DEBATS SUR BOSSUET
« Bossuet est l'Eglise catholique faite homme, l'incarnation de la raison, de la droiture, de la raison saine, autant que de l'éloquence,... le plus grand homme de l'Eglise française moderne », vient d'écrire un professeur de la Sorbonne, dans un ouvrage auquel l'Académie a décirné le prix Montyon '. Tel professeur de nos Facultés catholiques n'hésite pas à dire parallèlement de Bossuet, qu'il est « la tradition liiite homme - ». Ainsi le poète Santeuil, se faisant représenter à genoux devant Bossuet, disait : « Perqnem Relligio manet inconcussa sacerdos, Pontife par qui la Religion reste inébranlable )>. Il est vrai qu'il en avait dit autant du janséniste Arnaud, rayé pour son hérésie obstinée du rang des docteurs. Sous la stanipe d'un fameux
i- FÉNELOM et Bossuet, Etudes morales et littéraires, par L. Crouslé, 1894-95, î. II, pp. 529, 439, 543.
2 L'abbc T. Delmont, Bossuet et les Saints Pères, 1896, p. vu.
docleur, il avait écrit : « Par lui la Religion est restée inébranlable, Per quem Keîligio stetit inconciissa » .
Mais, d'autre part, un poète aussi, Lamartine, tout en disant : « Bossuet est tellement incorporé dans la gloire de la France qu'en le diminuant on retrancherait quelque chose à la majesté du génie trançais », n'hésite pas à l'appeler « le saint et sublime factieux..., proclamé père de l'Eglise à Paris », et « proclamé à Rome père de l'erreur et de la révolte ' ». Rome a en effet réprouvé d'avance le cartésianisme de Bossuet ; son quenellisme, le pire jansénisme, a été foudroyé après sa inort par la bulle Unigenitus ; son gallicanisme, condamné de son vivant par la bulle Inter miiltiplices, vient d'être anathématisé par le concile du Vatican; sa doctrine calviniste de l'indépendance de l'Etat vis-à-vis de l'Eglise, qu'il accornpagne de la flétrissure des actes les plus solennels des Papes et des conciles, en préludant à V Essai sur les Mceurs et l'Esprit des nations de Voltaire, a été déclarée manichéenne par la bulle Unam sanctam et le cinquième concile de Latran, « et figure au pilori du Syllabiis pontifical. Il n'est pas, d'ailleurs, un persécuteur, un tyran, i+n machinateur de schisme ou d'hérésie qui ne se réclame avec enthousiasme de l'évêque de Meaux. Tenant le Vicaire du Christ en prison et prêt à mettre à la Fille aînée de l'Eglise les chaînes moscovites de Photius, Napoléon, la main sur son épée, jettera au monde ce cri : « Je suis de la religion de Bossuet ! »
Le poète danois, Malte-Brun, venu en France, baptisait en ce temps-là publiquement le malheureux évêque du beau surnom « d'aigle de Meaux ». Au tournant du xx^ siècle, l'Exposition universelle de Paris vient d'offrir le modèle concordant d'un monument colossal à ériger en marbre par souscription des deux mondes. En présence de ce trophée en voie d'enfantement, qui doit célébrer le deuxième centenaire de la mort de l'Aigle, le chrétien sérieux, le français ami du vrai plus que des mirages de la gloire, se sent le devoir de demander à l'étude impartiale des faits solides et placés à leur date, la connaissance bien réelle d'un si haut et si hautement débattu personnage, la photographie historique de Bossuet.
1 Le Civilisateur, 1854, Bossuet, §§ LXXIII.
C'est \a niaticre de nombreux volumes. A quoi n'ont pas touché la parole encyclopédique et l'activitc'sans trêve de Bossuet,dans son demi-siècle de célébrité ? La louange faisait de son vivant entendre à l'Académie, par une bouche amie, celle de La Bruyère, ces paroles : « Que dirai-jc de ce personnage qui a fait parler si longtemps une envieuse critique, et qui l'a fait taire; qu'on admire malgré soi, qui accable par le nombre et par l'éminence de ses talents ; orateur, historien, théologien, philosophe, d'une rare érudition, d'une plus rare éloquence, soit dans ses entretiens, soit dans ses écrits, soit dans la chaire ; un défenseur de la religion, une lumière de l'Eglise, parlons d'avance le langage de la postérité, un Père de l'Eglise. Que n'est-il point ? Nommez, Messieurs, une vertu qui ne soit pas la sienne '. » C'est indiquer l'immensité du champ ouvert à \xï\q critique non envieuse. Mais la photographie a des réductions ; et l'on peut entrevoir le contenu des volumes réclamés par l'histoire dans un modeste livre. Suivons ainsi au vol, mais pas à pas, cette vie si prodigieuse de Bossuet, trop inconnue, grâce à notre fascination nationale, du petit groupe même des érudits.
