‹ Étude critique sur la méthode oratoire dans Saint AugustinChapitre 14 sur 14 · CONCLUSIONS · texte numérisé non relu

CONCLUSIONS

Le traité que nous avons essayé de faire connaître est complet en soi, si Ton y cherche surtout la méthode du grand docteur : il était bien suffisant pour un prêtre qu'auraient animé la charité et l'esprit d'Augustin.

Les principales difficultés qui peuvent se présenter au catéchiste y sont abordées et résolues simplement et chrétiennement. Mais il ne suffit pas de donner à l'âme les principes de la foi ; il faut les entretenir, les développer : comment s'y prendra l'orateur chrétien? Pour prêcher comme pour catéchiser, est-ce assez d'exposer l'histoire de la religion en y ajoutant quelques réflexions morales? Tel est le problème qui se présente à l'esprit quand on a lu le Traité sur l'art de ca-

m ANALYSE CHIMIQUE DU QUATRIÈME LIVRE

téchiser, Augustin vu le résoudre clans un de ses livres les plus forts quant aux dogmes, et les plus complets quant aux développements.

Le Traité de la Doctrine chrétienne est sans contredit un des ouvrages qu'il affectionnait; il le retoucha deux fois, sans doute parce qu'il jugeait la matière assez considérable pour mériter tous ses soins. Cet ouvrage est comme une clé de la méthode qu'il a suivie dans ses Commentaires sur l'Écriture. Aussi, les Bénédictins r ontils mis-au commencement du troisième tome de leur édition ; il y sert de préface aux commentaires qui remplissent les volumes suivants.

Augustin le commença quelque temps après son épiscopat, c'est-à-dire vers l'an 397; il ne l'acheva pas d'abord, et s'arrêta au vingt-cinquième chapitre du troisième livre. Tout incomplet qu'il était, il le laissa paraître. Plus tard, en faisant la revue de ses écrits, avant de composer ses Rétractations, il voulut l'achever. Nous savons, par une lettre adressée à un nommé Quodvull-Deus, que ses Rétractations sont la dernière œuvre de sa vie, puisqu'il y travaillait le jour, et réservait ses nuits à réfuter Julien *. La mort ne

1 Lettre CCXXIV. Cette lettre étaîl écrite en même temps que la réfutation de l'hérésiarque .liilieii

lui permit pas d'achever le livre de controverse; mais le Traite de la Doctrine chrétienne fut terminé.

On aime à penser qu'Augustin, après avoir commencé sa vie dans l'enseignement de la rhétorique profane, mourut en s'occupant encore de cet art oratoire que le christianisme avait sinon agrandi, au moins rendu plus moral. Ne dirait-on pas que la Providence, en rapprochant les deux termes de sa vie par une pareille circonstance, a voulu montrer que la nature est plus forte que la volonté la plus puissante, et que la religion peut bien modifier l'âme, mais non détruire ses instincts.

Les trois premiers livres, est-il dit dans les Rétractations, servent à l'intelligence des écritures : le quatrième contient la manière de mettre au jour et d'expliquer les vérités divines qui y sont cachées, c'est-à-dire, en langage moderne, l'art de développer les idées fournies par la Bible. « Quoique toutes choses, dit-il dans un spirituel prologue, eussent pu se faire par le ministère d'un ange, la condition humaine eût été misérable si Dieu n'eût pas voulu communiquer sa parole aux hommes par l'intermédiaire des hommes Sain! Paul se serait trompé en disant ;

« Le temple de Dieu est saint, et c'est vous qui « êtes ce temple. » Enfin, comment la charité qui unit si étroitement les hommes, pourrait-elle entretenir le mutuel épanchementdes cœurs s'ils n'avaient, rien à apprendre les uns des autres? »

Cette dernière réflexion nous ramène bien naturellement à l'auteur du Traité sur l'art de catéchiser. C'est toujours le même sentiment qui l'inspire ; mais ici les conditions sont changées. Il ne s'agit plus de parler à un néophyte qui écoute avec ardeur ou avec patience parce qu'il veut à tout prix devenir chrétien ; il faut retenir dans le sein de l'Église ces âmes faibles, ces cœurs corrompus que l'hérésie sollicite de toutes parts, tandis que le catholicisme les étonne ou les gêne. Combien de difficultés à surmonter! Quelle onction, quelle habileté, quelle éloquence le prédicateur devra trouver en lui pour faire face aux périls de la foi !

Dans l'ancienne liturgie, le sermon faisait partie de la messe; il venait après la lecture de Y Évangile. L'orateur devait donc maintenir l'esprit des fidèles dans le haut état où l'avaient placé les solennités du culte. Il fallait en même temps que sa parole fût forte et brève : aussi, les sermons prononcés pendant la messe étaient

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en général fort courts. La messe n'était pas d'ailleurs le seul moment où la parole sainte fût expliquée aux fidèles.

L'Église n'accordait qu'à l'évêque le droit d( parler, afin de ne pas commettre son salut et sa défense à des voix incapables. Saint Augustin fut le premier dans l'Église latine qui parla sans être évèque, et il dut ce privilège à des circonstances particulières, au moins autant qu'à la hauteur d'un talent qui s'était révélé avec éclat.

La même chose en Orient n'avait eu lieu que pour saint Jean Chrysoslome et pour Origène. On concevra quelle importance l'Église attachait à la prédication, si l'on se rappelle que, pendant le sermon, elle était ouverte à tout le monde, même aux infidèles. Aussi, les Pères n'y parlent des mystères que par allusion ; c'est pour cela encore que dans les sermons on trouve tant de morceaux qui s'adressent évidemment aux hérétiques ou aux païens.

Qu'on se représente une de ces immenses basiliques que le christianisme et la magnificence des empereurs avaient multipliées dans les grandes villes : qu'on se mette devant les yeux cette foule d'auditeurs rangés par ordre; les hommes d'un coté, les femmes de l'autre: les vieillards

sont au premier rang; les pères et les mères tiennent devant eux les petits enfants, car on les menait à l'église quand ils étaient baptisés. Les jeunes gens sont debout, et quand l'église a des galeries, les femmes y montent pour être mieux séparées des fidèles et moins exposées aux regards indiscrets ou à des distractions profanes. Les diacres circulent de rang en rang pour voir si chacun est attentif, si personne ne dort ou ne rit. On a fini de lire Y Évangile. L'évêque est sur un trône, au fond de la basilique, à un endroit où tous le peuvent voir, au milieu des prêtres qui l'environnent à droite et à gauche dans le demi-cercle de l'abside ; les diacres sont debout en sa présence. Tous les regards se tournent vers lui. Il va parler après Dieu, et avant que la victime sainte ne soit immolée. Quelle attente ! Quel tremblement devait saisir l'orateur qui songeait à lui, à ceux qui l'écoutaient et au lieu où il parlait! Comment trouver dans toutes les églises des orateurs capables de suffire à un tel moment! Aussi, prit-on l'habitude de réduire le sermon à n'être que le commentaire de l'évangile du jour.

Souvent on prenait un livre entier de YÉcritute, et on l'expliquait en détail. Nous avons

des exemples de ces interprétations suivies dans la plupart des sermons de saint Jean Chrysostome et dans les traités de saint Augustin sur saint Jean.

Cette méthode de commenter les livres saints avait l'avantage de soulager un peu les évoques qui n'avaient pas le temps de se livrer à la prép aration oratoire qu'eût exigée un sujet librement choisi. Enfin, il était bon de remettre sans cesse sous les yeux des fidèles ces dogmes qu'ils ne connaissaient qu'un peu confusément, et peutêtre qu'une autre forme de prédication serait arrivée moins heureusement et moins vite à cet important résultat.

Cet art de commenter et de traduire les livres saints d'une manière orthodoxe offrait déjà de bien grandes difficultés. Saint Augustin, qui avait passé sa vie à réfuter les hérésiarques, le savait mieux que personne, et c'est ce qui lui inspira l'idée de son Traité de la Doctrine chrétienne.

Les trois premiers livres semblent étrangers au dernier; pourtant un lien intime les y rattache : car, si le prêtre ne sait pas développer la vérité qu'il possède, sa doctrine n'est qu'une œuvre morte.

Je ne résumerai pas ici les trois premiers li-

vres de la Doctrine chrétienne; ils roulent sur des matières exclusivement théologiques dont j'ai indiqué le rapport général avec mon sujet. Si on veut en avoir un abrégé intelligent et rapide, on n'a qu'à lire Ellies Dupin, ce critique si compétent en fait de doctrine religieuse 4.

Qu'on me permette donc de supposer le ministre de la parole sainte suffisamment instruit de la vérité chrétienne.

Quels moyens saint Augustin va-t-il lui donner pour nous la transmettre éloquemment?

Qu'on n'attende pas de lui une rhétorique systématique et savante comme celle d'Aristote, comme certains traités de Cicéron. Cette méthode philosophique, cet ordre didactique ne sont plus du quatrième siècle. Ces qualités mêmes ne conviennent pas au génie d'Augustin. Comme dit Pascal, il suivait plutôt l'ordre du cœur que celui de l'esprit. Dans l'éloquence comme dans la théologie, comme dans la morale, il découvre d'un premier effort de génie les lois essentielles. 11 vivifie ces principes abstraits par la charité, c'est-à-dire par ce sentiment qui part de l'homme pour aboutir à Dieu. De là na-

1 Bibliothèque des Auteurs ecclésiastiques, tome III

turellement un profond dédain pour les détails. Augustin ne s'en cache point. Ce n'est pas qu'il regarde comme inutiles les régies de la rhétorique qui s'enseigne dans les écoles. Son aveu est formel. L'éloquence profane n'existe pas pour lui. Aussi, c'est une rhétorique à l'usage des ministres de l'Église qu'il prétend fonder. Ce point de vue peut sembler exclusif; mais après tout, avec toutes leurs formules, toutes leurs recettes, qu'ont produit les rhéteurs du troisième et du quatrième siècle? Peut-être l'éloquence religieuse était-elle la seule praticable dans un temps où il n'y avait plus de vie politique, et où l'Église était le centre de la société civile.

Selon Augustin *, la rhétorique est une faculté dont le développement est légitime partout et en toutes circonstances.

Ici, il juge encore une fois au point de vue chrétien l'esprit et les tendances de cet art, et, fidèle à ses anciennes idées, il s'écrie : « Quoi! « celui qui défend l'erreur saura se faire écoute ter, exciter l'intérêt, opérer la conviction ; il « saura exprimer ses idées avec précision et

1 Doctrine chrétienne, livre IV, chap. I, p. 00.

MO WAIYSK CRITIQUE DU QUATRIÈME LIVRÇ

« clarté, et un chrétien n'aurait -pas ce droit! »

La question ainsi posée n'offre plus de doute, et Augustin n'hésite pas a déclarer que dans l'intérêt de la vérité, les fidèles doivent travailler h devenir éloquents.

