoique cet acte souverain soit commun aux trois Personnes divines, la Révélation l'attribue spécialement au Fils » qui est la lumière (4) , » « la splendeur du Père (5) , » le rayonnement de sa pensée et de sa science. — Mais ne croyons pas que ce soit comme Dieu seulement que Jésus-Christ possède la puissance judiciaire : il la possède comme

(1) Hebr., ix , 27.

(2) Rom., xiv, 10.

(3) Joan., v, 22.

(4) Joan., i.

(5) Hebr., i, 3.

homme (1). En retour de sa rédemption et des honneurs infinis dont cette rédemption a glorifié le Père, le Père lui a remis tout jugement entre les mains et l'a constitué le Maître absolu de tous les hommes.

3. La matière du jugement. — La matière de notre jugement n'est autre que notre vie entière, notre vie dans tous ses actes; actes de l'âme, actes du corps, tout ce que nous aurons fait, dit, pensé. — Nous rendrons compte de toutes les grâces reçues, car telle est la vérité cachée sous les paraboles des talents , que Jésus-Christ aimait à redire. — Nous rendrons compte de tous les péchés commis; tous jusqu'à « la parole inutile, » « jusqu'à la dernière obole de la dette, » « jusqu'au point et à l'iota (2). » — Nous rendrons compte de toutes nos omissions coupables, de tous nos devoirs trahis. Le serviteur paresseux qui renferme l'argent en dépôt sans le faire valoir est condamné. Le Juge fulmine sa sentence de réprobation contre ceux qui ne l'ont ni nourri, ni vêtu, ni visité dans ses pauvres. — Nous rendrons compte de nos diverses fonctions. Le prêtre, l'évèque, le religieux, le magistrat, le prince , les parents , les enfants , les serviteurs, chaque état, chaque condition, rendra compte de son administration spéciale : « Redde rationem villicationis tuas (3). » — De là nous pouvons conclure à une grande inégalité dans le jugement. Le sauvage ignorant n'est pas jugé comme le catholique instruit, ni le prêtre comme le fidèle, ni le pauvre comme le riche, ni le déshérité des facilités du salut comme celui que la grâce aura prévenu avec toutes sortes de sollicitudes. « Il sera

(1) S. Thom., Sum. theol., III P., q. ux, art. 1.

(2) I Tim., vi, 9. — Matth., v, 26.

(3) Luc, xvi, 2.

beaucoup demandé à ceux qui auront beaucoup reçu (1). » Et « les habitants de Tyr et de Sidon seront traités moins rigoureusement (2) » que nous , les familiers et les enfants.

4. Le mode du jugement. — Dès qu'elle est sortie du corps, en face de Jésus-Christ dont elle aperçoit l'humanité glorieuse , l'âme est enveloppée de lumière. Sa vie entière, ses œuvres, ses mérites, ses crimes, lui apparaissent, d'un coup, dans un même ensemble, d'un seul coup d'œil. Elle se voit, elle se connaît, elle se juge. Si elle est coupable elle fuit d'instinct « de la présence de la colombe irritée (3) ; » elle se jette d'elle-même dans l'expiation infernale. Si elle est souillée encore, quoique juste, la honte la saisit en même temps que l'amour; elle emporte dans le purgatoire qu'elle choisit et qu'elle désire le bonheur d'aimer Dieu et l'immense douleur de le devoir quitter. Si elle est pure toute entière, avec d'indicibles transports et l'ardeur impétueuse de la flamme, elle se précipite en Dieu et « elle entre dans la joie de son Seigneur (4). » Et tout cela mesure la durée du clin d'œil , de l'éclair : « In ictu oculi. »

5. Les devoirs qu'entraîne après elle la certitude du jugement. — 1° Le bon état de la conscience. Les païens eux-mêmes tiraient cette conclusion : « N'admets pas le sommeil à ta paupière avant d'avoir examiné trois fois dans ton âme les œuvres de ta journée (5). » « Chaque jour, dit Sénèque, je me fais à moi-même mon procès.

(1) Luc, xii, 48.

(2) Malth.,xi, 22.

(3) Jerem., xlvi, 16.

(4) Matth., xxv, 23.

(5) Pythagore, Les Lois.

Je m'observe dans l'attente du jour qui jugera toute ma vie. » — L'Écriture est pleine d'avertissements sur la pureté vigilante de la conscience. Lisez les paraboles de l'Evangile , il en est bien peu où Jésus-Christ ne nous rappelle à la nécessité de préparer notre futur jugement. « Si nous nous jugions nous-mêmes, dit saint Paul» nous éviterions d'être jugés par Dieu (1). » — 2° La confession fréquente et bien faite est, on le conçoit sans peine , le premier et le plus efficace préservatif contre les rigueurs futures du jugement. Abîmés dans le sang de la Rédemption nos péchés y disparaissent et Dieu déclare qu'ils sont plus loin de son souvenir que le Midi ne l'est du Septentrion. — 3° Les bonnes œuvres , par dessus tout l'aumône, « couvrent la multitude de nos péchés. » Qui ne savourerait cette parole du divin Maître : « Ne jugez pas et vous ne serez pas jugés? » Soyons charitables , miséricordieux , et « nous obtiendrons miséricorde. » — 4° La docilité aux inspirations saintes allège autant notre jugement que le refus opiniâtre de la grâce l'appesantit. Malheureux, « ignores-tu donc que tu thésaurises la colère pour le jour de la colère et du juste jugement de Dieu (2)? »

IL Le jugement général. — 1. Quant aux circonstances du jugement général nous les avons déjà fait connaître au chapitre XV , paragraphe 2. — Il en est une importante et glorieuse entre toutes pour la nature humaine et que nous étudierons tout à l'heure, c'est \& résurrection des corps.

(1) I Corinth., xi, 31.

(2) Rom., il, 5.

