CHAPITRE IV
Culte dft à Dieu. — De la Prière et de rOraisoD domÎDicale.
On peut dire que les anciens n'ont pas connu Ca^ mour de DieUj si Ton donne à cette expre^ion un fiens chrétien. Les Grecs et les Romains, dont la piété était d'ailleurs très-sobre, craignaient et respectaient la DivijQité, mais le cœur ^yai( peu d^ part à çqb hom* mages. Les bienfaits de la Providence teur inspiraient un sentiment de gratitude plutôt raisonnable qu^affectueux. Par conséquent on ne trouvp chez les hommes les plus religieux de l'antiquité ni les élans et les ardeurs de l'âme chrétienne, brûlant de posséder son Dieu, ni ce commerce spirituel que la grâce établit entre la créature et son Créateur. La dévotion n'existait pas dans les religions mythologiques. Toutefois, on aurait tort de prétendre que tout était sec et aride dans la piété grecque ou romaine, surtout lorsqu'elle fut éclairée par la philosophie spiritualiste. L'école de Socrate et le Portique , en jetant un jour nouveau sur les attributs divins, en célébrant la bonté de Dieu, auteur et conservateur de Tunivers, en adoucissant sa majesté j
terrible, donnèrent au sentiment religieux plus de vivacité et de tendresse : l'amitié paternelle ^ de Dieu pour
^ Dieu est appelé Père , avec le sens chrétien» dans le Timée , dans l'faymne de Cléanthe et dans les vers dorés. V. p. 314, note 1. — Dieu aime le sage , disent Platon , Aristote et les stoïciens. — « Tout appartient aux dieui, disait Diogéne, et tout est commun entre amis; or, les gens de bien sont les amis des dieux. 11 est donc Impossible qu'un ami des dieux ne soit pas .heureux, ou qu*un homme vertueux et j
Juste ne soit pas ami des dieux. » — « Les dieux qui savent tout et qui peuvent tout, disait Hermogène (contemporain de Socrate], ont tant de bonté pour moi et prennent tant de soin de ce qui me regarde, qu'ils n'ignorent jamais ni jour ni nuit ce que je projette , ou ce que je vais
]^ hommes appelait de leur pari un retour de piété filisile. De ta dans quelques philosophes certaines expresmm qui indiquent cette réciprocité d^ affection, et ces rapports plus étroits et plus doux entre la nature divine et la nature humaine. Mais si nous ^i croyons saint Augustin, c^est encore Platon qui sur ce point offre les plus grandes analogies avec la religion chrétienne ^ .
Sénèque aussi a prononcé le mot aimer Dieu ^ Dieu doit être aimé^ mais vaguement, d'une manière indirecte, et sans s'y arrêter ni en déduire de conséquences. Se propesant de comhaUre les terreurs injustes de la superstition, il ramène les esprits à une idée plus raisonnable de la bonté divine en disant qu'au lieu d'être redouté, Diaudoit être aimé ^* Nulle part Q ne reproduit ni ne dévdoppe cette pensée, si féconde dans le christianisme. Cast (|ae les pjl[ûJûsophes et les chrétiens, en tenant le même Jan^ge, ite pairtent pas des mêmes principes et ne sMnâpirent pas des mêmes motifs. La bonté de Dieu, sui* vaut les stoïciens, ^ borne à quelques bienfaits répandus sur r ensemble <iu monde et nécessaires à sa conserva-
faire ; et comme ils savent d'avance tout ce qui dait m'arriver de chacune de me» aetionSfils m'en avertissent par leurs messager», (jul sont des voiiintérieuses, «les son^s ei des augures. » (PLutArque, C(mtre fesijiiiewriens^}
Les épicuriens eui-mémes disaient quHl faut aimer Dieu (V. Séa. De benef, iv, 19) : « Atque hune (Deum) vis videri colère (Epicqre), non aliter quflm 'parentetn, etc... »
* Ctté de Diêu, I. VUl, eh. 8 : << ttaque non ijlubiut (Plato) hoc taao philosophari, amare Deum» cmjus n9tura sil incorpordlis... ipwra aulepi» veruin ac suipmtim bonum Plato dixit Deum, unde vult esse philosopbum amatorem Bei... » -^ Et ch. 5 : « Si ergo Plato Dei hujus imitatorem, cognitorem, amatorem dixitesse sapientem, quidopus esse excutere cete" ros? Nulli nobis quam isti propius accesserunt. »
^ Toici tout ce que dit Sénéque là-dessus : « Deos nemo sanus timet. Fhror est metuere salutarSa ; nec (|uisquam amat quos timet. » (De benef. Vf, r9:) — « Superstitio error insanus est; amandos timet. ï> (Ep. 123.)