J'ai exposé ailleurs la défense si simple que le bon sens de saint Augustin opposait aux fins de non-recevoir invoquées contre l'art par le grammairien Cresconius. Ici, il va plus loin; il recommande positivement l'éloquence à l'orateur évangélique.

Certes, ce n'est pas un spectacle médiocrement curieux de voir le christianisme, au quatrième siècle, proclamer la rhétorique légitime et même nécessaire, lui qui, naguères, par la bouche de son plus grand apôtre, se vantait de mépriser les persuasions de la sagesse humaine. Faut-il donc l'accuser de contradiction? Non, car du jour où les persécutions cessèrent, la puissance de la parole devait succéder à celle des œuvres. Plus tard encore n'a-t-on pas vu au dix-septième siècle le Catholicisme, après sa lutte armée contre les Protestants, tâcher d'affermir parla voix de Bossuet ses dogmes si rudement attaqués.

Tout système politique ou religieux à l'état

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militant, par. cola seul qu'il lutte, a besoin de propager les principes qui le constituent, autrement il renoncerait à la domination. Dès-lors, l'éloquence lui devient indispensable, puisqu'elle n'est que le don ou l'art par lequel l'homme agit sur l'homme, et une fois l'éloquence née, la rhétorique la suit comme l'ombre suit le corps. Car ce n'est pas seulement un ensemble de règles capables de faire produire tel ou tel effet, c'est la faculté de découvrir les conditions imposées à tout homme qui veut se faire écouter : elle est à l'éloquence ce que le goût est au génie, ce que la réflexion est à l'instinct.

Après ces remarques que nous inspirait si naturellement notre sujet, observons encore comme la pensée de saint Augustin s'élève dès le début à une hauteur philosophique Qu'on rapproche de cette discussion élevée et morale le magnifique éloge que Cicéron fait de l'éloquence dans les mêmes circonstances à-peu-près, et l'on verra que dans la pensée de l'orateur romain, c'est le succès qui légitime l'art. Il se préoccupe avant tout de la gloire et de l'autorité que la parole donne à l'orateur. Saint Augustin, au contraire, reste dans la question de principe : l'effet moral et salutaire que l'éloquence peut avoir pour le

lii> ANALYSE CRITIQUE DU QUATRIÈME LIVRE

salut des âmes et lu défense de la vérité, voilà ce qu'il considère; il ne l'accepte enfin que parce qu'il trouve dans la conscience humaine les titres qui la légitiment.

C'est pour cela aussi qu'il suppose que dès la jeunesse on a étudié les règles qui s'enseignent dans les écoles.

La prédication évangélique ne devait pas, comme l'ont pensé Rapin et avec lui plusieurs critiques, faire découvrir un nouveau monde dans la rhétorique. Quand le prêtre développe les mystères de la foi, les obligations qu'elle nous impose, son but, en dernière analyse, est d'agir sur l'âme, et pour cela, il doit, comme tous les autres orateurs, instruire, plaire et toucher. Augustin ne fait ici que suivre la définition de tous les anciens rhéteurs. Après tout, elle est inattaquable. Augustin n'a pas trouvé mieux. Si donc plus loin il substitue à l'étude de la rhétorique le commerce des hommes éloquents, la composition et la lecture, nous ne verrons là qu'une erreur, un pieux remords peut être, et nous passerons outre.

Sans doute, comme il le dit, les gens intelligents, en parlant, ne songent guère aux règles qu'ils ont apprises; ils les oublient même corn-

plétement ; mais il n'est pas exact de dire qu'ils les observent par cela seul qu'ils sont éloquents. La nature ébauche en nous le talent oratoire : l'art seul peut lui donner la perfection. La composition, la lecture, le commerce des hommes éloquents, qu'est-ce autre chose qu'une rhétorique pratique? Comment en profiterez-vous si l'art ne vous en donne le sens? Augustin se rappelle peut-être ici qu'il a jadis enseigné l'art profane avec des sentiments peu chrétiens, et c'est pour cela qu'il le méconnaît.

Mais il ne tarde pas à revenir aux grands principes de l'antiquité ; et voici comme il définit le but que se propose l'orateur : « Celui qui expli- « que l'Écriture doit enseigner à faire le bien, à « fuir le mal ; il doit tâcher de gagner ses ad- « \ ersaires, de ranimer l'auditeur inattentif et « de rendre ses idées claires pour tous. La bien- « veillance, l'attention et la docilité, voilà ce « qu'il cherche. »

Je ne puis m' empêcher de rapprocher ce tableau des devoirs de l'orateur chrétien de celui qu'a tracé Cicéron dans un de ses livres de l'Orateur : «C'est à lui qu'il appartient de dire ses « sentiments sur les matières les plus impor- « tantes : c'est lui qui fait sortir tout un peuple

lii ANALYSE CRITIQUE DU QUATRIÈME LIVRE

« de son indolence en l'animant, on qui le re- « tient quand il s'emporte. Y a-t-il quelqu'un « qui puisse plus sûrement inspirer aux hommes a la vertu, ou plus fortement les détourner du « vice? répandre plus d'aigreur ou plus d'amer- « tumé dans un discours lorsqu'il faut décrier « les méchants, répandre plus d'ornements et « plus d'éclat quand il faut louer les gens de « bien ? »

Ainsi donc le prédicateur chrétien se propose, exactement la même fin que l'orateur antique : lui aussi il instruit, le peuple, l'exhorte, le détourne, lui fait des reproches, le soutient ou l'encourage. Il ne serait pas difficile de montrer que la matière ordinaire de la prédication n'est autre chose que ce que les anciens rhéteurs appelaient une thèse générale. Cicéron ou Hermogène lui-même n'auraient pas inventé pour la classer un nouveau genre de cause, puisqu'un genre de cause n'est dans l'ancienne rhétorique qu'un cas ou un fait particulier.

Si les idées religieuses étaient nouvelles, au temps d'Augustin, la nature morale de l'homme était restée la même. La science et l'érudition ont beau faire, dit un critique éminent, nous en sommés encore où on en était au temps de Cicé-

ron ; la rhétorique a toujours cinq parties et le style trois genres. Cela était encore plus vrai au IVe siècle. Aussi saint Augustin commence franchement par déclarer qu'on prouve par la dialectique, mais qu'à la preuve il faut joindre les mœurs et les passions. « Le but oratoire, dit-il, « n'est atteint que quand celui qui nous écoute « veut les mêmes choses que nous. Pour arriver « à ce résultat, les menaces, les prières, les in- « stances, tous les moyens du pathétique doivent « être mis en usage. Quand l'orateur mêle ha- « bilement la preuve au pathétique et tempère « celui-ci par les bienséances, alors la vérité « devient claire pour nous; elle nous plaît, elle « nous touche. »

Depuis Gorgias, tous les rhéteurs n'ont pas dit autre chose.

Cela prouve seulement que l'axiome antique repose sur des principes incontestables, puisque les systèmes les plus contraires ont été forcés de s'y soumettre.

Mais Augustin sait bien que tous les prédicateurs ne peuvent pas arriver à l'éloquence : en revanche, tous doivent parler avec sagesse. Être sage, c'est avoir fait des progrès dans l'intelligence des Écritures; il n'y a point d'ailleurs

d'éloquence en dehors des livres saints. « Car, « dit-il en citant Cicéron, si la sagesse sans l'élu— « quence n'est pas aussi utile qu'on le voudrait, « l'éloquence sans la sagesse fait de très-grands « maux et jamais de bien. Ceux qui savent par « cœur la lettre de l'Écriture sans en avoir Tinte telligence sont bien au-dessous des simples qui « la comprennent par l'âme. »

Fénelon, lui aussi, réclamait avant tout de l'orateur sacré une connaissance approfondie de la Bible. 11 se plaint souvent que les prédicateurs négligent de rendre claires les citations trop rares qu'ils en font : « On parle tous les jours au peu- « pie, disait-il, de l'Écriture, de l'Église, des « deux lois, des sacrifices de Moïse, d'Aaron, « de Melchisédech, des Prophètes, des Ap&tres, « et l'on ne se met point en peine de lui sl\)- « prendre ce que signifient toutes ces choses et « ce qu'ont fait toutes ces personnes-là : on m* « vrait vingt ans bien des prédicateurs sans ap- « prendre la religion comme on doit la savoir. » Aussi pouvait-il dire avec à-propos : J'ai vu une fournie d'esprit qui disait que les prédicateurs parlent latin en français.

Au IVe siècle il était encore bien plus nécessaire de familiariser les esprits avec les dogmes

de la nouvelle religion. Aussi comprend -on qu'Augustin insiste sur l'obligation de retenir les termes de l'Écriture : plus l'orateur est pauvre par lui-même, plus il doit s'enrichir de ces sortes de bien. La parole divine servira de preuve à la sienne. Car, lorsqu'on ne sait pas plaire par les beautés du langage, on peut encore plaire par ses preuves.

Ces preuves, c'est la suite de la religion, c'est la démonstration historique du christianisme. Fénelon, que nous aurons l'occasion de citer encore plus d'une fois dans le cours de cette dissertation, disait que c'était la source la plus féconde où le prédicateur pût puiser ses développements, surtout s'il n'a pas reçu du ciel la faculté oratoire. « Les uns, n'ayant ni la vivacité ni le « génie poétique, expliqueraient simplement « l'Écriture sans en prendre le tour noble et vif, « pourvu qu'ils le fissent d'une manière solide a et exemplaire, et ils ne laisseraient pas que « d'être d'excellents prédicateurs. Ils auraient « ce que demande saint Ambroise , une diction « pure, simple, claire, pleine de poids et de gra- « vite, sans y affecter l'élégance ni mépriser la « douceur et l'agrément. Les autres, ayant le « génie poétique, expliqueraient l'Écriture avec

« le style de l'Écriture même, et ils seraient par u là des prédicateurs achevés. Les uns instruite raient d'une manière forte et vénérable; les « autres ajouteraient à la force de l'instruction « la sublimité, l'enthousiasme et la véhémence « de l'Écriture, en sorte qu'elle serait pour ainsi v< dire tout entière et vivante en eux, autant « qu'elle peut l'être dans des hommes qui ne « sont pas miraculeusement inspirés d'en haut.»

En 1 684, l'abbé Fleury etFénelon avaient suivi Bossuet dans son diocèse de Meaux, pour y établir des missions et partager avec lui tous les soins de son ministère. On se représente volontiers Bossuet et Fénelon en présence des hérétiques accourus pour les entendre. Tous deux expliquent l'Écriture avec le style de l'Écriture, tandis que le savant et modeste Fleury racontait, dans ce langage calme et doucement orné qu'on lui connaît, l'histoire du dogme que ses illustres amis interprétaient avec leur âme et leur génie. Mais revenons à Hippone, et écoutons son pieux évêque.

La lecture intelligente de la Bible, la fréquentation de ceux qui parlent éloquemment, sont les deux meilleurs moyens d'arriver à cette sagesse qui est la base de l'éloquence.

