CHAPITRE III
De la divine Proyideuce.
Si Ton exœpte les sceptiques et les épicuriens, les anciens philosophes croyaient à la divine providence, c'est-à-dire à Taction constante de Dieu sur le monde, et à son intervention dans les affaires humaines. De Thaïes à Zenon et à Chrysippe, il y a unanimité surce point entre les chefs des principales écoles. Pour s'en convaincre, on peut consulter Eusèbe, saint Clément, saint Justin, Lactance qui ont recueilli des témoignages aussi nombreux qu'explicites, et les ont confrontés avec les livres saints ; on sera encore mieux édifié si on lit le II* livre du de Natura Deorum de Qcéron % le chapitre r? du livre l'^des Entretiens mémorables ^ et surtout certains passages éloquents des Lois et du Timée *. Fénelon, en démontrant l'existence de Dieu, n'est pas plus fort, plus abondant, plus varié dans ses preuves, ni plus sincèrement enthousiaste de la puissance et de la bonté divines. La question est donc de savoir si Sénèque a surpassé de tels prédécesseurs par la pureté et Télévation de ses doctrines, an un mot, par une plus grande conformité avec le dogme chrétien.
Sénèque est un des défenseurs de la Proxidence, il en plaide la cause, comme il le dit lui-même ' ; il démontre que l'œuvre merveilleuse de l'univers ne peut durer et se soutenir sans une intelligence suprême qui
' Pirlii'u!ier>»Denl les ctepîlres ti, rxn, xxTn, xxix, xxx, xxxvn, - Vofct PeKécsdePUlM pur 3t. J.-T. leCiefc — Lob x. vt^ t, vn.
la dirige et la conserve; il justifie Dieu des reproches que l'impiété ou le désespoir lui adresse * ; il signale les bienfaits que sa main répand avec profusion sur le genre humain ^. « homme, être ingrat qui nie la bonté des dieux, d'où te vient ce souffle qui t'anime, cette lumière à l'aide de laquelle tu règles et disposes les actes de ton existence, ce sang dont le mouvement entretient la chaleur vitale; qui te donne ces mets dont la saveur excite ton palais, lors même que tu es repu et rassasié, ce repos où tu languis et te corromps?. . . Et cette immensité de terres et de pays qui compose T univers, ces mines abondantes , ces métaux précieux, cette voûte éclatante du ciel qui étale sur ta tête des diamants et des rubis, et dont la splendeur et les décors varient le jour et la nuit, quelle est la main qui te dispense ces biens? Et tu prétends que les dieux ne t'accordent aucun bienfait ! » — Il dit encore : « Dieu a une grandeur calme, une douce et vénérable majesté, amie de l'homme et à sa portée ^. » — « Les dieux ne veulent ni ne peuvent nous nuire ; leur nature est douce et paisible, aussi éloignée de faire le mal que d'en sentir l'atteinte *. » — « Aussi le soleil se lève sur les scélérats,
* « Supervacaum est in praesentia ostendere non sine aliquo custode tantam opas stare..., etc. » (Ibid,, i.) — (( In gratiam te reducam cum Diis, adversus optimos optimis... » {Ibid,, i.)
^ « Dii munera sine intermissione diebus ac noclibus fundunt... £t Quam ista qus habes magno aestimes, qaod est ingrati animi, nulli debere te judicas! Unde tibi istum quem trahis spiritam, etc.. immensa terraram late patentium spatia negas esse beneûciam? etc.. • (De benef., IV. 3, 6.)
' « Deam cogitare magnum et placidum et majestate leni verendum, amicum et semper in proximo. » (Lact., D. L, vi, 24.)