— « Colant (servi) potius Dominum quam timeant quod Deo s^tis est ,
qui coittar et amatur. d (fip. 97.)
tion : du reste, rhomme est indépendant et ne demande rien ; la vertu, le bonheur, il les tire de lui-même et se constitue non le suppliant, mais l'égal des dieux *. Combien cette doctrine diflfère de celle qui nous enseigne que Dieu a aimé le genre humain jusqu'à prendre la forme humaine et à souffrir une mort ignominieuse pour le racheter de ses fautes et de sa déchéance? Qui ne sent qu'un tel excès de bonté de la part d'un créateur et d'un maître doit être reconnu par un amour sans limites; tandis que la bienfaisance du Dieu des stoïciens ne peut exciter dans Tâme humaine qu'un sentiment, qui aboutit, pour ainsi parler, à des rapports de bonne intelligence entre Thomme et Dieu? Telle est la distance qui sépare les expressionsde Sénèque, que nous avons citées, de ce passage de l'Apôtre : a JVon dédit nobis (Deus) spiritum timoris, sed virtutiset dilectionis^. » Voir dans Sénèque, non la conséquence naturelle des idées stoïciennes sur la Providence, mais une imitation de ce passage de saint Paul, est une opinion qui ne se peut soutenir ; car ce serait prétendre qu'il a copié des mots, sans comprendre et sans embrasser la doctrine dont ils sont l'expression ; or, Sénèque ne pouvait concevoir ni adopter la théorie de la grâce et [de l'amour divin, s'il n'adoptait en même temps les principes théologiques qui en sont le fondement ; c'est-à-dire s'il n'entrait par la pensée et par la conviction au cœur même du christianisme. Les préceptes des philosophes anciens, au sujet de la prière
^ Sénèque : cr Bonam mentem stullum est optare, qaura possis a te impelrare. » (Ep. 41.)— « Quid volis opus est? Fac te ipsefelicem.... » (Ep. 31.) — a Hoc est summum bonum ; quod si occupas, incipis Deonim socius esse, non supplex.;(/6t(i.). — ^Cf. Cicéron (De mU deor. in, 36); — Horace (Ep. 1. 1, 18).
^ « 06 -yàp r^ûMCEv i^ïv ôjeg'o; «viup.« ^iiXtaç , «XXà ^uvoépiiwç xocl d^rf-miç xaX aoçpovta|AoQ. » H. Timoth. i, 7.
et du culte dû à Dieu^ se ressentent de la même différence en matière théologique. Qu'est-ce que la prière dans l'antiquité? L'expression de désirs presque toujours matériels et grossiers. Qu'est-ce que la prière dans le christianisme? L' effusion de l'amour allumé par Dieu dans notre âme. La prière, telle que la recommande la philosophie ancienne, n'est autre chose que la prière païenne, épurée et rendue décente : la marque évangélique n'y est pas. Nous prendrons nos preuves dans Sénèque. Distinguons d'abord les défenses des prescriptions. Ainsi il blâme sévèrement toutes ces demandes intéressées et coupables que la superstition adressait à ses dieux ; « Tune scito te esse omnibus cupiditaiibus solutum, cum eo per^eneris ut nïhil Deum roges nisi quod rogare possis palam. JVunc enim quanta dementiaest hominum! turpis-sima vota diis insusurrant : si quis admos^erit aurem^ conUcescentj et quod scire hominem nolunt, Deo narrant,., sic loquere cum Deo, tanquam homines audiant * . f^ide ergo ne hoc prœcipi salubriter possit; sic mi^e cum hominibuSj tanquam Deus videat; sic loquere cum Deo^ tanquam homines audiant. » Pensée qui se lit dans Horace, Cicéron, Zenon, Platon et Socrate ^ , et que Sénèque emprunte, dans l'en-
* Ep. X.
' « Un des désordres des païens, si nous en croyons les païens eui-
mêmes, c'était de recourir à leurs dieui, et de leur demander, quoi? Ce
qu'ils n'auraient pas eu le front de demander à un homme de bien...
