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Étude critique sur Bossuet, avec une not. nécrol. et une préf

La Raue du Momie Catholique, n" du 15 février 1904, publiait le troisième article sur Bossuet ; le lendemain décédait pieusement, « vénérable, discrète et scientifique personne, Vincent Davin, chanoine titulaire de Versailles, docteur en théologie et en droit canon, membre de plusieurs sociétés savantes ». Aujourd'hui, 18 février, nous recevons, en province, la lettre de faire part qu nous informe du décès de notre savant et vaillant collaborateur. Pendant que le clergé et le peuple fidèle célèbrent ses funérailles dans la cathédrale de Saint-Louis, dans l'impossibilité matérielle d'y assister, nous voulons y prendre part de loin et de tout cœur. Entre le dernier soupir et la tombe, il n'y a pas un temps suffisant pour donner, à l'éloge funèbre, l'étendue et la mesure que réclament un tel discours. Du moins, les faibles réminiscences d'une mémoire peu fidèle nous permettent de résumer brièvement les souvenirs d'une longue amitié avec le défunt chanoine de Versailles.

Vincent Daviii était originaire des Hautes- Alpes. Ce nom de famille est commun dans ces contrées : il n'est que la traduction patronymique d'une tribu de ces montagnes, les Davii, dont César parle dans ses Commentaires. César loue les Davii pour leur bravoure à défendre la frontière des Gaules. Ce trait est à retenir; par un phénomène plausible d'atavisme, il peut expliquer comment, après quatre-vingts générations, un descendant de cette tribu a pu montrer, dans la défense de la foi, l'intrépidité d'un montagnard.

Le père de Vincent Davin était, sans doute, un fonctionnaire, à ia merci des changements de l'administration. Dans tous les cas, son fils naquit, en 1825, à Tarare, où étaient nés déjà le futur dominicain Minjard et Pierre-Louis Cœur, professeur d'éloquence sacrée, mort évèque de Troyes. Le cardinal Donnet, qui aimait à rire, avait fait, là-dessus, un jovial quatrain :

Cœur, Minjard et Davin Font un trio divin Et la chose est d'autant plus rare Q.ue tous les trois sont de Tarare.

L'enfant de Tarare, après ses études secondaires, fit ses études îhéologiques au grand séminaire de Lyon. Ce séminaire, comme les séminaires des principales villes de France, est dirigé par les messieurs de Saint-Sulpice. Les prêtres de cette petite société.

comme ils s'appellent par iuiniHitc, mais en toute justice, étaient encore, en icS.jo, en plein gallicanisme : Non pas, dans le gallicanisme aveugle et intraitable du wiii*-' siècle, mais dans un gallicanisme qui commençait à se mitiger, au moins dans les formes. Le P. Philpin de Riviùres, de l'Oratoire de Londres, et l'abbé Davin nous ont entretenus, bien des fois, de leurs études au grand séminaire de Lyon. En particulier, ils nous parlaient d'un certain Arondineau, pas aussi arrondi que son nom et dont ces espiègles s'amusaient ;\ harceler l'intransigeance. Les élèves — cet ^ge est sans pitié — pour traduire gaiement leur esprit d'opposition aux doctrines gallicanes, avaient représenté le personnel professoral du grand séminaire par une voiture à quatre roues et à quatre chevaux. Chaque profesi-eur, campé sur le char, était dessiné avec les attributs de son cours et probablement avec le trait comique de sa ph3-sionomie. Je ne me rappelle plus qui était le cocher ; mettons Arondineau. La voiture montait ou descendait une grosse côte, avec de chaque côté des précipices. Malgré l'adresse du conducteur, la suite de la caricature montrait le char, après forces cahots, renversé et rompu en mille brindelles. Il paraît qu'avec les morceaux on pouvait refaire une autre voiture, assez forte pour porter les œuvres de saint Liguori. Tout est bien qui finit bien.

Cette anecdote prouve un fait : c'est que, en 1840, la jeunesse cléricale avait l'âme ouverte au renouveau des doctrines romaines. En 18 16, un des ministres de cette monarchie, religieusement parlant, aveugle, inaugurant les bâtiments nouveaux du séminaire de Saint- Su Ipice, avait salué cette maison comme la forteresse des doctrines gallicanes; en 1826, un autre ministre, le ministre des affaires ecclésiastiques, Frayssinous, — prêtre de Saint-Sulpice, — voulait encore que ce séminaire fût l'arsenal du gallicanisme. De 1808 à 1830, Lamennais, prophète des temps nouveaux, avait arboré l'étendard de la révolte contre cette doctrine gallicane, dont il montrait les poisons et prévoyait les désastres. Pour mieux laisser voir son parti pris et sa faiblesse d'intelligence, Frayssinous avait envoyé Lamennais en police correctionnelle ; à Saint-Sulpice, on traitait d'impie le grand apologiste. Pour pousser jusqu'au bout cette ga-

geure insensée, un aller ego de Frayssinous, Feutrier, évêque de Beauvais, successeur de l'évêque d'Hermopolis, avait l'audace de diminuer par deux ordonnances royales, le nombre des élèves des petits séminaires et de proscrire les jésuites. Les prescripteurs d'aujourd'hui se recommandent de ses souvenirs; mais, dans leurs furieuses exécutions, ils ne touchent pas aux messieurs de Saint- Sulpice. —J'ai dit que, dès 1840, les élèves de théologie applaudissaient au mouvement de rénovation romaine : les professeurs restaient fidèles au passé ; les jeunes prêtres ouvraient leur âme à l'avenir et la cuirassaient pour les futurs combats.

Je note encore, avant de passer outre, ce trait de Frayssinous envoyant Lamennais en police correctionnelle. « Un homme qui raisonne, ne manque à personne, dit le con^e de Maistre ; la seule vengeance à tirer de lui, c'est de raisonner mieux que lui et contre lui. » L'auteur de VEssai sur l'indifférence avait, à la lettre, soulevé le monde par son style de fer, mis au service de la vérité. Avec la fécondité merveilleuse d'un puissant esprit, il avait complété VEssai par un volume sur les rapports nécessaires de la société civile avec l'Eglise; il avait fortifié ce volume par un réquisitoire intitulé : Les progrès de la Révolution et de la guerre contre l'Eglise : deux choses unies par les liens d'une rigoureuse solidarité. Servir la Révolution, c'est s'obliger à combattre l'Eglise; et combattre l'Eglise, quoi qu'on pense, c'est servir la Révolution. Mais qu'un évêque, pour ces glorieux ouvrages, envoie Lamennais devant un juge laïque et que d'autres prêtres traitent Lamennais d'impie, on ne sait trop comment caractériser ces actes et cet état d'esprit ? Si grandes verges qui nous poussent aux mains, on est découragé de s'en servir.

Ce n'est pas qu'il faille autrement s'étonner de ces violences. Les saints ne se sont jamais tu ; mais les saints n'ont pas échappé à la destinée du saint des saints, mort en croix pour avoir donné l'Evangile au monde. Par un mystère, qui n'a rien d'impénétrable, ni de désolant, un grand nombre de saints ont été victimes de la calomnie et de la médisance, non pas seulement de la part des méchants, mais de la part des bons qui se sont laissés surprendre et pousser

aux excès. Saint Ignace lut enfermé clans les cachots de l'Inquisition ; saint Philippe de Nt'ri fut longtemps en proie aux graves accusations des meilleurs habitants de Rome; saint ikrnardin de Sienne lut regardé par le Pape comme suspect de superstition et forcé de comparaître devant le Pontife ; sainte Thérèse et ses compagnes, sous le poids d'accusations calomnieuses, furent déférées au Saint- Office; saint Joseph Calasanz fut mis en prison; Grignon de Montfort, Didace de Baëza et de la Salle furent frappés d'interdit par leur évêque. Pour remonter plus haut, nous voyons saint Pierre Damien devenu odieux à saint Léon IX ; et, dans les dialogues de saint Grégoire, il y a un chevalier Equitius, dont les calomniateurs trouvèrent crédit en cour de Rome. Eh 1 David, qui était prophète, avait bien condamné, sur la foi d'un calomniateur, le (ils innocent de Jonathas. Quoi d'étonnant que des hommes qui ne sont pas prophètes, soient induits en erreur par les artifices du mensonge : les menteurs sont des lâches ; ils sont rarement des maladroits.