« Nec volunt obesse, nec possunt. Natura enim illis mitis et placida est, tam longe remota ab aliéna injuria quam a sua. » (De ira, ii, 27.) — « Nec injuriam accipere queunt, nec facere. » (Ep. 95.)
et les mers sont ouvertes aux pirates*. » — « Ils nous accordent leurs bienfaits, sans que nous ayons même le sentiment de leur libéralité, ils les redoublent, malgré notre ingratitude ^ » — Pareils à d'excellents parents qui sourient aux offenses de leurs enfants, ils comblent de faveurs ceux même qui mettent en doute leur existence '^. » — « D'une main égale ils distribuent les biens à tous les peuples du monde : leur unique attribut est la bienfaisance ^. » — Tels sont les passages les plus marquants des écrits de Sénèque sur le gouvernement tutélaire de la Providence *.
On peut appliquer à cette doctrine, et à la manière dont elle est exprimée, ce que Sénèque dit de certaines maximes qu'il emprunte aux anciens : a Ce ne sont pas les opinions de tel ou tel, mais de tout le monde. Elles font partie du domaine public *^. » De tout temps l'humanité n'a-t-elle pas appelé Dieu Très-bon et Trèsgrand ? Le sentiment de la bonté divine naît dans notre âme aussi spontanément que l'idée de la toute-puissance du Créateur est conçue par notre esprit. — Ecoutons Cicéron , « ce cœur envahi par la divinité, qui a pres-
V Eccesceleratis sol oritur, et piratis patent maria.» {De benef.,iv, 26.} ^ cr Bénéficia sua igaorantibus dare incipiunt, ingratis persévérant. >
(Debenef., va, 3t.)
' « More optimorum parenlum^ qui maledictis suorum infantium arri-
d'ent, non cessant bénéficia congerere de beneficiorum auctore dubilan-
tibus. » (Ibid.)
* «iEquaii tenore bona sua per populos gentesque distribuunt, unam sortiti potentiam, prodesse. » {Ibid.)
^ On peut) remarquer, en consultant les traraui les plus complets sur les emprunts de Sénèque et sur ses ressemblances avec les livres' saints, que bien loin d*omettre quelques-unes des citations faites par les partisans de la thèse opposée à la nâlre, nous ajoutons aux passages qu'ils ont recueillis plusieurs textes, utiles à leur cause, qu'ils ont négligés. — Cette observation s^applique à l'ensemble du chapitre troisième.
* a Has Toces non est quod Epicuri esse judices : publics sunt. » (Ep. XXI. J
senti Tamour de Dieu et deviné la charité * » : «Oui, » j'affirme que la Providence a dans l'origine constitué )) le monde et toutes les parties du monde, et qu'elle les
» gouverne par une action constante^ S'il y avait
» des hommes, dit Aristote, qui eussent toujours habité » sous la terre, dans des demeures agréables et élé- )) gantes, ornées de statues et de peintures, et pour- » vues de tout le luxe qui brille dans les maisons des » riches; s'ils n'étaient jamais sortis de ce séjour » souterrain, et que cependant la renommée eût ap- » porté jusqu'à eux le nom des dieux et l'éloge de leur » puissance ; si tout à coup, le sol venant à s'entr'ou- » vrir, ils pouvaient jouir de la lumière et contempler » le spectacle majestueux de la terre, de la mer et du )) ciel ; s'ils apercevaient Téclat du jour et les flam*^ » beaux de la nuit, les astres aux mouvements fixes » et réguliers, à cette vue ne s'écrieraient-ils point qu'il » est des dieux, et que de si grandes choses sont l'œu- » vre de leur providence ^... Combien cet univers est » merveilleux dans toutes ses parties! Comme l'art » infini de l'ouvrier éclate dans la perfection des dé- » tails! Avec quelle ingénieuse prévoyance il a formé » le corps de l'homme et celui des animaux ! De quels » avantages il a comblé l'homme! Avec quelle richesse » et quelle magnificence il a embelli son séjour * ! . . x» ... « Et cette âme, d'une nature supérieure, cette rai-
' Expressions d'Erasme.
^ « Dico igUur providentia Deorum maDdum, et omnes mundi partM et initto coDstitutas esse, et omni tempore adminlstrari. » (De NaL D^, II, 30.)
' « Preclare ergo Arisloteles : « Si essent, inquit, qui sub terra seroper habllavissent, etc... » (Ihid.t ii, 57.)