Cela nous semble énorme et insensé ; mais en les condamnant, n'est-ce
pas nous-mêmes que nous condamnons? » (Bourd., Car,, Serm. s. la
Prière.)
Horace :
Pulchra Laverna Da mihi fallere : da josto sanctoque videri : Noctem peccatis, et fraudibus objice nubem.
(Ep. 1. I, 16.)
— «Nulla est ergaDeos pietas, nisihonesta sit de numine deorum ac mente
Sâô OEB ÉCRITS DE SÊNÊQUE.
droit où il la cite, au stoïcieo Atbénodore ^ — Yeuons aux prescriptions, a Dieu , dit*il , n'a pas la forme quebii prêtent les statues d'or ou d'argent; ce ne sont pas de pareils traits qui peuvent e^priiaer son image ^. U n'a pas besoin de temples; le monde est la demeure des dieus: immortels ^; d'ailteurs chacun de nous doit lui élever un sanctuaire dans son cœur ^. U n'a pas besoin de prêtres et de ministres; n'est-il pas le ministre et le serviteur du genre humain ? Honorer Dieu, c'est le connaître; le premier culte à lui rendre, c'est ^ croire en lui ; puis de lui accorder la majesté qui lui appartient, la bonté, inséparable de la majesté ; enfin de savoir qu'il y a des dieux qui protègent le monde, le gouvernent, veillent sur )e genre humain avec sollicitude et de temps en temps s'occupent des intérêts particuliers. Les cérémonies du culte extérieur sont superfl4ies et puériles; les prières, sans utilité ^. j» Le principal mérite de cette théorie, c'est de n'être pas athée; [car on avouera qu'elle est bien éloignée de l'Evangile, et qu'en plus d'uja point elle lui est contraire.
opiDio. 9 (Cicéron,î'Pro Planco.) — o'Nobis pei'sua5uiQ esse débet, si omnes deos homiaesqoe celare possimus, nihil tamen avare^ Dihil iDjuste, nifail Hbtdinose, nihil incontiaenter esse facieodam. n(Id., De offic., m.)
— €ompatti2 : Pl«Un, Loi» k : « Les ékevt accordent •«•ils leur protection aax coupables en recevant leurs offrandes? Non, tu ne dois jamais le laisser croire, ni rien négliger pour détromper ceux qui s*abusent. o
— Voy«z'VBuijpbrMi^t;^le4n* Atcibiade. — Voyei encore le (*6rà çovîiç t^x**'^ ^s pythagoriciens, et le aperto vivere voto de Perse, s. 2.
1 Ep. X : or Verum est quod apvd Athenodomm inveni,... nlhll De«m roges, etc. »
^ Bp. KMxi. — Saint Paul a dit : <r Non debemus astimareavl argento, aut lapidl..., divinum esse simile. » (Act. xvii, 29.)
* De benef., vu, 7.
* Lact., Div. inst.y vi, 26. — Diogéne disait : « En nous habite un dieu : anima est domiciiium diemonis. » (Stobée, V, J. Lipse, t. I, p. 140.1)
* Bp. mor eisuv.l
DES ÉPITRES DE SAINT PAUL. 8St
Nous n'aurons pas de peine à prouver que ce sont là des lieux communs philosophiques, et que la philosophie ancienne a souvent professé une piété plus fervente, a O Dieu, s'écrie Cléanthe, célébrons à jamais tes ouvrages, car il n'est point ici-bas ni dans le cie) de plus beau privilège que de pouvoir chanter sans cesse celui qui est la raison universelle * ! ^ — «< Le sage est pieux, disait Zenon, car il sait ce qu'on doit à la Divinité, et la véritable piété consiste à savoir comment ils doivent être honorés. Il fait aux dieux des sacrifices. Il est saint, car il évite toute faute contre la Divinité ; aussi est-il aimé des dieux à cause de la piété et de la justice qu'il porte dans leur service. Le sage est le seul prêtre véritable, car il a approfondi ce qui concerne les sacrifices, Térection des temples, les purifications, ettout ce qui a trait au culte divin ^. » — « Le sage prie et demande aux dieux les véritables biens, disent Hécaton et Posidonius ^. » — « Deus ipse qui intelli- » gitur a nobis, dit Cicéron, alio modo intelligi non po- » test, nisi mens soluta et libéra, et segregata ab omni » concretione mortis, omnia soutiens et movens, etc.. . * » — Pietas grata est Deo : sumptus est removendus. » Quid enim est cur paupertatem deorum aditu arcea^ » mus * ? — « Gultus autem deorum est optimus, idem- » que castissimus ac sanctissimus , plenissimusque )) pietatis, ut eos souper pura, intégra, incorrupta et » mente et voce veneremur *. » — « Donis impii ne » placare audeant deos, Platonem audiant qui vitat » dubitare qua sit mente futurus Deus, cum vir nemo
* Hymne.