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Dans les écrivains sacrés les deux qualités sont toujours réunies ; quand on les comprend,, rien ne semble plus éloquent ni plus sage : on peut même avancer que ceux qui les entendent comme il faut, comprennent qu'il y a une éloquence proportionnée à ces hommes divins ; c'est celle là qu'ils ont suivie, nulle autre ne leur convenait, et celle-là ne pouvait convenir à d'autres. Plus elle paraît faible et rampante, plus elle s'élève au-dessus de l'éloquence profane par sa naturelle et solide sublimité. En effet, de même qu'en poésie, souvent le mot simple est plus poétique que toutes les circonlocutions qui essaieraient de le remplacer, dans l'éloquence aussi, en bien des occasions, un style nu est plus puissant à produire le sublime que tous les ornements du langage. Jetez un manteau sur les épaules de la Vénus de Médicis, la moitié de sa beauté disparaît. C'est surtout à l'éloquence des apôtres qu'on pourrait appliquer le mot spirituel de Labruyère : Elle est rarement ou on la cherche, et quelquefois elle est où on ne la cherche pas.

Il est vrai qu'Augustin la suppose là où il ne l'aperçoit pas. Son aveu est formel : « Quand je « rencontre des mystères et des profondeurs,.

« j'avoue que l'éloquence est pour moi moins « sensible, mais je ne doute pas qu'il n'y en ait « autant que dans les endroits où je comprends.» Ne sourions pas h la vue de cette foi robuste; ce qui la justifie à ses yeux, c'est la grandeur ordinaire des idées et du langage. S'il en avait le loisir, il montrerait que toutes les merveilles de l'éloquence sont dans les livres saints. Ce qui Fétonne, ce qui le subjugue, c'est de voir la mesure parfaite qu'ils ont su garder partout. Ce sentiment de la mesure, cet amour chrétien de la discrétion en tout se retrouve chez saint Augustin, dans la théorie littéraire comme dans la morale.

Quelquefois cependant ses idées sur l'art sont bien subtiles; son admiration s'appesantit trop sur des détails inutiles. Fénelon apprécie bien mieux l'éloquence de la Bible, de Jésus-Christ et des apôtres; il l'admire parce que tout y est simple, tout y est grand, et il le montre : il nous fait voir comment Jésus Christ, maître de sa doctrine, la distribue paisiblement, comme il dit ce qui lui plaît et sans aucun effort, parlant du royaume et de la gloire céleste comme de la maison de son Père. Toutes ces grandeurs qui nous étonnent lui sont naturelles, dit-il ; il v est

DE l.\ DOCTRINE CHRETIENNE 151

né; il ne dit que ce qu'il voit, comme il nous l'assure lui-même , et il mérite bien que les Pharisiens disent de lui : Jamais homme ne parla comme cet homme. Au contraire, souvent les apôtres succombent sous le poids d'une vérité qui leur a été révélée, ils ne peuvenl exprimer tout ce qu'ils conçoivent, les paroles leur manquent De là, selon Fénelon, viennent ces transpositions, ces expressions confuses, ces liaisons de discours qui ne peuvent finir.

Cette manière de caractériser l'éloquence des saintes Écritures me paraît plus heureuse, plus vraie et surtout plus naturelle que celle d'Augustin L'auteur du Télémaque était dans des circonstances plus favorables au sentiment de la vraie beauté. Aussi comme il se rend compte de toutes ses idées, comme il les examine avec aisance !

Saint Augustin semble avoir pressenti cetto large méthode d'appréciation quand il dit, que dans les Livres saints les paroles semblent moins cherchées par l'écrivain que venues d'elles-mêmes au service de la pensée.

Malheureusement cet aperçu ne lui a pas inspiré une critique digne de son sujet. C'est eu vain qu'on attendrait un chapitre semblable à

ceux que Bossuet a placés en tête de sa Dissertation sur les Psaumes, et dans lesquels il nous fait toucher du doigt les beautés qui remplissent la poésie du saint roi 4.

Le sublime et la majesté d'un style qui procède toujours par des images vives et saisissantes le frappent sur toute autre chose; il en donne mille exemples, et les analyse avec le goût supérieur d'un homme qui pouvait trouver lui-même ces beaux traits qu'il admire si vivement. Comparaisons d'une brièveté sublime et merveilleuse, mouvements rapides et inattendus, Bossuet n'omet rien. Un chapitre tout entier est consacré à faire sentir l'agrément du style, c'està-dire ces procédés qui rendent la vérité frappante et qui par conséquent fixent la pensée et l'intérêt; ce sont l'amplification , la répétition et d'autres encore. Une analyse complète nous fait connaître à fond les opinions de Bossuet sur cette matière profane.

C'est une suite de réflexions pareilles que j'aurais demandée à Augustin ; mais il se jette dans des développements subtils pour prouver que saint Paul a connu la gradation, qu'il a pratiqué

1 Iîossuet. Dissert, sur les Psaumes, vol. I, édil, île Versailles

la période. Un passage de l'Épître aux Romains sert de preuve à ces étranges paroles. Il est mieux inspiré, et son admiration est peut-être plus chrétienne et aussi plus juste quand il prend le début de la seconde Corinthienne, pour montrer dans saint Paul la sagesse unie à l'éloquence. Rien en effet n'est plus oratoire que rénumération puissante des titres par lesquels l'apôtre déclare avoir mérité la confiance de ses frères; jamais il n'a été donné à l'homme de parler de soi avec plus de dignité. Saint Augustin, plus que personne, était fait pour sentir cette éloquence forte et réservée. Mais les habitudes qu'il devait à une littérature prétentieuse et en décadence l'empêchent d'apprécier comme elles le méritaient, des beautés dont il avait l'instinct. Chez lui l'âme seule a du goût. Aussi, là encore, apporte-t-il une critique mesquine pour juger des choses dont le mérite le plus grand est peutêtre d'être en dehors et au-dessus de toutes les conventions savantes des rhéteurs et des orateurs humains.

Pour répondre victorieusement à ces faux savants qui dédaignaient, dit-il, les saints auteurs, il aurait fallu, comme Fénelon, prendre successivement certains traits. Un passage isolé, tiré

\:a ANALYSE CRITIQUE 1)1 QUATRIÈME' LIVRE

d'un seul prophète, ne prouve rien : il ne permet pas de montrer assez cette simplicité majestueuse, plus belle cent Fois que toutes les combinaisons littéraires. Enfin, ainsi que l'a remarqué l'auteur des Dialogues sur l'Eloquence, des passages détacbés, tout beaux qu'ilssont, ne peuvent seuls faire sentir toute leur beauté , quand on n'en connaît pas la suite; car tout se suit dans l'Écriture, et c'est peut-être môme ce qu'il y a de plus grand et de plus merveilleux.

L'expérience oratoire d'Augustin se retrouve cependant toujours dans quelques détails : ici il insiste sur la prononciation des morceaux qu'il cite. On voit bien que ses réflexions viennent d'un homme qui commente ce qu'il lit de la voix et du geste.

Le but du quatrième livre est essentiellement pratique; le seul écrit qu'on pourrait lui comparer pour son importance est le troisième Dialogue de Fénelon sur l'Eloquence : mais des différences profondes séparent les deux productions. L'ouvrage français a été composé dans le cabinet; il était destiné à n'en pas sortir ou à ne paraître que fort tard. Il ne répondait pas à un besoin immédiat et général. Fénelon, quoi qu'il fasse et qu'il dise, écrivait pour les lettrés et les savants. Son

œuvre est avant tout une œuvre de critique. Il savait bien que ceux à qui s'adressaient ses conseils étaient incorrigibles; aussi n'avait-il pas la prétention de les redresser, puisque ses Dialogues ne furent publiés qu'après sa mort. %

Augustin, au contraire, composait son ouvrage pour tous ces évoques sans lettres, que le choix souvent aveugle ou intéressé des populations élevait à l'épiscopat ; et pour eux il s'agissait bien moins de pénétrer les beautés poétiques de l'Écriture, que de bien faire comprendre les passages qu'ils expliquaient dans leurs instructions.

Aussi la clarté est aux yeux d'Augustin la première qualité de l'orateur chrétien. Mais certaines vérités sont compliquées, difficiles à saisir, quelle que soit la netteté d'esprit de celui qui les développe. Augustin n'hésite pas à déclarer qu'il ne faut pas en entretenir le peuple, à moins qu'on n'y soit obligé Ces questions difficiles doivent être réservées pour les conférences; leur vraie place est dans les livres, parce que l'esprit porte dans la lecture son attention tout entière.

Que conclure de là, sinon que le but de la prédication était plus moral que dogmatique, et qu'il y avait dans le christianisme naissant, comme dans la philosophie d'Aristote, deux

136 ANALYSE CRITIQUE 1)1 QUATMÈiME L1VBE

sortes d'enseignements: l'un, particulier et compliqué, était dans les livres ; l'autre, plus général et plus simple, se faisait pour tous et dans l'église. Le caractère qui convient à ce dernier, c'est une négligence exacte, comme dit Cicéron : le style ne se distinguera pas par le choix et l'arrangement des mots; rien de ce qui peut rendre le discours plus clair ne sera omis ; car le prédicateur s'adresse à une assemblée composée de gens de toute condition, la plupart peu capables d'une attention soutenue et peu préparés d'ailleurs par la nature de leurs occupations habituelles à l'intelligence des questions philosophiques et religieuses. S'il veut être compris, il ne doit pas craindre de revenir plusieurs fois sur la même pensée, de la reproduire sous plusieurs formes différentes, de telle sorte, que l'esprit de l'auditeur même, après un moment de distraction, puisse toujours ressaisir la liaison des idées, et rentrer dans la suite des développements. C'est en cela que Massillon excelle ; c'est par là qu'il peut être considéré comme le modèle des prédicateurs. On lui a reproché son excessive abon^ dance , sans doute à tort. Ses discours devraient être prononcés, et non pas lus. La concision, chez îin orateur, est presque aussi dé-

placée qu'elle est précieuse chez un écrivain.

Saint Augustin va si loin, qu'il tolère le barbarisme s'il doit rendre la pensée plus nette. Sans doute, si l'orateur peut se faire entendre avec des expressions correctes, il doit les préférer; sinon, qu'il préfère la clarté à tout, non-seuleînent dans les conférences particulières, mais à plus forte raison quand sa parole se déploie devant les populations. Dans une conférence, chacun a la liberté d'interroger; mais quand tout le monde est dans le silence pour entendre un seul homme, quand chacun a les yeux fixés sur lui, il n'est ni dans la coutume ni dans les bienséances de demander des explications, lorsqu'on n'a pas compris. Or, quand on parle devant une assemblée nombreuse, d'ordinaire on voit dans les mouvements et dans la physionomie si l'instruction est comprise ; tant qu'elle ne l'est point, il faut retourner son sujet sous toutes les formes, ce qui n'est pas possible à ceux qui préparent et qui apprennent par cœur ce qu'ils ont à dire en public.

