CHAPITRE II
Métaphysique chrétienne de Sénôqae. — Notion d'un Dieu créateur.
De tout temps, il a existé dans TEglise deux opinions au sujet de la raison humaine et de la philosophie. Tandis que les uns sont portés à croire qu'avant l'apparition de l'Evangile tout était erreur en religion, licence en morale, dérèglement d'esprit en métaphysique, d'autres pensent que l'esprit humain, malgré sa faiblesse et ses égarements, s'est élevé par intervalles à une connaissance anticipée, mais confuse et incomplète, des principales notions que le christianisme est venu apporter au monde * . Certains Pères n'hésitent pas à dire que la philosophie fut une préparation à la foi, un premier catéchisme de la doctrine chrétienne ', et que par un éclectisme intelligent on recueillerait dans les systèmes anciens tous les fragments de la vérité, épars et mêlés d'erreurs^. D'où venait aux hommes cette intuition momentanée, ce demi-jour qui annonçait de loin réclat de la révélation * ? Des lumières naturelles dont Dieu a pourvu nos âmes, des principes de religion et de morale que sa main y a gravés profondément ^ ; des restes d'une antique tradition du genre humain, mieux éclairé à son origine des mystères de sa destinée*; d'un conseil de la Providence qui ne voulait pas se laisser sans témoignage parmi les hommes, et faisait par instants briller son Verbe à travers des ténèbres dont elle avait
* Voyez à ce sujet une dissertation de don Calmet (Bible). ^ LacUnce, 1. m. — Saint Cyrille, I. I, contre Julien. — Saint Clément, Strom., 1. I.
^ Saint Clément, Slrom., I, ch. xiu.
* Id., ibid,
* Saint Jean Chrys., homélie vx ad Antioch. — Hom. v sur TEp. ad Rom. — Hom. sur le Ps. cxLvin.
* Saint Justin , f '* apologie.
marqué la fin ^ L'âme est donc naturellement cbré* tienne ^; elle a le goût inné du vrai et du divin, et dans une certaine mesure la force d'y atteindre; dégagée des passions et des préjugés, elle tend d'ellemême à la religion et lui rend spontanément témoignage; en aucun temps, les lumières d'en haut ne lui ont manqué absolument, et si pendant quelques mille ans les esprits impurs ont soufflé dans le monde l'erreur et la corruption, leurs ravages n'ont pas altéré entièrement l'œuvre du Créateur^. Les jugements plus sévères portés par ces mêmes docteurs sur la raison humaine, lorsqu'ils considèrent non ses efforts souvent heureux, mais ses défaillances, n'infirment ni ne contredisent ce sentiment, qui est celui de la majorité; chez eux le blâme est conséquent avec l'éloge. Car si quelques génies privilégiés parmi les païens ont pressenti les doctrines évangéliques, ces pressentiments, disentils, étaient vagues et incertains, ces élans de l'âme humaine vers la vérité ne se soutenaient point, et attestaient tout ensemble ses désirs et son impuissance.
C'est ainsi que la plupart des Pères expliquent les rapports et les ressemblances de la philosophie ancienne et du christianisme, en même temps que leurs différences capitales. Ceux au contraire qui sont persuadés que la raison, réduite à ses seules forces, est incapable de percer la nuit qui l'enveloppe, ont recours à une autre explication : suivant eux, les clartés qui ont illuminé le paganisme venaient directement des
' s. Justin, V^ ap. x.
' Tertullien, De anima : « Sortie des mains de Dieu, l*âme n'a pu méconnattre entièrement son auteur; toujours elle se ressent de sa divine origine par les facultés divines qui éclatent en elles. » — « Cest le christianisme de la nature. » (Bossuet.)
'Saint Justin, i*^* apolog.
même Dieu dont il célèbre la bonté, en des termes qui rappellent l'hymne de Cléanthe? « Dieu, ajoute-t-il, n'est pas autre chose que la nature ; la nature et lui ne font qu'un ; ce sont les deux noms d'un seul être, comme Annaeus et Lucius désignent une seule personne, qui estSénèque; Dieu, c'est la raison divine mêlée au monde. Vous pouvez encore l'appeler le destin, car le destin est un enchaînement de causes, et Dieu est la première des causes dont dépendent les autres * . » La mobilité d'opinions, fort reprochée à Sénèque, ne peut pas ici fournir de réplique ; car il parle de Dieu toujours dans le même sens, et sans tomber dans aucune contradiction. Il use des mêmes expressions dans les Queslions naturelles (1. Il, 45); dans le De vita beata (ch. 8); en un mot, dans tous ses écrits^.