* Lire les chapitres vi, xxx, xx^th, xxxix du I. II De nat deor.
806 DES ÉCRITS t)E SÉNÈQUE'
son, attribut divin, qui comprend la pensée, rintelligence, la sagesse, d'où l'homme Ta-t-il prise ? De quelle main tient -il un tel bienfait *?.. . » — « mon ami, disait Socrate à un athée, comblé de dons excellents par la Divinité, traité par elle en favori et établi au sein des richesses de la nature avec les priviéges et presque le rang d'un dieu, oses-tu prétendre jue tout cela soit l'œuvre du hasard et non d'une Proi^idence suprême, aussi libérale qu'elle est sage et puissante?.... De même que ton âme dirige le corps où 3lle réside et le gouverne selon sa volonté, de même l'esprit qui anime le monde le meut à son gré et y fait
tout ce qui lui plaît ^ » — Mais rien n'égale
la chaleur et l'onction du langage de Platon : — :( Comment se voir sans indignation rédffit à par- ) 1er sur l'existence des dieux? Oui, nous éprou- » vous malgré nous pour ceux qui nous y forcent, je
)) ne sais quel sentiment de colère jeune homme,
» qui t'imagines que les dieux ne songent pas à toi! ni » toi ni personne ne pourra se vanter d'échapper à » leur justice et de prévaloir contre eux. Ils te surveil-
^ « Illad aulem qaod vincit h«c omnia, rationem dico, et si placet plaribus verbis^mentem, consilium , cogitationem , prudentiam, ubi inyeDimus? unde sustolimus? (ibid, n, 6). — On peut ajouter à ces citations les suivantes : « Sit boc a principio persuasum bominibus , dominos esse omniam rerum ac moderatores deos, eaque qu» gerantur , eorum geri
ditione atque numine, eosque optime de génère bominum mereri
(De legib. n). — v Commoda quibus utimur, lucem qua fruimur, spiritum quem ducimus àDeo nobis dari et impertirividemus {Pro Rose. Amer.), — a In mundo Deus est aliquis qui régit , qui gubernat , qui cursum astrorum, qui mulaliones temporum , rerum vicissUudines ordinesque conservât^ terras et maria contemplans, bominum commoda vitasque luetur. )» (De nat. deor, i.)
l'p'Y» ioTi; ... où "yàp irûîvu ffoi xaTa^niXov Sn «apà xà àXXa ^«a uoTTcp 6iol av- Opuiroi pioTftucuoi ... etc.. » {Entr, m., I. I, ch. iv.)
» lent. En vain tu pourrais cacher ta petitesse dans
» les profondeurs de la terre, ou, sur des ailes rapides,
)) l'envoler dans les cieux : tu satisferas toujours à la
» justice divine... jeune téméraire, ne le vois-tu
» pas? Ignorer cette condition de la vie, c'est ignorer
» la vie elle-même, et ne pouvoir parler un moment
j> sur les vrais biens et les vrais maux de l'humanité !
» Que dis-je ? Si nous te persuadons aujourd'hui que
» tu tenais sur les immortels de vains discours sans
» raison , c'est encore un bienfait de Dieu même ^ . .
w mon fils I le modérateur de toutes choses les a
» disposées pour la conservation et le bien de rensem-
» ble; agissantes ou passives, leurs moindres parties
» sont dans l'ordre. Chacune est surveillée par un
» génie qui règle ce qu'elle doit faire ou souffrir, et ces
» génies gouvernent jusqu'au dernier atome. Et toi-
» même, faible mortel, ton être imperceptible dans
» l'immensité se rapporte et obéit au dessein géné-
» rai ^ . . . Dirons-nous , ô Protarque , que cet ensem-
)) ble de choses qu'on appelle l'univers est sous la tu-
» telle d'une puissance sans raison, et agissant au
» hasard ? Ou bien adopterons-nous l'opinion contraire
) par laquelle nos devanciers ont déclaré que l'esprit
) gouvernait avec une prudence admirable tout ce
i) qu'il a mis en ordre ? — Il n'y a nulle parité entre ces
» deux opinions, ô excellent Socrate ; il ne me semble
» pas même innocent de répéter ce que vous avez dit.