Celte question offre un autre aspect. La persécution contre les auteurs ecclésiastiques ne vient pas seulement de ce que les supérieurs sont hommes et peuvent agir comme cendre et poussière ; elle vient surtout de ce que toute erreur est l'ennemie de la vérité, et, pour l'abattre, elle ne trouve rien de mieux que de frapper ses soldats. Tous les apôtres ont été martyrs. Les Gnostiques et les Donatisies ne se bornaient pas à dogmatiser ; avec l'épée des Circoncellions, ils mettaient tout à feu et à sang. D'Arius à Luther, vous verrez tous les hérésiarques tuer, s'ils le peuvent, les confesseurs de l'orthodoxie. Au xvii^ siècle, le gallicanisme de Louis XIV et de ses courtisans mitres persécute les intrépides défenseurs de la monarchie des Papes : un grand vicaire de Pamiers fut exécuté en effigie. Au xviii^, le jansénisme des parlements persécute les défenseurs du surnaturel et proscrit les Jésuites. Depuis un siècle, le gallii:anisme est devenu un libéralisme que Dupanloup déclarait catholique; le jan<^énisme est devenu un rationalisme, puis un naturalisme athée, anarchique et socialiste, qui promène, dans nos rues, son drapeau sanglant. Or, quand les erreurs du particularisme français auraient

dû céder à l'autorité des Papes et se soumettre aux décisions du dernier Concile, rien n'est moins rare que de voir de braves défenseurs de l'Eglise, qu'on ne peut réfuter, frappés de coups qui espèrent les anéantir.

J'appuie sur ce fait, d'autant plus significatif et avec d'autant pics de raison, qu'il explique seul la destinée de notre frère d'armes et donne raison de ses infortunes.

D'une part, vous ne voyez aucun des sectaires du gallicanisme frappé par l'autorité régulière de l'épiscopat ou de la Chaire Apostolique. A l'époque du concile, par exemple, ils firent rage contre la monarchie des Pontifes Romains et contre l'infaillibilité des Papes. Gratr}^ put vomir impunément contre l'Eglise Romaine les plus monstrueuses injures ; Maret put impunément distiller à loisir ses erreurs sur la constitution soi-disant parlementaire de l'Eglise; le P. Hyacinthe put déclamer à son aise contre les doctrines qui se disent romaines et qui ne sont pas chrétiennes; une multitude d'autres purent, par des dissertations frivoles sur la chute de Libère, sur l'hérésie d'Honorius et sur les Trois Chapitres, donner la preuve inutile de leur ignorance. Rome a pu frapper des ouvrages; elle n'a pas touché à un cheveu d'auteur ; Rome a pu censurer un auteur pour ses doctrines, elle n'a pas touché à l'honorabilité de sa personne ni surtout pensé à le faire mourir de faim.

J'ai le regret de le dire, mais il faut le dire : Les sectaires du gallicanisme, pour nous permettre de mieux voir'l'intensité de leur erreur et la passion qu'ils mettent à son service, ont fourni les éléments d'un Martyrologe des écrivains ecclésiastiques, frappés pour crime de conviction orthodoxe et de courage réformateur. L'Eglise a horreur du sang; eux, ils aiment à verser le sang des prêtres qui pleurent, sur les malheurs deSion, entre le vestibule et l'autel. Leur Capharnaùm se plaît à tuer les prophètes.

On citerait difficilement, depuis 1830^ un diocèse où quelque prêtre, pour avoir réagi avec raison et force, contre l'erreur gallicane, n'a pas eu à subir quelque excès de pouvoir. En 1836. les frères Allignol, au diocèse de Viviers, pour avoir préconisé savamment et prudemment le retour au droit canonique, furent traités avec la plus

exticiiie rigueur. lîn 184001 1S50, Charles Pclticr, pour avoir nié le pouvoir que s'arrosaient indûment certains évèques de dispenser eux-mêmes, sans induit, pour le deuxième de^ré d'cmpùcliement au mariage, fut expulsé d'Angers, puis de Paris. A la mC'mc date, dom Guérangcr. pour avoir écrit ses //;.f//7////()»^ liliin^iijiws, qui nous ont rendu la liturgie R(^niaine, fut en butte à l'anathème d'évèques dont je n'ose pas dire le nombre. A Paris, Bouix, le restaurateur du droit canonique, lut expulsé pour avoir écrit un article de journal sous la dictée du nonce P'ornari et défendu une constitution pontificale qui obligeait d'envoyer à Rome les Conciles provinciaux. Migne, le créateur de la Patrologie grecque et latine, fut frappé d'interdit; Gaston de Ségur, l'auteur de cent opuscules de propagande populaire, interdit... pour une conversation avec Pie IX ! A Avignon, l'abbé André, pour avoir annoté Thomassin, rappelé les lois pontificales sur la nomination des curés et traité de quelques points de droit canon, impudemment violés en France, en fut réduit, chose que je ne puis croire, à chercher, lui, prêtre, deux fois docteur, à chercher abri dans une écurie. A Montpellier, Joseph Olive, confesseur des mêmes thèses, tut frappé d'une semblable disgrâce. A Limoges et à Tarbes, deux autres prêtres trappes pour la même cause. Dans les Côtes-du-Nord, Michel Maupied, prélat de la sainte Eglise Romaine, le promoteur de la formule adoptée par le Concile pour la définition de l'infaillibilité pontificale, fut réduit à une égale misère. A Nanc}', Rohrbacher, le grand historien ; Régnier, le savaiu musicographe ; Gridel, également philosophe et vulgarisateur ; Hémonet, plus récemment, sont traités comme ils ne devraient pas l'être. A Langres, Darboy et Drioux, deux esprits éminents, sontcon:raints à l'émigration; Denis, Perrot, Sieur et vingt autres, dans ces derniers temps, sont objets de sévices également cruels et immérités. A Besançon, c'est un carnage : les deux Gaume, Jean-Jacquot, Jacquenet, Bergier, Maire, Decez, jetés en exil ou envo3'és à la guillotine sèche. Je ne voudrais pas aller jusqu'à l'accusation de crime ; mais je puis voir, ici, pour le moins des excès. Un droit canon, connu et respecté, s'ileût couvert les prêtres, n'eût pu qu'honorer beaucoup lesévêques.

Les vicissitudes de la vie administrative, qui avaient amené, de Lyon à Paris, Benoit-Marie Langenieux, aujourd'hui cardinal-archevêque, y amenrjent, un peu plus tard, Vincent Davin. Davin n'y vint pas d'ailleurs pour courir la fortune ; il y vint tout simplement pour avoir conquis, au concours, une stalle au chapitre de Sainte- Geneviève. Dominique Sibour, par une invention habile, avait créé, dans l'église vide de Sainte-Geneviève, un chapitre qui devait se recruter par le concours ; les chanoines, après cinq ans d'exercices, employés à l'étude et à la prédication, devaient être reversés dans le clergé paroissial. Je dis que c'était une invention aussi habile qu'ingénieuse, et d'ailleurs le rappel de la vie canoniale à son principe, tel que l'avait posé saint Chrodegand. Paris, avec ses deux ou trois millions d'habitants, a besoin d'un nombreux clergé ; ce clergé doit desservir une foule de postes très importants ; et, si grande indulgence qu'on ait pour la nature humaine, si grand crédit qu'on veuille attribuer au séminaire du diocèse, il est mathématiquement impossible de trouver des prêtres assez nombreux, surtout assez distingués, pour occuper ces postes. Paris ne peut pas se suffire, il est obligé d'emprunter des prêtres à la province. La pompe aspirante, inventée par Sibour, répondait merveilleusement à cette nécessité.