^ Vie de Zenon, par Diog. de Laêrt.
' Ibid.
* Songe de Scip.
' De legib,^ n.
* Ibid., II, M.
» bonus ab improbo se donari velit ^ » — La pensée de Platon à laquelle Tauteur latin fait allusion est celleci : a L'homme juste en s'approchant des autels, en communiquant avec les dieux par les prières, les offrandes, et toute la pompe du culte religieux, fait une action noble, sage, utile à son bonheur, et conforme en tout a sa nature; mais il n'en est pas ainsi de celui qui ne ressemble qu'aux méchants. Il ne convient pas à un sage, encore moins à un Dieu de recevoir les dons que des mains impures lui présentent. A quoi servent toutes les peines des sacrilèges pour gagner les dieux? Les dieux n'entendent que la vertu 2. » — Selon Socrate, nous devons mesurer notre reconnaissance et nos hommages à la munificence que Dieu déploie à notre égard ; les plus sages d'entre les particuliers, et les Etats les plus florissants se sont toujours fait remarquer par la ferveur de leur piété ^. »
^ De legib., n.
^ Platon, Pensées, par M. J.-V. le Clerc. — On lit encore dans Platon, sar l'inatilité des temples et des statues : a La terre et le foyer domestique, Yoilà pour tous les hommes les vrais temples des dieux : que personne ne songe donc à leur en élever d'autres. L'or et Targent qui brillent dans les autres villes^ soit cbez les particuliers, soit dans les temples, servent à exciter la convoitise; Tivoire venant d'un corps privé de vie n*est pas une offrande digne de la sainteté des dieux. » (Eusébe, Prép. év., III, 8.) — « Zenon défendait de b&tir des temples aux dieux, parce que, disait-il, un temple n*est pas un édifice sacré et digne de nos respects, et qu'étant l'ouvrage d'artisans grossiers, il ne peut avoir un grand prix, fi (Plutarque, Contrad. des stcHc.)
(AÔXXov Ti|A7itEov aÙTo. » (EntT, tw., I, 4.) — C'est dans ce chapitre que se rencontre un passage qui pourrait sembler à certaines personnes une allusion à la venue des apôtres : «Lorsque les dieux, dit Aristodéme, auront envoyé, comme tu dis qu'ils envoient, des hommes pour nous conseiller ce qu'il faut faire ou ne pas faire, o — Que ne dirait-'on pas si ce trait était de Sénéque? — Que penser aussi de cette expression de Platon : « la Providence qui se joue dans Tunivers; » n'est-ce pas là une expression toute chrétienne ? » (Voy. Pensées de Platon, — Lois x.)
Recherchons maintenant dans Sénèque les fragments dispersés de V Oraison dominicale.
En parlant de la foudre, Sénèque dit quMl y a un art de la conjurer : « Cet art consiste à se rendre les dieux propices, parce qu'il convient de leur demander de nous accorder le bien et d'éloigner le mal : Quos bona ro^ gare oportet^ mala deprecari, Rogare^ utpromissa firment ; deprecari y ut remittant minas *. » — On rapproche cette pensée de ces mots : « Sed libéra nos a malo ^, » dont on la dit imitée. Voilà sans doute une imitation bien nécessaire, et sans laquelle le philosophe n'aurait jamais pu dire qu'on prie les dieux d'envoyer le bien et d'éloigner le mal ! Comme si, depuis qu'une parole suppliante, un cri de détresse est pour la première fois monté de la terre au ciel, ce n'est pas là le fond de toutes les demandes adressées au Tout- Puissant par la faiblesse humaine! Il nous répugne d'alléguer ici des preuves, suivant notre usage, en citant des passages équivalents ou semblables tirés des écrivains profanes, et pour cette fois on voudra bien nous en dispenser. — Cette remarque s'applique à un autre rapprochement bien moins fondé encore que le premier, puisqu'il est non-seulement inutile, mais absolument inexact. Notre auteur, quelque part, s'emporte contre les esprits pusillanimes qui demandent aux dieux une prompte mort. « Quelle lâcheté et quelle folie, s'écrie-t-il, de souhaiter la mort ! Mais ne pouvez- vous pas vous la donner? Ce que vous demandez n'est-il pas en votre pouvoir ? Demande aux dieux, Lucilius, la vie et la santé, deos roga vitam et salutem ; s'il te plaît de mourir, un des avantages de la mort c'est de te dispen-
^ Quœsi, n., n, 53.