Quant à déclarer que l'esprit est cause de l'ordre qui
) règne dans l'univers, cela résulte de son aspect... et
» je ne me permettrai jamais de dire ni de penser au-
» trement sur ces choses ^. » — « Il se peut qu'en
' Lois X. — Pensées de Platon par M. J.-V. Leclerc.
' Id. ibid,
^ Philébe, — cité par Eusébe, 1. XII, ch. li.
» voyant des hommes inhumains prospérer, vous vous » sentiez disposé à accuser les dieuK d'être les auteurs y> de pareils attentats. . . vous en êtes venu à ce senti- » ment erroné de croire qu'il y a en effet des dieux » contempteurs des intérêts humains et n^en prenant » aucun souci. .« essayons de conjurer par nos paroles » les progrès de cette contagion *. » — « Espérons » toujours en Dieu. Ce Dieu qui aime la vertu, s'il lui a envoie des calamités, les rendra bientôt plus légères » pour les remplacer par des faveurs ; et les biens dont » il la récompense, loin d'être passagers comme les » maux, seront inséparables de son heureux avenir. » Vivons au milieu de ces espérances, doux charme » de notre mémoire ; ne les oublions jamais, et que » sans cesse rappelées par chacun de nous, elles em* » bel lissent nos travaux et nos plaisirs *. » — H Dieu et tout ce qui vient de Dieu^ est parfait en tout M temps et en tous lieux ^. » Le Portique a recueilli, développé, soutenu avec énergie ces principes essentiels de la doctrine socratique, malgré les railleries des épi** curiens ; au sein d'une société incrédule, et matérialiste, il a affirmé hautement ces vérités qui sont la vie de l'àme humaine, et Cic^on leur rend ce témoignage que leur théorie sur la Providence est jAeitkà de piété et de raison *. Les vers de Cléanthe justifient cet ék)^^
* Lois X, ibid.
2 Lois V, M. J.-V. Leelerc.
^ Timée.
* « Kationem de providentia deorum ab iUis sanctisshne et providentiasiine «ase cooslitutam. » (De nat^ deor, m.)
& El TÔ d^oiMy Ipuvfl^ (&' elov in* cUout S-^.
TtTaY(iiyov, Âixaiov, Saiov, lùvcÇiç, xpatoûv tauTOÛ, i^fti\iLOv, alel aû{«,f epov, iifoSty, cL'XuTCOv, XuoiTe^£( , àv6$uvov, tï»f£'Xi(fcov, tùdpevxov, àoifttkï^, «piXov... twtXUç, ixufov, litij*i^l^, lïçfov, v^odpév-....
DÈS ÉPrtRES IME SAINT PACL. iÙ9
Plus que toute autre école, le sloïcisBue mit en pleine lumière l'attribut diviû, la bonté, et Tertullien voildand ropiDiOQàloïoieiifi^, exagérée ou mal comprise, le germe de rerreuï des marciônites, qui pour se faire un Dieu aussi bon qUe possible en imaginaient un second, chargé de tout le mal apparent o» réel qui existe dans le monde.
