CHAPITRE I
COURT APERÇU SUR L'HISTOIRE POLITIQUE, SOCIALE ET RELIGIEUSE DE L’IRLANDE AVANT SA CONVERSION AU CHRISTIANISME.
$ L.. Peu de nations peuvent se vanter d’avoir des annales plus riches et plus anciennes que l'Irlande. Dans chaque province, dans chaque petit royaume était tenu un registre, où l’on consignait d'année en année les faits de quelque importance. Mais ces annales, vraisemblablement exactes quand elles se bornent à citer des évènements contemporains, tombent dans la catégorie des livres légendaires quand elles touchent à l’histoire antérieure. La plus grande partie de ces chroniques ont été publiées (1); toutefois, malgré les travaux d’érudition auxquels se sont livrés les savants irlandais depuis deux siècles, il règne encore beaucoup d'obscurité sur l’histoire primitive du pays.
La première colonisation de l'ile eut lieu par les Celtes. Venus du centre de l'Asie et refoulés successivement par d’autres peuplades, ils s’arrêtèrent en Gaule et en Gallice d’une part, et de l’autre en Grande-Bretagne et en Irlande. À quelle époque faire remonter cette première occupation? Les
(4) Les principales sont celles : des Quatre-Maîtres, d'Ulster, de Tigernach, d'Inisfallen publiées par O'Conor; voir Keating, History of Ireland, ch. XXI et O’Curry, Lectures etc., p. 52.
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Celtesirlandais venaient-ils directement des bords de la mer du Nord, ou bien de la Grande-Bretagne et de l’Armorique? Ce sont là des questions qui divisent les historiens et qu'ilest difficile de résoudre, Quoi qu'il en soit, dès une époque très lointaine, l'Irlande paraît avoir été connue des Grecs par l'in termédiaire des colonies phéniciennes de l'Espagne occidentale (1). On trouve même un rapport de parenté entre certains noms de villes d'Irlande et de Gallice. Dès le troisième ou quatrième siècle avant notre ère, Festus Avienus parle déjà de l’île d’Zernis comme ayant une réputation de piété et lui décerne le nom de Sacra Insula (2).
Nous ne ferons que mentionner les deux grandes invasions des Fir-Bolgs (Viri Belgi) et des Tuatha-de-Danaans (peuple de l'embouchure de la Dee); plusieurs historiens d’ailleurs ne voient là que des souvenirs mythologiques. (3).
Avec l'invasion des Scots d’origine Scythe versle deuxième siècle avant J.-C., nous entrons dans la période historique de l'Irlande, bien que la légende se soit donné aussi libre carrière à ce sujet dans les poêmes nationaux (4). Les Scots paraissent avoir adopté les mœurs, les traditions et la religion du pays conquis, sans toutefois se mêler complètement aux indigènes (5).—Citons deux ou trois faitssailllants de l’histoire de l'Irlande jusqu'à l'établissement du christianisme :
C'est à Ollam Fodhla (1® siècle av. J.-C.) qu'est due l’institution des assemblées triennales de Tara qui réunissaient tous les chefs du pays sous la présidence du roi suprême. —
(4) Voir Strabon: Géog., livre nr; le traité De mundo attribué à Aristote; le Récit du voyage d'Himilcon dans Festus Avienus (De oris maritimis); Hérodote, livre 1; Ptolémée, Géog., passim; Diodore de Sicile, passim; Plutarque, Numa; Tacite, Agricola, $ xxIv, etc.
(2) Nous nous rangeons volontiers à l'opinion de M, Gaidoz (Revue celtique, n, 352) qui voit l’origine de ce titre dans la ressemblance du mot Ierne avec la racine grecque Jer (sacré).
(3) D’Arbois de Jubainville : Le Senchus Mor, p. 85, 86.
(4) Voir la glose de l'Hymne attribuée à Fiecus (Trias Thaum., Vita I), et la préface du 1° vol. de Ancient Laws of Ireland, p. vi.
(5) Confession de saint Ratrick, S 18.
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Un siècle plus tard, Cormac Ufaldha, à qui est attribuée la rédaction du Livre d'Aülcill, fonda dans cette même ville, capitale du royaume central d'Irlande, trois écoles où l’on enseignait la jurisprudence, la science et la littérature historique. — Niall, surnommé « Niall des neuf otages », est resté célèbre par ses incursions fréquentes en Grande-Bretagne. Suivant une tradition, il aurait ordonné à son fils. avant de mourir, de rester fidèle à la religion de ses ancêtres (1). — C'est sous le règne de Laoghatre qui succéda à Niall en 428 que saint Patrick débarqua en Irlande (432).