Davin, chanoine de Sainte-Geneviève, était bien à ca place. Par nature, il était calme et bon; par tempérament, il était studieux;

p.ir touriuuc d'cspiii, il pobscdait une égale aptitude à scruter les détails et à pénétrer les profondeurs. A ces qualités intellectuelles, il joi^niait moralement une grande droiture et une inexorable probité. Le mouvement qu'avait produit Lamennais, pour ramener les esprits vers Rome, s'acheminait, vers le milieu du xix* siècle, à son coiîiplet triomphe. Gousset, Guéranger, Rohrbacher, Bouix, brillaient dans tout l'éclat de leur gloire. Davin, par sympathie d'esprit et devoir de conscience, se rattachait à ce mouvement et en étudiait les antécédents historiques, surtout pour découvrir la cause de nos déviations. A Saint-Sulpice même, Lchir et Grandvaux avaient précédé ou suivi l'abbé Davin. Mais les conquêtes que faisait partout cet esprit de renaissance, n'avaient pas à Paris un terrain propice et encore moins ce que Pasteur appelle un bouillon de culture. Religieusement parlant, Paris est une Byzance ; les impies forment la majorité; les scélérats donnent le ton; les saints, qui pourraient les contenir, ne sont pas visibles à l'œil nu ; et, dans ces confusions, les faibles savent profiter des circonstances pour s'acheminer à la fortune. Par tradition, Paris était gallican ; ses archevêques se tenaient à cette doctrine : Louis de Quélen, avec modération, Auguste Affre, avec un certain savoir ; François Morlot avec indifférence ; Dominique Sibour avec une espèce de fanatisme. Lui qui, à Digne, avait été plus ultramontain que le Pape, devenu archevêque de Paris, fut aussi gallican, je veux dire aussi susceptible que Bossuet. Le complot gallican, qui n'avait jamais cessé de s'ourdir sur les bords de la Seine, fut enchanté que le Gard et la Durance lui eussent fait cadeau d'un tel homme. Son épiscopat ne fut qu'une tempête, qui finit comme un drame, dans une église, d'un coup de couteau que porta la main d'un prêtre... au nom des Institutions diocésaines de Sibour !

Chanoine de Sainte-Geneviève, Davin n'eut garde de se risquer dans cette bagarre : il se livra tranquillement à ses études, vaqua à la prédication et se laissa porter doucement au souffle des bonnes doctrines.

Au sortir de Sainte-Geneviève, il fut nommé vicaire à Neuilly. Le curé de Neuilly s'appelait Pierre Roy. A la suite d'enquêtes com-

mencées par le promoteur Yéron, il avait été frappé d'interdit et dépouillé de sa cure. Roy racontait sur ce Véron des choses qui font dresser les cheveux sur la tête ; j'aime mieux ne pas y croire, pour n'avoir point à en parler. Ce procès fut porté en cour de Rome, dura quinze ans et coûta, au curé de Neuilly, soixante mille francs. Mais enfin il gagna son procès. En 1875, par une décision de Pie IX, l'archevêque de Paris fut condamné à nommer Pierre Roy chanoine de Notre-Dame et à lui payer une pension viagère de cinq mille francs. Dans cette affaire, Vincent Davin avait pris parti contre son curé; il ne nous a jamais dit pourquoi.

Au sortir de Neuilly, Davin fut nommé aumônier des Frères des Ecoles chrétiennes. C'était un poste propice à un homme studieux. L'aumônier se remit de plus fort à ses études, qu'il n'avait jamais interrompues. C'est ici que Dieu l'attendait pour lui taire boire de l'eau du torrent et lui permettre d'autant mieux de relever la tête.

En étudiant les origines du Gallicanisme, Davin avait été amené à compulser ï Essai sur les mœurs de Voltaire et la Déjense de là Déclaration de 1682, par Bossuet. En lisant ces deux ouvrages, également célèbres, mais à des titres différents, Davin fut frappé d'une chose : c'est que, dans le jugement à porter sur les Pontites Romains, Voltaire, habituellement frivole et goguenard, était moins excessif que le grand évêque Bossuet. Pour donner corps à cette observation, Davin imagina de dresser un parallèle en deux colonnes ; sur l'une, il produit le texte de Voltaire ; sur l'autre, le texte de Bossuet. La preuve est faite ; c'est au lecteur à juger; et le moins qu'on puisse faire, c'est de s'apitoyer sur les misères du génie.

Davin avait mis ce parallèle sous les yeux de l'autorité ecclésiastique. Le cardinal Morlot, qui n'était point savant et qui ne manquait pas de sévérité^ défendit la publication de cet opuscule. L'aumônier des frères crut que la mort du cardinal supprimait la défense et publia son curieux parallèle. En soi, ce n'était pas un crime; les vicaires capitulaires de Paris, soit disant par respect pour le cardinal, je n'ose pas dire pour honorer sa mémoire, destituèrent de son aumônerie l'abbé Davin. Un concours l'avait amené à Paris

j>ar la coiicuncncc tlii mcritc ; pour im cent, qui honorait son talent et son /cle^ un coup de force l'expulsail du diocèse de Paris.

En lM"ance, inieadininistration ne peut pas avoir tort; ses victimes n'ont qu'i\ s'exécuter. Davin, jetc' sur le pave des rues, pour se retrouver sur ses deux pieds, n'eut pas à chercher longtemps, ni bien loin. En 1851, Dominique Bouix, expulsé de même pour un article de V Univers, interdit le matin, avait retrouvé, le soir, à Versailles, un poste de grand vicaire; Davin suivit l'exemple de son ami i3ouix et lut nommé, par l'évèque de Versailles, aumônier de l'école militaire de Saint-Cyr. A quelque chose, malheur est bon.

L'évèque, si bon pour les proscrits de la capitale, était Pierre Mabile. Mabile, étant curé de Villersexel, avait oBert, au prince Louis Bonaparte, sa table et un lit pendant une nuit ; il l'avait ainsi soustrait aux recherches des douaniers de Louis-Philippe, en le reconduisant, cinq lieues plus loin, à la frontière. L'aventurier de Strasbourg et de Boulogne, devenu empereur, avait, sur les Bourbons, un avantage : il se souvenait des services rendus et savait en témoigner sa reconnaissance. Par ordre de Napoléon III, le ministre des cultes dut rechercher le doyen de Villersexel et le présenter au premier siège vacant. Mabile était devenu vicaire général de Montauban, il fut nommé à Saint Claude, puis, sur le désir de l'impératrice, appelé à Versailles. Ce prêtre franc- comtois était surtout un grand homme de bien ; il avait suivi l'entrainement de ses illustres compatriotes Doney et Gousset; tout entier aux doctrines romaines, il les pratiquait avec le meilleur esprit, au besoin avec une forte résolution. Ici, tant de qualités ne lui furent pas nécessaires. Les ministres de Napoléon III ne se souciaient pas beaucoup des doctrines comparatives de Bossuet et de Voltaire. La nomination de l'aumônier de Sainl-Cyr passa comme une lettre à la poste.

L'auniônier de Saint-Cyr, pour charmer les loisirs de son ministère, avait continué ses études; il avait écrit notamment une histoire du pape saint Grégoire VII, le grand épouvantail des gallicans. Cet ouvrage parut à Paris, chez Castermann. C'est un ouvrage lyrique, écrit certainement avec la gravité de l'histoire, mais composé dans la diatonique de l'admiration. Davin cherche moins à Tempor-

ter par le témoignage des faits et la force de k conviction que par la puissance de l'enchantement. Dans des temps pacifiques, ce livre eut été lu avec estime et respect ; m'ais alors le gouvernement impérial, engagé par sa faute dans le complot qui devait détruire le pouvoir temporel des Papes, avait trahi sa mission et dilapidait sa gloire. L'auteur n'avait pas été expulsé de Paris sans y avoir laissé des inimitiés qu'exaspérait sa fortune. Des délateurs de bas étage dénoncèrent le livre aux convulsionnaires de l'Empire. La dénonciation fit d'abord du bruit dans la presse, puis fut portée par une interpellation au Sénat. Le ministre des cultes était ce gallican fanatique Rouland, qui avait donné la mesure de son importance et de son esprit en se vantant, lui, Rouland, quand il assistait à la messe, de se mettre à genoux pendant l'élévation de la sainte hostie, bien que la messe fût dice par un simple prêtre. L'archevêque était cet infortuné Georges Darboy, ultramontain à Langres, gallican cl Paris, qui, devenu archevêque, devait demander itérativement à César de faire, par le retrait de ses troupes, avorter le Concile du Vatican. Darboy était un noble écrivain, mais un faible cœur : les balles de la Roquette ont racheté ses faiblesses. Au Sénat, Vincent Davin ne pouvait compter ni sur Darboy, ni sur Rouland : il fut sacrifié pour le punir d'avoir écrit saint Grégoire VII : sacrifié, c'est-à-dire destitué comme aumônier de Saint-Cyr. Les belles affectations des doctrines libérales aboutissent, ici, comme ailleurs, aux pratiques de la plus méprisable tyrannie.