2. Nous avons aussi touché au même lieu les motifs du jugement général. Nous n'y ajouterons plus ici qu'un mot. — 1° Le jugement général est la grande révélation : c'est l'idée (1) que nous en donne plus particulièrement saint Paul, après l'Evangile. Et ne croyons pas qu'il s'agisse seulement de la révélation du secret des consciences ; ce mot d'illumination , de révélation a une portée plus large et une toute divine étendue. — A cette heure suprême tous les mystères de la conduite de Dieu s'éclairent magnifiquement; toute son œuvre dont tant de points nous sont demeurés obscurs se déroule dans la clarté la plus saisissante. Ses perfections et sa gloire apparaissent, sa bonté étincelle et sa justice la couronne alors sans mystère ni incertitude. Tout ce qui dans la foi déconcertait notre raison, tout ce qui dans l'histoire humaine nous semblait incohérence et désordre ne montrera plus alors que sagesse, force et bonté. — Jésus-Christ, la Très Sainte Vierge, l'Eglise, les saints dont l'humilité aura voilé l'immense gloire , nous seront alors montrés dans toute la splendeur de leurs perfections. — 2° Le jugement général est aussi la restauration de toutes choses. Tant qu'a duré le temps de l'épreuve , tant que tous , individus , familles , nations , ont pu, grâce au libre arbitre nécessaire à l'épreuve et au mérite, adorer ou blasphémer Dieu, accueillir ou persécuter Jésus-Christ, repousser l'Eglise ou y chercher le salut , le désordre a paru remplir l'histoire humaine toute entière. Au jour des suprêmes justices tout rentre dans un ordre éternel : le bien sur le trône, le mal anéanti à ses pieds, Dieu exalté et tout-puissant, son Christ, devenu roi de la création entière, son Eglise

(1) ICor., iv, 5.

triomphante, ses élus magnifiquement vengés du mépris et des persécutions du monde (1).

Résurrection des corps. — Quand l'Apôtre dit : « Tous nous comparaîtrons devant le tribunal du Christ (2), » il entend que tous les hommes s'y tiendront alors avec leurs corps ressuscites. C'est ce dogme que nous faisons profession de croire, quand nous chantons clans le symbole : « Je crois la résurrection de la chair.... » Et c'est ce dogme dont nous allons étudier la certitude, les convenances, les circonstances diverses.

1. A la fin du monde nous ressusciterons, c'est-à-dire que nos âmes se réuniront de nouveau par la toutepuissance de Dieu à nos corps. — 1° C'est l'objet d'une formelle promesse de Dieu. Dans tout le cours des siècles antiques, d'Adam à Moïse, l'Église patriarchale garda cette solennelle promesse de Dieu; nous en avons dans le cri du patriarche Job un monument authentique. Job , abîmé de douleurs , trouve dans sa foi en la résurrection future de sa chair, sa suprême et toute-puissante consolation : « Je sais que mon Rédempteur est vivant et que je le verrai dans ma chair (3). » — L'Église mosaïque garde la même croyance fondée sur les attestations divines. Daniel annonce cette résurrection (4); les héroïques Macchabées meurent dans la vivifiante croyance au même dogme (5). —Jésus-Christ l'inculque profondément à son Église (6). Saint Paul est chargé par Dieu de

(1) Sap., v, 2. — Psal., lxxii. — II Thessal., i, 5-11.

(2) Rom., xiv, 10.

(3) Job, xix, 26.

(4) Daniel, xu , 22.

(5) Macchab., vu, 9, 14.

(6) Joan., xi , 24; v, 28, 29 — Matth., xxn, 23, 33 et passira.

nous donner les dernières et les plus solennelles affirmations de cette grande vérité, et il le fait sans ombre, sans la moindre incertitude, avec une force incomparable et les plus splendides détails (1).

2° C'est la conséquence rigoureuse de la résurrection de Jésus-Christ. Comme Adam, Jésus-Christ est chef de race. De même qu'Adam nous enfante tous dans la mort, Jésus-Christ nous enfante tous pour la résurrection. Nous mourons tous en Adam pour ressusciter tous en Jésus-Christ (2). — De plus nous sommes les membres dont la tête est Jésus-Christ. Impossible que la tète ressuscite et que les membres demeurent dans la mort. — En un mot si Jésus-Christ, ce qui est hors de tout doute possible, est ressuscité, nous devons en lui ressusciter à notre tour (3).

3° Si peu que nous étudiions notre être, il nous apparaîtra que l'union de l'âme et du corps n'est pas en nous une union accidentelle ni de hasard, mais fondamentale, profonde, essentielle. Notre âme, sans doute, ne tient pas du corps son existence, elle vit sans le corps; mais elle veut vivre avec lui. Elle ne le quitte qu'avec une douloureuse opposition : « Nolumus expoliari (4) ; » elle aspire à le reprendre (5), elle pousse vers le jour où il lui sera rendu de mystérieux gémissements. — Dieu n'a pu se jouer de notre nature, et s'il engendre ces gémissements d'attente, c'est qu'il a dessein d'en remplir l'objet.

4° D'ailleurs il nous est aisé de montrer que le domaine souverain, les perfections et les attributs de Dieu

(1) I Cor., xv. — Ephes., n, v. — Thessal., iv, 14. — Philipp., ni, 21. * (2) Saint Paul, I Corinth., xv.

(3) I Corinth., xv.

(4) II Corinth., v, 4.

(5) II Corinth., v, 2. — Rom., vm, 23.

sont liés eux-mêmes à notre future résurrection. — Son domaine. « Notre corps est à Dieu, dit saint Paul (1). » Et ne croyons pas que Dieu traite comme chose vile et méprisable cette chair qu'il a créée et façonnée de ses mains. Tout au contraire, elle lui est un précieux et magnifique domaine , et chaque personne divine la revendique à des titres spéciaux. Dieu le Père l'a créée. « Voyez, dit Tertullien , ce grand Dieu tout absorbé dans la création de cette chair (2). » Dieu le Fils l'a prise, il l'a divinisée dans sa personne , il l'a employée au grand œuvre de la rédemption , il l'emploie maintenant au perpétuel holocauste de l'autel et à la nourriture du monde; elle brille avec lui dans le ciel d'un incomparable éclat. Dieu le Saint-Esprit en fait son sanctuaire : « Ignorez- vous que vos membres sont les temples de l'Esprit-Saint (3)? » — Sa bonté. La bonté de Dieu est sans bornes pour cette chair de l'homme. Admirez comme il la traite ici-bas, alors même qu'elle porte encore si vives les traces de sa déchéance. Comme il l'exalte! C'est elle qui reçoit comme un calice sacré les flots de la grâce que versent les sacrements. C'est en elle que se dépose l'Eucharistie; c'est elle dont Dieu fait le théâtre de ses merveilles et le dépositaire de ses dons les plus précieux. — Sa sagesse. Comment supposer en Dieu le manque de proportions et d'harmonie , lui « qui fait tout avec poids , nombre et mesure (4)? » Comment croire qu'il traite si magnifiquement la chair pour n'en plus faire tout à coup qu'une éternelle pourriture , et qu'après avoir élevé des fondations si splendides il n'y pose qu'un ignominieux amas

(1) I Corinth., vi, 13.