Une question délicate se présente ici à nous : le prédicateur doit-il réciter son discours ou se borner à en préparer l'ensemble, les preuves, les traits principaux, et les transitions dont il

compte se servir? cette dernière méthode est celle que Fénelon recommande et que Bossuet a suivie. Depuis son élévation à l'épiscopat, dit le Père Larue, pour préparer ses sermons , il se contentait, quelques jours avant de les prononcer, de jeter sur le papier son dessein, son texte et ses preuves, sans songer encore ni aux paroles ni à leur arrangement. Il méditait profondément son sujet le jour même où il devait parler. Une fois maître de ses pensées, il fixait dans sa mémoire les expressions et les tours principaux. L'apvès-dinée il méditait de nouveau son discours et le prononçait à haute voix, comme s'il l'avait lu, s'arrêtant, lorsqu'il jugeait convenable, pour y changer, ajouter ou retrancher, de même que s' il avait eu la plume à la main. Enfin, monté en chaire, il se réglait, comme le demande saint Augustin, sur les impressions qu'il avait produites et se conformait à la disposition de ses auditeurs. Aussi la collection de ses sermons en renferme un grand nombre dont le plan n'est qu'esquissé : ceux même qui sont écrits présentent des négligences de détails qui supposent une composition très-précipitée.

Il semble que Fénelon préparait encore moins ses discours; il parlait, il écrivait avec une pro-

digieuse facilité : « On sent, dit Labruyêre, dans « son Discours de réception, l'ascendant de ce « rare esprit, soit qu'il prêche de génie et sans « préparation, soit qu'il prononce un discours « étudié et oratoire, soit qu'il explique ses pen- « sées dans la conversation. Toujours maître de « l'oreille et du cœur de ceux qui l'écoutent, il « ne leur permet pas d'envier ni tant d'éléva- « tion, ni tant de facilité, de délicatesse, de po- « litesse : on est assez heureux de l'entendre. » Malheureusement l'exemple de Bossuet et de Fénelon ne prouve rien; ce qui était possible à ces deux grands hommes ou à saint Augustin, peut bien être impossible au commun des prédicateurs, même à des hommes de talent. 11 est évident qu'un discours improvisé par un orateur habile produit sur un auditoire plus d'effet qu'un discours récité. Mais la question est de savoir non pas si cette méthode vaut mieux que l'autre. Est-elle généralement praticable? Il y a bien des hommes capables de composer un bon discours, il y en a fort peu qui puissent parler sans préparation : il est donc à craindre que le précepte de saint Augustin ne trompe tous ceux qui n'auraient pas son génie. Il y a plus; on peut être né pour l'éloquence sans avoir la faculté d'improvi-

160 ANALYSE CRITIQUE Dli QUATRIÈME LIVRE

ser, il suffit pour cela de manquer d'assurance et de présence d'esprit. Montesquieu et Rousseau ont écrit bien des pages éloquentes, et nous savons par leur propre témoignage qu'il leur était absolument impossible de parler sans préparation. Bourdaloue ou Massillon eux-mêmes auraient-ils pu faire ce que demande Fénelon? Qui sait si l'obligation d'improviser ne leur aurait pas absolument interdit l'accès de la chaire?

Un mot de saint Augustin nous a jetés bien loin de lui; cependant il est moins exigeant que Fénelon. Qu'importe, dit-il, qu'une clef soit d'or ou de bois, dès qu'elle ouvre ce qui est fermé? pourvu que le prédicateur puisse éclaircir la vérité, il en sait assez.

Ainsi, contrairement à l'auteur des Dialogues, il permet aux gens sans talent de se mêler de prédication. Il savait bien que ce n'est pas seulement un art que l'on peut interdire à tous ceux qui n'ont pas des facultés supérieures; c'est une nécessité constante et universelle du christianisme. Il faut un grand nombre de prédicateurs, parce qu'il faut que chaque chaire soit remplie; si vous ne permettez la prédication qu'aux hommes supérieurs, comment suffirezvous aux besoins de l'enseignement religieux?

On fait bien d'interdire la poésie aux talents médiocres, on ne peut rien perdre h cette interdiction ; pour cent Pradon qu'elle étouffe à leur début, nous avons un Racine; la compensation est plus que suffisante: un poëte médiocre n'est bon à rien, un prédicateur médiocre peut avoir son utilité pratique. Fénelon ne s'est pas assez demandé si ce qu'il désire est possible.

Au reste, l'indifférence de saint Augustin pour la forme ne l'empêche pas de déclarer que pour son propre compte, il préfère infiniment le prédicateur qui saura instruire, plaire et toucher. Ces idées, appuyées par des citations de Cicéron et longuement développées , montrent bien que saint Augustin voulait rattacher la rhétorique ancienne aux besoins du présent, et comment il jugeait ces méthodes, si complètes et si achevées, qu'avait laissées l'antiquité.

Les principes généraux une fois acceptés, les détails le sont aussi. La division des styles, les subdivisions du sublime, toutes ces choses qui nous semblent aujourd'hui un peu surannées, quoiqu'elles ne soient pas moins justes que dans l'antiquité, se déroulent successivement sous la plume d'Augustin. Pour lui, elles ne sont cependant pas des préceptes traditionnels qu'il accepte

aveuglément. Il se demande compte de toutes choses : il va en général en chercher la raison dernière dans la conscience , dont le christianisme, la direction des âmes et l'expérience lui avaient ouvert les profondeurs.

Grâce à ces habitudes psychologiques , les vieux préceptes se rajeunissent; ils deviennent presque des vérités philosophiques. Car après tout, ce n'eet pas le caprice des savants, ce n'est pas une habitude aveugle qui impose à la rhétorique la division des trois styles. Les lois de notre constitution morale ont été respectées : on a vu qu'autre chose était l'intelligence, autre chose la sensibilité, autre chose les déterminations de la volonté; comme les produits de nos facultés diffèrent, leurs mobiles devront aussi être divers: tantôt il suffit de parler avec agrément, tantôt toutes les ressources d'une élocution puissante sont indispensables quand il s'agit de déterminer l'auditeur à la pratique du devoir. Le sentiment des convenances est le guide infaillible qui avertira l'orateur du style qu'il doit adopter dans telle ou telle circonstance : il y a des cas où les trois styles doivent se rencontrer dans un même discours; mais il y en a toujours un qui prédomine.

Toutes ces idées sont revêtues chez Cicéron d'un style merveilleux; mais ce qu'il n'a pas fait, ce qu'Augustin fera, c'est de ramener ces détails à un principe supérieur. Pour Févêque d'Hippone, l'éloquence n'est que la splendeur du vrai. L'homme n'aime la vérité que quand elle est embellie et parée : aussi le chrétien ne parle que pour instruire; s'il plaît, c'est pour soutenir l'attention, et s'il remue l'âme c'est pour agir sur elle.

Fénelon et Labruyère n'imposent pas une autre tâche au sermonnaire : ils lui recommandent de s'adresser surtout à la sensibilité, parceque c'est la faculté des hommes réunis. Si l'éloquence ne parlait qu'au petit nombre de ceux dont la tête est ferme et le goût délicat, ainsi que le veut Buffon, elle serait de peu d'usage. Il faut donc, comme le dit l'auteur des Caractères, que l'éloquence se fasse sensible, familière, instructive, accommodée au simple peuple, qu'il n'est pas permis de négliger. S'il en est autrement, l'orateur méritera l'admiration des doctes : mais alors le satirique a raison quand il dit : « Le solide et l'admirable discours que celui « qu'on vient d'entendre! tes points de la reli- « gion les plus essentiels comme les plus puis-

« sauts motifs de conversion y ont été traités : « quel grand effet n'a-t-il pas dû faire surl'esprit « et dans l'âme des auditeurs ! Les voilà rendus : <c ils en sont émus et touchés au point de ré- « soudre dans leur cœur sur ce sermon de « Théodore qu'il est encore plus beau que le « dernier qu'il a prêché. »

Ceslignesaccusatrices sont dirigées contre ces prédicateurs lettrés que Fénelon aurait souhaité aussi de ramener à la simplicité : qu'on se garde bien d'y voir une satire de la tiédeur publique : la foule ne reste indifférente qu'aux choses médiocres. Si le peuple sort de l'église assez maître de lui pour juger ainsi l'œuvre dont il a été l'auditeur, ou plutôt le spectateur, c'est que le sermonneur, comme dit dédaigneusement Labruyère, n'a pas rempli sa tâche. 11 n'a pas suivi les conseils d'Augustin, ni les lois de cette rhétorique supérieure qui convient aussi bien aux Bossuet qu'aux Mirabeau. Les formes de l'éloquence sont différentes; mais, en définitive, agir sur le cœur et sur la volonté de l'homme est et sera toujours le but unique de l'orateur. Si la note change, le clavier reste le même : il faut donc le connaître à fond, l'étudier sans cesse.

L'âme a naturellement l'instinct du beau, dont

l'agréable n'est qu'une image affaiblie: le prêtre chrétien doit en tenir compte. « Car les hommes, « dit Augustin, ont tellement donné au plaisir « dans l'éloquence, que souvent ils ne se lassent « point de lire, par le seul motif de la religion, « ces histoires criminelles qu'autrefois Félo- « quence retraça à des hommes sans religion et « sans pudeur. »

Est-ce un ressouvenir du plaisir avec lequel il avait pleuré sur les malheurs et sur la tendresse de Didon? je le croirais volontiers en lisant l'imprécation qu'il lance contre ces âmes qui s'égarent dans la poursuite et dans le sentiment du beau .

Sans doute les saints eux-mêmes ont succombé à cette faiblesse : il en cite un exemple de saint Cyprien, et il le blâme chrétiennement d'avoir recherché des ornements indignes d'un ecclésiastique.

Le morceau extrait de la lettre à Donat est joli ; il semble que son seul tort soit d'être un peu chargé. En voici le texte, dont une traduction ne saurait rendre complètement la grâce quelque peu maniérée :

« Petamus hanc sedem; dant secessum vicina « sécréta, ubi dùm erratici palmitum lapsus

« pendulis nexibus per arundines bajulas re- « punt, vitream porticum frondea tecla fece- « runt. »

Ne dirait-on pas une de ces descriptions complaisamment développées qui abondent dans le Télémaque? Aussi je m'étonne de la soumission avec laquelle Fénelon souscrit au jugement sévère d'Augustin.

Vouloir trouver chez notre saint un ordre didactique, des détails toujours liés par la suite régulière des idées, serait une grave erreur. Ce qui rattache tous ces principes entre eux, c'est l'unité du sentiment qui les dicte. Ce sentiment éclate à chaque instant et donne un caractère tout religieux à un livre de rhétorique. Ainsi l'auteur interrompt tout-à-coup ses développements et recommande au prédicateur de prier avant de parler en public : il y a plusieurs manières de s'exprimer sur ce qui regarde la foi et la charité : Dieu seul nous inspirera le langage le plus digne de lui.

