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historiens, depuis le 11° siècle avant J.-C. jusqu'au vire siècle de notre ère, les cinq sixièmes environ des rois du pays seraient morts, soit sur les champs de bataille, soit assassinés dans leur palais (1). Il faut signaler comme principales causes de ces guerres incessantes : la succession au trône qui, héréditaire quant à la famille, était élective quant à la personne, et les tributs et indemnités annuelles dont les chefs s’efforçaient de s'affranchir.
À côté cependant de ce manque d'union et de ces discordes qui affaiblissaient l’Irlande, régnait une grande solidarité entre les membres de la même famille et du même clan; c’est ce qui donne à l'organisation sociale de ce pays un caractère particulier qu'on ne retrouve pas ailleurs. Le père est responsable des actions d’un membre quelconque de sa famille ; c'est lui qui devra payer l'indemnité en cas de dommage ou de crime ; de même, le chef prend la défense de chacun de ses sujets, et toute la tribu se lève pour venger l’outrage fait à" l’un de ses membres. — L'hospitalité était tellement passée dans les mœurs, qu'elle était devenue un moyen par lequel les Airé se faisaient payer les redevances de leurs vassaux. Les vieillards et les infirmes, les orphelins et les aliénés étaient entretenus et nourris aux frais de la tribu. Par contre, des lois sévères punissaient celui qui adoptait comme fils et héritier quelqu'un d’étranger au clan, en le faisant passer pour un de ses parents. Cette solidarité qu'il ne faudrait pas étendre pourtant aa-delà de la tribu, nous explique comment, malgré les invasions successives, l’organisation intérieure de l'Irlande a pu se maintenir si longtemps. Cest là qu'il faut chercher aussi la raison de cet amour de la terre et de cet attachement au passé qui caractérisent encore le paysan irlandais.
La loi des Relations sociales (2?) nous donne quelques détails sur la famille irlandaise. La femme y jouit des mêmes obligations que le mari; mais le père doit faire épouser à sa
(4) Thomas Moore, Hist. of Lrel. IX, 135. — Gordon, owvr. culé,
(2) Cain Lanamhna, in Anc. laws of Irel, \. 1
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fille un homme d’une naissance égale à la sienne, et le mariage est considéré comme une vente dont le prix est payé à la famille de la mariée (1). Les enfants naturels sont, quant à l'hérédité du moins, placés sur la même ligne que les enfants légitimes. Le père confie ses fils et ses filles à la charge d'au tres membres de la tribu, moyennant une redevance annuelle qui varie de trois à dix-huit vaches, suivant la dignité des intéressés. C’est la loi de coutume rendue assez bien en anglais par le terme de fosterage. La glose ajoute des détails intéressants concernant la nourriture, le vêtement et les occupations des enfants: toutes choses qui étaient en relation avec leur condition sociale. Le temps du fosterage se terminait à 17 ans pour les garçons et à 14 pour les filles. c'est-à-dire à l'âge où, selon la loi, on pouvait contracter mariage. Le fils ainé pouvait dans certains cas succéder à son père, mème de son vivant, comme chef de la famille ; et alors il acceptait les pri-
* vilèges et les responsabilités de cette charge.
Le fermier demeurait dans des cabanes construites de terre et de branches entrelacées, et entourées d'une enceinte plus ou moins étendue qui limitait son autorité et qui était inviolable (2). Le chef logeait en général au centre de la tribu et sur une certaine élévation ; sa demeure était fortifiée de remparts et de retranchements et offrait un refuge à toute la tribu en cas d'attaque. Elle portait le nom de ÆRath. Certains historiens prétendent que les cavernes si nombreuses dans les régions montagneuses de l'Irlande servaient de lieux de retraite, en temps de guerre, aux femmes et aux enfants de la basse classe des Fêné.