(2) De Resurr. Carn.

(3) I Corinth., vi , 19.

(4) Sap., xi, 21.

de fumier et de boue? — Sa justice, La chair du saint est doublement sacrée ; elle l'est dans l'onction des sacrements, elle l'est dans le noble sang de la mortification et du sacrifice. Elle a été l'intrépide compagne des travaux, des vertus, des héroïsmes, des dévouements, des martyres de l'âme chrétienne. Elle a partagé sa sainteté , et elle serait exclue de la récompense! Puis encore, la chair révoltée et impie, celle qui, au mépris de Dieu, s'est couverte de toutes les hontes et s'est souillée dans tous les crimes, cette chair n'aurait pas son châtiment? Puis encore, Dieu confondrait dans le même éternel sépulcre la chair du saint et la chair du scélérat ! — Sa puissance. Qu'est-venu faire le Fils de Dieu en ce monde? Détruire l'œuvre du démon et refaire l'œuvre de Dieu. Aussi le voyons-nous successivement livrer contre tous les ennemis de Dieu ses héroïques et victorieux combats. Mais quoi? La mort, que saint Paul appelle « sa dernière ennemie (1), » au lieu d'être à son tour vaincue par lui, demeurera éternellement son vainqueur? Jésus-Christ aura tout arraché au démon , et il lui devra laisser notre chair, sans la pouvoir délivrer? Qui acceptera une pareille absurdité? Qui ne s'écriera avec l'Apôtre : « La dernière ennemie, la mort, sera détruite à son tour » par l'universel vainqueur Jésus-Christ. Ce sera sa dernière conquête , et il n'aura garde de laisser un aussi précieux butin entre les mains de son ennemi vaincu.

2. Nous ressusciterons avec notre même corps. — Ce n'est pas un corps lire de nouveau du néant , c'est notre corps propre , le corps avec lequel nous aurons vécu , opéré le bien et le mal, servi ou trahi la loi de Dieu, reçu ou

(1) 1 Corinth., xv, 26.

repoussé Jésus-Christ, honoré ou souillé les saints mystères , que nous ressusciterons.

Mais cette résurrection de nos corps est-elle possible (1)?

Il n'y a contre la possibilité de la résurrection de nos corps au dernier jour qu'une objection, et sa frivolité est éminemment propre à réjouir et à fortifier notre croyance. — 1° On dit : où Dieu prendra-t-il pour les ressusciter les débris de nos corps , quand la loi de la mort les aura dispersés, évanouis, changés mille fois en d'autres substances? Objection ridicule surtout en face des axiomes modernes de la science. Quel est le savant qui ose, à l'heure qu'il est, s'écarter de l'aFfirmation de Lavoisier que rien ne périt dans la nature, que pas une parcelle de matière n'est anéantie ? Toutes circulent dans le fleuve immense de la vie; elles se transforment, elles se modifient de mille manières, mais elles ne périssent pas, elles sont là toujours. Les parcelles de ce qui fut notre corps sont donc présentes, et l'œil tout-puissant de Dieu, qui n'a cessé de les suivre dans leurs évolutions diverses, n'aura qu'à les distinguer, comme sa main toute-puissante n'aura qu'à les réunir (2).

2° Que s'il nous semblait incroyable que d'un débris informe, d'une parcelle, d'un atome, Dieu refasse notre corps : nous oublierions trois œuvres identiques : notre création première, la germination des plantes qui surgissent d'une semence dissoute dans la terre, la manière dont nos corps, tout en restant les mêmes numérique-

(1) S. ïhom., Sum. theol., III P., Suppl., quœst. lxxviii, art. 1. — S. Thom., Sum. contr. Gent., cap. 79.

(2) Dogm. cath., Laforest. — Résurrect.

ment, se déforment et se reforment dans un flux et un reflux perpétuel de la matière (1).

3° Nous ressusciterons à l'âge adulte, « à l'âge de la plénitude (2), » de l'entière perfection, « du Christ. » — Le simple bon sens nous dit que Dieu ne reprendra de toute la matière qui aura été nôtre que ce qui sera nécessaire à la perfection du corps (3). Rien dans nos corps après la résurrection ne restera des défectuosités et des manques de proportion qui peuvent maintenant les défigurer (4).

3. Nous ressusciterons tous : les uns pour la gloire. — Pour la récompense comme pour le châtiment nous ressusciterons tout entiers , corps et âme , tels que Dieu nous a créés.

Si nous voulons nous faire quelque idée de la gloire et des jouissances du corps ressuscité, nous devons prendre garde : — 1° Au but de la résurrection : elle est la récompense , elle est l'œuvre divine , elle est la consommation de toutes les grâces de Dieu. — 2° A la source même de cette résurrection : nous ressuscitons en Jésus- Christ, sur le modèle de sa propre résurrection. Comme Jésus-Christ a voulu partager toutes les misères de nos corps passibles, il veut nous faire partager toutes les jouissances et les gloires de son corps ressuscité (5). — 3° Aux qualités de son corps glorieux (6) , qui deviendront les nôtres après notre propre résurrection (7)? — Comme le

(1) Dog. cath., Laforest. — Resurrect.

(2)Eph., iv, 13. — S. Thom., Sum. theol., IIlP.,Sup., quaest. lxxxii, art. 2.

(3) S. Thom., Sum. theol, III P., SuppL, quœst. lxxxui , art. 4, 5.

(4) S. Thom., Sum. theol., III P., SuppL, quaest. lxxxui.

(2) Philip., m, 21.

(6) S. Thom., Sum. theol, III P., SuppL, quaest. lxxxiv et seq.

(7) I Corinth., xv.

corps de Jésus-Christ nos corps seront impassibles; la douleur n'aura plus aucune prise sur eux. Ils seront immortels. Ils seront plongés dans des jouissances dont notre état présent ne peut nous fournir la moindre idée ni la moindre image. Nos sens auront leur jouissance propre; une beauté exquise nous revêtira, et nous trouverons dans celle des autres d'inénarrables plaisirs. — A l'abri de toute douleur nos corps le seront à jamais de la mort, ils seront immortels. — Comme le corps de Jésus-Christ nos corps seront doués d'une agilité merveilleuse. Sans doute, ils ne cesseront pas d'être matière; mais dépouillés de tout le poids grossier de la matière, devenus comme spirituels, ils auront l'agilité même de la pensée , et franchiront comme elles toutes les distances. — Comme le corps de Jésus-Christ nos corps seront doués de subtilité. Participant pour ainsi dire des qualités de la pensée ils ne connaîtront plus d'obstacles et traverseront tous les milieux sans en être arrêtés jamais. — Enfin nos corps, comme celui de Jésus-Christ, seront lumineux, jetant un éclat doux et brillant à la fois et apparaissant vêtus de splendeur. — Tous les corps ressuscites auront ces qualités glorieuses; tous reproduiront l'éclat de celui de Jésus-Christ. Tous seront ressuscites à l'âge adulte, mais tous auront leur physionomie particulière, leur cachet propre, leur beauté spéciale, car au ciel plus encore que dans ses œuvres préparatoires, Dieu unira à l'unité de la gloire tous les charmes de la variété.