Etre destitué comme aumônier pour avoir écrit saint Grégoire VII, ce n'était pas, pour Pierre Mabile, un crime, loin de là. C'était plutôt un titre d'honneur que Mabile voulut immédiatement consacrer en nommant Davin chanoine de Versailles. Mais la nomination canonique d'un chanoine titulaire doit, pour valoir, être agréée du gouvernement. Si le ministre venait de révoquer l'aumônier de Saint-Cyr, ce n'était pas pour ratifier sa nomination au chapitre, au Sénat de l'Eglise : la ratification fut donc refusée pour maintenant et pour toujours. Quand Napoléon III venait à Saint-Cloud, il était le diocésain de Versailles. Mabile alla trouver l'Empereur avec sa nomination de chanoine ; il voulait que l'Empereur la revêtit de sa signa-

turc; il eut beau dire et be.ui Hiire, llùiipcrcur refusa et s'obstina dans son refus; de telle façon, il n'y avait plus d'espoir. L'évoque cessa de visiter l'Hiiipereur ;\ Saint-Cloud et maintint, malgré l'Hmpereur et inalj^ré ses serviteurs, la nomination de Davin, comme chanoine de Versailles.

Le toujours des ministres et même des Empereurs ne dure pas toujours. L'iîmpirc tomba ; le gouvernement de la république, sous la présidence de Tliiers, vint se fixer, de Bordeaux à Versailles. Mabilc, devenu évêque du gouvernement, vint trouver Thiers avec sa nomination de chanoine et lui expliqua en gros son affaire. Le refus de l'Empereur était, pour Thiers, une raison de plus ; sans ombre d'objection, avec un gracieux empressement, il prit la plume et signa, sans s'occuper du ministre, la nomination capitulaire de Davin. Et voilà comment Davin, deux fois proscrit et mis aux arrêts de rigueur, fut placé au pinacle.

Chanoine authentique de Versailles, Davin se reprit à l'étude des origines gallicanes ; il s'occupa spécialement de Port Royal et de Bossuet.

Le cardinal de Bausset avait écrit, avec un grand succès littéraire, mais sans théologie, ou plutôt avec une théologie très mauvaise, les histoires de Bossuet et de Fénelon. L'abbé Berton, prêtre très distingué d'Amiens, avait corrigé, par des notes^ l'histoire de Fénelon ; dans l'impossibilité de redresser, par le même système de correction, un chanoine de Meaux, Réaume, avait écrit en trois volumes, à nouveaux frais, l'histoire de Bossuet. — Sous la Restauration, le comte de Maistre, avec des précautions infinies, avait osé toucher à l'aigle de Meaux ; sous Louis-Philippe, Rohrbacher avait contesté le demi-dieu et, malgré les retours de l'esprit public, on avait fait crime, à Rohrbacher, de ses redressements. Bossuet avait eu le tort très grave de se mettre à la tète du mouvement qui voulait affr-anchir l'Eglise galUcane. c'est-à-dire la séparer de Rome, c'est-à-dire amener son complet et honteux asservissement. Les richéristes, les jansénistes, les parlementaires avaient fait, de Bossuet, leur porte-drapeau. Pour eux, Bossuet était le plus savant des docteurs, le plus profond des théologiens, le grand oracle de l'Eglise gallicane, le dernier des Pères de l'Eglise. Or, Réaume connaissait les ouvrages qui avaientréfuté victorieusementBossuet, notamment Soardi, Marchetti, Muzzarelli, Cavalcanti, Blanchi, Zaccaria. De plus, chanoine de

Mcnux, il connaissait mieux les conuucnccmcnts de Hossuet, son épiscopat et les tripotages de 16S2. Dans la sincérité de sa loi, avec la parfaite énergie d'une solide conviction, sans contester ni l'éloquence de l'orateur, ni la puissance du controversiste, ni la supériorité de l'écrivain, il découvre les torts énormes de l'évèque de Meaux*. Trois volumes durant et sans se départir d'une imperturbable modération, il dit son tait à l'auteur de la Déclaration et donne toujours des preuves à 1 appui de son jugement. Que veut-on de plus ? Hst-ce la laute de Réaume, si le barde sublime, qui chantait avec tant d'harmoniect de majesté les gloires de la sainte Eglis'. échange sa harpe d'or contre le ter d'un partisan, qui, embusqué derrière une masure de fraîche date, attente violemment aux prérogatives sacrées du Vicaire de Jésus-Christ '.

C'est ce Bossuet que Davin, chanoine titulaire, voulut étudier, sur plus amples intbrmations, dans le même esprit que Réaume, c'est ;\-dire avec une rigoureuse sincérité. L'histoire, dit Baronius, n'est pas un panégyrique; en louant moins, elle rend meilleure justice et, si elle condamne, c'est encore la justice qui l'oblige à condamner. Ce travail retint longtemps notre ami; pour le poursuivre, rien ne le rebutait, ni dépenses^ ni fatigues, ni voyages, ni correspondances. Par scrupule d'équité, il n'écrivait qu'après avoir vu le fond des choses. Quand nous apprîmes par lui l'achèvement de son travail, nous le pressions de le publier ; il nous répondit que son travail, à cause de son étendue, ne trouverait pas d'éditeur; il croyait utile d'ailleurs qu'il dormit assez longtemps manuscrit, pour se lever, comme les Mémoires si instructifs du P. Rapin, deux siècles plus tard. Pour nous, c'était plus qu'un regret ; quand vous possédez la vérité, il faut la jeter brutalement à la tète du genre humain, sans crier gare et sans demander grâce. Malgré nos instances, nous ne pûmes rien obtenir.

Après notre proscription, devenu collaborateur de la Revue du Momie catijolique, dans l'intérêt de cette publication, nous nous rabat-

^ RoHRBACHER, Histoire universciie de VEglise catholique, édition Vives, t. XVj p. 611.

tions sur un moindre dessein, sur un abrégé en trois cents pages, plus propre que huit volumes à vulgariser une solution. Davin y consentit, il se mit à l'œuvre sans retard ; travailla lentement, pour abréger plus sûrement huit volumes en trois cents pages. Le 30 juillet 1903 , à notre retour de Bretagne, nous descendions à Versailles, a'^c l'espoir d'y prendre le manuscrit de Bossuet. Notre homme avait encore vingt {>ages à écrire ; il put les achever et, en décembre les apportait lui-même au bureau de la Revue. Nos lecteurs ont maintenant ce travail sous les yeux ; ils peuvent en juger par eux-mêmes. En publiant cette étude, si solide et si implacable, nous nous demandions si l'aumônier expulsé des frères et de Saint-Cyr n'aurait pas, selon les antécédents de sa carrière, pour cette dernière publication, d'autres disgrâces à subir. Nous nous le demandions sans crainte, ni pour lui, ni pour nous. Les vieux soldats supputent leur carrière par les campagnes et leur mérite par les blessures. Le voilà mort ; ce n'est plus l'évêque de Versailles, c'est Dieu qui le soustrait aux misères de la vie et lui donne le plus bel avancement que puisse souhaiter l'âme d'un prêtre.