Les développements de la théorie stoïcienne sont reproduits par Sénèque avec toutes leurs conséquences. « La raison universelle, cet artisan suprême de grands
* « Quid enim aliud est natura qaain Deos, et dlvioa ration toti miuidD et parlibus ejas inserla? ... hune eamdem et fatum si dixeris non mentieris ; nam qaam fatum nihil aliud sit , quam séries implexa causarum , ille
est prima omnium causa, ex qua eeter» pendent née natura sine Dea
est, nec Deus sine natura ; sed Idem est utrumqae, nec distat officio. Si quid a Seneca accepisses, Annso te diceres debere, Tel Lucio : non creditorem mutares sed nomen ; quoniam , sive prsnomen ejus, sive nomen dixisseï , sive cognomen, idem tamen ille esset. Sic hune naturam Tocas, fatum, fortunam : omnia ejusdera Pei nomina sunt Tarie utentis sua petestate
(ch. TUX).
' Q. n., 1. Il, 45 : « Vis illum fatum Tocare? non errabis. Hic est, ex quo suspensa sunt omnia, ex quo sunt omnes caus» causarum. Vis illum
ProTidentiam dicere? reete dices tîs illum naturam Tocare? non pec-
cabis. Est enim ex quo nata sunt emnia, cujus; spiritu TiTimus. Vis Illum Tocare mundum? non falleris. Ipse enim est totum quod Tides, totus partibus suis inditus, et se sustinens tI sua. » — De vUa heaia, c. Tiii : « Nam mundus quoque cuncta complectens, rectorque uniTcrsi Deus, in exteriora quidem tendit, sed tamen in totum undique in se redit. » — (?. ffi., pref. I : a Quid est Deus? mens uniTersf. Quid est Deus? quod Tides totum, et quod non Tides Cotum. »
DES ÉPITRES DE SAINT PAUL. m
ouvrages, a fait le monde en se servant d'une matière préexistante qu'elle a façonnée sans en pouvoir changer l'essence. C'est ce qui explique l'origine du mal dans le monde ; il ne vient pas de Dieu, cause active, mais de la matière, élément passif^ mauvais en certaines parties, que l'ouvrier ne pouvait changer * . » Il dit ailleurs : « Dieu est soumis au destin, ou plutôt le destin c'est Dieu ; les volontés de Dieu sont des lois immuables pour Dieu lui-même, car il n'a pas dû vouloir quelque chose qui pût un jour être mieux autrement. H a ordonné une fois, il obéit toujours. Cela ne détruit ni sa liberté ni sa puissance, car c'est à lui-même qu'il obéit. Tout ce? qui arrive dans lé monde est un des effets de ce fatal enchaînement de causes établi par Dieu de toute éternité, et qu'il ne peut modifier. Quand donc la foudre tombe, ce n'est pas Dieu qui la lance par un acte spécial de sa volonté, c'est le destin ^. »
Il arrive quelquefois à Sénèque de discuter la théorie de Platon et celle d'Arîstote sur la formation (Je l'uni-
* (( Quare tamen Deus tam iniquas in distribulione Fali furl, ut bonis viris pâopertatem,vu4nera, etaeerba fanera adscriberet? non jiotest arlifei rautare nateritfm; btec passa est. )» {De Prov, 5.) — Voyez ad Hélv, 8. --^ Ep. 65. — Q. nat., i, préf.
* m Quid(|urd est quod nos sic vipère jossit, sic mori, eadem necessitate etDeos alligat; irrevocabUis bumana pariter ac diyina cnrsus trahit, nie ipse omnium conditor et rector scripsit qnidem fata, scd seqaftirr : senipef pafret, semei jussit. » (De Prov. 5.) « An majestatis deminntio sit, et con-* f^sh> erroris mntaiida fecisso : necesse est enim ei eadem placere, cul nisi optima placere non possunt; nec ob boc minus liber et polens est. Ipse est enim nécessitas sua. » [Q. n. i , préf.) — Voy. De benef., vi, 23 : « Statuerunt (Dii) quœ non mutarent ... Sine dubio stare ïHis et desciscere in coiltrailaftï non Hcet; sed non ob aliud quam qiiia vis sua illos in prô^ posito tenet... n — Lucain a* dit de même :
Finxit in œternum causas : qua cuocta coercet, Se quoque lege tenens. (Ch. H.)
— Sur la foudre, voyez Quœ$U n,,ii, Z1,
vers; mais il n'en prend que ce qui est conforme à l'esprit du stoïcisme, c'est-à-dire ce que les stoïciens en avaient emprunté avant lui * . Il dit avec Platon que Dieu, être essentiellement bon, n'a pu faire qu'un monde parfait* ; mais il n'ajoute pas cette pensée si chrétienne, et qui se lit dans Platon, Cicéron et les stoïciens, que Dieu a fait le monde spécialement pour l'homme * ; il a négligé aussi cette expression, commune à la Bible et au^disciple de Socrate, que Dieu se réjouit de son ouvrage, et se reposa après l'avoir achevé*. Sur l'existence et le débrouillement du chaos, il suit le Portique, ou plutôt la philosophie ancienne, et s'il y a lieu à un rapprochement, il faut l'établir entre tous les philosophes anciens et la Genèse.