Mais comment se conciliait dans l'esprit d'Augustin le libre travail de la pensée humaine avec ce secours divin sans lequel, selon lui, il n'y a pas d'éloquence possible? de la même façon sans doute que la liberté et la grâce. Les docteurs

eux-mêmes, dit-il, doivent se laisser instruire, quoique le saint Esprit les remplisse de ses dons : celui qui plante et qui arrose ne fait rien; c'est Dieu seul qui donue l'accroissement : ainsi, quoi que puissent faire les saints et les anges mêmes, celui-là seul est instruit comme il le faut des choses éternelles à qui Dieu daigne les révéler. L'étude, c'est-à-dire, ici, les préceptes de la rhétorique profane ne profiteront donc que s'ils ont reçu leur efficacité de ce Dieu qui, sans l'homme et sans son ministère, aurait pu, ajoute Augustin, donner l'Evangile au monde.

Cette conciliation des règles humaines avec l'abandounement à Dieu n'était pas chose facile; l'évêque n'y réussit que par des raisons subtiles, et qu'il ne convient pas, je crois, d'examiner de trop près dans un travail avant tout littéraire. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il fait mille efforts pour démontrer que les règles de la rhétorique ne sont pa^ par elles-mêmes contraires à l'esprit chrétien. L'homme résiste au théologien, et le résultat de la lutte est en faveur de la rhétorique.

Remarquons cependant qu'il n'abandonne pas les généralités; il nous l'a dit, ce n'est pas à lui de nous faire connaître ces préceptes de détail

que les rhéteurs de profession enseignent autour de lui. Les finesses de l'art il les dédaigne ; c'est son esprit qu'il examine et qu'il approprie à la religion. Les questions purement techniques sont écartées : c'est cela qui donne à son œuvre une physionomie originale. Elle contient beaucoup de principes, beaucoup d'observations, peu de règles, tandis qu'au contraire les prescriptions minutieuses abondent dans les rhétoriques anciennes. Mais l'esprit qui anime les doctrines oratoires d'Augustin, la psychologie profonde qui les éclaire, les placent non loin des travaux qui ont mérité aux Aristote et aux Cicéron l'admiration et la reconnaissance du genre humain.

Poursuivons notre analyse : Augustin n'a pas encore examiné toutes les grandes questions qui dominent l'éloquence. Sans doute il accepte la division des trois styles ; mais nous ne savons pas quelle idée il se fait du style en général, et quel caractère il assigne à chacun d'eux en particulier. Ici encore nous allons retrouver la doctrine de Cicéron.

Aux trois grandes parties de la rhétorique correspondent les trois styles ; celui-là seul est éloquent qui parle simplement des petites choses, des médiocres dans un style tempéré, et

des grandes avec grandeur. Cicéron ne fait autre chose que de recommander à l'orateur de proportionner le développement de ses facultés à Faction qu'il veut produire. Pourtant il y a une différence notable eutre les principes qui ont inspiré cet axiome au grand avocat et au grand évoque.

Les questions que traite l'éloquence profane, selon ce dernier, sont plus ou moins considédérables, plus ou moins importantes. En matière de vérité morale ou religieuse, toutes choses ont une valeur infinie : car il n'y a pas de petites vertus : comme la rondeur géométrique est la même dans un petit cercle que dans un grand quand toutes les lignes qui vont du centre à la circonférence sont égales, de même la justice dans ses plus petits détails ne perd rien de sa grandeur.

Cette spirituelle comparaison peint au vif l'esprit de charité qui devait planer sur toutes les parties de la morale, que le prédicateur expliquât l'Écriture sainte, ou qu'il développât un sujet librement choisi. Le premier effet de ces grands principes doit être de répandre sur la parole sainte un esprit d'onction et de sérieux favorable à la vérité. Saint Augustin le sait

mieux que personne : «Souvent, dit-il, j'ai « rendu avec assez de bonheur les idées que « Dieu m'inspirait sur ces matières: il est sorti « des eaux froides de ma parole je ne sais « quel feu dont les cœurs les plus glacés ont a été soudainement embrasés; l'espoir du ciel « inspirait à mes auditeurs le goût des œuvres « de miséricorde et de charité. »

En présence de pareils résultats, on ne peut lui refuser le droit de conclure que tous les sujets chrétiens sont grands. D'un autre coté, si le style n'est que la pensée développée, la parole du prédicateur sera donc toujours élevée, sublime? il est bien malaisé cependant de se maintenir toujours dans le haul état que supposerait une pareille exigence. Saint Augustin n'ignore pas que l'homme se lasse de tout, môme du beau; il ne donnera jamais un pareil conseil. Reconnaissant au contraire que le style simple suffit pour instruire, le tempéré pour louer ou blâmer, il veut qu'on réserve les grandes idées et le grand langage pour l'instant où il faut agir sur la volonté.

Une même idée sera rendue en style simple, si l'orateur instruit; en style tempéré, s'il loue; en style sublime, s'il veul tourner ou ramener

vers Dieu un cœur qui s'en éloigne. Ainsi le prédicateur qui parle de la Trinité, doit le faire simplement : là il s'agit d'instruire et non de parer son sujet; quand on expose des vérités spéculalatives, il suffit d'en donner une connaissance exacte et complète.

Loue-t-on Dieu ou ses œuvres? que d'images se pressent alors dans le cœur de l'orateur! il peut célébrer de toute l'étendue de son pouvoir un Dieu que personne ne peut louer assez et que tout être néanmoins loue comme il le peut. Que si Dieu n'est pas adoré, si l'on adore avec lui ou au lieu de lui quelque idole, le discours ne saurait trop s'élever pour montrer aux hommes combien leur crime est grand.

Cicéron, dans Y 'Orateur1, n'a pas caractérisé plus nettement les différences de chaque espèce de style. Préoccupé de répondre aux partisans outrés de l'atticisme, il semble qu'il ait surtout voulu mettre en relief les- qualités du style sublime, pour les opposera celles du simple : lé style tempéré reste un peu effacé dans sa discussion. Voici tout ce qu'il en dit: « Entre le genre « simple et le sublime, il en est un qui n'a ni les

1 Oral. VI

« foudres de l'un ni les traits de l'autre; il en « fait comme la nuance, et participe des deux « sans leur ressembler, ou plutôt il s'en éloigne « également : doux et coulant, il n'est que facile « et toujours semblable à lui-même. Ses orne- « ments ont peu de relief, comme ceux d'une « couronne; et les pensées et les expressions y « plaisent sans beaucoup de parure. »

Cicéron a-t-il assez remarqué l'élément descriptif qui rentre si naturellement dans le style tempéré? Je ne le crois pas. 11 est vrai que le grand critique ne perd jamais de vue la tribune ou le forum, et que là des descriptions complaisamment ornées eussent peut-être été déplacées. A l'église, au contraire, dans la bouche du prédicateur et destinées à peindre les grandeurs de Dieu, elles donnaient je ne sais quoi de vivant et de charmant à cette parole toujours austère

et grave.

MaispourquoidoncAugustinsemble-t-ilexclure

le sublime du genre descriptif? Les merveilles de Dieu et de la nature, les hautes vérités de la conscience morale telle que le christianisme l'a faite, ne peuvent-elles pas emporter l'orateur dans les régions de la plus haute éloquence? Au quatrième siècle, on aimait mieux louer

Dieu que les saints; et quand Augustin parle du style éclatant qui convient à ce genre de discours, il a peut-être en vue ces nombreux hexaémerons ou les Pères de l'Eglise se plaisaient à retracer les magnificences de la nature en remontant jusqu'à leur auteur. Leur méthode, au moins celle de saint Basile, dont l'ouvrage est le plus connu, n'est guère qu'une longue promenade à travers les beautés de la création ; la description y abondait. On peut donc regarder comme une définition assez complète de ce genre les détails que donne saint Augustin. Ils ne s'appliqueraient pas aisément aux panégyriques des saints et des martyrs que l'on trouve dans les sermons des Pères. La fête de ces héros chrétiens servait de texte à des discours dont l'instruction dogmatique faisait le fond. 11 y est très-rarement question d'eux. Aussi Augustin peut il recommencer jusqu'à six fois le panégyrique de saint Cyprien : les panégyriques de Bourdaloue donneraient une idée assez exacte de ceux que nous trouvons chez les orateurs sacrés du quatrième siècle.

Comme presque toujours quand il expose un principe, Augustin l'appuie par des citations de l'Evangile et en particulier de saint Paul. Après avoir donné comme modèle du style simple les

m ANALYSE CRITIQUE DU QUATRIÈME LIVRE

développements de l'Apôtre dans son épître aux Galates sur les deux alliances et sur le but de la loi, il revient sur l'obligation imposée au prédicateur d'ouvrir ce qui est fermé, de résoudre les difficultés de chaque question, et même de les prévenir, dans la crainte que ce qu'on voulait établir ne soit ruiné par ces objections possibles. Cette méthode, bonne assurément pour une religion qui s'établit, n'est peut-être pas sans inconvénients. Il arrive souvent que l'auditeur perd de vue la question principale, surtout dans les sujets abstraits. Qu'on lise saint Augustin, et en particulier le premier livre de la Doctrine chrétienne; il y développe une vérité secondaire comme il ferait d'une idée capitale : aussi l'esprit • ne sait trop où il va.

Ce défaut est fort grave en matière d'enseignement et de démonstration ; mais il est juste d'ajouter que les anciens n'avaient pas en fait de style l'exactitude didactique qu'on exigerait de nos jours. Ceux môme qui visent le plus à une régularité méthodique ne la pratiquent jamais fort rigoureusement : Platon et Aristote le prouveraient que de reste.

Les prédicateurs modernes ont-ils été beaucoup plus heureux avec leurs divisions de ser-

mons en trois points? la clarté y a-t-ellc beaucoup gagné? qu'ont-ils fait que justifier cette vive censure de Labruyère? « Ils ont toujours « d'une nécessité indispensable et géométrique « trois sujets admirables de vos attentions. Ils « prouvent une telle chose dans la première « partie de leurs discours, cette autre dans la « seconde partie, et cette autre encore dans la ( troisième. » Le reste n'est pas moins fort.