4. Les autres ressusciteront pour l'ignominie et la douleur. — Nous verrons plus loin que la situation des damnés dans l'enfer a ceci d'effrayant, qu'elle est toute entière vouée au mal et à la souffrance. Le damné hait Dieu, il blasphème, et il ne se repent pas de haïr : le

damné souffre et il souffre dans tout son être. — D'où il suit que son corps ne peut lui être rendu que pour la souffrance et le châtiment. Ecartons donc de ces corps tout ce qui fait la gloire et le bonheur des corps des bienheureux. Autant ceux-ci sont splendides, autant les autres sont obscurs et horribles à contempler. A l'impassibilité des premiers, il faut opposer l'universelle douleur qui pénètre et dévaste les seconds. Les premiers sont rapides comme la pensée, les seconds sont de vivants et éternels cadavres, jetés sans mouvement dans les gouffres de l'expiation. Le corps de l'élu est subtil et il pénètre à la manière des esprits. Le corps du damné a gardé sans changement toute la grossièreté native de la matière. « Tous, dit l'Apôtre, nous ressusciterons, mais nous ne serons pas tous changés (1). »

5. Il y a déjà au ciel des corps ressuscites. — La foi nous y montre le Corps très glorieux de Notre Seigneur Jésus-Christ. — Une tradition constante et l'affirmation de l'Eglise dans la fête de l'Assomption nous rendent certaine la présence en corps et en âme, au ciel, de la Très Sainte Vierge Marie. — Nous savons par l'Evangile que, à la résurrection de Jésus-Christ, les corps de plusieurs saints ressuscitèrent (2). Comment croire que ces glorieux associés au triomphe de Jésus-Christ soient ensuite redevenus la proie du tombeau? — Enfin une pieuse et solide croyance place en tête de ces glorieux ressuscites le père nourricier de l'Homme- Dieu, saint Joseph.

(1) I Corinth., xv, 52. — S. Thom., S«m. theol., III P., Suppl., quœst. lxxxix.

(2) Matth., xxvn, 53.

L'éternel bonheur du ciel.

I. La certitude du ciel. — 1° La parole de Jésus-Christ, si formelle, si claire, si répétée, fixe sur ce point notre croyance , sans qu'il nous soit laissé la moindre incertitude possible. La promesse d'une autre vie, vie éternelle, immuable, vie de récompense, vie de gloire et de félicité , n'a cessé de faire le fond de la Révélation toute entière. Le Nouveau Testament a jeté sur ce grand dogme des torrents de lumière. Jésus-Christ nous parle à satiété de cette éternité bienheureuse. Saint Paul ne cesse de nous la faire apparaître , et veut que la vie chrétienne en soit la perpétuelle attente (1). Saint Pierre y ramène toute gloire et tout devoir (2). Saint Jean essaye de nous en décrire les magnificences et la donne comme le terme et la consommation de toutes les œuvres de Dieu (3).

"2° C'est là assurément la grande et pure lumière. Ne méprisons pas néanmoins les clartés qui jaillissent de notre raison elle-même , et qui nous découvrent dans les joies d'une seconde existence l'unique conclusion logique des vertus et des bonnes œuvres de celle-ci.

3° Puis, étendons notre regard. Le dogme du ciel et du ciel éternel est un de ces dogmes fondamentaux que nous retrouvons partout et toujours, que le genre hu-

(1) Act. r, 11. — Philip., m, 11. — I Petr., i, 5. — I Petr., v, 1.

(2) M., 1 Petr., v, 1; i, S.

(3) Apoc, xxii.

main conserve dès son origine, et qui ne peut venir que d'une révélation primitive (1).

II. Nature de la félicité du ciel. — Pour nous en faire quelque idée nous devons distinguer entre le bonheur premier et fondamental dont jouissent les élus , et leur bonheur secondaire et accidentel.

1. Ce qui fait le ciel, c'est Dieu. « Dieu y est tout en tous (2) ; » Dieu y est toutes choses, Dieu y est la source inépuisable de toutes les jouissances, Dieu y est l'océan de toutes les joies. Quand l'âme entre au ciel « elle entre dans la joie de Dieu (3). » Parole courte et de bien simple apparence : en réalité formule sublime de ce qu'est le ciel. Le ciel est le partage de la joie de Dieu (4) ; or que Dieu, non-seulement ait un bonheur infini, mais soit lui-même le bonheur vivant et substantiel; que Dieu étant l'être parfait soit par là même la jouissance parfaite , excluant toute limite et tout mélange , c'est ce qui ressort invinciblement de l'idée même et de la définition de Dieu. — Dieu contemplé : Dieu possédé : Dieu inénarrablement goûté : voilà le ciel (5).

1° Dieu contemplé. Ne passons pas légèrement sur ce bonheur de contempler Dieu, car là est le fondement même de toute la félicité céleste et c'est pour parvenir à cette vision béatifique que Dieu, dans le mystère de

(1) Voy. Nicolas, Études philos., t. II, 2° p., ch. vi.

(2) I Corinth., xv, 28.

(3) Matth., xxv, 21.

(4) S. Thom., Sum. theol., III P., Suppl., quaest. xcv, art, 1.