^ Saint Matthieu^ vi, 15.
ser de tout désir ' . » C'est pourtant au milieu de cet éloge du suicide qu'on va placer une imitation de cet endroit du Pater : panent nostrum quotidUanum da nobis hodie^ qui, affirme*t-on, a inspiré an philosophe: deos roga ^vitam et sahitem.
Voici une maxime plus digne d'attention, bien qu'on s^en serve en la faussant un peu. Dans la 3f ® lettre, Sénèque, parlant des faux biens que le vulgaire pour< suit et que le sage doit fuir, dit : a Tous ces biens que tes amis désirent pour toi, ne sont pas des biens. Il n'y a qu'un seul bien, principe et fondement de la félicité, c'est de se fier à soi-même, sihi Jidere... Les vœux de tes amis, dont l'intention est bonne, sont en réalité funestes; et si tu veux être heureux, prie les dieux qu'aucune des choses qu'on désire pour toi ne t' arrive : et, si vis essejelicem, deos ora, ne quid ex his, qtue optantur, es>eniat ^. » Certains, en traduisant ce passage , y font un contre-sens ^ , pour se ménager l'occasion de citer ces paroles de saint Paul : t< Qidd oremuSj sicut oportetj nescimus; sed spiritus pos" tulat^. » Inutile de remarquer que l'écrivain profane dit le contraire de l'Apôtre, puisqu'il sait fort bien ce qu'il faut demander, à savoir Téloignement des faux biens.
' « Turpissimum his diebus priDciphim diserti mehercofes viri legi : (Tlta, inqait, quamprimum moriar? i> Homo démens! optas rem tuam..., quid in mora est ? Nemo te tenet ; évade qaa yisum est ! Elige qaamlibet rerum naturs partem, quam tibi prsbere exitum jubeas..« Irabecillae mentis ista sunt verba... Non vult mori qui optât. Deos vilam et salutem togat 9i fBori pkicuit, hic mortis est fructus, optare desinere.ii(Ep. cxtii.)
' Bp. %xxt.
* Le contre-sens dont nous parlons consiste à traduire : « Demande à Dieu de ne pas t'accorder ce qui te semble désirable^ » Pensée qui n'est pas celle de Sénéque, mais de Platon, comme on le roit 0lus loin.
* Ad Rom,, viii, 26.
Une idée fort commune dans l*antiquité, et qui a quelque rapport avec les paroles de saint Paul ^ c'est que l'homme se trompe bien souvent, en formant des vœux ; inhabile a discerner les vrais biens, et ignorant d'ailleurs les conséquences funestes des avantages les plus enviés , il adresse au ciel des de« mandes dont le succès se tourne en malheur * * Aussi les plus sages disaient-ils à Dieu dans leurs prières : « Donne-nous les vrais biens , que nous les demandions, ou que nous ne les den^andions pas ; et éloi-» gne de nous les maux quand même nous te les demanderions ^. — Les Lacédémoniens disaient : « Accordez-nous l'honnête avec l'utile ^. » — C'est aussi le sentiment de Platon : « Si le Dieu que tu vas prier t'apparaissant tout d'un coup te demandait, avant que tu eusses fait ta prière, si tu te contenterais de quelqu'une des choses dont nous av(H)s parlé en commençant cet entretien. . . lequel croirais-tu le plus sûr ou de recevoir ce qu'il te donnerait lui-même, ou d'obtenir ce que tu lui aurais demandé * ?» Ce qui signifie, selon le texte de PApôtre, que Dieu sait mieux que nous ce que nous devons lui demander. Il y a donc accord ici, non pas
* Javénal, sal. 10. — Platon : « Ne te semble-t-il pas que la priérci exige beaucoup d^attention, de peur que, sans qu*on s*eii aperçoive, on ne demande aux dieux de grands maux en croyant leur demander de grands biens. » (n* Alcib.)