Les faits à dérouler devant faire mainte fois tressaillir le lecteur, je crois devoir suspendre en tête de cette biographie sommaire le portrait de Bossuet, docteur de Navarre, âgé de trente-six ans, fait par un espion de la cour, au premier moment de ces débats de Louis XIV avec Rome, où il sera le porte-enseigne royal :
« Bossuet — esprit adroit, complaisant, cherchant à plaire à tous ceux avec qui il est, et prenant leurs 'sentiments quand il les connaît, ne voulant point se faire des affaires, ni hasarder les mesures qu'il a prises, qu'il croit sûres pour aller à son but. Ne pouvant croire que ceci [la résistance de la Faculté de théologie au Parlement) puisse durer, ainsi se ménageant extraordinairement et cherchant dans la Faculté quelque milieu à prendre et quelque détour lorsqu'il n'est pas contre ", et par là, il est assez suivi par plusieurs personnes; outre
* Discours à l'Académie française, 15 juin 1693.
^ Bossuet était des Docteurs qui ont vole contre Venrcgislrcvient de Varrêt du Parlement du 22 janvier 1665. « Les considérations ou l'exemple de M. Cornet, dont il ^st la créature, a été peut-être la cause principale qui l'a fait gaucher en cette
qu'il parle latin nettement et agréablement ; a même assez de connaissance de ces matières, parce qu'il a étudié avant de s'adonner à la prédication. S'insinuant dans le monde avec assez de facilité à cause de son talent de la prédication, et par là il ne manque pas de créance dans la Faculté. Attaché aux jésuites et à ceux qui lui peuvent faire sa fortune, plutôt par intérêt que par inclination ; car naturellement il est assez libre, fin, railleur et se mettant fort audessus de beaucoup de choses. Ainsi, lorsqu'il verra un parti qui conduit à la fortune, il y donnera quel qu'il soit, et il y pourra servir utilement '. »
L'Aigle est donc aussi renard et caméléon, voire malin singe et hardi comédien. Génie sublime dans une basse nature, s'il doit avoir la splendeur de l'ange, il est à craindre qu'il n'ait sa chute.
occasion », dit l'espion de la cour. (Gérin, Recherches historiques sur V Assemblée du clergé de France de 1682, 2^ édition, p. 518, 522). Cornet meurt le 12 avril : l'abbé Bossuet n'est plus contre, mais cherchant quelque milieu, quelque détour sophistique, et ouvrant à plusieurs personnes la voie de la défection.
* Bibl. nation. Vol, 155, des Cinq cents Colbcrt, transcrit sur le manuscrit. — Quelques variantes, dans Gérin, p. 555, venant de retouches postérieures.
Dli LA NAISSANCE DE BOSSUET A SON SACtPDOCE ET A SON DOCTORAT
Jacques Bénigne naquit à Dijon le 21 septembre 1627, septième enfant de l'avocat Bénigne Bossuet et de Marguerite Mochet. Les Bossuet et les Mochet étaient gens de robe. Ils s'étaient séparés, il y a trente-huit ans, du Parlement de Dijon attaché^ avec tous les Parlements de France, à la Sainte-Ligue catholique, pour aller faire un <i Parlement réfugié A, attaché à la cause d"Henri IV calviniste. Claude Mochet. aïeul de Bossuet, avait présidé la Chambre du Tiers-Etat aux Etats-généraux de 16 14, cette Chambre dont les députés, mus « par les huguenots », comme dit le cardinal du Perrou ', avaient par un arrêt prescrit un serment qui « est le serment d'Angletene tout pur 3), ayant la queue « d'un schisme et d'une division delà religion - »: arrêt contre lequel le Clergé, soutenu par la Noblesse^ s'est soulevé d'indignation et qui sera annulé et flétri par le roi, mais arrêt qui aboutira au premier des Quatre Articles de Bossuet. Antoine Bretagne, oncle maternel du père de Bossuet, zélé anti-ligueur, magistrat à Dijon, va être nommé par Richelieu premier président du Parlement de Metz, à la création de ce Parlement en 16^3- Tel est le milieu, assez peu catholique, où Bossuet apparaît dans son berceau.