Nous ne nous dissimulons pas autrement que ce petit écrit contredit absolument le sentiment d'un grand nombre sur Bossuet. Pour tout le monde, Bossuet est un grand écrivain et un magnifique orateur ; pour beaucoup de braves gens, qui ignorent son histoire, ses faiblesses de prêtres et ses excès d'évêque, le nom de Bossuet est l'objet d'une espèce d'idolâtrie. Une telle exagération ne date pas d'hier. Dès le xvii^ siècle, l'admirable éloquence de l'évêque de Meaux avait excité un concert d'admiration; La Bruyère, qui n'est point enthousiaste, en parle comme d'un autre Chrysostome ; c'est la dominante de l'opinion, qui ne s'occupe pas de l'homme. Au xviiie siècle, les encyclopédistes, les pires ennemis du Christianisme, s'arrêtent devant Bossuet avec révérence, mais ne s'amusent pas moins des railleries de Voltaire et ne désarment pas contre l'Eglise. Au xix^ siècle, l'auteur du Génie du Christianisme épuise, sur Bossuet, dans toutes ses œuvres, les formules de l'admiration. Bausset écrit l'histoire de Bossuet, d'une plume élégante, mais avec toutes les faiblesses de l'opinion gallicane ; par ce livre, il conquiert un siège

A l'AcadcMiiie et la pourpre au Sacré Collège. Depuis, le sentiment admiratil" qui englobe tout Bossuet dans la mùme admiration, fournit une gamme que tout le monde adopte, variant le ton sans modifier la musique.

Hn ^ain, 'l'abaraud écrit un gros complément des histoires de Bossuet et de 1-cnelon ; Tabaraud dit bien des choses ignorées ou tues par Bossuet ; mais Tabaraud est janséniste, on ne l'écoute pas ; la France ecclésiastique est restée gallicane et ne veut pas qu'on chiribnne la pourpre de son héros. Le livre de Tabaraud n'est même pas lu et va pourrir dans les bibliothèques. Qu'importent les révélations à qui refuse de les entendre?

Cette année, en venu d'une coutume qu'ont adoptée les catholiques, en ces temps d.'sastreux, de célébrer des fêtes, sans doute pour se consoler de leurs infortunes et raviver leurs espérances ; — cette année, Meaux va célébrer, pour la première fois, le centenaire de Bossuet; comme Orléans célébrait, en octobre dernier, le centenaire de Dupanloup. Ici c'était la naissance qu'on rappelait ; là ce sont les funérailles qu'on veut convertir en triomphe. Nous n'avons rien à dire contre la iête ; nous trouvons bon qu'on verse autour d'une tombe, même lointaine, des larmes avec des prières. C'est le cas de rappeler la judicieuse observation du comte de Maistre : nous allons d'abord prier ; Dieu fera ce qu'il voudra de nos prières ; il sait mieux que nous à quoi elles peuvent servir.

Tout le monde a vu, à la dernière Exposition de Paris, le monument de Bossuet qui doit être inauguré au centenaire dans la cathédrale de Meaux. A l'Exposition, ce monument était dressé pas loin d'un monument semblable érigé à Victor Hugo. Ces deux monuments sont moins remarquables par le ciseau de l'artiste que par l'outrance des formes et le gigantesque des proportions. Nous ne nous rappelons pas d'avoir vu, à Rome, la ville du bon goût et du bel art, un si vaste monument ; nous ne saurions le comparer qu'au monument de Jean XXII dans la sacristie de la cathédrale d'Avignon. A notre avis, qui ne fait loi pour personne,* nous le trouvons plus digne d'un Pharaon que d'un évêque ; il ne parait pas cadrer avec la modestie chrétienne et le néant de la mort. Tant d'éclat

pour un peu de cette poussière, dont parlait souvent Bossuet ; tant d'éloges pour un homme, pour un évêque dont la vie offre tant d'accrocs. Décidément, nous sommes latitudinaires en matière de panégyriques. A quoi nos emphases remédient-elles ? est-ce bien ainsi qu'il faut 'porter le deuil de nos églises, à demi abattues", et qui peuvent succomber demain ?

Nous ne parlons pas ainsi sans tristesse, mais sans découragement. Le petit monument de Vincent Davin se dresse à Paris, à côté du grand monument de Meaux : l'un magnifiera le grand Bossuet ; l'autre le mettra à sa place en histoire. Si quelqu'un veut contredire, libre à lui. Qu'il aille se heurter contre la pyramide de huit gros volumes, nous ne demandons pas mieux. A dire vrai, nous en doutons tort. Bossuet ne se relèvera pas ; pas plus que Dupanloup*. La vérité de Dieu jouit seule de Téternité ; les hommes qui ne l'ont pas servi dans sa plénitude, quel que soit humainement l'éclat de leur gloire, passent comme les autres : Pcriii jnemoria ciim sonitti.

Pour rester dans la juste mesure, nous admirons, dans Bossuet, le grand orateur ; nous le croyons le premier des écrivains français. Malheureusement, sa vie sacerdotale n'est pas sans taches : la justice oblige à ne pas les taire : sa vie d'évêque, surtout l'acte terrible de 1682, c'est une calamité nationale, le grand anathème sur la France. Depuis 1682, a écrit Vincent Davin, tout soufflet, appliqué sur les joues de l'Eglise, en Europe et en Amérique, s'appelle Bossuet. C'est de là que date la ruine de notre malheureuse patrie. Loue qui

* Entre Dupanloup et Bossuet, il y a cent pour cent de différence. D'abord Bossuet était un homme sérieux, un travailleur, très instruit, en majeute et mineure, à l'ancienne mode, avec le bonnet de docteur, qui ne donne pas la science, mais la suppose. Ensuite Bossuet savait écrire ; il a composé nombre d'ouvrages de grand prix et du plus haut mérite. Enfin Bossuet n'était pas homme à donner des concerts detuilutaine et à déclamer des boniments de charlatanisme. Leur seul trait de ressemblance, c'est qu'ils ambitionnèrent tous les deux la pourpre romaine. De leur part, c'était une égale contradiction, dont ils eussent dû s'abstenir. Bossuet, d'ailleurs, la méritait, et, s'il eut été moins fanatique, l'eut obtenue; l'autre avait une queue de papier ; le seul moj'en de la passer au rouge, c'était d'y mettre le feu. Un cardinal indiquait un autre moyen, c'était de lui passer la chemise rouge de Garibaldi.

voutlr.i ; nous jamais. Nous Icsons éclio aux condamnations du S;»int-Siùge ; nous avons reproduit dans nos ouvrages les réfutations des docteurs. C'est tout.

Brunetière, rc)s.sian de la controverse, tient fort à ses idées, mais ne sait pas en quoi elles consistent : la niodcrnitc de Bossuet est une de ses marottes : ce néologisme ne brille point par la clarté ; s'il signifie autre chose que l'imilation littéraire, c'est un contre-sens; et l'imitation littéraire elle-même n'est-ce pas encore une misère ? L'écrivain ne doit imiter personne; il se garde de l'imitation comme d'un fléau. C'est, au moins, une faiblesse.

Il y a encore, en France, dans certain milieu, une formule : La religion de Bossuet. Je suis de la religion de Bossuet, disent des gens qui ne sont pas athées et qui ne veulent point du Pape. Si j'examine leurs mœurs, je vois que leur religion consiste à n'avoir pas de religion pratique. C'est un sophisme que Bossuet est frappé des foudres de sa parole.

Kn mai 1899, l'abbé Davin, âgé de 74 ans, faisait, en Terre- Sainte, le pèlerinage de pénitence. En principe, c'était un voyage de piété, d'expiation et de grâce ; en fait, pour le vieux pèlerin, c'était un voyage d'érudition. Les religieux de l'Assomption le traitaient avec beaucoup d'égards. Travailleur acharné, au lieu de se complaire aux agréments de la bonne compagnie, il consacrait tous ses instants à prendre des notes sur les lieux, les monuments et les points éminents d'histoire. La .perte de temps n'avait pas place dans son existence.