$ 2. — L'état social de l'Irlande à cette époque est assez difficile à décrire tout en restant dans les limites de cette étude. Tous les documents nécessaires n’ont d'ailleurs pas encore été publiés. Grâce à l'initiative de quelques érudits et au patronage du gouvernement anglais, la publication des Anciennes lois de l'Irlande a été commencée en 1865 (2). Les trois premiers volumes (le Senchus Mor) nous font pénétrer dans la Société des contemporains mêmes de Patrick et sont pour nous les plus intéressants.
Le Senchus Mor ou Cain-Patrick est un recueil de lois ou plutôt de traditions anciennes, rédigé au v° siècle par les principaux jurisconsultes de l’Irlande avec le concours de saint Patrick. Il ne nous est parvenu que dans des manuscrits dont le plus ancien remonte au xiv° siècle ; le texte primitif a été enrichi de commentaires ou gloses (3) d’une époque postérieure dont il est facile de suivre le développement dans les
(1) Voir dans Colgan,Trias Thaum.: Vita vu tripartila, 1,8 9; Cf. Collectanea Tirechant dans Analecta Bolland., 11, 41. ë
(2) Le gouvernement anglais a nommé en 1852 une commission composée des savants les plus compétents de l'Irlande dans le but de publier et de traduire les vieilles lois de ce pays. Nous citerons parmi les plus connus : Todds, le Rev. Ch. Graves, le D" Petrie, O’Curry, O’Donovan, Neilson Hancock, O’Mahony, George Richey, etc.
(3) C'est une sorte d’exégèse historique mêlée de fables et souvent de chronologies légendaires. En voici un exemple : Pourquoi le mot de Senchus commence-t-il par la lettre S ? — Parce que Soiskéla (Evangile) et Sôter (sauveur) commencent aussi par $ (Voir Anc. Laws of Irel., 1, 35; comp. I, 33). S
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différences de l'écriture et du style. Ge recueil se compose de plusieurs traités complètement indépendants et est précédé d’une introduction certainement postérieure de deux ou trois siècles, mais qui nous donne des détails sur la composition du Senchus et nous offre un grand intérêt historique à cause de la place qu'y occupe saint Patrick (1). Voici, traduits aussi fidèlement que possible, les passages les plus importants pour notre étude :
« Le Senchus fut composé dans le temps de Laeghaire, fils « de Niall, roi d'Erin ; et Théodose était monarque du monde à « cette époque, etce fut en commémoration de cela que le « poète dit :
« Patrick baptisa avec gloire
« Dans le temps de Théodose ;
« Il prêcha le pur Evangile
« Au glorieux peuple des fils de Milidh.
« Etles auteurs du Senchus, le nombre de leurs personnes « Sont :
« Laeghaire, Core. Dairi.les courageux ;
« Patrick. Benen, Cairnech, les justes :
« Rossa, Dubtach, Fergus, les savants ;
« Tels sont les neuf piliers du Senchus Mor.
« L'auteur du poème fut Dubtach-Mac-Ua-Lugaire, poète « royal ües hommes d'Erin.
« La cause de la composition du Senchus fut celle-ci : € Patrick était venu en Erin baptiser, et répandre la religion « parmi les Gaedhils, dans laneuvième année de Théodose et « la quatrième du règne de Laeghaire,fils de Niall,roi d'Erin… « Laeghaire ordonna de tuer un des hommes de la suite de « Patrick ; il dit qu'il pardonnerait à quiconque le tuerait. € Nuada Derpg, fils de Niall et frère de Laeghaire, qui était en « prison, dit que s’il était libéré et que s'il recevait quelque « récompense, il tuerait l’un des gens de Patrick. On le relà-
(1) Ces traités sont : Les lois de Saisie, des Otages, de Sûreté, de Protection, de Possession des libres tenanciers et des bas tenanciers, des Relations sociales, et enfin la loi de Coutume.