Fénelon est peut-être aussi sévère que l'auteur des Caractères, contre ces divisions et ces subdivisions, qui ne servent, selon lui, qu'à obscurcir la pensée. Fleury assure qu elles viennent des scolastiques, accoutumés à dire Dico primo, Probo primo. 11 les rejette aussi formellement. Le dix-huitième siècle, qui trop souvent met les gênes de la méthode philosophique là où le dix-septième réclamait la liberté pour l'imagination, revendiqua et défendit la nécessité des divisions. L'abbé Maury combat en plusieurs endroits Voltaire, qui partageait sur ce sujet les idées de Fénelon. Le judicieux Blairse prononce aussi en leur faveur. Quel est donc le but de la prédication? S'il s'agit de frapper fort plutôt que de frapper juste, si l'orateur chrétien doit surtout parler au cœur, les divisions sont inutiles

et le dix-septième siècle a raison avec l'antiquité, avec saint Augustin, avec Voltaire. Mais la religion s'adresse-t-elle à l'intelligence, devientelle l'objet d'une démonstration scientifique et régulière, comme cela était devenu nécessaire au dix-huitième siècle, il faut en revenir au sentiment de Maury. Car, si dans une longue et abstraite démonstration le prédicateur néglige de marquer la route où il s'engage, son auditoire risque à tout moment de le perdre de vue. Quand Augustin écrivait, et surtout quand il parlait, il n'avait pas seulement l'avenir à édifier. 11 lui fallait avant tout renverser le passé ou combattre le présent : aussi, quand il développe une vérité, il y rattache toujours mille questions de détail , pensant que le dogme devait être expliqué sous toutes ses formes, pénétré dans tous ses sens : cette libre méthode, qui ressemble si peu aux divisions des sermonnaires modernes, avait pour résultat de faire insensiblement gagner du terrain à la doctrine nouvelle. De cette façon les hérésies étaient bien mieux réfutées que dans les livres. Les Pères de l'Église, au troisième et au quatrième siècle, suivent tous cet ordre; c'est celui que Pascal appelle l'ordre de la charité.

Mais les discours de ces premiers prédicateurs sont fort courts. Ils sont devenus plus longs chez les modernes : il a donc fallu que des moyens factices soutinssent l'esprit fatigué de l'auditeur : les divisions eussent été inutiles dans le discours qu'Augustin présente ici comme un modèle du style instructif.

L'analyse qu'il en donne n'est pas heureuse; il cherche toujours dans saint Paul ce qui n'y est pas, ce qui ne peut pas y être. Il veut absolument trouver ces qualités de détail qui ajoutent peu à la pensée, et ne supposent chez un auteur que du travail et de l'instruction. Mais il faut se rappeler que le saint évoque aimait beaucoup, comme dit Fénelon, à jouer avec les mots, c'est dire qu'il attachait un grand prix à des beautés peu réelles. Il devait cette habitude à son siècle et peut-être aussi à la subtilité de son propre génie. 11 ne s'en cache pas quand il dit : Autant que je le puis avec convenance, je ne néglige pas cette harmonie des chutes de phrase.

Ce défaut de critique est bien compensé par le sentiment large et profond des grands principes. Qu'on prenne sa Définition du Style sublime. Ce qui le distingue des deux autres, c'est, selon Augustin, la force, la véhémence et la passion.

178 Analyse critique du quatrième livre

Quand les ornements de rélocution se présentent, le sublime s'en empare plutôt par la grandeur mémo de son objet que dans des vues d'élégance. C'est assez pour lui de s'appliquer à son objet. Les termes convenables se placent d'euxmêmes selon les mouvements du cœur. Qu'un homme courageux porte une épéc enrichie d'or et de pierreries, il s'en servira non parce qu'elle est précieuse, mais parce que c'est une épée. C'est toujours le môme homme; il n'aurait pas moins de courage, fût-il armé de sa seule valeur.

Fénelon a reproduit toutes ces idées : on peut môme dire que le beau portrait de Démosthène, tracé par l'archevêque de Cambrai, était dans les lignes qu'on vient de lire. Saint Augustin avait plutôt le sentiment du sublime que celui du beau. Aussi, tout ce qu'il dit sur ce sujet est d'une incontestable vérité, et môme sa critique littéraire, ordinairement étroite, s'agrandit et s'échauffe. Ici encore, il cite saint Paul, et se décide enfin à ne lui demander que du sublime quand il dit : « Où trouve-t-on chez lui de justes « antithèses, des gradations savantes, des pé- « riodes et des tours habiles? et pourtant nous « sentons bien le feu de ce langage : tout simple

« qu'il soit, il n'est pas pour cela plus languis- « sant. »

Les autres morceaux cités après saint Paul ont tous une beauté sévère, niais plutôt théologique qu'oratoire : on y sent une foi ardente; mais je me garderais bien de les soumettre à une critique profane, ou même de les rapprocher de la définition qu'Augustin vient de donner du style sublime.

Il y est question de la grâce, du sacrement et du calice. Saint Ambroise même y prouve l'égalité du Père avec le Fils et le Saint-Esprit.

Les exemples du style orné, tirés de saint Cyprien et de saint Ambroise, sont mieux choisis. La citation d'un assez long morceau du Traité de la virginité de saint Cyprien, intéresse comme modèle du style qu'on aimait au quatrième siècle et comme peinture de détails. Il s'agit de reprendre les femmes qui veulent donner à leur teint un éclat emprunté. L'évêque de Carthage ne parle pas autrement que n'eût fait un grand orateur du dix-septième siècle en présence d'un sujet pareil ; il n'y aurait pas mis un sentiment plus délicat des convenances chrétiennes. Écoutez-le.

« Si un savant peintre, par des couleurs assez

ISO ANALYSE CRÎTIQJIE DU QUATRIÈME LIVKh

« hardies pour le disputer à la nature, avait re- « présenté un beau visage, et qu'une fois son « œuvre achevée, un autre se croyant plus ha- « bile que lui y portât la main pour le refaire, « l'outrage fait au premier artiste semblerait in- « supportable ; sa colère serait bien légitime. Et « vous, vous pensez pouvoir cacher impunément « votre témérité et l'injure faite à l'artiste divin! « Quand même vous ne seriez pas impudiques dc- « vant les hommes, ni déshonorées par ce fard « aux yeux de Dieu dont vous avez profané l'i- « mage, vous êtes pires qu'une adultère. Ce que « vous prenez pour une parure, ce que vous re- « tardez comme un ornement, c'est une viola- « tion de la vérité. »

J'abrège à regret cette citation, où l'orateur se montre bien sévère contre un défaut sur lequel la noblesse imposée à nos prédicateurs n'aurait pas insisté avec une dignité plus expressive.

J'ai hâte d'arriver au morceau de saint Ambroise que l'on va lire. L'évêque de Milan s'y prend bien plus adroitement encore pour détourner les femmes du même travers : « Quel « excès de folie, dit-il, d'employer l'art à défi- « gurer la nature, et dans le même temps qu'on « craint pour sa beauté le jugement désavanta-

v< geux d'un mari, de témoigner soi-même pute bliquement qu'on s'en méfie. Celle qui veut « changer ce qu'elle est naturellement est la « première à prononcer contre elle. Elle ne « prend tant de soin de plaire aux autres, que

«parce qu'elle se déplaît à elle-même Si

« vous êtes belle, pourquoi vous cachez-vous ? « Sinon pourquoi voulez-vous feindre de l'être, « puisque vous n'aurez ni le plaisir d'ignorer ce « que vous êtes, ni de vous consoler par l'erreur « d'autrui. Votre mari, loin de s'y tromper, en « aime une autre. A votre tour vous cherchez à « plaire à d'autres! Étes-vous si peu habile que « de lui tracer vous-même les leçons de l'infi « délité ? »

Il serait difficile de rien trouver qui soit plus sensé, et, disons le mot, plus spirituel que ce plaidoyer en faveur de la simplicité et de la grâce naturelle, plus belle encore que la beauté, comme dit La Fontaine. Ne croirait-on pas lire un de ces sermons moitié mondains, moitié religieux, tels qu'en pouvaient prêcher les abbés philosophes du dernier siècle ?

. Après ces exemples, Augustin insiste sur la nécessité de mélanger les styles. Comme Cicéron, il savait bien que dans la pratique les trok

genres se pénètrent et se confondent. Des critiques modernes ont reproché aux anciens rhéteurs d'avoir voulu établir des distinctions exclusives. Le grand orateur et le grand évêque sont bien supérieurs à cette routine : ils veulent au contraire que l'orateur réunisse les trois caractères.

Augustin savait trop bien aussi qu'il est plus aisé d'accepter longtemps le style simple que le sublime ; que plus il est nécessaire d'émouvoir l'âme pour la convaincre, moins on doit la retenir dans cette émotion, car il serait à craindre qu'elle ne descendît trop brusquement des hauteurs où l'éloquence l'avait portée. Aussi voyez Démosthène et Cicéron, l'un dans son discours pour la Couronne, l'autre dans sa Milonienne. En finissant, ils éteignent eux-mêmes l'incendie qu'ils ont allumé. Aux mouvements les plus énergiques, aux passions les plus fougueuses, succèdent des paroles calmes et simples. C'est ainsi que l'art calcule tout chez les maîtres; ils excitent ou apaisent tour-à-tour les passions qu'ils veulent gouverner, et, comme dit saint Augustin, le mouvement de leur parole ressemble au flux et au reflux de la mer. Mais le talent seul peut ainsi rester maître de sa force. Ainsi dans le su-

blitne, que le début soit toujours calme. Il est bon que l'orateur exprime simplement certaines idées qui sembleraient comporter plus d'éclat. Celles qui sont rendues en style sublime paraissent plus belles comparées aux autres, qui sont comme des ombres placées là pour donner plus d'éclat au reste du tableau.

Au milieu de ces généralités, Augustin trouve cependant moyen d'indiquer certaines finesses de détail, certains procédés qui sentent un peu le rhéteur, et qui ne sont peut-être pas à l'abri de toute critique. Ainsi, je le demande encore, pourquoi bannir le sublime du style descriptif ou tempéré ? Cette proscription est arbitraire. Évidemment l'auteur se rappelait ici les préceptes étroits de l'école. Excusons-le. Voltaire aussi, malgré son goût bien supérieur à celui d'Augustin, bannissait bien le style fleuri, c'est-à-dire descriptif, d'un plaidoyer, d'un sermon et de tout livre instructif.

L'évêque d'Hippone n'a plus qu'à consulter son expérience et ses souvenirs, quand il peint les effets du sublime qui étouffe la voix, dit-il, et fait couler les larmes, qui prouvent plus que tous les applaudissements du monde. Il raconte alors ce qui lui était arrivé à Césarée en Mauri-

tanie> où il avait détruit de sanglantes superstitions que chaque année ramenait. Je ne citerai pas ce fait trop connu, admirablement retracé par Fénelori. J'aime mieux extraire quelques passages d'une lettre où il raconte, peut-être sous l'impression même de son succès, un triomphe dû à un heureux emploi du sublime.

Il n'était alors que simple prêtre d'Hippone, et s'était proposé de faire cesser, parmi les catholiques de ce diocèse, non plus une coutume sanglante comme à Césarée, mais des festins pleins d'excès et de désordre qui se célébraient dans les églises d'Afrique le jour de la fête des saints et des martyrs.