Un ne nos amis, qui nous appelle Maître et qui l'est trop solidement lui-même pour qu'on le traite en disciple, faisait, avec l'abbé Davin, ce pieux pèlerinage. « Dès que j'ai connu sa présence sur le bateau, dit-il, je me suis tait présenter à lui et aussitôt nous avons lié, parce que nous avons parlé de vous... C'était un homme visiblement hanté d'une idée qu'il poursuivait toujours. Personnellement, il n'attirait pas, mais il ne repoussait pas non plus ; il maintenait autour de lui comme un discret rayonnement de respect et d'estime. A Notre-D.ime de France, il porta^ aux Pères de l'Assomption, un toast, qui fut très applaudi. On sentait pourtant quelques réserves ; car il était très personnel et n'acceptait pas volontiers les jugements des autres. — Sous une forme polie et discrète, c'était un passionné. Il aimait l'Eglise avec son esprit et avec son cœur ; mais il m'a paru que ce vieil ultramontain se défiait de Léon Xlli.

D'ailleurs, s.ivaiU, lin, litlcrateur, cpris du droit canonique, dont il déplorait l'abandon. Mais clic était curieuse, cette figure aux traits bouleversés, ;\ l'œil observateur, étonnamment profond et précis, aux lèvres souriantes, mais prêtes i\ décocher le sarcasme. C'était Térudit qui savait beaucoup, et qui, sûr de lui-même, vous défiait de l'attaquer dans sa citadelle. » *

Les portraits à la plume sont comme les portraits au photoscope : tous divers, tous ressemblants [et tous insuffisants. La figure de l'homme, malgré sa mobilité extrême, n'est pas difficile à saisir; l'artiste, quelle que soit son habileté, quelque puisse être son génie, ne peut jamais la représenter à la perfection. L'âme, plus grande que le corps, se dérobe toujours par quelque endroit et vous défie par l'inconnu du mystère. Nous ne savons le tout de rien, ni de personne.

Toutefois, il y a deux points où notre ami, qui n'a pas étudié historiquement Bossuet, diffère de Davin : le mariage de Bossuet et l'horreur profonde du gallicanisme.

Sur le premier point, trois choses sont certaines : i" l'existence d'un acte contenant promesse, fiançailles ou mariage réel ; 2" la présence habituelle de la demoiselle à l'évêché et son crédit; 3" la réclamation de son douaire après décès. Qu'est-ce qu'il y a derrière ces trois choses ? On ne le sait pas, on ne le saura probablement jamais. Le fait est que Bossuet ne passait ^pas pour un modèle de vertu ; qu'il était avide de richesses et d'honneurs ; qu'il savait peu se contenir ; qu'il était d'un très fort tempérament. Sans doute, moralement, il valait mieux que sa réputation. Nous nous plaisons à le croire et laissons le secret à Dieu.

Sur l'horreur du gallicanisme, nous n'admettons pas d'excuse. C'est le crime des crimes ; le crime contre le Saint-Esprit^ qui ne peut être remis ni en ce monde, ni en l'autre ; le crime sur lequel Bossuei était outré jusqu'au fanatisme et ne laissa jamais voir ombre de résipiscence.

Oh 1 s'il s'agissait d'une préférence pour une opinion, d'une déclaration spéculative, qui ne tire pas à conséquence, qu'on appuie de son mieux d'un cortège de preuves, nous nous abstiendrions de

réprouver si fort. Encore, sur ce point, Bossuet s'est-il montré très excessif. En vain les docteurs de Douai, un grand inquisiteur d'Espagne, les premiers maîtres de Rome, un primat de Hongrie, deux ou trois Papes ont rendu les oracles de la théologie et porté les coups décisifs de l'autorité 'suprême. Bossuet avait parlé ; la cause était entendue ; l'Eglise n'avait qu'à subir ses oracles. — Vous trouvez Davin trop affirmatif ; il ne l'était pas tant contre Bossuet, que Bossuet l'avait été contre l'Eglise.

L'opinion déclarée par Bossuet était : au regard du passé, la sentine de toutes les opinions fausses, une dérogation aux doctrines séculaires de la France ; dans \e présent, l'acte de la plus audacieuse révolte ; pour Vavenir, l'erreur la plus pratiquement funeste qui devait bientôt ébranler tout l'ordre sacré des institutions humaines.

Dans l'oraison funèbre de la reine d'Angleterre, Bossuet parle de Luther ouvrant le puits de l'abîme: lui, Bossuet, en a ouvert un tout semblable, en canonisant l'hérésie de Calvin ; avec cette différence que les erreurs^ vomies par les puits de l'abîme luthérien, si elles ont ébranlé le monde, n'ont pu renverser l'Eglise ; et que les erreurs, vomies par le puits de l'abîme calviniste, ont produit le triomphe successif du jansénisme, du gallicanisme, du libéralisme, du socialisme et de l'anarchie.

Je conviens que ces hérésies des derniers temps n'ont pas plus détruit l'Eglise que les hérésies de Luther ; mais elles menacent de la détruire en France et d'anéantir, avec notre vocation providentielle, notre indépendance nationale.

Nous arrivons à ces extrémités : d'un côté, par le déchaînement frénétique des sectaires athées, partisans inattendus de la séparation voulue par Bossuet; de l'autre, par l'inertie des gens de bien, atrophiés depuis deux siècles, par le venin du gallicanisme.

D'un côté, attaque furieuse; de l'autre, défense nulle; total, ruine.

Et si vous me dites que ce sont là des outrances de logique, je vous répondrai : En fait, les conséquences ne se découvrent, ne se déduisent, ne se précipitent pas aussi vite qu'en principe. Mais la logique gouverne le monde ; et les erreurs que couve le sein em-

— XX vu —

hrasé d'un volcan briseront , tôt ou tard, les obstacles et allumeront un '^rand incendie.

Nous sommes loin de 16S2; nous sommes plus près de 1789 ; mais ceci est sorti dv cela ; et cela et ceci, sont les deux dates fatidiques d'où sont sorties, par une gestation évidente, les catastropbes d'hier, d'aujourd'hui et de demain.

Et pour clore cet argumentation par un mot de Bossuetavec une meilleure application : Nnnc cnuh'fnini, maintenant instruisez-vous. Seulement personne ne veut s'instruire. On trouve plus commode de fermer les yeux, de se boucher les oreilles et de s'abandonner, sans défense, aux coups de l'implacable Révolution.

Il y a place ici pour une troisième observation sur les œuvres de Bossuet.

Nous ne contestons nullement, sous aucun rapport, la grandeur littéraire de Bossuet ; nous souscrivons d'avance à tous ses éloges, pourvu qu'on ne dépasse pas les bornes de la raison, et qu'on veuille bien se souvenir de la condition humaine, toujours .faible par quelque endroit, disait Bossuet lui-même.

Le plus grand titre d'un auteur à l'admiration, c'est son originalité de bon goût et d'exceptionnelle puissance. Le travail, la science, l'imagination, la mémoire, l'ordre, la probité des sentiments, c'est bien quelque chose ; mais la première, la plus haute qualité d'une intelligence, c'est sa puissance créatrice.

Bossuet possède excellemment cette puissance ; cela est hors de doute et si quelqu'un s'avisait de contester, nous lui citerions la quantité de ses chefs-d'œuvre. Pourtant il y a une limite. Par certains côtés, Bossuet est plutôt disciple que maître; il ne s'est pas élevé au-dessus de certaine école. Renan, par exemple, se moque un peu de ses cahiers de Navarre et tout le monde sait en quelle dépendance il est de Descartes, génie philosophique, profond, sans doute, mais faible philosophe. — Or, une condition de grandeur, c'est qu'un homme se soit d'abord fait lui-même et ne porte les oripeaux d'aucune école.

Maintenant si Bossuet a publié lui-même quelques grands ouvrages, ne remarquez-vous pas qu'un assez grand nombre de ses

publications sont l'œuvre des ennemis de l'Eglise ? C'est entre les mains de l'ennemi que se trouvent ses manuscrits ; et parfois c'est en pays hérétiques, non en France, que s'en fait la publication. Des écrits qui auraient dû paraître, à Timprimerie royale, en format pompeux, avec une espèce de solennité, et qui paraissent comme à la dérobée, en Hollande, à Amsterdam !

