‹ Ėtude critique sur les localisations spinales de la syphilisChapitre 2 sur 18 · SUR · texte numérisé non relu

SUR

Je n'ai point à faire en détail l'histoire des fluctuations qu'ont subies les doctrines médicales concernant les lésions syphilitiques du système nerveux en général, et de la moelle épinière en particulier. La physiologie de ce dernier organe était à peine ébauchée ; l'anatomie pathologique ne date guère que de nos jours : aussi, les aflFec lions médullaires, quand elles ne passaient point inaperçues, étaient-elles environnées d'une telle obscurité, que les récits des anciens seraient d'un bien mince profit pour éclairer le sujet délicat que j'entreprends d'esquisser. Qu'il me suffise de dire que cette histoire est celle de la syphilis viscérale tout entière. Gomme elle, elle a eu trois périodes assez distinctes : la première commence aux récits exagérés et presque fantastiques de la fin du xv" siècle. « La peur de l'épidémie syphilitique, dit Broad-

6 AVANT-CKuru>. Ut.STi.UllUUE

beiit, la faisait regardoi- comme un Protée, dont les formes se succédaient plus rapidement qu'elles no le font aujourd'hui, et dont les rapports mutuels étaient plus sensibles. Mais, comme on Ta déjà dit, la syphilis était le bouc émissaire de la pathologie, et on entassait sur sa tête toutes sortes d'affections auxquelles elle était étrangère.» B. Bell, un des derniers représentants de cet ordre d'idées, écrivait encore en 1793 : « Les maladies produites par le Tirus vénérien, et dont je citerai des observations, sont la phtisie, Tasthme, le rhumatisme, l'hydropisie, les maux de tète, l'épilepsie et la manie '. »

La seconde période commence avec John Hunter, contemporain de Bell. Il fit aux idées régnantes une opposition très vive et restreignit d'une étrange façon le cadre des accidents syphilitiques. Bien qu'il ne nomme pas formellement la moelle épinière, il n'est pas douteux qu'elle soit comprise dans la liste de proscription suivante, au même titre que les autres manifestations viscérales de la syphilis : c< Certaines parties du corps, dit Hunter, sont incapables d'être attelâtes par le virus vénérien, comme lecerveau, le cœur, les viscères abdominaux ; ce virus ne paraît pas capable d'exercer une inilueuce destructive sur les organes vitaux de ces parties-là, les plus essentielles pour le bien-être et la continuation de la vie... Nous n'avons jamais vu atteints le cet'veau, le cœur, le foie, les reins, ni aucun autre organe, bien que ces cas là aient été décrits par quelques auteurs *. »

B. Bell. On the i-enei-eal rliira John Uunie/s IFo.-te. hj Pali

AVANT-PKOPOa. HISTORIQUE 7

La troisième période compread les recheiches eutre prises depuis ces trente dernières années. Grâce aux travaux remarquables de l'École du Midi et de celle de l'Antiquaille, qui ont en grande partie fixé la science sur l'origine, la transmission et les caractères delà syphilis; grâce aux progrès inouïs de la technique microscopique, on a pu procéder avec fruit à l'étude des manifestations viscérales de cette affection . C'est le triomphe des recherches cliniques, complétées par les laborieuses investigations del'anatomie pathologique. C'est ainsi qu'on est arrivé peu à peu à démontrer l'erreur propagée par Hunier et à rendre aux principaux viscères le triste pri vilège que le grand syphiliographe anglais leur avait refusé. Le système nerveux central n'a pas fait exception et son aptitude à être atteint par la vérole n'est plus à démontrer ; mais encore faut-il établir dès à présent une importante distinction, suivant qu'il s'agit de la moelle ou du cerveau. La syphilis cérébrale est assez bien connue aujourd'hui ; il suftît de citer les recherches spéciales de Zambaco, Gros et Lancereaux, Wilks, Keyes, Broadbent, Heubuer, Fournierj etc. ', pour rappeler le chemin parcouru dans cette voie en quelques années. 11 n'en est malheureusement pas de même pour la moelle épinière ; mm que l'attention des médecins n'ait pas été attirée de ce coté (le volumineux Index bibliographique placé à la

' O, Heubuor. Ueber Sii^ierlivankung Uer Syphitiliteken. 18Î0. (Zti Archio der Heilkunde, p. 272.)