' Ptaton, j&id.
' Id., ibid, — Voyez aussi Grotius, préf. de réd^ deStobée.
* JfuTénal a mis en vers la doclrioe socrati<iiie, recueillie par les stor-f tiens :
Nil ergo optabuot homines? Si eonsilinm vis, Permittes ipsis expendere numinibas, qDÏd CooTeDiat nobis, rebasque sit atile nostris : Nam pro jncaodis aptissima qmMfiie dabant Di. Carior est illis homo qoain «ibi.
(Satire x, 547.)
entre saint Paul et Sénèque, mais entre saint Paul et Platon, ou plutôt entre le christianisme et la philosophie spiritualiste.
Parmi les prescriptions de Sénèque au sujet de la prière, on oublie généralement celle-ci qui est cependant plus importante que celles qui précèdent : a Roga bonam mentem^ bonam valetudinem animi, deinde corporis * . » Voilà les vrais biens qu'il faut demander, ceux dont parlaient sans doute Posidonius, au premier livre des Devoirs^ et Hécaton dans le treizième livre des Paradoxes ^. Maxime que n'eût point désavouée Socrate, qui disait que « la vertu vient de Dieu, qu'elle n'est pas naturelle à l'homme et ne peut s'apprendre, si elle ne survient par une influence divine ^. »
Cicéron répète, d'après Socrate, que la vertu comme le génie nous est accordée par Dieu * ; et c'est la demande par laquelle Cléanthe termine son hymne à Jupiter^. Ces mêmes philosophes exigent de celui qui
' Ep. X.
^ Diog. de Laer. Vie de Zenon» « Le sage prie et demande les véritables biens> au dire de Posidonius, etc.... — Juvénal :
Orandumest, otsit mens sana in corpore saoo.
Fortem posce animum, etc.. (S. x, 524.)
^ Ménon, fin. — « La vertu vient par un don de Dieu à ceux qui la possèdent. » [Ibid») — a Les Lacédémoniens , quand ils veulent faire réloge d'un homme de bien, disent: c'estun homme divin. (J6td.)^La même doctrine est exposée dans le l'^' Alcibiade : on ne peut rien sans Dieu, dit Socrate. a Socr. — Saisiu, Alcibiade, comment tu peux sortir de rétat où tu es? — Alcib. Si tu le veux, Socrate. — Tu dis mal, Alcibiade. -— Comment faut-il dire ? — Si Dieu le veut. » V. aussi le Timée : « Dieu a mis le bien dans le monde. » — Simonide : oStiç àvsu 6eâ>v dèpsniv Xoc^e. — Stob. Préf. de Grotius.
* a. Quod si inest in hominum génère mens , fides , virtus, concordia, undehsc in terras, nisia superis, defluere polerunt? (Dé nat. deor. n, 31.)
' *AXXà, ZeO irav^ttpc ....
àvOpttTTou; ^uoio (libéra nos) «Treipooûvviç aTcoXu^pvic "^v ou, iraTsp, «rxÉ^aoov ^Myfiç àiro,...
Des ÉPitRES DE SAINT PAIÎL. 227
prie la pureté de Tâme, la droiture des intentions, bien plus agréable à Dieu que la richesse des offrandes * : quoique ce précepte ne se trouve pas exprimé dans Sénèque en termes précis , il ressort évidemment de l'ensemble de sa doctrine.