Que pareil accident soit arrivé à Lamennais, après sa chute, cela s'explique tout seul; que le même phénomène piraisse en Bossuet, cela ne s'explique plus que par une complicité compromettante. On ne cite rien de pareil ni de J. de Maistre, ni de Bonald, ni de Veuillot. Leurs manuscrits sont entre les mains des honnêtes gens. Pourquoi ceux de Bossuet sont-ih en d'autres mains, beaucoup moins pures, sinon parce qu'ils devaient naturellement s'y trouver ?

\'incent Davin a publié, dans les Annales de philosophie du Père Perny, deux séries d'articles : l'une sur Bossuet, l'autre sur la Finie enchantée de Mozart. Dans ce dernier, il étudie les agissements destructeurs de la Franc-maçonnerie au xviii'^ siècle; dans le premier, il étudie le même sujet au xvu'' siècle. Ce travail sur Bossuet est extrait des archives secrètes du Vatican ; Pie IX, qui connaissait Davin et appréciait fort ses mérites, avait ordonné de lui ouvrir les archives de l'Eglise ; et il avait voulu qu'il étudiât spécialement le rôle de Bossuet dans les affaires religieuses du règne de Louis XIV.

L:i Revue dn Monde catljoliqnc ^xxhYx^iài récemment, du même Davin, un extrait des archives de l'Eglise sur les quarante-cinq séances de la Sorbonne, ^lowx casser un Concile national de Hongrie. Voilà qui donne une belb idée du gallicanisme et de la Sorbonne. Aujourd'hui elle achève la publication de son Bossuet.

Pour les travaux de l'abbé Davin nous pouvons ajouter qu'ils avaient concilié, à ce vaillant soldat, les cordiales sympathies du cardinal Pitra,le prince de l'érudition contemporaine; et de Jean- Baptiste de Rossi, le grand archéologue des catacombes. En son privé, Davin étudiait leurs œuvres et se faisait un devoir d'en rendre compte dans les feuilles publiques. Ces ouvrages formaient l'ornement et l'attrait de sa bibliothèque.

Sur l'ensemble des travaux de notre frère de combat, pour ne

pas trop nous en rapporter à nous-mêmes, nous citons le témoic^nage du vaillant et sage Arthur Loth. Voisin à Versailles de l'abbé Davin, son intime ami, le rédacteur de la Vérité française a pu, mieux que personne, prendre la mesure du personnage. Voici texuellement ses paroles :

« Par ses ouvra^^es et par sa collaboration aux revues et journaux catholiques, le Monde en particulier, M. Davin a tenu une place importante dans les luttes doctrinales religieuses de notre temps, surtout à propos de la suprématie et de l'infaillibilité pontificales. Son livre sur saint Grégoire VII dénoncé au Sénat sous l'Empire, attira même sur lui les rigueurs de l'autorité diocésaine de Paris et les discïràces du pouvoir civil, à l'époque où il était aumônier de l'Ecole militaire de Saint-Cyr.

« Ses opinions particulières sur certains personnages et dans certaines questions lui avaient valu auprès du plus grand nombre une réputation d'intransigeant et d'exagéré qui, malgré ses travaux et sts mérites, le faisait souvent tenir d. l'écart ou en suspicion.

« A part cela, c'était un ériidit et un écrivain d'un savoir aussi étendu que solide, et d'une rare pénétration d^ esprit. Docteur en théologie et en droit canonique, licencié ès-lettres, également versé dans les sciences ecclésiastiques et dans les études historiques et littéraires, unissant l'art à la théologie et l'archéologie à l'Ecriture Sainte, expert dans l'antiquité comme dans le moderne, écrivain, prédicateur, causeur, il était un des hommes les plus universellement instruits qu'il y eut dans le clergé.

« Entièrement dévoué à fEglise, l'abbé Davin n'a vécu et travaillé que pour elle, et s'il a outré en quelque chose, ce ne fat que par zèle excessif de la vérité, par attachement absolu aux principes. Bon prêtre, homme de devoir et d'abnégation, pieux, régulier, charitable, il était aussi d'une indépendance de caractère égaie à sa droiture et à sa fermeté. Malgré ce que l'on considérait comme ses sin- <yularités d'esprit ou ses exagérations d'opinion, tout le monde l'estimait pour lui-même.

« Outre son saint Grégoire VII, son saint Denis de Paris, son ouvrage sur X archéologie chrétienne des Catacombes, son petit volume sur la

divinité Je Jésus-Christ, ses publications sur le Jansénisme et les assemblées du clergé de France du xwW siècle, ses nombreuses études dans les revues et les journaux sur la religion et les livres rituels des anciens Egyptiens, sur les antiquités chrétiennes, les lieux saints primitifs de la Gaule, le château de Versailles, les principales œuvres musicales de Mo/art et de Beethoven, il laisse plusieurs ouvrages manuscrits considérables, un « Bossuet » (8 vol. in-8"), un « Molière et Port-Royal » (5 vol. in-8"). un livre sur « la beauté du Christ ». Il laisse surtout le souvenir d'une vie sacerdotale, laborieuse et méritante entre toutes. »

L' Univers dit à son tour, dans un article sans signature :

« M. l'abbé Davin a été fort mêlé aux luttes religieuses du xix' siècle, où son nom a fréquemment retenti. Il a longtemps collaboré à V Univers et nos vieux lecteurs se souviendront sûrement d'y avoir vu de nombreux articles de lui.

« Très entier dans son dévouement à l'Eglise, M. le chanoine Davin a été accusé d'avoir poussé ses idées jusqu'à l'exagération, et tel de ses livres, son Grcgiiirc VU notamment, a été attaqué à la tribune. Il était alors aumônier à l'école militaire de Saint-Cyr, et cela lui valut une àiss^x-^ce, fièrement acceptée.

c< L'érudition de M. le chanoine Davin était très étendue et il est certains sujets comme saint Denis qu'il a marqués de son empreinte. Il a publié, outre des ouvrages importants, d'innombrables études et articles sur les sujets les plus variés, et il laisse inédits plusieurs ouvrages.

« Quelque jugement qu'on porte sur le chanoine Davin, alors qu'on reconnaîtrait comme fondé le reproche d'exagération qui lui a été souvent adressé et qui parait en effet justifié an moins en partie, on ne peut contester ni son érudition, ni son ardeur au travail, ni son :(èle pour l'Eglise qui s'alliait avec une indépendance de caractère presque farouche. C'était un prêtre de grande vertu et nos vieux lecteurs auront un souvenir dans leurs prières pour cet ancien collaborateur de r Univers. »

Dans cette notice nécrologique, il y a un mot de trop : c'est que le reproche d'exagération parait justifié au moins en partie. Pour nous,

il n'est pas plus justifié que l'habituel emportement de Dupanloup contre les violences de Louis Veuillot. — Dans le service de la vérité, il y a, sans tenir compte des nuances, trois attitudes : la défense convaincue, l'hostilité déclarée et l'entre-deux. L'entre-deux n'attaque pas, ne défend pas, il ne fait rien et se croit parfait. Content de lui-même^ il trouve, à l'hostilité et à la défense, des exagérations en sens contraire. C'est une faiblesse. La pire exagération, c'est de ne pas aller au combat et de se mettre modestement au-dessus de tout le monde. Celui qui est sans péché a seul le droit de jeter la pierre; il s'en abstient; il croit qu'il vaut mieux la subir que la lancer. — Nous n'appuyons pas sur ce sujet : la figure de rhétorique la plus habituelle et la plus utile, c'est l'exagération ; c'est encore une marque de vertu et un signe de bravoure. • Le directeur des Nouvelles Annales de la philosophie, le P. Perny, qui eut, pendant trente volumes, la collaboration du laborieux chanoine, nous fait connaître, par lettre privée, la cause de sa mort et son profond regret. Le chanoine était allé à Paris, par le mauvais temps, avec un vieux parapluie. Au retour, il avait eu froid, était peut-être un peu mouillé et s'attarda à faire la causette avec un voisin, pharmacien de son état. Après dîner, ayant travaillé encore assez longtemps, mal en train, il se mit au lit : le lendemain on le trouva mort, probablement d'apoplexie. Le P. Perny ajoute : « Je l'aimais beaucoup ; j'avais, pour sa personne, la plus grande estime ; j'admirais surtout son érudition. Il n'est pas une de ses lettres q- i ne m'ait apporté la preuve de sa piété, de son esprit de foi, de son union avec Dieu. C'était un laborieux : sa mémoire était colossale : il retenait tout et n'oubliait rien. Je ne partageais pas en tout ses idées ; mais je le voyais dans la plus parfaite bonne foi. » — C'est cela. Entre deux hommes, l'identité la plus absolue est impossible ; la similitude n'est qu'approximative. Mais là où l'on trouve autant de vertus que de qualités, on s'incline. Le reste est des humains, disait M. de Maistre.