« Je savais bien, écrit-il à son ami Alype, que « le peuple ne pouvait souffrir qu'on touchât à « cette ancienne pratique. Mais par une disposi- « tion secrète de Dieu, la lecture de l'Evangile « me donna pour sujet de ma conférence à dé- « velopper ce verset de saint Mathieu : Ne donnez « pas les choses saintes aux chiens ; ne jetez pas « les perles aux pourceaux. »

Ces paroles, bien accueillies par le petit nombre de ceux qui étaient à l'église ce jour-là, soulèvent au-dehors une opposition générale. A la fête suivante, l'évêque développe un texte encore

DE hX DOCTRINE CHRETIENNE 185

ii peu près pareil. Cette fois on avait ramassé des passages de l'Écriture qui semblaient autoriser la coutume combattue par le prédicateur. On allait les lui présenter. Mais il prévient toute objection par des textes précis de saint Paul, et il commence à les expliquer en pleurant et en gémissant.

« Enfin ayant rendu le livre au lecteur, dit-il, « je fis mettre tout le monde en prière. Ayant « prié moi-même de toutes mes forces, je tâchai « de leur mettre vivement devant les yeux le « péril que nous courions eux et moi. Je les conclurai par les humiliations du Christ d'avoir « pitié de moi, de se rappeler la charité qu'a « pour moi le saint évêqueValère, qui m'a chargé « de leur dire la vérité. Bientôt nous fondîmes « tous en larmes. Ce ne fut pas moi qui com- « mençai; mes larmes suivirent celles de l'audi- « toire. Après qu'on eut bien pleuré de part et « d'autre, j'eus l'espoir de les ramener. »

Et il les ramena en effet, comme il le marque dans la suite de la lettre.

Ainsi pour lui, le sublime c'est le pathétique dans sa plus haute acception ; c'est le don des larmes. En lisant ces préceptes, on se croirait encore à Athènes ou à Rome, avant que la ty-

186 ANAIASK CRITIQUE l)t QUATRIÈME LIVRE

rannic n'eût ôté à l'éloquence ses grands mouvements et ses élans dramatiques.

Il y a pourtant des différences qu'il importe de signaler. Chez les anciens, l'orateur était trop artiste pour ressentir ainsi l'émotion qu'il produisait, elle eût entravé la liberté de son esprit. 11 devait, comme l'acteur, être assez maître de son jeu pour produire l'attendrissement chez les autres, sans se laisser entraîner lui-même à sa propre parole. Le christianisme combla par la charité la distance qu'il y avait entre l'orateur et son auditoire. Ce don des larmes, cette puissance de sympathie, voilà toute l'éloquence des apôtres et des premiers chrétiens. C'étaient les hommes dont parle dédaigneusement Buffon ; ces hommes, qui sentent vivement, le marquent fortement au-dehors, et par une impression purement mécanique transmettent aux autres leur enthousiasme et leur affection. Ainsi s'expliquerait tout naturellement le succès prodigieux de ces premiers orateurs chrétiens dont les discours paraissent si pâles quand on les lit aujourd'hui, loin des sentiments qui les ont dictés, loin de la foi ardente qui les acceptait, loin de ces voix sonores et puissantes qui les faisaient valoir.

Ce don des larmes était un des caractères sail-

DE LA DOCTRINE CHRÉTIENNE. i«7

lants d'Augustin; la nature l'avait doué merveilleusement pour remplir la difficile mission de faire pleurer les pécheurs. Rude labeur que l'Église imposait aux évoques ! C'était presque un devoir. Augustin n'était pas le seul à tenir le langage que nous avons vu. Saint Jérôme, dans une lettre à Né potion, ne dit-il pas lui aussi : « Quand tu instruis dans l'église, que l'on en- « tende s'élever, non pas les applaudissements du « peuple, mais ses gémissements. Que les larmes « du peuple soient ton éloge. »

C'est qu'en effet, comme le dit quelque part Augustin, les larmes sont le sang de l'âme, et quand la sensibilité s'intéresse à une idée, cette idée ne tarde point à devenir un sentiment, et bientôt l'être moral en subira malgré lui les influences bonnes ou mauvaises- Quelque puissant que soit le sublime à remuer les cœurs et les volontés, il np faut pas pour cela méconnaître la valeur du style tempéré. Ce style, tel que le caractérise Augustin, c'est bien celui des panégyriques que cette époque nous a laissés. L'évêqued'Hippone l'avait connu et pratiqué, puisqu'il avait dû, à Milan, prononcer l'éloge d'un consul désigné. Si les morceaux d'apparat qui nous sont parvenus nous permet-

1SH ANALYSE CRITIQUE l>l QUATRIÈME LIVRE

tent de juger le style qui les inspirait, eette manière toute littéraire et toute prétentieuse ne convenait guère à l'orateur ecclésiastique. Mais dans la pensée d'Augustin, l'éloquence chrétienne s'étend bien au-delà de la chaire du prédicateur. Elle embrasse les lettres, les conférences, les livres même et les traités dogmatiques, puisque alors la littérature chrétienne sous toutes ses formes n'avait qu'un emploi, qu'un but, la prédication de l'Évangile.

Aussi la conclusion que tire Augustin de tout ce qui précède, c'est que les trois styles sont également bons, dès qu'ils rendent la religion intelligible pour tous: on ne peut les isoler impunément. L'auditeur peut-il être ému, s'il ne sait ce qu'on a dit? Peut-il écouter ce qui le fatigue?

Ici s'arrêtent les réflexions de notre auteur sur la partie purement oratoire de la rhétorique.

Mais aux yeux du moraliste chrétien, toute la puissance d'action de l'orateur n'est pas dans sa parole, elle est surtout dans sa vie. Je ne sache pas que la rhétorique ancienne, malgré le célèbre axiome de Caton , ait indiqué sérieusement la vertu comme un moyen de succès oratoire ; elle s'en tenait volontiers aux apparences. L'homme et l'orateur étaient deux personnages

différents dans le polythéisme; le christianisme au contraire s'empare de l'homme tout entier; aussi la solution que saint Augustin donne au problème des mœurs oratoires n'a pas besoin d'être exposée. Là comme partout, l'espril chrétien substituait l'être au paraître. Saint Paul déjà, dans son Épître à Timothée, avait imposé d'étroites obligations à l'orateur sacré. Le fils de sainte Monique va plus loin encore: selon lui, la vertu donne à l'éloquence un caractère de liberté et de fierté que rien ne peut surpasser, et la vertu est plus utile au prédicateur que le talent même. 11 faut bien qu'il y ait du vrai, pour que Labruyère pense qu'un clerc mondain ou irréligieux, s'il monte en chaire, est déclamateur, et qu'il y a au contraire des hommes saints dont le seul caractère est efficace pour la persuasion : « Ils paraissent, dit-il, et tout un peuple qui « doit les écouter est déjà ému, et comme per- « suadé par leur présence. »

Si de pareilles réflexions étaient justes au XVIIe siècle , combien plus devaient-elles l'être au temps d'Augustin, dans cette effroyable corruption que le christianisme avait à combattre. Alors plus que jamais cette puissance morale de la vertu devait faire la force du prédicateur; et

Augustin n'hésite pas à dire qu'un homme vertueux, qui ne sait pas parler, n'est point blâmable de prendre des discours faits par d'autres plus habiles que lui.

Selon nous, ce conseil était peut-être bon au commencement du christianisme, quand il s'agissait plutôt de gagner les âmes que de les retenir. Mais Maury a tort de souhaiter que cette habitude reparaisse. Dans nos siècles un peu sceptiques, certains esprits croiraient volontiers l'Église épuisée de doctrine et de génie puisqu'elle consentirait à vivre sur son passé. D'ailleurs l'instruction religieuse ne doit-elle pas se proportionner aux âges et aux sociétés pour qui elle est faite ? Or les plus beaux sermons des saint Jean Chrysostome et des Augustin, pour des auditeurs de nos jours, ne seraient que des objets de curiosité littéraire ou philosophique, et rien de plus. Et puis se représente-t-on un discours de Bossuet prononcé par un autre que lui? prenez le plus habile lecteur, si vous le voulez, et faites-lui débiter dans l'église le sermon de Massillon sur le petit nombre des élus; malgré le respect qu'on doit aux ministres de la sainte parole, en écoutant cet interprète d'une pensée étrangère je ne pourrai m'empêcher de croire

I)K LA DOCTHINK CHRÉTIENNE 191

que j'assiste à la seconde représentation d'une pièce quia réussi.

Que l'orateur chrétien reste donc toujours luimôme, qu'il tâche de compenser la faiblesse de sa parole par la force de ses exemples: pour cela il n'aura qu'à suivre les conseils d'Augustin; il réussira s'il glorifie ce Dieu tout bon qui tient entre ses mains nos discours et nos pensées.

L'évêque d'Hippone ne s'était proposé que d'entrer dans quelques détails relatifs à l'art d'enseigner; il s'aperçoit qu'il a discuté presque toutes les questions générales de la rhétorique. En effet, il a examiné sa moralité; l'invention, qui chez lui s'appelle sagesse ou science des écritures, a été longuement traitée. A-propos de rélocution, les qualités principales du style ont été indiquées, et l'antique division des styles acceptée après un examen sérieux. Les mœurs oratoires, envisagées au point de vue chrétien, n'ont pas non plus échappé à l'attention du pieux évêque. Écoutons-le encore une dernière fois.

« Ce livre est devenu plus long que je ne le « voulais, que je ne le croyais : mais il n'est pas « long pour celui qui en profitera... Pour moi, « je rends grâces à Dieu, parce que je n'ai pas « prétendu m'v représenter tel que je suis; j'ai

« seulement voulu montrer, selon l'étendue de « mes forces , les qualités que doit avoir celui « qui par l'étude de la doctrine chrétienne s'est « mis en état d'être utile aux autres. »

Telle est la modeste conclusion de ce beau livre.

Ce qui prouve la valeur incontestable des principes oratoires de saint Augustin, c'est qu'ils ont été adoptés et développés par tous les grands esprits qui se sont occupés de la rhétorique sacrée. Il suffirait de citer Érasme ou la lettre que François de Sales adresse à l'archevêque de Bourges, qui lui avait demandé quelques règles sur la prédication; mais il serait injuste d'oublier des ouvrages moins célèbres, qui ont cependant mérité les éloges des savants, parce qu'on y retrouve l'esprit du christianisme, c'est-à-dire la doctrine d'Augustin. Telle est la Rhétorique ecclésiastique de Louis de Grenade qui , aujourd'hui encore, est estimée ; tels sont les traités de Villavicentius, de Valério, deDidace Stella, du P. Gody, et de bien d'autres moins connus encore.

Qu'on rapproche de cette longue et persistante admiration la querelle littéraire qu'excita entre Arnaud et Dubois , puis entre Balthazar Gibert et l'oratorieu Lamy, la théorie oratoire de

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saint Augustin diversement interprétée, et l'on comprendra mieux encore la haute portée du Traité de la Doctrine chrétienne.

