CONCLUSION
Comment faut-il juger le chanoine Davin ?
Par disposition naturelle, nous avons. toujours ressenti beaucoup d'inclination pour les pauvres ; par tournure d'esprit, toutes nos sympathies sont acquises aux confesseurs de la foi. L'Eglise qui est une mère aussi intelligente que tendre, les honore tous, même les plus petits : c'est une belle leçon et un utile exemple. Possible que l'humble confesseur ait quelque travers ; qui n'en a pas ? mais, par le fait, l'homme qui confesse une vérité, marque où vont son estime, son dévouement et sa bravoure ; s'il joint, à ces qualités, l'amour du travail, il n'en faut pas plus pour former un homme de caractère.
Nos relations avec Vincent Davin datent de 1863, époque des premières rigueurs contre l'aumônier des frères ; elles étaient tout à fait intimes depuis 1867, date de la prescription de l'aumônier de Saint-Cyr, Nous étions alors engagés dans l'étude de cette terrible controverse qui, depuis 1682, tenait en suspens le monde catholique ; lui qui venait d'en étudier un point saillant, saint Grégoire VII, et qui souffrait persécution pour la justice, voulut, sans autre négociation, entrer avec nous en rapports fraternels. Ces rapports s'affirmaient d'abord par des lettres, toujours sérieuses et pieuses de sa part ; depuis huit ans, nous nous rencontrions chaque année, en automne, à Garches et à Versailles : à Versailles, chez lui ; à Garches, chez le P. Perny, notre ami commun, victime comme nous de l'injustice dans le sanctuaire. Dans la petite maison
du Socrate sacerdotal, se rencontraient tous les amis dont le Saint- Siège était le trait d'union. Les interlocuteurs, venus de tous les coins du monde, la plupart voyageurs, apportaient les cléments d'une vaste enquête. Oi\ causait bien et beaucoup, sans cérémonie. Le soir venu, nous aimions ;\ reconduire l'ami de Versailles à la gare de Saint-Cloud. La similitude des convictions engendre une identité d'âme; l'intimité des ellusions les rapproche si profondément, qu'il se torme comme une soudure : c'est, pour un juge, une condition de clairvoyance, ce n'est pas un gage d'impartialité.
En réfléchissant bien sur le trait vraiment caractéristique de Davin, nous croyons qu'il s'était imprégné, en l'étudiant à fond, de l'esprit de saint Grégoire VII ; il se Tétait assimilé ; il s'y était identifié, de façon à devenir, ce qu'il est resté pour sa gloire, l'intransigeant/^ro/zf/zt; de /'f/«?wr5, rinclémcut de la Semaine de Versailles. Toute la vie de Davin est là. La voie qu'il s'était tracée, il la suivit jusqu'au bout, sans s'inquiéter de rien. Jamais il n'a capitulé, ni voulu capituler en rien, pour personne, sur aucun principe. Aucune règle de l'Eglise, de sa discipline, n'a été de sa part l'objet de la moindre infraction. Ceux qui parlaient de conciliation, il leur tournait le dos; ou, s'il était obligé de les regarder en face, il s'écartait à l'offrande de l'encens. Romain, il l'était des pieds à la tête, et par le fond des entrailles, comme beaucoup ne le sont pas, même à Rome. Sa conviction s'affirmait jusque dans ses vêtements : il portait le col romain, la soutane romaine, le manteau romain. On en riait peut-être un peu dans la ville jansénis-te et gallicane du i:;rand roi ; cela lui était bien égal.
Tel était l'homme qui, tout jeune, s'était épris de la grande et noble figure de ce Pontife que les gallicans Indécrottables n'appellent encore que le fougueux Hildebrand. La terreur que leur inspire ce saint pape est telle qu'ils s'opposèrent à la définition de l'infaillibilité, surtout pour ne pas revoir .Hildebrand sur la chaire de saint Pierre. C'était leur conviction que s'il ressuscitait, tout était perdu ; c'est, au contraire, notre seul gage de résurrection. Un pape en caoutchouc fait mieux leur afîltire ; mais à quoi sert, la, souveraine BossutT **
puissance, si elle est souple et malléable, tout en eau bénite, comme le veut le conciliatorisme ?