Dans cet accord unanime des grandes et sérieuse» phiiosophies au sujet de la Providéitce^ (m remarque uâr dissentiment. Dieu se borne-t-il à veiller en général sur ses œdvresy sans entrer dans les détails de ce vaste en«-' semble? Son action, tutélaire et iHenfaisante^ embrasse-* t*elte les gran(ies choses en négligeant les petites? A-t*il Tœil ouvert sur chacun de nous? Lit* il dans le secret des coeiirâ? Diôu est-il^ en un mat, présent partout, voyant toat^ $and que le BQK)indre mouvement de la plus infime de ses créatures puisse lui échapper? On a dit que Sënè*^ que, seul de tous les anciens, avait entendu le gouvernement de là Providence au sens large et complet, qui est celui du christianisme, et qu'en cela il était le disciple non du Portique-, mais des apôtres. C'est une double erreur. 11 est bien vrai que les stoïciens, par une conces- ^n faite à Tépicurisme^ posaient certaines limites à Taction providentielle^, mais il nous semble qu'ilschercbaient, en restreignant leur théorie, à éviter les tracasseries et les sarcastoaes de leurs adversaires * plutôt qu'ils n'obéis* saientà l'inspiration naturellede leurs propressentiments, et nous voyons dans ce système mixto une sorte de transaction, résultat ordinaire des luttes qui s'engagent entre des écoles rivales^. Ce qui parait le prouver, c'est qu'ils varient sur ce point et accordent tantôt plus, tantôt moins, à la Providence. Cicéron en fait foi. Dans le
* Voir leDenai. deorum de Cicéron^
tlO DES ÉCRITS DE SÉNÈQCE.
De natura deorum, le stoïcien Balbus expose en ces termes l'opinion du Portique : « Ipsorum deorum sœpe prœsentice, quales supra commemora\^i^ déclarant ab his et civitatibus et sinerulis hominibus consuU.., Nec "vero ita refellendum est, ut si segetibus aut i;înetis cujuspiam iempestas nocueritj aut si quid e "vi^ tœ commodis casus abstulerit, eum cui quid horum accident j aut invisum Deo aut neglectum a Deo ju-dicemus. Magna dii curant, pars^a negligunt. Magnis autem viris prospère semper eveniunt omnes res... * » La restriction que contient cet énoncé est, à bien prendre, fort légère, et il faut croire que les stoïciens n^en usaient pas toujours, puisqu'on leur reprochait de rabaisser la majesté divine en l'intéressant à la conservation des abeilles et des fourmis : « Dei majestatem usque ad apium formicarumque perfectionem deducunt^. » QuoiquUl en soit de l'opinion stoïcienne, la doctrine de Socrate et de Platon sur la Providence ressemble de tous points à celle de l'Evangile. « Les dieux, ditPlaton, possèdentl'omniscience, ils voient donc et connaissent les moindres détails et s'en occupent.... leur puissance n'éclate pas moins dans les infiniment petits que dans les infiniment grands, et ces soins ne dégradent pas du tout leur majesté ^. » — « Quelque petit quevous soyez, vous vous plongerez en vain dans les abtmes de la terre pour vous soustraire à la Divinité ; à quelque élévation du ciel que vous puissiez atteindre par votre vol, vous ne lui échapperez pas ; vous paierez toujours la peine attachée à votre conduite, soit quevous restiez ici, soit quevous pénétriez dans l'Adès,
I Si perfectionem, etiamcarationem, aitLipsias, Diss.xi, 1. 1, Pkys.st. — Le passage qa*il cite est tiré des AeadémiqtteSj 1. II. ' De leg, x. — V. Jast. Lipse. Diss, tj, 1. 1 {Phys. stoie,).
DES ÉPlTRES DE SAINt PAUL. j^^
«Jit qu'enfin vous vous transportiez dans un lieu plus sauvage encore. ...'»-« Nous ne devons pas, à mon meilleur ami, nous préoccuper beaucoup de ce que dira de nous la multitude, mais de celui seul qui connaît à fond ce qu'il y a de juste et d'injuste dans notre conduite et celui-là seul est la vérité même ^ » .- Ainsi parle le disciple de Socrate, ainsi parlait le maître : « Dieu voit tout a la fois, il entend tout, est présent partout, et s'occupe également de tout*. .,-Cicéron s'inspire del'un et de l'autre lorsqu'il dit: . Obscurum Deo nîhtl esse potest Su hoc a principio persuasum honUmbus quahs quîsque sit, quid agat, quîd in se adndtiat, qua mente, qua pietate colat retigionem, (Deos) inti^n, pîorum et impiorum hahere raùonemK Ces Idées étaient anciennes dans l'humanité. « On demandait a Thaïes : « L'homme peut-ilcacher ses actions à la Divimté? - Comment y parviendrait-il, répondit Thaïes, pmsqu'il ne peut pas même lui dérober ses plus secrètes pensées;. >, - Le pythagoricien Epicharme avait coutume de dire : « Rien ne peut échapper à l'œil de Dieu, ne 1 oublie jamais ; son regard est continuellement sur nous. A Im seul rien n'est impossible ^ „ -Sextus Empincus cite ces deux vers de Xénophane de Colophon : « Dieu voit tout, entend tout, connaît tout; sa
' Lois, I. X. — Cité parEusèbe, m, SSi.