' D'AvRîGNY, Mémoires chronologiques, an 1614.
- Remontrance du Clergé de France, Recueil des actes, etc., 1740, fol, col. 374.
— ro —
En 1641, son père, conseiller au Parlement de Metz, où Antoine Bretagne l'a fait entrer, en appellera comme d'abus à ce Parlement d'un statut du chapitre de Metz confirmé par une bulle du Pape. Il invoque le concile de Trente, considérant le Pape comme étant audessous et non au-dessus des canons, selon le troisième des futurs Quatre Articles. Il a gain de cause là, et au Parlement de Paris. Il annule ainsi la nomination canonique d'un chanoine resté coadjuteur douze ans, puis installé titulaire par le chapitre et reconnu tel d'^abord par le Parlement de Metz, pour donner la place à son fils à peine âgé de treize ans, allant entrer en humanités au collège des Jésuites de Dijon. Il passe sur le concile de Trente, exigeant le sousdiaconat pour un chanoine, comme il passe sur le Pape. Le chanoine enfant va à Toul prêter, en Parlement, le serment de fidélité au roi, puis à Metz prendre possession en personne et séance au chœur ' . Après de brillantes études littéraires chez les jésuites à Dijon, il se rend à Paris, au collège de Navarre, pour étudier la philosophie et la théologie. Il y arrive, âgé de quinze ans, le 17 octobre 1642, jour de la rentrée en potentat oriental de Richelieu mourant.
Présenté bientôt à l'hôtel de Rambouillet, cercle des Précieuses et foyer discret des jansénistes, par un parent des Arnauld, comme un petit orateur prodige, il' improvise, à seize ans, de onze heures à minuit, et fait dire à Voiture que « jamais il n'avait entendu prêcher ni si tôt ni si tard « . Sa première thèse de philosophie sera dédiée, en 1643, à l'évêque de Lisieux, Cospéan, ami du patriarche des jansénistes, l'abbé de Saint-Cyran ; sa première thèse de théologie, en janvier 1648, au prince de Condé, protecteur à Dijon des Bossuet, futur patron de Spinosa. En mai, étant dans sa vingt et unième année, il sera admis dans le chapitre de Metz ci la résidence personnelle, touchant désormais les pleins revenus de son canonicat ; et, le 21 septembre, il ira recevoir le sous-diaconat à Langres, son ancien diocèse, des mains de l'évêque Zamet, affectionné à sa famille. Rentré à Paris et logeant au doyenné de Saint-Thomas du Louvre, secret repaire de jansénistes, le jeune sous-diacre, par un tour de
* pLoaUET, Vie de Bossuet, t. I, p. 121.
luirdicss'j, dont Vincent l\.nj;or, ami d'Arnaiild, vicaire f^éiiOral de l'évcquc janséniste d'Alais, Pavillon, puis chanoine de Tournai, doit donner un exemple auquel Louis XIV' mettra ordre par la prison, Bossuct va engager sa vie dans des liens d'iniquité qui projetteront sur sa tombe un ctringe éclat, unique en histoire.