Alfred Foui-nier, La Sj/philis du cerveau. 1S79.

Pour les auteara cités dans le cours de ce travail, dont il u'esC pas douiié J'indicatioo bibliographique spéciale, ïoyei l'Inde» placd à la fiu,

AVANT-PBOHJS. HISTORlQIiE

fin de ce mémoire prouve suraiiondauiiueut 1b contraire), mais parce qu'il y a, dans l'étude des affections médîiilaires, des obstacles de plusieurs ordrea. D'abord ces maladies sont infiniment plus rares (pie celles de l'encéphale : des 120 observations de paralysies :5jphilitiqnes diverses consignées dans la thèse de Ladreit de Lachardère, il n'y en a que 18qai se rapportent à ta paraplégie. En8uite,Ueur expression symptomatiqae, à moins d'être très accusée, comme dans les formes aiguës, offre rarement des traits aussi saillants que ceux qui caractérisent les lésions cérébrales. Au lieu des troubles oculaires, des diverses paralysies crâniennes, de la céphalée, de l'hémiplégie, de l'épilepsie et des troubles intellectuels, on observe des phénomènes qui n'otfrent gnèi'e d'épisodes paroxystiques ; dans les cas chroniques, leur évolution, leur longue durée, peuvent les faire longtemps ignorer ; enfin, la plupart de leurs symptômes, affaiblissement des membres, troubles de la sensibilité, paralysie des sphincters, contractures, eschares, considérés isolément, peuvent, dans certains cas, ressortir plus ou moins à des lésions cérébrales. A cette nouvelle cause de confusion j'ajouterai l'intégrité apparente qu'offre souvent la moelle à l'œil nu, alors que le microscope y révèle des désordres considérables.

On a beaucoup écrit eu France, et surtout en Angleterre, sur la syphilis médullaire; mais, en dehors de quelques thèses sur les myélites ou les paraplégies syphilitiques, il y a peu Je travaux d'ensemble sur la matière ; les auteurs qui ont écrit sur la syphilis du système

AVANT-PROPOS. HISTORIQUE nerveux accordent la plus large part aux accidents cérébraux, et relèguent la moelle au dernier plan ou même n'en font pas mention. — L'étude la plus récente sur la question qui nous occupe est la thèse do Caizergues, soutenue il y a quelques mois à Montpellier; elle renferme des recherches bibliographiques consîdérïibles, et j'y reviendrai souvent dans le cours de ce travail; mais l'auteur s'est placé à un point de vue tout spécial. « Jusqu'ici, dit-il, aucun essai de systématisation, aucune tentative de classification des myélites syphilitiques n'avait été tenté; nous l'essayons aujourd'hui. Nous présentons un cadre plutôt qu'un tableau. » Grouper les observations connues de syphilis médullaire autour des formes cliniques de myélites admises aujourd'hui, tel est le but qu'il s'est proposé ; les autres questions qui s'y rattachent n'auront pour lui qu'une importance secondaire, et, s'il s'en occupe, ce ne sera qu'incidemment. On voit que la thèse de Caizergues suppose presque admises a priwi les myélites syphilitiques avec leurs symptômes et leur anatoraie pathologique. Elle comble peut-être une lacune, mais elle nous apprend peu de chose sur les nombreux problèmes que soulève l'histoire des localisations spinales de la syphilis.

Ce sont ces considérations qui m'ont engagé à entreprendre, sur cet intéressant sujet, le travail qui va suivre, et à publier les faits nouveaux que j'ai pu recueillir, ainsi que les conclusions qui s'en dégagent. Qu'il me soit permis, en terminant cet avant -propos, de témoigner ici ma vive reconnaissance à mes maîtres, o'

lu AVANT.PROPOS. HISTORIOI-K

surtout à M. Raymond Tripier, médecin des Hôpitaux, et à M. Pierrot, professeur d^anatomie pathologique à la Faculté, pour leurs précieux conseils, qu'ils m'ont donnés avec une bienveillance inépuisable. Merci encore à mes deux excellents amis et collègues d'internat, MM. Bard et Augagneur, dont le dévouement m'a tant facilité la tâche, toujours si ingrate, de la traduction des travaux étrangers.

Page 1