' Criton. — Easèbe, xni, 6.
' « rvMOip TÔ ».ioï Sn TOffOÛTCV Xai TOWÙTO'V tOTtV &,*' A.
Xénophon. Entr. m., ,. i, l.„:ZZ "^ "' ""'""''*"'• "
* De kg. n.
• Saint Clém. Stroni. I. v, ch. «v.
' Saint Clém. Strom, U v, cb. «v.
2i2 DES ÉCRITS I)E SÉNÈQUE.
sagesse conduit toutes choses sans effort ^ » Enân^ la même pensée est attribuée aussi à Zenon : a On ne peut cacher ses fautes à Dieu, pas même la pensée ^. »
Manifestement, Sénèque n^est pas le premier philoso* phe qui ait dignement apprécié l'étendue de la puissance divine et son rôle dans les affaires humaines. II y a plus: il n'en parle pas toujours en termes convenables, et s'éloigne .du dogme chrétien beaucoup plus que Socrate el Platon. Son opinion^ comme celle des stoïciens, ne parait pas bien fixée} suivant les besoins de sa cause il soutient le pour et le contre , et en vrai rhéteur s*ïnquiète peu des contradictions. Voici d'abord ses meilleurs passages : « Gum prd^esse universis probaremus, » et interesse nobis Deum. — NiUl prodest inclasam » esse conscientiam : patemus Deo^. — Quid prodest » ab homine aliquid esse secretum? Nihil Deo clusam )) est : interest animis nostris et cogitationibas mediis » intervenit *. — Sic vive cum hominibus, tanquatn » Deus videat ^ . — Sic vivendum est^ tanquam in con- )) spectu vivamus; sic cogitandum, tanquam aliquis in )> pectus intimum inspicere possit, et potest ^. -^ Pa^ x> triam meam esse mundum sciam, et prsesides deos; 2> hos supra me, circaque me stare, factorum dictorum<- » que censores ' . — Quid autem prodest recôndere se, » et oculos hominum auresque vitare? Bona conscientia » turbam advocat : mala etiam in solitudine anxia at-
* M. Rhorhbacher, t. m.
' fd. ibid. Rien Ici-bas ne se foll sans Dieu, disait Cléantlie :
' /)« Prou* i. — Lact. n, 84.
* Ep. Lxxxni.
^ Ep. X.
* Ep. Lxzxm.
» que sollicita est. . . Oie miserum) sicontemnis huoc *> iestem ^ »
Où a coutume de rapprocher ces fragments de quelques versets des livres saints : « Deus discretor cogita^ tionum et mtentionum cor dis ^ et non est uUacreatura insHsibiUs in conspectu ejus : omnia autem nuda et aperta sunt ocuUs ejus*... ^ nihil autem opertum est quod non reveletwr^ mque absconditum quod non sciatur. . . . ^ Ora Patrem tuum in àbscondito^ et Pa^ ter tuus qui videt in abscondito reddet tibi ^.
Le lecteur connaît assez la question pour décider s'il y a lieu de supposer qae Sénèque ait eu besoin de recourir au Nouveau TestmBent pour expriijaer des pensées aussi anciennes que la philosophie et la nature humaine.