Nous nous bornons à ces quelques détails sur la vie sociale irlandaise. Pour donner une idée précise et complète de l’organisation seule de la tribu, il faudrait certainement plus de développements que nous ne pouvons en donner ici; nous renvoyons sur ce sujet au savant livre de M. d’Arbois de Ju-
(à) 1bid., p. 146 et Introduction, p. tv.
@) Anc. laws of Irel., t. 1v : Introduction au livre d’Aïleill, p. enr.
se
bainville etaux introductions des quatre volumes déjà parus des Anciennes lois de l'Irlande.
$ 3. — Nous aurons peu de chose à dire sur la Religion de l'ancienne Irlande, les données exactes faisant absolument défaut sur ce point.
Une des rares indications historiques est celle de Strabon (L. 11, ch. 4) qui établit une sorte de parenté entre le culte de l'Irlande et celui de l’île de Samothrace. « On dit qu'il y a une île, située près de la Bretagne, où Déméter et Cérès sont adorées comme en Samothrace. » Ad. Pictet, dans son étude sur la religion celtique, appuie ce témoignage et fait remarquer l’analogie entre certains noms irlandais et phéniciens concernant des divinités adorées dans ces deux pays (1). L'on ne sait rien sur le culte qui était rendu à ces dieux dans la religion celtique ; toutefois à côté des traits communs avec les pratiques religieuses des druides bretons et gallois, on rencontre en Irlande certaines coutumes orientales qui sont très vraisemblablement d'importation phénicienne.
Le culte du Soleil et celui. du Feu qui le symbolise parait avoir été le plus répandu; c’est à lui qu'il faut rapporter les principales cérémonies religieuses. Le Soleil était adoré sous le nom de Béel-Samien (maitre du Ciel). M. de Jubainville dérive ce nom de la même racine que celui du dieu gaulois Bélénus (2); mais il est plus probable, étant donné les rapports commerciaux entre les Phéniciens ét les Irlandais, qu'il faut le rapprocher du dieu Bet ou Baal des Cananéens.
Les traces de ce culte se retrouvent dans les noms de localités où s’est conservé le mot de PBéel (Bial, Büil, Bel) ou celui de Grian (soleil) (Graineg, Greine) et probablement aussi dans les pierres dressées qui servaient aux cérémonies
(4) Comparer Aire, Axcéras, Coismaol, Cabur avec Axieros, Axiokersos, Cosmilos. Cabeiros. Voir une citation assez développée de l’ouvrage de M. Pictet dans Michelet. Histoire de France, Eclaircissements p. 68-71. V. aussi Alfred Maury, Religion de la Grèce antique, x, p. 205.
(2) Ouvrage cilé, p. 81.
religieuses et politiques. Les Tours rondes, que les chroniqueurs appellent Zndices cœælestes, étaient à ce que l’on croit des temples du Feu, bien qu'il soit difficile d'affirmer quelque chose de positif à ce sujet.
Les Tumuliou collines sacrées, les tertres (Cairns) qui les surmontaient, étaient des lieux de culte qui devinrent dans la suite l’objet d’une adoration particulière. C'était sur la colline d'Uisnech, point central où se joignaient les quatre provinces primitives de l'ile (1) que l’'Olahm promulguait ses décrets et désignait ceux qui devaient être passés par le feu en l'honneur du dieu, dans la plaine de Magh-Sleacht (champ du carnage). C'était aussi sur cette colline qu’avaient lieu primitivement l'élection du Roi d'Irlande et les rites relatifs à sa proclamation solennelle par les chefs du pays (2). Nous verrons que Patrick encourut la colère de Laeghaire en allumant un feu sur une colline, non loin de Tara, le soir d’une grande fète nationale. « Il était interdit sous peine de mort, » ditun de ses biographes, « d'allumer aucun feu cette nuit-là avant que le signal eût été donné par le roi lui-même dans son palais ».
Les principales fêtes qui coïncidaient avec la divisign de l’année en deux grandes saisons (été et hiver) et deux demi-saisons (printemps et automne) avaient un caractère à la fois religieux et social ; elles étaient accompagnées de foires célèbres qui attiraient une nombreuse population et de sacrifices solennels en l'honneur du Soleil.