Pour prouver que Sénèque, en ces matières , s'est inspiré des livres saints, on cite des passages qui sont des corollaires évidents de ses principes panthéistes, et par conséquent ne peuvent se concilier avec l'Evangile. Que signifie par exemple cette pensée : Non existimas
> Ep. 65.
» a Qnasris quod sit propositum Deo? Bonitas est. Ita certe Plato aiU « Qaœ Deo faciendi mundum causa fuil? Bonus est; bono nuUa cujas- 9 quam boni invidia est. Fecit Uaque quam opUmum potait. » Ep. 65.
» Laclance : « Vera est senlentia stoicorum , qui aiunt nostra causa mundum esse conslructum. » - {De ira Dei. 13.) - Sénèque dit au contraire : « Non enim nos causa mundo sumus , hiemem «slalemqoe reterendi : suas ista leges habent. quibus divina eiercenlur. Nimis nos suspicimus, si dlgni nobis vldemur, propler quo» tanta moveantur. »
(De ira, n, 27.) ' ,
♦ a L'Eternel créa le monde, et quand cette image des êtres intelligible» eut commencé k vlfre et à se mouvoir. Dieu , content de son ouvrage, voulut le rendre encore plus semblable i son modèle et lui donner quelque chose de celle nature impérissable... » Timée. - Pensées de Plato^ nar M J -V. le Clerc. - « Celui qui avait ainsi disposé toutes ces chose Semeura dans son repos accoutumé. » Timée. - On trouve cependant dans Sénèque : « Sic mundus eilerlora conlempsit, specUcuIo sui la»»»- D« Prov. VI.
t)ES ÉPITUES DE SAINT PAUL. 19S
in eo divini aliquidexistere, qui Deipars est? Totum hoc^ quo continemurj et unum est et deus estj et socii ejus sumus et membra^. N'est-elle pas la formule même du panthéisme ? Elle se retrouve ailleurs dans les mêmes termes: Totumhoc^ quodmnaethumanacon^ clusasunt^unumest : membrasumus corporismagnP. Comment ose- t-on assimiler ce langage à celui de saint Paul : P^os autem estis corpus Christi et membra de membro j ùp-eti; ^è eiTe <jco(/.a Xpt&Touf, jtal jjlsXv) èjt {JLépou;^, » Nous avons pour nous Lactance, qui, au sujet des deux fragments de Sénèque que nous avons cités, dit : « Si tous les objets que nous voyons sont des membres de Dieu, ces philosophes nous font un Dieu privé de sentiment*. » On doit donc prendre garde, en soutenant le christianisme de Sénèque, de choisir à cet effet des textes condamnés par les Pères de l'Eglise.
Les autres citations^ à l'appui de cette thèse, ne sont pas plus justes ni mieux comprises. Quand Sénèque dit : « Prope est a te Deus, tecum est, intus est ! Ita dico, » Lucili : sacer intra nos spiritussedet, malorum bo- » norumque Hostrorum observator et custos. . . bonus » vir sine Deo nemo est. An potest aliquis supra for- » tunam, nisi ab illo adjutus, exsurgere? Ille dat con- » silia magnifica et erecta... Ista res major altiorque » est quam ut credi similis huic, in quo est, corpusculo » possit. Vis istuc divina descendit. Ânimum excellen-
' Ep. 92. — Comparez :
Quis cœlam posset, nisi cœli numera nosset.
Et reperire Deom, nisi qui panipse Deornm est? (Manilinï.)
' Ep. 97.
» I. Corinth. xii, 27.
* a Nam si hœc omnia, qus videmus, Dei membra tunt, insensibllis ab bis constituUur Deus. » L. VU , 5.
\9Ç DES Êi:iUTS DE SÉNtUUE.
» tem . .cœlestis potentia agitât ^ . . u — Et ailleui-s : a Quid » aiiud voces huDc(i. e. animom magnum) quam Deum » in humanocorpore hospitaniem ^ ?. . . . Quissit sumipi i> boni locus quaeris ? Animus ! hic, nisi purus ac sano n tus est, Deum non capit^... — Miraris hominem ad )) Deos ire? Deu6 ad bomines venit ; imo, quod propius » est, in bomines venit. Nulla sine Deo mens bona >i est*... » — Il est évident que ce sont autant de répétitions de la même idée : Dieu, âme universelle, vivifie tout, pénètre tout, est présent partout; nos âmes sont des émanations de la sienne ; par conséquent Dieu est en nous. Et il habite particulièrement dans Thomme de bien, en qui les passions et une nature grossière n'oppriment point l'élément immatériel ou divin. Reconnaissons donc là, non le dogme chrétien, mais la doctrine du Portique que Sénèque expose d'après ses maîtres, et dans les mêmes termes ^.