(5) S. Thom., Sum. theol., III P., Suppl., quaest. xcvtn, art. 5.

la grâce sanctifiante, a surajouté à notre nature une qualité et des puissances surnaturelles. Toutes les grandes œuvres de Dieu aboutissent à cette béatifique vision de son essence. Et que cette vision soit pour nous comme un océan de béatitude, il nous est possible de le concevoir. Quelle est, dès ici-bas, notre ardente convoitise, le but de nos efforts, le terme de notre félicité? Voir, connaître, contempler. Depuis l'intelligence supérieure pâmée de joie devant la vérité conquise par son regard; depuis le cœur qui trouve dans la contemplation de ce qu'il aime son extase et son délire , jusqu'au plus insignifiant plaisir d'une, curiosité satisfaite, nous trouvons partout la nature humaine tourmentée du besoin de savoir ou délicieusement rassasiée du bonheur d'avoir découvert. Au ciel , c'est l'infini , c'est l'inépuisable, c'est la source même de toute vérité, de tout bien, de toute beauté, c'est l'océan du bon et du beau qui s'étend sous notre regard ravi. « Ils verront Dieu (1) ! » tout le ciel est dans ce mot. — Et l'effet produit par la vision béatifique de Dieu en augmente encore infiniment la jouissance. Quand l'élu contemple Dieu, il en reçoit en lui-même la saisissante et délicieuse empreinte. « En contemplant la lumière il se fait lumière (2) , » et « nous lui deviendrons semblables, parce que nous le verrons (3), » et « celui qui adhère au Seigneur devient un même esprit avec Lui (4). » Comprenons, s'il nous est donné, la jouissance de refléter en nous-mêmes toute lumière , toute science , toute vérité , toute beauté !

(1) Matth., v, 8.

(2) H Cor., m, 18.

(3) I JoaD., iu, 2.

(4) I Corinth., vi , 17.

Concevons, dès lors, si nous le pouvons, l'activité prodigieuse de cette vie du ciel par l'immensité du champ où elle est destinée à se mouvoir. Le corps se transporte comme la pensée dans le domaine brillant et sans borne qui lui est attribué. Et ce n'est là que le tout petit cùté de la question. L'intelligence, élevée à une extraordinaire puissance, trouve dans l'infini une inépuisable carrière à parcourir. Le cœur se plonge dans un amour sans fond ; la volonté se délecte dans toutes les immensités du bien suprême; toutes nos facultés épurées et actives trouvent au ciel, dans le sein de Dieu, d'inépuisables sujets d'opérations. — Que deviennent les objections saugrenues du rationalisme? Écoutons l'une d'elles et jugeons des autres. « La vie est éteinte, le monde est anéanti : la loi de l'immobilité est désormais la loi unique de l'univers. Voici sur les gradins de ce ciel étrange les élus assis en ordre , l'un près de l'autre, absorbés sans que rien les doive jamais distraire dans la rigidité de leur contemplation (1). » Voilà la force de conception de nos penseurs modernes! Il semble vraiment que boire , manger, procréer, sont les seuls actes possibles, avec la chasse, les voyages et le commerce!

2° Dieu possédé. Ce qui prouve le prix que nous attachons à la possession d'un bien, c'est le tourment, le malaise, les efforts désespérés qui précèdent sa conquête, ou les cuisants désespoirs que sa perte nous fait éprouver. Et si c'est vrai des plus insignifiants objets de nos convoitises , combien sera-ce plus vrai des biens d'où notre vie entière dépendrait? Que sera-ce du bien suprême, infini? Dans le ciel l'élu possède Dieu; la vie

[) Reynaud, Terre el ciel, p. 271.

de Dieu est sa vie; la science de Dieu sa science, les tressaillements de l'amour de Dieu sont à lui; il est riche de tous les biens de Dieu, et la splendeur qui le couronne est un reflet de la gloire de son Dieu. Jésus- Christ disait avec un ineffable accent de bonheur : « Mon Père, tout ce qui est à toi est à moi (1). » Voilà, proportion gardée, la béatitude de l'élu.' Il possède toute la fortune d'un Dieu !

Et ce qui rend cette possession plus délicieuse c'est sa complète sécurité, et l'assurance qu'elle esta jamais inamissible. L'élu, sûr que son trésor est l'éternité même, jouit à chaque moment de cette éternité toute entière , « ayant dans l'âme, selon l'admirable mot de David, les années éternelles (2). »

3° Dieu goûté. Que de la vision et la possession de Dieu, et, en Dieu, de tous les biens imaginables, résulte pour l'élu une joie pleine, et pour ainsi dire infinie : est-il besoin de le démontrer? Comment vivre de bonheur parfait sans être heureux? Comment « boire au torrent des délices » sans être délicieusement rassasié (3) ? Aussi est-ce toujours sous les images de la joie que Jésus- Christ, les prophètes et les apôtres nous représentent le ciel. C'est « un torrent de voluptés (4), » c'est « un fleuve de joie (5), » c'est « l'harmonie joyeuse d'un festin (6), » ce sont les joies de divines fiançailles; c'est l'assemblage de toutes les délices, c'est la gloire, c'est la paix, c'est

(1) Ev. Joan.

(2) Psal., lxxvi, G.

(3) Psal., xxxv, 9.

(4) Id„ id.

(5) Psal., xlv, 5.

(fi) Psal., xli, 5.

l'ennivrement de la jouissance, en un mot c'est « l'indicible joie. »

2. L'objet secondaire et accidentel de la félicité céleste. Assurément quand nous avons affirmé que l'élu , en possédant Dieu, jouit de tous les biens infinis de Dieu, que Dieu lui dit, comme ce père : « Mon fils, tu es avec moi toujours et tous mes biens sont à toi (1), » nous avons révélé le ciel dans ce qui est son inépuisable fond de bonheur. — Cependant il ne nous faut pas négliger d'autres biens , qui pour être moindres , n'en sont pas moins précieux et immenses.

1° Dans le ciel nous serons affranchis de toute douleur, à l'abri de toute privation et de toute peine. « A cause , dit saint Thomas, de la perfection de leur béatitude, il n'y aura rieD dans les élus qui ne soit matière de joie. » — Dans le ciel nous serons délivrés de toute tentation, de toute épreuve, de tout danger d'offenser Dieu. Jamais l'ombre d'un nuage ne refroidira notre cœur et ne déconcertera notre amour. — Nos corps , après la résurrection, associés au bonheur de notre âme et inondés de sa gloire, augmenteront par leurs jouissances le bonheur que d'ailleurs nous goûterons. — Nous avons vu plus haut que de même que chaque faculté de l'âme goûtera ses joies propres , chaque sens du corps ressuscité aura ses délices spéciales.

1° La société incomparablement brillante dont nous ferons partie au ciel deviendra pour nous la source d'inexprimables charmes (2). — Sans parler du bonheur goûté dans l'intimité de Jésus-Christ, de la Très Sainte Vierge, •des anges et des saints, quelle joie de nous retrouver!

(1) Luc, xv, 31.