Sénèque a reproduit un des dogmes les plus anciens du Portique, la soumission aux volontés de la Providence, ce qui a fait croire qu'il s'était inspiré du fiât ayoluntas tua des chrétiens, et de ces mots : nec sicut ego a)oloy sed sicut tu^ . — « Virum bonum concédas » necesseest summae pietatis erga deos esse; itaque quid- » quid illis accident, aequo animo sustinebit : sciet enim » ïàaccidisse lege dwina^ qua unwersa procedunt* » Quod si est, unum illi bonum erit, quod honestum : in » hoc enim positum est et parère diis, nec excandescere » ad subita, nec deplorare sortem suam ; sed patienter » excipere Jatum et facere imperata ^. » — « Quidquid » eveniet, feret : non patieos tantum, sed etiam volens ;
^ — a Les Grecs, soit en offrant aux dieul des taureaux aux cornes dorées, soit en leur consacrant de riches offrandes, demandent dans leurs prières tout ce que leur suggèrent leurs passions... mais les dieux qui entendent leurs blasphèmes n'agréent point leurs processions magnifiques, leurs sacrifices pompeux... C'est à l'âme qu'ils ont le plus d'égard pour distinguer celui qui est véritablement saint et juste... Devant eux la Tertu et la sagesse passent avant tout. » (U" Alcib.) — « Le juste et le saint sont seuls agréables aux dieux. » (Eutyphron.) — Théophraste défend d'offrir aux dieux le sang des animaux. « Persuadons-nous, dit-il, quMls ne se soucient pas de semblables hommages. Ils ne considèrent que la moralité de leurs adorateurs. La plus belle offrande à leur présenter, c*est un cœur pur, une âme exempte de toute passion mauvaise. » (Eusébe, IV, 10, 14.) — Cicéron : Caste jubet lex adiré ad deos , anîmo vidélice t, in quo stint omnia; nec toUit castimoniam corporis, sed hoc oportet intelligi... multo esse id in animis servandum magis. » (De leg.Ti, 10).
' S. Matth. xxYi , 39. Rapprochez ces paroles de Socrate : si rauTip fpiXov 6toîç, T«6r»i e<rrtt> {Criton, commenc).
' Ep. LXXVI.
)) omnemque temporum difficoUatem sciet legem esse » naturœ... Quidquid ex unwersi constitutione pa* >» tiendum est, magno nisu eripiatur animo ; ad hoc n sacramentum adactî sumus, ferre mortalia. Bec tur- » bari his quae vitare nostrœ potes tatis non est. lu » regno nali sumus ; Deo parère libertas esl * . » — (( Hanc rerum conditionem mutare non possumus : t> illud possumus, magnum sumere animum et yiro » bono dignum, quo fortiter fortuita patiamur, et nor » turœ CQnsentiamus . Natura autem boc, quod vides, » regnum mutationibus tempérât... contrarîis rerum » œternitas constata Ad hanc legem animus noster » aptandus est: hanc sequatur^ hu,ic parlai; et » qudecumque fiunt, debuisse fieri putet, nec velît » objurgare naiuram. Optimum est pati quod emenr y> dore non possis ; et Deum, quo auctore cuncta pro^ » veniunt, sine murmuratione comitari... Quareîmpi- » gri atque alacres excipiamusimperia, nec deseramus » hune operis pulcherrimi cursum , cui quidquid patiw mur intextum est. . . Sic vivamus, sic loquamur ! » Paratum nos inveniat fatum. Hic est magnus ani- » mus, qui se Deo tradidit : at contra ille pusillus et » degener qui obluctatur, et de ordine muodi maie » existimat , et emendare mavult deos , quam se ^ . i> — La doctrine stoïcienne est ici fidèlement énoncée. N'est-ce pas là, dans tout son jour, cette croyance au destin, à la loi fixe et immuable qui «règle de toute éternité le cours universel des choses ? Ne voyons-nous pas l'homme soumis à cet ordre fatal, enveloppé dans cet enchaioemQnt de causes et d'effets que Dieu a établi et que Dieu ne peut changer ? Désespérant de s'affranchir de la nécessité qui l'opprime, le sage déguise cet
^ De \)\Xa btaXa 15.
' Ep. CTII.
asservissement en s'efforçant de le rendre volontaire : il acœpte la condition qui lui est imposée et s'y résigne gaiement. Dans cet empire absolu où il est esclave, au moins sujet, l'unique liberté qui lui reste, c'est de s'empresser d'obéir. Il lui semble que la contrainte disparaît là où il n'y a pas de résistance. Et quel est ce pouvoir auquel il se soumet, ce Dieu auquel il se confie ? C'est la nature ou le destin, c'est la force intelligente, quelle qu'elle soit et quelque nom qu'on lui donne, qui soutient, anime et dirige le monde. Quelle ressemblance e»tre ce panthéisme fataliste et la doctrine qui autorise et encourage l'espérance, qui ouvre aux douleurs de l'homme le sein d'un Dieu dont la toute-puissance et la liberté sont infinies comme son amour? Qu'a de commun la résignation stoïque avec celle du chrétien ? Le fond de l'une est un désespoir mal dissimulé, dont Texaltation passagère ne résiste pas à des malheurs sans terme et sans compensation ; l'autre, sereine et confiante , trouve son repos et ses délices dans des soufirances qui s'échangeront uu jour contre une félicité certaine et éternelle* Est -il besoin d'ajouter que Sénèque en cet endroit copie textuellement ses maîtres, qu'il les cite et les traduit? Pourquoi, lorsqu'il indique lui-même ses modèles, lui en supposer d'autres, contraires aux premiers ? Au miUeu des passages mentionnés plus haut, l'auteur insère les vers suivants de Gléanthe :
Duc me^ paréos, celsiqae dominator poli, '
Quocunque placuit : nullaparendi mora est; Adsum impiger. Fac noUe, comitabor gemens, Malusqae patiar, quod pati licuit bono.