La fête de Bel-Téné (feu de Bial ou feu heureux) avait lieu le 1° mai, jour où commençait l'été; celle de Lugnasad [fête de Lug) (3) se célébrait le 1e" août ; enfin celle de Samhain (inort de l'élé), avait lieu le 31 octobre ou le 1®% novembre. La principale foire était celle de Tailtiu (1% août) où avaient
(1) De Jubainville, p. 83.
(2) Thomas Moore, 1, p. 33 ; de Jubainville, p. 76.
.. (3) Ge dieu est le même que nous rencontrons en Gaule et que César identifie avec le Mercure romain ; c'estlui qui a donné son nom à Lugdunum (citadelle de Lug) ; voir, pour plus de détails sur ces faits, le 4e mémoire de M. de Jubainville, ouvr, cité. |
roue
lieu chaque année des courses célèbres, et où l'on se donnait rendez-vous pour traiter des affaires commerciales.
Si le culte du Soleil et du Feu paraît avoir été le plus répandu, il n'excluait pas cependant celui des autres forces de la nature. Les arbres, et en particulier le chêne, les bosquets sacrés, les sources, les puits, les rivières, les collines étaient autant d'objets d’adoration que nous ne pouvons qu’énumérer (1). La religion irlandaise nous apparait comme une religion purement naturaliste et symbolique : Le Soleil y est adoré sous la forme du feu ; de même les autres forces actives de- la nature étaient adorées sous une forme concrète. Tel était aussi le culte des Kabires en Samothrace, bien que dans celui-ci se trouvât une sorte de progression ascendante, dont nous ne voyons point de traces dans le culte irlandais plus chargé de superstitions.
Quels étaient les prêtres de cette religion ?
Les Filé réunissaient les attributions de savants, de juges, de poètes et de prêtres; ils correspondent bien aux druides gaulois tels que nous les dépeint Jules César (2). Plus tard cependant, ces fonctions si multiples paraissent s'être séparées, le terme de filé désigna les savants et les poètes ; celui de Brithem ou Brehon les juges ; celui de Druides (Draoi) les sorciers. C’est à ce rèle de sorciers que sont réduits ceux qui, dans les Vies de saint Patrick, sont appelés Mages ; ils nous sont dépeints comme produisant des enchantements assez semblables à ceux du Pharaon d'Egypte (3). Dans l’aymne de Fiecus (4) (vrr° siècle), ceux qui prédisent la venue de l’apôtre,
(4) Sur le culte des rivières dans la religion celtique, voir l'article de Ad. Pictet dans la Revue cellique, 11, p. 2.
(2) Voir l’art. de M. H. Gaidoz, Religion des Gaulois, dans l'Ency clopédie des sc. rel. de M. Lichtenberger, V. 437.
(3) Voir en particulier la Vie de Patrick par Muirchu dans le Livre d'Armagh, ch. xIx, et les passages parallèles dans les Vies de Colgan. (Vita u, $ 39; m $ 41, etc). :
(4) Colgan, Trias Thaum. Vita 1.
ont déjà le nom de Faith (vates). Le terme de Druide ne se trouve dans aucune inscription irlandaise (1).
Les Filé tenaient les écoles de jurisprudence et de littérature ; ils formaient une caste indépendante et leur charge était héréditaire. Ils étaient répartis en dix classes suivant le nombre d'histoires ou scèz qu'ils savaient par cœur. A leur tête était l'Ollahm (chief-poet) qui avait une situation honorifique analogue à celle du Roi. Comme Brehon, les Filé édictaient des lois, mais elles devaient être acceptées par l’assemblée générale des chefs ; ils étaient plus souvent arbitres que juges. Aux formes ordinaires de la procédure, ils joignaient souvent des pratiques religieuses surnaturelles. Le Glossaire de Cormac et la glose à l’Zntroduclion du Senchus Mor (2) nous parlent de quatre procédés de divination en usage parmi eux. Saint Patrick en abolit trois ; l'autre fut maintenu par lui comme inoffensif : c'est celui par lequel le Brehon prétendait tirer la vérité du bout de ses doigts (3). (Dicetal do cennaib). En outre, les Brehon dans certains cas, lançaient une sorte d'excommunication contre ceux qui refusaient d'obéir à leurs sentences, et celui qu'ils avaient maudit n’avaient plus droit à l'hospitalité.