(2) S. Thom., Sum. theol, III P., quœst. iv, art. 8.

quelles délices de revoir ceux que nous avons chéris icibas! Arrière la pensée d'un bonheur égoïste et solitaire. Rien ne peut donner une idée de l'activité des élus dans le commerce de leur mutuelle perfection et de leur mutuelle félicité ; rien non plus ne peut nous révéler ce que les élus goûtent de jouissances dans ces plaisirs partagés et cette fête célébrée ensemble.

3° Et ne pensons pas que l'activité de la vie céleste s'arrête à l'enceinte du ciel , l'élu franchit sans cesse cette enceinte pour envoyer à la terre toute sa pensée et tout son cœur. Ne doutons pas que, dans la divine lumière qui les inonde, les élus ne voient sur la terre ceux qu'ils aiment et qui les ont aimés. Sans doute les secrets de la conscience restent ouverts à Dieu seul, mais nos frères du ciel nous voient, nous aiment, nous protègent. En ce sens ils sont toujours nos amis les plus tendres et les plus dévoués. Oh quelles fortes et suaves amitiés nous pouvons nouer et entretenir avec eux! Si leur paix est inaltérable ce n'est pas une paix inerte qui leur ravit l'amour, la sollicitude , le dévouement.

4° Il est de foi que le bonheur des élus n'est pas égal pour tous mais proportionné aux mérites acquis sur la terre et préparés par la grâce. « Il y a beaucoup de demeures différentes dans la maison de mon Père(l), » disait Jésus-Christ; c'est-à-dire beaucoup de degrés différents dans la vision et la possession de Dieu (2). — Mais éloignons toute idée de jalousie douloureuse dans les élus. Tous ces vases d'élection sont pleins et débordants de bonheur, et les différences de capacité ne peuvent

(1) Joan., xiv, 2.

(2) S. Thom., Sum. theol, III P., Suppl., quaestio xcvi, art. 1, 2, 3.

rien sur le sentiment qu'a chacun d'eux de sa délicieuse plénitude.

3. Intensité du bonheur du ciel. Gardons-nous de croire que , dans tout ce qui précède , nous ayons donné du ciel une notion adéquate. Cette notion est impossible, parce que nous ne pouvons apprécier ni la vision intuitive, ni l'état magnifiquement agrandi de nos propres puissances. « L'œil de l'homme n'a point vu, ni son oreille entendu , ni son cœur pu comprendre ce que Dieu prépare à ceux qui l'aiment (1). » Force nous est donc de raisonner.

1° Remarquons d'abord que le ciel est la consommation, la perfection suprême de toutes les œuvres de Dieu. Quelles œuvres que la création, la rédemption, la grâce, les sacrements , l'Église , la marche providentielle du monde en vue des élus! Or tout gravite autour d'un point fixe, le ciel. Tout n'est que la préparation du ciel (2).

2° Une seconde remarque sera peut-être plus lumineuse encore. Le ciel n'a pas été conçu et exécuté pour nous, mais pour l'Homme-Dieu. Nous ne possédons le ciel que comme membre de Jésus-Christ et parce que Jésus-Christ a daigné dire : « Là où je serai, là sera aussi mon serviteur avec moi (3); » et encore : « Au vainqueur je donnerai de s'asseoir sur mon propre trône (4). » — Cec change toute la question et donne au bonheur du ciel, à ses magnificences et à ses ivresses, des proportions immenses. C'est un Dieu, c'est un Père, c'est le Tout- Puissant déployant toutes les ressources de son infinie

(i) I Cor., ii, 9.

(2) Lire le magnifique sermon de Bossuet, 1er pour la Toussaint.

(3) Ev. Joan., xn,26.

(4) Apocal., m, 21.

nature pour récompenser, glorifier, béatifier la sainte Humanité de son Fils (1).

3° Les noms par lesquels l'Écriture désigne le ciel nous en font entrevoir les délices. — Le ciel c'est la consommation. Telle est cette plénitude que l'éternité n'y ajoutera rien , mais ne fera qu'en dérouler les richesses. L'élu n'acquiert plus rien , il jouit. — Le ciel c'est le monde « nouveau, les cieux nouveaux et la nouvelle terre (2). » Notre être entier, sans perdre son identité, se fait Dieu pour jouir de l'infini ! — C'est l'immobile royaume (3) : « royaume , » symbole de gloire , de puissance, de commandement; « immobile, » pour nous donner la joie d'une pleine sécurité dans un avenir sans fin. — C'est la cité (4), la patrie céleste, où se trouve réuni pour l'élu tout ce qu'il aime, où il jouit de biens éternels avec les êtres qu'il a le plus chéris. — C'est la lumière (5), parce que la vision de Dieu illumine tout à son regard. — C'est le repos (6), car c'est la jouissance pleine et sans inquiétude de tous les biens à la fois. — C'est la couronne de gloire (7), car l'élu, par le concours que la grâce exigeait et que le libre arbitre lui rendait possible , contemple ravi une fortune qui est sienne et des œuvres dont il est le fils. — Le ciel surtout c'est la vie (8); c'est le mouvement, c'est l'activité merveilleuse

(1) Bossuet, 1er Serai, pour la Toussaint.

(2) Apoc, xxi, 1.

(3) Hebr., xn, 28.

(4) Hebr., xr, 10. — II Cor., v, 1, 2.

(5) I Petr., ii, 9. — Coloss., i, 12. — « In loco luminis. » Messe, Mémento des morts.

(6) Hebr., iv, 9.

(7) Jacob, i, 12.

(8) Joan., x, 10. — Matth., xxv, 40.

de l'âme et du corps ; c'est le jeu de leurs facultés les plus nobles, rendues plus nobles infiniment par la divine transfiguration de la gloire.

III. La pensée du ciel. — 1° Est-il possible de négliger impunément la pensée du ciel? Non. Sans elle nous restons privés d'allégement sous un fardeau qui nous écrase, sans remèdes au sein des miasmes qui nous tuent, sans contre-poids devant les forces de nos convoitises et les attractions du monde , sans consolation au milieu des infortunes et des douleurs qui nous brisent.

2° Jésus-Christ a usé, selon son Humanité sainte, de la pensée du ciel (1). — Les apôtres, et, plus que tous, saint Paul fait du ciel le centre de toutes ses prédications (2). — C'est la pensée du ciel qui a suscité et soutenu les martyrs. Tous, après saint Etienne (3), supportaient leurs horribles tortures les yeux levés vers le ciel. — Avant eux toute la longue suite des patriarches et des saints de l'ancienne Église ont traversé la terre « en pèlerins et en étrangers, » « regardant et saluant de loin la cité permanente (4). » — C'est aussi la même pensée qui a enfanté tous les saints de l'Église chrétienne. — C'est elle encore qui tous les jours arrache au monde l'élite des âmes , et les pousse dans la solitude des cloîtres; elle qui préserve de toute défaillance, au sein même du monde, les chrétiens qui y demeurent et y combattent intrépidement.