Le Père Perny et moi avons reçu, de l'abbé Davin, beaucoup de lettres ; c'est ici que l'homme se révèle le mieux. En toutes, il y a, selon les temps et les circonstances, une ou deux réflexions pieuses. C'est la marque d'une grande piété^ un grand degréd'union à Dieu. Ceux qui l'ont vu au lit de mort, nous ont dit que son visage portait, avec la majesté du départ, un grand calme et comme un reflet de béatitude. Nous nous sommes demandé si, au m.oment de la séparation, il avait eu seulement une larme pour la terre. C'est possible ; on ne le saura point et on ne peut le supposer.
Nous avons dit que Pie IX le tenait en grande estime ; il voulut le garder six mois à Rome, après le concile, pour lui ouvrir les archives du Vatican sur Bossuet. A la nonciature de Paris, nous savons qu'il avait des entrées : c'est par lui que nous sont venues de là quelques paroles d'équité et de sympathie. Mais Bossuet, après saint Grégoire VII, chez lui, emportait tout : il ne l'étudia pas moins de quarante ans. C'est un laps de temps plus que suffisant pour savoir, et assez pour être au-dessus des contradicteurs qui parlent beaucoup sans rien étudier.
Dans les prisons de la Terreur, il y eut le bal des victimes : c'est un contraste instructif. Dans nos conversations de Garches, entre les trois victimes, les jambes ne permettaient pas les exercices ambulatoires ; mais les langues pouvaient tourner. Le P. Perny, tout aux préoccupations savantes, ne parlait jamais de ses affaires; Davin se plaisait aux anecdoctes plutôt gaies et mordantes ; mais s'intéressait beaucoup à notre sort. Chaque année, son premier mot était pour savoir si un rayon d'arc-en-ciel paraissait à l'horizon. Je vous remercie, lui disais-je, de votre sollicitude; mais pourquoi vous donner des soucis que je n'ai pas ? J'ai écrit deux mémoires pour instruire l'autorité ecclésiastique ; cela suffit. Pour rien de plus au monde, je ne voudrais ni tourner le pied, ni lever la main. Proscrit pour avoir été candidat à la députation ; proscrit pour avoir écrit dix brochures contre le gouvernement persécuteur ; proscrit pourm'ècre peut-être trouvé sur le chemin d'un intrigant et d'un;
.iiiibitieux : pourquoi voulcv. vous que je m'en aflligc ? Ces trois niotils sont des titres d'Iionneur; cel.i se porte à la boutonnière. Le curé de Neuilly a dépensé soix.iiUL- mille francs, pour prouver, par sentence d'un tribunal, qu'il était un honnête homme. Le trouvc/c-vous plus honorable? Pour moi, quand je serais sûr de démontrer que je suis le phénix de la création, je ne donnerais pas deux sous. Ceserait supposer la chose douteuse; ce serait s'exposer à ce que le jUf;e prenne une lève noire pour une blanche; st puis prouver judiciairement qu'un évéque a tort, à quoi bon ? Depuis le gallicanisme, tout évèque est un peu pape ; vous ne pouvez pas supposer, sous l'empire des idées régnantes et des nécessités concomitantes, qu'un Pape, en dehors d'un cas effroyablement scandaleux, donne jamais tort à un évèque : et même en ce cas^ il est, je ne dis pas douteux, mais difficile qu'un pape puisse agir. Ne sollicitons donc pas la justice de l'Eglise et trouvons très beau le rôle de victime.
Un jour, sur ce thème, un interlocuteur eut un mouvement de haute éloquence. Dans un moment d'indignation, il parlait de l'inexorable justice, de sa nécessité, des séparations indispensables, du scandale affreux si, dans l'Eglise, se voilait la statue de la justice. Alors il parla de Corbulon, de Thraséas et de Pétus, assassinés par Néron ; de Néron assassiné à son tour ; de l'insuffisant arrêt qui mêle, dans la même fosse, la cendre des victimes et la cendre de l'assassin. Sur quoi, il exprima cette idée que la justice n'ayant pas suivi son cours contre le bourreau vivant, il faudrait, pour que justice posthume se fasse, planter sur sa tombe une longue épée qui irait, au sein de la terre, frapper la poussière d'un scélérat, soustrait vivant à la justice.
— La nécessité de la justice, répondîmes-nous, n'est pas discutable ; mais la justice n'est pas une vengeance ; ni dans la société civile, ni dans l'Eglise, la justice ne peut suffire à tout. Le prototype de l'humanité est mort en croix; ses apôtres se sont réjouis d'avoir été dignes de souffrir l'outrage à cause de son nom. Il est bon pour nous que Dieu nous humilie, pour nous faire approfondir ses lois. La persécution est même une béatitude, pourvu qu'on la souffre pour