Le Directeur de la Revue du Monde Catholique — dont le respect m'interdit la"louange dans un recueil dont il fait si noblement les frais, et dirige si vaillamment les combats, — pour demander cet

article, niV-crit : « Un ami est mort ; le chanoine Davin était des nôtres île C(vur et d'Ame; c'était, dans notre petite phalange, un vaillant paladin ; il est tomhé sur la brèche, face à l'ennemi de Dieu et de son Eglise. Les journaux publient, sur son compte, des articles, qui ne sont pas ce que je voudrais. Soyez assez bon pour prononcer sur sa tombe quelques paroles de vieille amitié. Ne craignez pas d'encadrer son nom dans des guirlandes de fleurs et dans des branches de lauriers. Nous ne devons pas inhumer notre compagnon d'armes, comme on fait les enterrements militaires en Afrique : en tirant des coups de fusil autour et en jetant des cailloux sur la tombe de nos soldats. »

La Scniaine religieuse de Versailles ajourne;, à huitaine, sa notice nécrologique « sur ce pieux vétéran de notre clergé diocésain, laborieux jusqu'à la fin, assidu à sa s\.a\\ç , fidèle ;\ toutes ses obligations. Cordialement attaché à l'Eglise, il en défendait les droits avec une ardeur dont l'accent de loyauté excusait aux yeux de tous Vinclémente intransigeance ». En d'autres termes, ce prêtre laborieux, fidèle, assidu à tous ses devoirs, défendait, avec ardeur et loyauté, les droits de l'Eglise ; mais il y mêlait une inclémente intransigeance. L'apologiste puisait son ardeur et sa loyauté, dans la profondeur de ses convictions, la vigueur de sa foi et la droiture de sa conscience. Qu'il {ut intransigeant, je le crois bien ; mais que l'intransigeance soit inclémente, non, non ; c'est plutôt le contraire. Intransigeant, il faut l'être, parce que la vérité et le droit ne dépendent pas de nous; nous ne devons être que leurs dévoués serviteurs. C'est mal les servir ou ce n'est pas les servir du tout, que de parler mollement, d'épiloguer sans conviction, d'argumenter sans force et de dire tout tendrement, jusqu'à: Je vous hais ; ou plutôt : J'abhorre vos aberrations ! Medice^ cura te ipsum. — J'estimerais moins Versailles, si Versailles n'était pas fier de son Davin. Il n'y avait pas d'âme plus française, plus romaine et plus catholique que la sienne.

Louis Veuillot et Louis Vives estimaient beaucoup l'abbé Davin : l'un, pour les précieux services de son érudition ; l'autre, pour les hardiesses réfléchies et les vues profondes de sa polémique. A un diner chez le grand éditeur, pour célébrer une convalescence du

vieux champion de la sainte Eglise, il y avait, sous la piésidence du saint de la fête, Pelletier d'Orléans, Jules Morel et quelques minimes. Au dessert, on parlait de la situation et l'on passait en revue les écrivains qui, dans le grand combat pour l'infaillibilité, avaient rendu les meilleurs services. La palme fut décernée au théologien Maupied, à l'historien Darras, au savant et intrépide Davin. Ma mémoire se rappelle exactement ies particularités de cette aimable conversation. Veuillot en avait écrit la préface dans une de ses lettres de Rome pendant le Concile, où Davin avait figuré comme consulteur. Entre parenthèse, c'est de lui et de Mgr Jacquenet que j'avais appris la présence du modeste Icard aux assemblées du palais Salviati : il est bien entendu qu'il n'y figurait à aucun titre, pas du tout en qualité de secrétaire.

Un pharmacien de Versailles, voisin du chanoine Davin, depuis plus de dix ans, entretenait, avec le vaillant lutteur, d'intimes relations ; il le considère comme un des plus savants prêtres et des plus nobles figures qui aient honoré le clergé de notre époque. D'après cet honorable correspondant, la dernière soirée de l'abbé Davin fut consacrée à l'examen d'un fait rapporté au tome 38^ de notre Histoire de l'Eglise ; à l'ambassade du cardinal deForbin-Janson à Rome, sous Alexandre VIII, dans l'affaire de la Déclaration. Davin regrettait d'avoir ignoré la déplorable attitude de ce cardinal. Cette conversation in-extremis sur une page d'un dç nos ouvrages, de la part d'un vieil ami, nous a touché plus que nous ne saurions le dire.

L'espace manque à nos désirs ; le temps se dérobe à notre bon vouloir. Nous ne pouvons ici rendre compte des ouvrages de l'abbé Davin, ni en détail, ni dans leur ensemble. Nous pourrons, plus tard, lui payer ce tribut, le plus précieux pour honorer, en connaissance de cause, la mémoire d'un défenseur de la sainte Eglise et de la Chaire du Prince des Apôtres.

Maintenant il n'est plus. Nous pouvons maintenant dire de lui, le mot d'Horace, mais avec meilleure espérance : Eheu! Onintilinm perpetmis sopor urgetf Mais nous élevons plus haut nos regards. Ce , que les insensés appellent mourir, ce n'est pas finir, c'est monter plus haut. Dans son homélie sur la couronne d'épines, la couronne

des écrivains ccclc.sia.stiques, saint Ik-rnard se reporte A Salomon, qui fut roi, prince pacilîqne. auteur, et par là fut K-j figure du Christ. A ce propos, saint Hernard dit du Sauveur et du roi Salomon : « IMein de mansuétude dans l'exil de cette vie, juste dans le ju«:;enient, «glorieux dans son rè^mc. Aimable dans l'exil, terrible dans le jugement, adorable dan-, sa puissance. » L'Eglise remet celte homélie sur nos lèvres au moment où nous achevons ces pages. Nous savons bien que de Salomon et encore plus de Jésus-Christ, à un chanoine de Versailles, il 3- a loin; et nous n'entendrons pas nous hausser à des comparaisons. Mais notre compagnon d'armes, transplante' de Lyon à Paris, de Paris à Versailles, a connu les rigueurs de l'exil et n'y a rien perdu ni de fon amabilité, ni de sa douceur. Soldat intrépide de l'Eglise militante, il a porté des ju^enients justes, des sentences redoutables. Mort à la tranchée du combat, il a montré jusqu'à la fin sa force d'âme et s'est créé des titres à la récompense.

Dans le même office de l'Eglise, l'Apocalypse nous rappelle que Jean, à Pathmos, vit un cheval blanc ; sur le cheval blanc, un cavalier tenait un arc ; une couronne lui fut donnée, et il sortit Vinirus ut Vinccrct. Viucens, c'est le synonyme de Vincent. Isaïe avait dit longtemps d'avance que le Dieu des années sera la couronne de gloire et la guirlande pour l'exaltation du peuple d'Israël. Cette couronne de gloire c'est la couronne d'épine des auteurs que transfigure la grâce de Dieu.

Et maintenant, cher et vénérable ami, adieu ou plutôt au revoir. Dans quelques jours, nous vous suivrons dans l'éternité. Dans l'attente des justices éternelles, c'est une allégresse pour notre âme de rendre hommage à votre souvenir. Nous ne vous égalons pas en travaux ; mais nous avons partagé votre zèle et suivi vos traces. A Dieu, la gloire; à l'Eglise, le profit; à nous, quelques prières des humbles âmes qui se souviennent des soldats de Dieu.

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