(1) Hebr., xn, 2.

(2) D. Paul, passim.

(3) Act., vu , 55.

(4) Hebr., xi, 10.

3° Cette même pensée doit nous servir à nous-mêmes; elle peut accomplir en nous des merveilles de conversion et de sainteté. — Hélas I rendons-nous ce témoignage que c'est l'éloignement constant de cette pensée vivifiante qui nous laisse à toutes nos froideurs, à toutes nos lâchetés, à toutes nos fascinations et nos erreurs. Pensons au ciel et nous serons des saints.

Les châtiments éternels de l'enfer,

I. Il y a un enfer : Qu'est-ce que V enfer? — 1 . Avant d'entendre l'affirmation de Dieu même sur cette fondamentale question de l'existence de l'enfer, préparonsnous par d'autres affirmations. — 1° Etrange chose! Ce dogme , le plus effrayant de tous , celui que les passions humaines repoussent avec le plus d'horreur, est celui qui a été cru avec le plus de force par le genre humain tout entier. Ce dogme , semblable à un roc immense est resté debout, immobile, inébranlable. Toutes les générations l'ont vu et l'ont confessé; partout nous retrouvons la croyance à l'enfer et à l'enfer éternel , à toutes les époques , chez tous les peuples. Ce ne sont pas seulement les poètes qui consignent ce dogme dans leurs drames et leurs épopées ; ce ne sont pas seulement des symboles devenus fameux dans l'antiquité entière qui en font foi, les philosophes l'enseignent comme la suprême vérité; Platon écrit : « Ceux qui meurent coupables de grands crimes tombent dans le Tartare , d'où ils ne sortent ja-

mais (1); » et encore : « Les vils scélérats dont l'âme perverse a mérité d'être incurable sont réduits à servir d'épouvantail, et leurs châtiments qui les tourmentent sans les guérir ne sont utiles qu'aux témoins de leur effroyable éternité (2) ; » et encore : « Les âmes qui ont commis des crimes plus grands sont précipitées dans l'abîme qu'on appelle enfer ou d'un nom semblable.... jeune homme, tel est le jugement (3). » Et Platon n'est que l'écho de l'antiquité entière (4). — Les passions se sont ruées sur ce dogme , et leurs efforts inutiles pour l'anéantir n'ont fait que mieux prouver sa divine origine et son invincible immortalité. L'impie Lucrèce poussait des cris désespérés : « A tout prix il faut arracher cette terreur du cœur des hommes et la bannir à jamais de l'univers! » A deux mille ans de là nos philosophes impies du xvme siècle jetaient les mêmes cris d'alarme et tentaient aussi inutilement les mêmes efforts. L'immuable vérité de l'enfer les écrasait à leur tour et leur arrachait en dépit de leurs sophismes et de leurs plaisanteries atroces de formidables aveux. Acculé par des questions pressantes, J.-J. Rousseau finissait par un je rien sais rien; Diderot avouait; il répondait à ceux qui prétendaient prouver la non-existence de l'enfer : « Je vous en défie bien ! » On écrivait à Voltaire : Je crois eûfin avoir trouvé une preuve de la non -existence de l'enfer; et Voltaire : « Vous êtes bien heureux, moi j'en suis loin ! » — Le genre humain croit et a toujours cru à l'enfer : quelles négations solitaires auront raison de la foi du genre humain?

(1) PlatoD, Phédon, 113.

(2) Platon, Gorgias, 526-528.

(3) Platon, Livre des Lois.

(4) Voir l'appendice au chapitre XIX, page 411.

2° Mais écartons l'homme : voici venir Dieu. Dieu avait inculqué cette croyance au cœur du genre humain, sans lui permettre de la détruire ou de l'effacer. Dieu avait, dans la loi écrite, renouvelé les mêmes affirmations. « On verra, avait-il fait dire par Isaïe, les cadavres des violateurs de ma loi : leur ver ne mourra pas , et leur feu ne s'éteindra pas (1). » « Et qui de vous pourra habiter dans le feu dévorant? qui de vous soutiendra les ardeurs éternelles (2)? »

Le Fils de Dieu s'incarne, vient vivre au milieu de nous, ayant mission de nous enseigner toute vérité. Dieu parle en Jésus-Christ, il parle avec son autorité infinie, sa toute-puissance, son absolue véracité. Enseigne-t-il l'enfer? Affirme-t-il l'enfer? Donne-t-il à l'antique révélation du genre humain sa divine et irréfragable sanction? Ah! inutile de contester, inutile de raisonner, inutile de nous débattre dans des objections vaines : il y a un enfer. « Retirez-vous de moi , maudits , dans le feu éternel (3). » Telle est la sentence de Dieu. — Le mauvais riche « est enseveli dans l'enfer (i). » C'est « dans les ténèbres extérieures que le mauvais serviteur est jeté (5). » — C'est « dans le feu éternel qu'est précipité » celui qui scandalise. — Les pécheurs « souffriront les tourments d'une damnation éternelle. » — Les apôtres, organes divins de la vérité, affirment le même dogme. — L'Église l'inscrit dans ses symboles et le proclame dans ses conciles (6). — Tel est l'éclat de cette vérité

(1) Isaïe, lxvi, 24.

(2) Isaïe, xxxiu, 14.

(3) Matthieu, xxv, 41.

(4) Luc, xvi, 22.

(5) II Thessal., i. — Jude, v, 6. — Apocalypse , xx, 10.

(6) Symb. S. Athan. — Concil. Constantinople. — Concil. de Lalran.

que l'hérésie, négatrice de tant d'autres, n'a jamais osé toucher à celle-ci. — La tradition entière, tous les Docteurs , tous les Pères enseignent l'enfer dans la plus absolue unanimité.

3° Sans doute là où Dieu a parlé , la raison humaine peut se taire et son témoignage est superflu : acceptons cependant ce superflu. D'accord avec le genre humain, d'accord avec Jésus-Christ, Dieu vivant et parlant sur terre, la raison réclame l'existence de l'enfer, et on l'anéantirait plutôt que d'étouffer son affirmation intime. La raison humaine n'acceptera jamais 1° ni la similitude et l'identité du bien et du mal; 2° ni l'impunité éternelle de celui-ci ; 3° ni la confusion du juste et du scélérat dans une même issue de la vie; 4° ni la complicité de Dieu dans le crime par l'impunité; 5° ni l'humiliation et la défaite éternelle de Dieu en face du crime qui le brave.