cha sous caution, et il prit la tête de la cavalerie de Laeghaire. Il saisit sa lance et se précipitant sur le clerc, il tua Odhran, conducteur du char de Patrick. Le clerc était sur son char; contre lui avait été dirigé le coup ; dans sa colère, il leva les mains vers Dieu et resta en prière les mains jointes, Alors, ïl se fitun grand tremblement de terre; le soleil devint obscur et s’éclipsa ; on dit que les portes de l'enfer furent ouvertes, que Teamhair (1) fut renversée et que c’est depuis lors qu'elle est restée penchée. Le Seigneur ordonna à Patrick de baisser les mains et de demander justice aux Brehons d'Erin pour son serviteur assassiné. Patrick y consentit (2)... Patrick demanda aux hommes d'Erin de venir en un lieu pour avoir une conférence avec luiet il leur prêcha l'Evangile. Quand les hommes d’Erin apprirent que Patrick avait fait mourir des vivants (sic) et ressuscité des morts, et quandils virent que Laeghaire et ses druides avaientété vaincus par de grands signes, ils fléchirent le genou et promirent obéissance à la volonté de Dieu et de Patrick. Alors le roi Laeghaire dit : « Il est nécessaire pour vous, à hommes d’Erin, que toutes les autres lois soient fixées et arrangées comme celle-ci ». — «Ilest bon d'agir ainsi », dit Patrick... Les voyants avaient prédit que viendrait un jour la brillante parole de Bénédiction, c’est-à-dire la loi de la Lettre ; car c'était le saint Esprit qui parlait et qui prophétisait par la bouche des hommes justes de l'ile d'Erin, comme il avait prophétisé par la bouche des grands prophètes et des nobles Pères dans la Loi Patriarcale ; car la Loi de nature avait prévalu partout où n'avait pas pénétré la Loi écrite. Les jugements de la vraie nature que le saint Esprit avait prononcés par la bouche des Brehons et des justes poètes
(1) La colline de Tara sur laquelle avaient lieu les assemblées pu-
bliques.
(2) Dubtach, poète royal d'Irlande, fut choisi par lui comme arbitre.
Dans un poème qui nous est conservé, il prononça la sentence de condamnation contre le meurtrier : Nuada fut livré à Patrick, pour être mis à mort à condition que son âme fut sauvée.
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« d’entre les hommes d’Erin depuis la première occupation « de l'ile jusqu’à la réception de la Foi furent exposés à Pa- « trick par Dubtach ; ce qui n'était pas en désaccord avec la « Parole de Dieu dans la Loi écrite et le Nouveau Testament, « ni avec la conscience des croyants.fut confirmé dans les lois « des Brehons par Patrick, par les ecclésiastiques et les chefs « d'Erin. Car la loi de nature avait été tout à fait droite,sauf la « Foi. Et tel est le Senchus Mor (1)...»
Nous pouvons dès maintenant faire deux remarques qui nous sont suggérées par cette introduction. Et d’abord, l’orgueil national, la fidélité au passé, le respect des anciennes coutumes ressortent de chaque ligne. Il semble qu'il a dû leur en coûter beaucoup à ces vieux druides. de laisser des étrangers remanier leurs lois et leurs traditions. Ils sont fiers de leur passé ; pour eux, le Senchus Mor n'est pas une loi nouvelle, mais une compilation des sentences prononcées par des juges infaillibles (2), animés de l'Esprit de Dieu. A peine estil rédigé qu'ils consacrent son autorité et lui donnent en quelque sorte un caractère inviolable.
La seconde remarque, c'est que saint Patrick, en apportant aux Irlandais un élément nouveau de civilisationet de progrès, laissa à ce peuple ses coutumes traditionnelles, ses usages nationaux ; il ne modifia en rien les mœurs locales, et ce fut laprincipale cause de son succès. Nulle part le christianisme ne s'établit aussi paisiblement. mais nulle part aussi iln’eut à s’accommoder davantage au caractère et à l’esprit des habitants. La composition du Senchus est une preuve frappante de ce fait sur lequel nous reviendrons dans la troisième partie de cette étude (3).
Quelle est maintenant cette société irlandaise, telle que nous la représentent ces vieilles lois ?
(1) Ancient Laws of Ireland, I, ss.
(2) Tbid., I (gloses). :
(3) Voir l’article de M. de Lasteyrie (Revue des Deux Mondes, 15 nov. 1865, p. 378), et Ozanam Etudes germaniques, lv. 11, ch. 1v.