Un chanoine de Notre-Dame de Paris, « lié étroitement » avec le successeur de Bossuet i\ Meaux, le cardinal de Bissy, Legendre, abbé de Clair fontaine, après avoir montré Bossuet, grandement loué, sous le nom de M. du Perron dans les listes jansénistes saisies en 1703 à Malines, écrira :
« (1704). Quelques jours après la mort de M. Bossuet, une demoiselle, sa vieille amie, demanda, se disant sa veuve, son douaire et ses conventions '. Quel phénomène dans les conjonctures où l'on était alors ! Ce fut sagesse de l'étouffer en ordonnant aux héritiers d'apaiser le scandale et à la demoiselle de se taire. Cette prétendue veuve n'étoit point une aventurière, loin de là, c'étoit la fille d'un M. de Mauléon qui tenoit un appartement au doyenné de Saint- Thomas du Louvre dans le temps que iM. Bossuet, n'étant que sousdiacre, étoil en pension chez le doyen de cette église ^ Le jeune homme étoit alors beau et bien fait, et la demoiselle avoit son mérite. Quoi qu'elle fût sur le retour lorsque j'eus occasion d'aller chez elle en 1700, elle avoit encore de grands restes de ce qu'elle avoit été dans son printemps. Jeunes tous deux et demeurant en même maison, ils se voyoient commodément ; ils s'aimèrent sous promesse de mariage, à la charge de le tenir secret. Ainsi parloit la de-
' Bonnetty a eu longtemps en mains le contrat de fiançailles ou de mariage. Mgr Gaume et M. le comte du Hamel de Breuil l'ont empêché de le publier à la veille et au lendemain du concile, par raison d'inopportunité. La mort a empêché l'illustre champion Je l'Eglise de faire cette publication à laquelle il était bien résolu,
2 (( M. de Mauléon » — (lisez Gary tout court), — logeait chez Nicolas Mélicque, son beau-frère, ou chez Robichon, son parent, l'un et l'autre grands locataires .à long bail des deux parties du doyenné. Bossuet était en pension chez Jean Ellaia, doyen en 1635, après Nicolas Cornet. On le voit là dès 1643, puisqu'à cette date, jeune virtuose, il prêche à onze heures du soir à l'hôtel de Rambouillet, voisin du doyenné.
moiselle ; ce qu'il y a de certain^ c'est que dans les différents temps de la vie de M. Bossuet, elle a toujours été la maîtresse chez lui, qu'elle y ordonnoit de tout et que la recommandation de cette si belle ancienne connaissance étoit la plus efficace et la plus forte qu'on put avoir pour obtenir des grâces du prélat ' ».
Le Concile de Trente annule le mariage d'un sous-diacre; il annule le mariage non contracté devant le propre prêtre et deux témoins. Mais les docteurs jansénistes font fi du Concile de Trente; et Bossuet disant qu'il n'est point reçu en France quant à discipline, ne cessera de célébrer l'ancienne discipline des « siècles les plus purs » de l'Eglise. Il se rattache à présent à cette discipline où le consentement des parties suffit pour la validité du mariage, et où les fiançailles suivies des relations conjugales sont le mariage même, La crainte des lois et du scandale imposent toutefois, dans un tel mariage, « la charge de le tenir secret ». Voilà l'union du sousdiacre Bossuet avec la fille, dira-t-on, d\in fripier^ devenu en 1651 notaire au Châtelet, Catherine Gary, qui se blasonnera en 1676 « damoiselle de Mauléon ». Cette fille a-t-elle connu le sous-diaconat de Bossuet au moment où il se fiançait à elle ? Lui a-t-il fait croire que le sous-diaconat n'invaUdait pas le mariage ^ ? Il va sans opposition recevoir le diaconat à Metz, le 21 septembre 1649 ; et il rentre à Navarre où, admis dans la confrérie du Rosaire au lendemain de son sous-diaconat, son talent pour la prédication le fait établir directeur par le grand maître du collège, Nicolas Cornet. - Le I" juillet, Cornet, syndic de la Faculté de théologie, a déféré à la Faculté cinq Propositions, auxquelles les novateurs veulent
* Mémoires, in-8, 1863, p. 565, 265.
3 Bossuet admettra-t-il le pouvoir de l'Eglise d'établir des empêchements diritnants de mariage? Non, si l'on en croit le secrétaire et aumônier de son successeur à Meaux, l'apostat Denis, qui écrit sans qu'hélas! on le contredise : « Des personnes se sont souvenues, que feu M.l'évêque de Condom étant un jour consulté si le mariage d'un prêtre était bon, son sentiment fut qu'il le croioit valide et devoir subsister, encore qu'il ne fut pas permis de le contracter. On l'a souvent prié (à ce que m'ont assuré des gens de probité et très distingués) de donner son sentiment par écrit : mais il l'a toujours refusé. Anecdotes de la Cour et du Clergé de France, 1712, p. no.