L'académicien Dubois, ce malencontreux janséniste, auteur d'une lettre bien connue contre Racine, publia en 1680 une traduction des sermons de saint Augustin sur le Nouveau-Testament. A cette traduction était jointe une préface assez longue, où le traducteur tâchait' de démontrer que l'éloquence est un art indigne de la chaire chrétienne. Le prédicateur, dit-il, ne doit parler qu'à la raison : pour cela il lui faut suivre l'ordre géométrique qui se rencontre toujours, selon lui, dans les bonnes harangues de Démosthènes et de Cicéron. L'éloquence qui s'éloigne de cet ordre, celle qui cherche le pathétique, est fausse ! Et il voulait appuyer ces opinions étranges sur l'autorité de saint Paul et de saint Augustin.

Arnaud son ami entreprit de le réfuter. Sa réfutation est sous forme de lettre: elle parut en 1695. Les réflexions sur l'éloquence sont divisées en vingt articles; on croirait lire un chapitre des éléments de géométrie d'Arnaud. Le style est grave et austère jusqu'à l'excès; la dialectique est serrée ; mais les preuves sont si étroitement enchaînées qu'il est difficile d'en riendéta-

cher. Il lui prouve qu'il n'a entendu ni saint Augustin ni saint Paul, et qu'il ne s'est pas eniendu lui-même. Ce qu'il y a de plus intéressant dans cette dissertation, c'est quand a la psychologie timorée et mesquine de Dubois il oppose une belle et savante analyse de nos facultés ; à ses yeux l'ordre géométrique ne convient qu'aux sciences exactes, et il serait bien inutile de le chercher dans les grands orateurs sacrés ou profanes. Le Père Bouhours, heureux de voir un pareil dissentiment entre deux jansénistes, réunit la préface de Dubois et la lettre d'Arnaud en un seul volume qu'il fit paraître vers 1700, avec une préface fort courte et assez insignifiante. Pourtant la critique avait beau jeu : car la dissertation d'Arnaud est sèche et aride; il semble qu'en réfutant l'adversaire de l'éloquence, il ait eu peur d'être éloquent. Cependant elle eut un succès prodigieux, et voici ce qu'écrivait1 Boiieau à Maucroix, le vieil ami de La Fontaine : « Je « n'ai pas vu les traductions du dévot (il s'agit « de Dubois) dont vous vous plaignez : tout ce « que je sais, c'est qu'il a eu la hardiesse, pour « ne pas dire l'impudence, de traduire les Con-

1 Boiteau lettre* diverses, XI, éd. de M^Viollet-Leduc

« fessions de saint Augustin après messieurs de « Port-Royal, et qu'étant autrefois leur humble « et rampant écolier, il s'est tout-à-coup voulu « ériger en maître. 11 a fait une préface au-de- « vant de sa traduction des Sermons de saint « Augustin, qui, quoique assez bien écrite, est « un chef-d'œuvre d'impertinence et de mauvais sens. M. Arnaud, un peu avant de mou- « rir, a fait contre cette préface une dissertation « qui est imprimée... Je suis sûr que si vous Ta- « vez lue, vous convenez avec moi qu'il ne s'est « rien fait en- notre langue de plus beau ni de « plus fort sur les matières de rhétorique. C'est « ainsi que toute la cour et toute la ville en ont « jugé, et jamais ouvrage n'a été mieux réfuté « que la préface du dévot. »

Les Dialogues de Fénelon sur l'Éloquence, bien supérieurs à la lettre d'Arnaud, furent loin d'avoir un pareil succès, quand ils parurent, en 1718. Leur auteur, quoique mort, était encore en disgrâce à la cour. Cet ouvrage est trop connu pour que j'en parle ici. Qu'il me suffise de dire, qu'on y retrouve partout les principes d'Augustin et d'Arnaud, et les traditions de la grande rhétorique sacrée.

Labruvère, lui aussi, dans son chapitre sur la

l'.ui ANALYSE CRITIQUE 1)1 QUATRIÈME LIYMEl

Chaire, avait suivi les idées de l'évêqued'Hippone et peut-êlre aussi celles de Fénelon. 11 serait possible qu'il eût entendu ce dernier développer ses opinions à la cour ou dans la société de Bossuet, chez qui l'auteur des Caractères était fort assidu; car, quand Labruyère mourait en 1696, un an après la nomination de Fénelon à l'archevêché de Cambrai, les relations amicales de Bossuetetde Fénelon n'étaient pas encore tout-àfait rompues. Il était naturel que dans le siècle où l'éloquence religieuse atteignit à une hauteur d'où elle ne pouvait plus que descendre, la critique s'occupât sérieusement de l'esprit et de la méthode qui lui conviennent. Aussi, depuis Fénelon jusqu'à Maury, bien des livres furent composés sur la rhétorique sacrée. Quelques-uns sont fastidieux, comme celui de Riche source 1, qui s'intitulait fièrement le modérateur de la compagnie des orateurs ; d'autres sont loin d'être sans mérite : ainsi2 le Traité de la sainteté et des devoirs du prédicateur évangélique par un Bénédictin ; ainsi 3 les Règles de la bonne et solide prédication.

1 Paris, 1673.

a Paris, 1685, sans nom d'auteur.

8 Paris, 4701, sans nom d'auteur.

Le plus intéressant de tous ces ouvrages est sans contredit le petit discours sur la Prédication, où l'abbé Fleury souhaite lui aussi une réforme dans l'éloquence de la chaire. Les doctrines d'Augustin sont encore une fois rajeunies par un homme supérieur. L'auteur voudrait que les vérités nécessaires au salut, c'est a-dire les mystères, fussent la matière des sermons, et que les questions capitales de la morale religieuse y fussent sérieusement traitées II recommande, pour la peinture des passions, de suivre la méthode indiquée par Aristote dans sa rhétorique. Il souhaite ardemment qu'on ramène souvent les grands principes : Croyez-vous à Dieu? au jugement dernier? Et il insiste surtout pour qu'on ne néglige pas les preuves historiques de la religion.

Ainsi les juges les plus compétents du grand siècle, tout en réclamant une réforme dans l'éloquence religieuse, acceptaient sa légitimité et par suite celle de la rhétorique. Cependant la tentative malheureuse de Dubois trouve encore un imitateur au commencement du dix-huitième siècle dans le P. Lamy, oratorien, qui se piquait de beau style et de cartésianisme. Dans un Traité de la connaissance de soi-même, il prétendit que l'éloquence et la rhétorique n'étaient bonnes

Ii)8 ANALYSE CRITIQUE DU QUATRIÈME L1VBE

qu'à gâter le cœur et à fausser l'esprit, il ajouta qu'en particulier celles des collèges avaient ce triste avantage.

Alors Balthazar Gibert, un de ces hommes dont s'honore l'Université, répondit à l'ôratorien par un ouvrage intitulé : De la véritable éloquence ;\\ lui démontre avec plus de bon sens que d'urbanité, que ses idées n'étaient ni vraies ni neuves. Après avoir réfuté tous les sophismes débités depuis Platon contre la rhétorique, il rapprochait les idées du P. Lamy de celles de Dubois, pour lui montrer qu'elles n'avaient pas même le mérite de l'originalité. Plus tard il avoue que ce traité n'avait pas toute la politesse que son titre aurait dû faire attendre.

Naturellement la querelle s'envenima. Le P. Lamy répondit. C'est dans ces circonstances que Gibert publia ses réflexions sur la rhétorique. Il y soutenait les mêmes thèses, et par mainte citation du quatrième livre de la Doctrine chrétienne, il prouvait que les principes rie la rhétorique ancienne, ceux de la rhétorique enseignée par l'Université et ceux de saint Augustin étaient exactement les mêmes.

.le n'ai cité ces illustres interprètes des doctrines oratoires d'Augustin, je n'ai rappelé les

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vieux débats littéraires auxquels elles donnèrent lieu, que pour mettre mes conclusions sous la sauvegarde des excellents esprits qui, avant moi, ont admiré les traités de l'illustre docteur africain sur l'art de persuader : moi aussi, je puis maintenantdire comme saint Augustin : « Ce livre est devenu plus long que je ne le voulais et que je ne le pensais. » Mais je ne regretterai pas mon travail, si de tout ce que j'ai dit il m'est permis de tirer les conclusions suivantes :

1° Le christianisme, après avoir méprisé les persuasions de la sagesse humaine, après avoir paru accepter le mépris systématique du platonisme contre la rhétorique, par la force même des circonstances a été amené à reconnaître la légitimité de la rhétorique.

2° Saint Augustin est le premier Père qui a nettement compris le besoin qu'avait la société chrétienne d'une méthode oratoire qui s'adaptât à son esprit.

3° 11 y a complètement répondu par son Traité sur Fart de catéchiser, et par son quatrième livre de la Doctrine chrétienne.

C'est le même esprit qui a dicté les deux ouvrages, mais la méthode n'y est pas la même. Pour amener les '.'indifférents au doçnie, la dé-

r>00 ANALYSE CRITIQUE 1)1 QUATKIKMK LIVRE

moustration historique semble en effet la plus efficace des persuasions : Aussi le Traité sur ï art de catéchiser semble surtout consacré aux règles propres à l'exposition historique du dogme religieux. Ce n'est pas seulement un beau livre de morale et de rhétorique, c'est encore un curieux monument qui nous fait connaître la méthode chrétienne en matière d'enseignement.

UArt de catéchiser n'est en quelque sorte que l'avant-propos du quatrième livre de la Doctrine chrétienne. Toutes les idées qui remplissent ce dernier ouvrage sont indiquées et contenues en germe dans le traité composé pour le diacre de Carthage.

Tous les grands principes développés par Augustin, et adoptés après lui par les critiques modernes qui se sont occupés de l'éloquence sacrée, se rattachent aux règles fondamentales de la rhétorique ancienne.

Mais l'évêque chrétien se rapproche plutôt des philosophes que des rhéteurs. Comme les premiers, il n'accepte les principes qu'après avoir apprécié leur moralité et leur conformité à l'esprit chrétien.

La gloire d'Augustin et aussi sa vraie originalité, c'est de renouveler l'esprit de la rhétorique

en lui proposant pour but unique la charité. C'est pour cela qu'il n'examine que les questions les plus générales de l'art ; il ne développe que les idées qui l'aideront à montrer que la rhélorique n'a rien en soi de contraire à l'esprit chrétien, car, après tout, et c'est là ma dernière conclusion, saint Augustin songe exclusivement à l'éloquence sacrée, c'est-à-dire à l'interprétation oratoire des saintes Ecritures, comme s'il eût pensé que c'était la seule éloquence possible de son temps, ou que l'art profane ne lui eût pas semblé digne d'occuper les méditations d'un évêque.

Cette thèse sera soutenue par Ferdinand COIJNCÀMP;

licencié ès-leftrës,

ancien élève de l'École normale.

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