Les Filé avaient une écriture sacrée et même, paraît-il, un langage conventionnel. On a retrouvé des traces de cette éeriture en caractères dits oghamiques sur certains monuments funéraires de Xilleen-Cormac.
On le voit, la littérature, et la jurisprudence se mèêlaient à la religion.
Nous serions entrainé trop loin si nous voulions donner un
(1) Shearman consacre un long chapitre à prouver qu’une inscription bilinguale, découverte par lui dans le cimetière Killeen-Cormac, doit être lue IVVEREDRUIDES (les 4 vrais druides). D'autres ont lu IVVENE- DRUIDES (la jeune druidesse), Nous nous rangeons plutôt à l'opinion de M. Gaiïdoz qui considère cette inscription comme fausse. (Revue Ce, tique, 111, p. 453). M. Loofs, dans un article de la Theologische Literaturzeiltung (19 mai 1883), discute et admet l'avis de M. Shearman.
(2) Anc. Laos of Irél. 1, p. 40-44.
(3) De Jubainville, ouv. cité, p. 103ss.
aperçu de l’ancienne poésie épique de l'Irlande. Qu'il nous suffise d'indiquer qu’on la répartit en trois cycles : 1° Le Cycle mythologique, auquel se rattachent une douzaine de poèmes et le Senchus Mor; 21e Cyclede Conchobar et de Cuchullin, (1) qui comprend à peu près trente-cinq morceaux épiques. dont ces personnages sont les héros ; & enfin le Cycle de Finn et d'Oisin (2) auquel Mac Pherson a emprunté la plupart de ses chants ossianiques (3).
Le caractère de l’Irlandais d'alors était celui de l’Irlandais d'aujourd'hui: superstitieux et crédule, paresseux pour tout ce qui concerne le travail manuel, mais enthousiaste pour les hauts faits d'armes. hardi jusqu'à la témérité dans les combats, attaché plus qu'aucun peuple à ses vieilles traditions nationales etaux coutumes de ses pères, prêt à tout sacrifier pour obtenir ou conserver les quelques acres de terre sur lesquels sa famille à vécu, orgueilleux et fier de ses avantages personnels, constant enfin dans sa haine pour l'étranger. L’Irlandais du ve siècle n'avait guère recours au juge que pour les procès terrains ; pour les affaires criminelles, ilse constituait son propre vengeur, et souvent entrainait à sa suite la tribu tout entière. L'irlandais de nos jours agit comme ses pères ; si vindicatif qu'il soit, il a un sentiment vrai et profond dela justice.
Voilà le peuple dont saint Patrick va entreprendre la conversion. Il ne cherchera pas à modifier son caractère, mais à l’adapter en quelque sorte à la nouvelle religion qu'il lui apporte. Quand on songe aux difficultés qu’il devait rencontrer et au magnifique résultat qu’il a obtenu, on l’excuse d’avoir parfois adouci les angles, flatté la vanité des chefs et la superstition de la foule, et d’avoir ainsi rendu le christianisme accessible à cette nation violente et barbare.
(1) Ozanam (Etudes germ., p. 475) cite un fragment intéressant d'un poême de Cuchullin.
(2) Voir la traduction d’une conférence faite par le professeur Windisch, en 1878, sur ce cycle dans la Revue cellique, t. v. p. 71.
(3) On trouvera des détails assez complets sur la littérature irlandaise dans le livre cité de M. de Jubainville, p. 4 ss.
= OitE