donner cours, et qui émanent de Y Ait^uslinns de Jansénius condamné par Urbain VIII, en i6.j2. Ce sont les fameuses Propositions qu'Innocent X condamnera le 31 mai 1653 comme hérétiques. La secte cherche d'avance .\ discréditer le jugement du Pape en lui contestant cette infaillibilité doctrinale que lui ont si^expressément reconnue le second concile œcuménique de Lyon et celui de Florence, et que viennent, en 1651, de pro:lamer quatre-vingt-huit évêques frani;ais en demandant au Pape la condamnation des cinq Propositions. Le jeune Bossuet qui voit combien, en pleine Fionde, la secte est puissante, et qui sait qu'en 1647, « pour gagner ce qu'il y avait de jeunes gens » en Sorbonne, « on assurait hardiment que dans six ans on serait maître de tous les évêchés, pour les distribuer à ceux qui suivraient la nouvelle doctrine ' *, parle avec les jansénistes.
En sa Mineure ordinaire, pour sa licence en théologie, Quelle est la cité de Dieu? soutenue le 5 juillet 1651, il prétend que « la foi orthodoxe » nous vient du « collège » des évêques du monde entier, non du Pape, et il trouve « très utile » qu'elle vienne des évêques rassemblés « en conciles généraux » : ce n'est qu'à ce prix qu'on écarte « toute ambiguïté touchant la foi ». Il y aura ainsi « ambiguïté » sur la question janséniste jusqu'au concile du Vatican, et, pendant deux siècles, le jansénisme aura eu droit de cité dans l'Eglise. L' « unité » de « concorde » remplace dans le corps de « l'épiscopat » Tunité de commandement ; la primauté du Pape se trouve réduite à une « primauté d'honneur » : c'est la doctrine de Richer, syndic de la Faculté de théologie de Paris, qu'elle a expulsé de son sein, et qui s'est rétracté en 1629 : c'est l'oligarchie de la République Ecclésiastique de l'archevêque apostat de Spalatro, Marc-Antoine de Dominis, dont le cadavre et les écrits ont été brûlés le 21 décembre 1624, au champ de Flore, par ordre d'Urbain VIIL
La thèse est dédiée « à Henri de Bourbon, évêque de Metz ». C'est le fils adultérin d'Henri IV et de la marquise de Verneuil, qui, nommé évêque à Metz à l'âge de six ans, maintenant simple
* R.^PIN', t. I, p. 16?.
tonsuré, mène une vie scandaleuse, et, en 1668, après s'être démis, se mariera. La dédicace, par trop quémandeuse, commence ainsi : «Il y a je ne sais quoi d'élevé dans le sang royal, Prince sérénissime» et personne n'y participe qui n'en tire une certaine grandeur d'âme innée. Mais celui qui à la splendeur de la naissance unit un caractère bienfaisant et plein d'humanité, je pense qu'il est moins audessus des mortels que voisin des êtres célestes. C'est pourquoi ous ceux qui ont placé en vous leur secours ont tant à se louer de vos bienfaits, surtout ceux que vous connaissez être à vous à un titre particulier. Je me félicite grandement d'être devenu naguère l'un d'eux, et je crois que ce m'est un singulier bonheur et le plus heureux des augures. »
Est-ce pour être agréable à son patron, ou tranquilliser un peu sa propre conscience, que le jeune bachelier, faussant l'histoire, tient pour « vraisemblable » que (c les Apôtres, en enseignant les premiers rudiments de la foi, n'avaient pas jugé le temps opportun pour imposer même aux évêques la loi du célibat ' ? »
Ordonné prêtre à Notre-Dame de Paris, le 16 mars 1652, par le cardinal de Retz, ce semble, il prêchera à Navarre, le jour de Pâques, son premier sermon, non sans donner une main visible au rigorisme du livre retentissant De la fréquente communion d'Arnauld. Le lundi de Qaasimodo, 9 avril, il recevra à Notre-Dame le bonnet de docteur, après avoir voué sa tête au glaive, si Dieu la demandait pour la défense de la vérité. Sur quoi, refusant la place de grand maître de Navarre que veut lui céder Nicolas Cornet, il rentre à Metz, et Catherine Gary l'y suit.