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Un des premiers traits qu'il importe de mettre en saillie, c'est la connexion qui existe entre la possession de la terre et le pouvoir. Le chef, c'est le propriétaire ; son influence s’accroit à chaque nouveau domaine qu'il acquiert. Ce qui le distingue de son voisin, c’est le nombre de ses tenancierset par suite de ses vassaux. Ceux-ci lui paient une redevance qui varie non-seulement selon l’étendue de la terre, mais encore suivant certaines circonstances déterminées. Cependant, de fait, c'est la tribu elle-même, dont il est en quelque sorte l’incarnation, qui seule est propriétaire ; tous les membres sont considérés comme ayant un certain droit sur la terre commune, l'assemblée des chefs de famille ayant seule le pouvoir d'en disposer, Chaque clan peut être envisagé comme une petite république de fermiers etde propriétaires, ayant à sa tête un président élu à vie et choisi parmi les plus nobles, les plus riches, les plus populaires (1). IL suffit d’avoir parcouru les divers traités dont se compose le Senchus Mor, pour avoir une idée. de la place capitale qu’y occupent les questions relatives aux rapports entre chefs et vassaux propriétaires et fermiers, et les solutions aux différents cas qui peuvent se présenter (2).
Il y avait en Irlande un vaste système hiérarchique des plus complexes, et qui s’appliquait à toutes les classes de la société. À la tête du pays était le Ro souverain dont le siège était à Tara. Au-dessous de lui étaient les rois des cinq orandes provinces d'Irlande (Meath, Leinster, Munster, Ulster et Connaught). Puis venaient les autres classes de petits monarques dont la dignité variait suivant le nombre des personnes de leur suite. Le terme d'«Airé» sous lequel ils sont désignés paraît s’appliquer aussi aux chefs de tri-
(4) Voir l’Introduction de M. Richey au tome 1v. (Anc. Laws of Irel.) . et le tome II contenant les Lois des Redevances (Saer-stock et Daer-stochk lenure).
(2) Dans l'enfance des peuples, remarque M. Richey, les législateurs n'ayant qu'une vague idee de la justice et du droit commun, se bornent à compiler les diverses coutumes existant déjà, ou à citer les sentences mémorables de leurs prédécesseurs. La tradition a force de loi.
bus dont l'autorité cependant était plus restreinte (1). L'Irlande tout entière était divisée en deux grandes castes : les Fèné ou horames du peuple, les Némé ou classes supérieures; sous cette dernière dénomination, il faut comprendre à la fois les Z'er dana ou hommes d'art, exercant une profession lucrative un métier quelconque, et la classe de la Flaith (richesse) renfermant tous ceux qui avaient une position indépendante. Les Airé, les Filé (savants), les Brehon (juges), et plus tard les hommes d’Eglise étaient rangés dans cette catégorie.On peut dire quel’ile entièreétait partagée entre deux populations distinctes: celle destravailleurs et des fermiers, qui constituait le reste de la population primitive du pays, et celle des rentiers et des chefs, se composant, en grande partie, des derniers envahisseurs. Dans les diverses Vies de Patrick qui nous ont été conservées, il n’est guère question que de ses relations avec l'aristocratie du pays. Sans vouloir attacher trop d'importance à ce fait, il semble néanmoins qu'il ait compris que c’étaitlà le seul moyen de populariser le christianisme. … Tout à fait au dernier échelon de la société étaient les esclaves. Ils étaient recrutés par des expéditions guerrières soit en Grande-Bretagne, soit en Armorique. Les anciennes lois irlandaises ne parlent pas de leur condition ; nous savons cependant qu’elle était en général fort misérable (2). « Malgré ce système hiérarchique, il n’y avait pas en Irlande dunité nationale. Le Roi suprème, en qui elle eût pu se personnifier, n'avait d'autre autorité que celle que lui donnait la force de ses armes. Les assemblées triennales de Tara étaient trop rares pour remédier à cet état de choses, et le plus souvent, au lieu de s'entendre, les chefs trouvaient là de nouveaux sujets de discorde. Pendant plus de dix siècles, l'Irlande a été le théâtre de luttes intestines continuelles ; si l’on en croit les
(1) Anc. laws of Irel., Il, 286; LIL, 42. O'Curry, Lectures, p. 100 et 228 ss. Nous renvoyons, pour plus de détails sur la hiérarchie irlandaise,
au Mers mémoire de M. de Jubainville, Etudes sur le droit celtique, p. 97 ss.
(2) Voir: Vita VIT tripartita, II $ 57 et Vita VI Josselini $ 132.