2. Qu'est-ce que V enfer? — Jésus-Christ nous fait cette simple mais terrible réponse : l'enfer est « un supplice éternel (1). » L'enfer est un supplice. Telle est donc la situation du damné, telle est sa vie, telle est son occupation unique, universelle, immuable : souffrir. Le grand théologien, saint Thomas d'Aquin, commente ainsi le mot de Jésus-Christ : « Riea dans les damnés ne subsiste qui ne leur soit matière ou cause de tristesse, aucune douleur ne leur fait défaut, parce que leur état est un état de supplice consommé. » — Si nous essayons d'analyser et de classer ces douleurs, nous devons les rapporter à deux chefs : celle de l'âme, celle des sens (2).

1° L'immense douleur de l'âme, celle qui l'emporte

(l).Matth., xxv, 46.

(2) S. Thom., Sitm. tlieol., III P., quaest. c, art. 1 et seq.

infiniment sur toutes les autres est la perte et la privation de Dieu. — Rien n'est affreux pour nous comme la séparation violente, totale, sans ressource, de l'objet qui a possédé et fasciné notre cœur. — Mais les biens de ce monde, pour lesquels nous ne sommes pas créés et auxquels nous ne nous attachons que par erreur, provisoirement, avec notre nature faible et étroite, ne peuvent quand nous les perdons produire dans notre coeur que des déchirements mesurés. — Que sera-ce de perdre le bien infini, la beauté éternelle? L'âme entrée dans l'éternité a contemplé l'humanité sainte, les charmes de Jésus-Christ lui sont apparus, elle a pressenti Dieu. Un immense amour a voulu s'allumer en elle, et la haine de Dieu qu'elle porte et qui la torture lui cause d'épouvantables déchirements. Telle sera éternellement cette inexprimable souffrance. Savoir que Dieu est tout pour elle, que sans lui nul bonheur n'est possible, que lui seul était sa béatitude et sa fin : et l'avoir perdu , le perdre sans cesse, le blasphémer et le haïr!

De cette source de souffrances toutes les souffrances découlent à la fois. Réunissez toutes les amertumes, les déceptions, les désespoirs; accumulez dans un seul cœur les flots de douleurs répandus. sur le monde entier et durant tous les siècles : ce n'est pas la douleur de l'enfer, ce n'est pas une goutte de cet incommensurable océan ! — Si l'invasion de toutes les douleurs est terrible, leur continuité ne l'est pas moins. La douleur du damné est une douleur sans trêve, sans allégement, sans distraction, sans intermittence. — Et la pensée que cette douleur est éternelle vient y ajouter un effroyable poids. — Jésus-Christ nous parle « du ver qui ne meurt point (1), »

(1) Marc, ix, 43. — S. Thora., Sum. thcol., III P., quœst. c, art. 2.

qui ronge, qui dévore le damné; c'est le remords , c'est le souvenir de ses crimes, des grâces reçues, des bontés de Dieu, des facilités du salut. — Jésus-Christ parle « des ténèbres (1) » où le damné « est jeté pieds et mains liés. » La lumière est si douce au malade ! L'enfer est obscur; et dans ces ombres l'âme réprouvée est livrée aux frayeurs qui la bouleversent, à tous « les épouvantements de la mort. » — « Les mains et les pieds liés (2). » — L'enfer est un repaire, c'est un bagne, c'est le rendez-vous de toutes les hontes, de toutes les horreurs, de toutes fureurs homicides. Le damné est à jamais le prisonnier, la victime, le jouet des démons qui s'acharnent sur lui en haine du Fils de Dieu.

2° La peine du sens c'est le feu, le plus actif, le plus pénétrant, le plus douloureux des éléments. Peu importe comment on explique le « feu » de l'enfer : toujours estil qu'il existe, qu'il torture; que les damnés en ressentent sans relâche les épouvantables morsures, et que c'est le genre de supplice que Dieu nous a partout et constamment révélé. C'est « au feu éternel (3) » que sont jetés « les maudits. » C'est « dans la flamme du feu (4) » que sont punis les contempteurs de Jésus-Christ. Les damnés « seront torturés dans le feu et le soufre , et la fumée de leurs tourments s'élèvera dans les siècles des siècles sans qu'ils aient de repos ni jour ni nuit (5). »

Après la fin du monde les damnés seront brûlés épouvantablement dans leurs corps. — En attendant, de

(1) Matth., xxv, 30. — S. Thora., Sum. Iheol., quaest. c, art. 4.

(2) Matth., xxii, 13.

(3) Matth., xxv, 41. —S. Thom., Sum. theol., III P., quaest. c, art. 5, 6, 7.

(4) II Thess., i, 8.

(5) Apoc, xiv, 10.

même que notre corps peut agir sur notre âme qui en est si différente , de même le feu peut agir sur elle et lui faire éprouver les plus cuisantes douleurs. — Quant à la nature même de ce feu infernal, l'Église n'a rien décidé et la Révélation est muette.

3° Les tourments de l'enfer sont-ils les mêmes pour tous les damnés? — Oui , quant à la nature et la durée : tous sont privés de Dieu et condamnés au feu; et l'enfer est éternel pour tous également. — Mais quant à l'intensité de la peine, sachant que « Dieu rend à chacun selon ses œuvres, » il nous est permis de conclure, que moins coupable, le damné souffrira moins.

4° Mais hélas! la moindre peine de l'enfer dépasse l'ensemble de toutes les peines imaginables ici-bas. Insensés sommes-nous si nous ne pensons pas à l'enfer, ou si, y pensant, nous le bravons.

II. L'enfer est éternel. — 1. Supposé que le dogme de Y éternité des peines dépasse tellement la portée actuelle de notre raison qu'elle n'ait, dans cet océan formidable de la vérité divine, aucune épave pour se retenir, aucune lueur pour se guider, en quoi notre impuissance à comprendre infirmerait-elle le droit de Dieu à affirmer? Si Dieu affirme, quelle possibilité logique nous reste-t-il de nier? Or, Dieu affirme. Il affirme l'éternité des peines comme il affirme tous les autres dogmes. — Niez Dieu, niez la divinité de Jésus-Christ, niez la divinité de son Église : à la bonne heure! Mais si vous ne le pouvez , vous ne pouvez pas plus nier l'éternité de l'enfer qu'ils affirment.

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