* Gazeau, Une thèse de Bossiiet en i6;i, Etudes religieuses, etc., des RR. PP. Jésuites, juin 1866.
BOSSULT, ARCHIDIACRE DE SARRIBOURG, PUIS GRAND ARCHIDIACRE DE METZ. PRÊCHE A PARIS. AUTORISE LE JANSENISME
Nommé par Henri de Bourbon, dès le mois de janvier, archidiacre de Sarrebourg, une des premières dignités du cliapitre, le jeune docteurva, pendant cinq ans, se livrer à l'étude de la Bible et des Pères, extrayant de ceux-ci des textes frappants qui seront la trame, relevée par d'éloquents commentaires, de ses sermons. La condamnation par Innocent X, en 1653, des Cinq Propositions de Jansénius taxées d'hérésie, ne lui fera jamais considérer les jansénistes comme hérétiques. En 1655, dans son premier écrit, h Réfutation du- catéchisme de Paul Ferry, il continuera à dénier au Pape l'infaillibilité, disant que le discernement de « la bonne doctrine » doit se foire « avec tout le corps et par l'autorité de toute la communion catholique », et n'ayant que des éloges pour Pierre d'Ailly et Gerson sur lesquels s'appuie le ministre calviniste après Luther- Il vient, d'ailleurs, le 18 avril 1654, avec un tiers des chanoines et bientôt le conseil du roi, de déclarer le siège de Metz non vacant pat la démission conditionnelle d'Henri de Bourbon en faveur deMazarin, celui-ci ne recevant pas ses bulles ; et le 27 août, il sera ainsi, dans ses vingt-sept ans à peine, promu grand archidiacre de Metz, ce qui lui donne juridiction sur les seize paroisses de la ville et trois archiprêtrés de la campagne.
Pascal, en 1656 et 1657, va publier dans l'ombre ses Provinciales^ hérétiques et absurdement calomniatrices : la condamnation solen-
nelle par le Pape n'empêchera pas Bossuet d'écrire en 1670 : « J'estime les Lettres au provincial », sans un mot de restriction. En 1656, et 1657, le Clergé de France, avec l'appui du Roi contre le Parlement de Paris, impose à tous les ecclésiastiques la signature d'un Formulaire de soumission aux Constitutions d'Innocent X et d'Alexandre Vil contre le jansénisme. Bjssuet n'a garde de ne pas signer ; mais c'est à orand contre-cœur, car en 1700 il dira du Formulaire : cest une sottise qiion a faite pour plaire aux Jésuites '. Et en 1658, le voilà qui ose faire souscrire à Bédacier, sufFragant de Metz, reconnu tel par le chapitre, un acte où le prélat déclare n'avoir aucune juridiction sur le chapitre ni sur aucun des chanoines ; et, à la fin de l'annéa, il nomma, ave: le chapitre, un autre évêque suffragant. Le chapitre est Pape, et Pape en délire.
Au commencement de 1639, le grand archidiacre de Metz quitte Metz pour Paris, dans l'espoir d'une plus brillante fortune. Il ne reparaîtra plus à Metz qu2 par moments, le devoir delà résidence ne lui causant aucun scrupule pendant dix ans. Il prêche, en 1660, le Carême aux Minimes de la Place Royale, ne manquant pas, à la nouvelle de la paix des Pyrénées, d'exalter Anne d'Autriche, « notre grande reine », de bénir Louis XIV, « ce grand roi », de dire de Mazarin : « qu'on célèbre hautement ce sage ministre », et d'ajouter : « Je ne brigue point de faveur; je ne fais point ma cour dans la chaire ; à Dieu ne plaise : Je suis Français et chrétien ; je sens^ je sens le bonheur public ; et je décharge mon cœur devant Dieu, sur le sujet de cette paix bienheureuse ». En 166 r, il prêche le carême aux Carmélites, avec le panégyrique de saint de Joseph devant Anne d'Autriche : en 1662, « au château royal du Louvre, devant Leurs Majestés » ; et Louis XIV fait écrire à son père « pour le féliciter d'avoir un tel fils ». L'année ne s'achèvera pas que, faisant à l'Oratoire envahi par le jansénisme l'oraison funèbre du général Bourgoing, il ne porte en chaire sa théorie anti-romaine de l'Eglise, et n'absolve discrètement les jansénistes, non sans incriminer les jésuites, s'assurant ainsi les sympathies des curés de Paris, les associés de Pascal qui vient de mourir.