Nous avons dit que Sénèque est moins chrétien que Platon. En voici la preuve : Deos esse^ qui uni^rsa "uisua tempérant j qui humxmigeneristutelam gérant^ interdum curiosi singutorum^. x> — « deindepro unisfersis, quorum major Diis cura est quam singulo* rum. . . . ® » Est-ce là encore une imitation de l'Evangile ? Et ce sentiment se trouve-t-il dans Platon ?
Pour ne rien omettre, expliquons ici certaines expressions du Traité de la Prondenve qu'on a quelquefois citées en les détournant de leur sens naturel. L'auteur, se proposant de démontrer que Dieu aime les gens de bien, malgré les calamités qu'il leur envoie ou qu'il
* Ep. 43. Où^etç ot>T(d( où^è uoépTu; èort çoSepb; ours xarn^opoç ^civôç ûç •h oûvcotç, iQ i^peaTotxoûaa taî; ixaoridv {'^X^îf* ** (Polybe xvni, 36.) ,
^ Ep. ad Hebr. iv, 12, 13.
* Saint Luc, xn, 2.
*5w«lMaUh. VI, 6.
* Ep. xcv.
* De Prov. m.
laisse fondre sur eux, dit avec cette vivacité particulière à son talent, et avec ce redoublement d'expressions qui lui est si familier : « Inter viros bonos ac Deum amicitia » est, conciliante virtute. Amicitiam dico? immoetiam )) necessitudo ac similitudo : quoniam quidem bonus » ipse tempore tantum a Dto\differtj discipulus ejus,
» œmulatorque et vera progenies patriumhabet
» Deus adversus bonos viros animum. . . Deus ille bono- » mm amantissimus... ^ » Tout dans ce passage, pensées et expressions, est de l'essence même du stoïcisme. Quoi d'étonnant que l'homme soit l'ami et le parent de Dieu, puisqu'on le proclame égala lui, sinon supérieur? Et puisqu'il vient de Dieu, qu'il est une partie de Dieu, et porte en soi la divinité, n'est-il pas, à proprement parler, son fils, et sa race? Le reste de ce Traité contient la partie la plus antichrétienne des doctrines du stoïcisme. Le sage y est mis au-dessus de Dieu ^ ; le suicide de Caton y est glorifié ; il y est dit que la Divinité s'est réjouie en voyant un mortel plonger le fer dans son sein, et qu'elle a permis que ce grand acte s'accomplit en deux fois afin de prolonger son plaisir * ; on y lit en-
* De Fro'o, 1,2. On peut rapprocher de Teipression progenies, celle du poète grec cité par saint Paul ;
ToC ^ xal Yivof i<r|iLiv.,. (Act. XTIII, 28.)
On lit dans Cléanthe :
U ooO Y«? (Zû) fivot lo|Aiv.., (ITym. à Jup.)
Et un peu plus loin :
^v 8v. icâTC9, ffxtôavov... (Ibid.)
De même dans les vers dorés ;
ZtO xàxif, ... iml 9cIov ^ivec i«Ti ^oToIfftv...
' « Perte fortiter ; hoc est quo Deum antecedatis ; ille extra patientiam malorum est, yos supra patientiam. » Ch* ti.
* Ch. 11.
DES ËPITRES DE SÂIMT PâUL. 215
core que le destin est plus fort que Dieu * ; Fauteur exprime un doute sur l'immortalité de Tàme ^, et œnseille le suicide comme le remède le plus efficace contre les malheurs de la vie ^. — Tel est l'ensemble de cet oi*vrage que M* de Maistre appelle « un beau traité, » dans ce même Entretien où il dit que Sénèque a inventé le mot de Providence *.
^ « Irrevocabilis humana pariter ac divina carsus vebit. » Ch. v.
' « CoDtemnite mortem : qaœ vos aut finit, aut transfert. » Ch. ti.
^ « Patet exiUis, etc. » Fin du ch. vz.
^ « n a fait un beau traité sur la Proyidence qui n'avait pas encore de nom& Rome du temps de Cicéron. » So%rée$ de Saint- Pàersbourg , t. II, p. 161, 162.