* RevM Bossuet, 1903, p. 165.
Le roi, qui s'ciii;;it;e dans les scandales avec La Vallièrc, et craint l'autorité et les loudres du Pape, se fait présenter à l'enconire par l'archevêque de Paris, son ancien précepteur, Pércfixe, six Propositions, d'inspiration janséniste, qui deviendront les Quatre Articles de Hossuet. Alexandre VII lui reproche de tendre « à se séparer de Rome et à établir le luthérianisme en Lrance ». Le Parlement ose entreprendre d'imposer ù la Laculté de théologie l'enregistrement des six Propositions. Elle résiste. Bossuet, retenu par Cornet, partage la résistance. Louis XIV dit « qu'il voyait bien que cet abbé ne se souciait pas beaucoup d'être du nombre de ses amis ». Cornet mort, et Bossuet « ne voulant point se faire des aft'aires », on avertit le ministre Colbert que « lorsqu'il veira un parti qui conduit à la lortune, il y donnera quel qu'il soit, et il y pourra servir utilement )>. Il va en effet fournir ses gages dans l'oraison funèbre de Cornet. Là, louant Péréfixe, frappant sur les jésuites, ménageant les jansénistes, il travestit son maître jusqu'à l'asôimiler à Gerson et à Pierre d'Ailly^ dont les insanités théologiques sont qualifiées par lui d' « oracles ». La Sorbonne, entraînée par une faction janséniste que seconde Possuet, ayant condamné le livre d'un carme, Défense de notre Saint Père le Pape... contre les erreurs du temps et Y Opusciduni semblable d'un jésuite, confesseur de la reine d'Espagne, Alexandre VII, par une bulle du 25 juin 1665, annule les deux censures. Douze docteurs jansénistes et Bossuet sont charges de libeller contre la bulle. Bossuet écrit à la marge : Il Y FAUT RÉSISTER. Ses notes sont conformes à celle qu'Arnauld écrit pour le Parlement. N'osant attaquer le fond de la bulle, ce qui les perdrait, les treize commissaires la déclarent nulle par défaut de forme, comme ayant été « donnée motu proprio », et « introduite en France par voie clandestine. »
Bossuet travaille en même temps, avec le triste archevêque de Paris, à obtenir des religieuses de Port-Royal des Champs leur soumission au Formulaire d'Alexandre VII déclarant que les Cinq Propositions condamnées comme hérétiques sont bien de Jansénius. Dans deux lettres qu'il leur adresse^ il ose, contre l'évidence, déclarer qu'on n'attend pas d'elles « la même attache au fait qui est
contenu dans le Formulaire qu'aux vérités révélées d, et que la foi humaine au fait de Jansenius suffit. C'est l'autorisation -du jansénisme. Les religieuses refusent d'admettre ce mensonge, qui reste et restera toujours pour compte à Bossuet.
Il va prêcher, en i6é6, à Saint-Germain, son deuxième carême devant la cour, en attendant l'Avent en 1669. Entre deux^ il révèle de plus en plus vis-à-vis de Rome cet orgueil que les contemporains signaleront comme indomptable. En avril 1667, parait sous la rubrique de Mons, mais imprimé probablement dans une des caves de Montmartre, le Nouveau Testament de la traduction de Saci, prisonnier à la Bastille, d'Arnauld et d'autres jansénistes. La lecture en est interdite par l'archevêque de Paris le 18 novembre, la vente, par le conseil d'Etat, le 20. Il sera condamné le 20 avril 1668 par un bref de Clément IX, avec défense, sous peine d'excommunication encourue ipso facto, de le lire, retenir, vendie ou imprimer. Bossuet n'entreprendra pas moins, d'accord avec l'archevêque et les traducteurs, de le rééditer en le revisant; et la tentative ayant échoué par la mort de Péréfixe, il osera, le i^"" décembre 1674, écrire au maréchal de Bellefonds, du livre loudroyé : « Je ne crois pas qu'on puisse dire sans témérité que la lecture en soit interdite ».