DucuDt volentem fata, Dolentem trahunt.
Suivre Dieu, eiceaOai ©eci), c'est-à-dire obéir au destin, à la loi universelle et immuable , telle était Tune des
maximes fondamentales du Portique * . Nous la trouvons exprimée, avec Téloquence fiévreuse et l'énergie exagérée, particulières à cette secte, dans un discours du cynique Démétrius, que Sénèque a conservé et qu'il commente en disciple enthousiaste, c Hanc quoque ani- >) mosam Demetrii, fortissimi viri , vocem audisse me » memini : hoc unum, inquit, Dii immortales, de vobis » queri possum, quod non ante mihi voluntatem vestram » notam fecistis. Prior enim ad ista venissem, ad quae » nunc vocatus adsum. Vultis liberos sumere? illos vobis » sustuli. Vultis aliquam partem corporis? Sumite. Non » magnam rem promitto; cito totun^ relinquam. Vultis » spiritum?quidm? nullam moram faciam, quominus » recipiatis, quod dedistis ; a volenle feretis, quidquid » petierilis. Quid ergo est? maluissem offerre, quam » tradere. Quid opus fuit auferre? Accipere potuistis. » Sed ne nunc quidem auferetis,* quia nihil eripitur, » nisi retinenti. Nihil cogor , nihil patior invitus , nec » servio Deo, sed assentio : eo quidem magis, quod scio » omnia certa et in aeternum dicta lege decurrere ^. » Concluons qu'il est impossible de ressembler plus au christianisme et d'en différer davantage.
Les stoïciens ne se contredisent pas, lorsqu'après avoir recommandé d'obéir à Dieu, et de se résigner à ses volontés immuables, ils affirment en d'autres occasions que le sage doit surtout compter et s'appuyer sur luimême^, qu'il ne doit craindre ni les dieux ni les hom-
' Ac. des inscr. et belles-lettres, t. xxxn.
^ De providentia, 5.
' Ep. xxxietxcii. — Il est à remarquer que les Epttres d'oùTon a tiré le plus de citations en apparence chrétiennes, sont en même temps celles où se trouvent les maximes les plus contraires au christianisme. Ce qui est une preuve nouvelle de ce que nous avançons^ à savoir que le stoïcisme ressemble en apparence , et par certains côtés , au christianisme , et en diffère essentiellement. — Lire les Eptt. xxxi et xli.
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' mes \ qu'il est l'égal de Dieu, ou même son supérieur, et non son suppliant ^ : toutes ces parties de leur système s'accordent parfaitement. Puisqu'en effet l'homme n'espère aucun secours de ce Dieu inflexible, auquel il n'obéit que parce qu'il y aurait folie à lutter contre la nécessité, son unique appui réside en lui-même ; il le trouve dans sa raison et dans sa vertu propre. Fort de son courage, il brave toutes les puissances, triomphe de toutes les attaques, et quoi que fasse Dieu ou le destin, il reste libre et invincible. Comme il n'attend rien et ne craint rien de la Divinité, il se constitue par là son égal ; il a même sur elle un avantage : c'est de pouvoir souffrir et vaincre la souffrance.
Ces trompeuses ressemblances qui se remarquent entre le stoïcisme et l'Evangile, éclatent particulièrement dans la maxime qui recommande V Imitation de Dieu, maxime commune aux chrétiens et aux philosophes ; et nous ne sommes pas étonnés qu'une critique inattentive et prévenue en soit éblouie. — « Veux-tu te rendre les dieux propices? dit Sénèque ; sois vertueux. Pour les honorer, il suffit de les imiter : satis illos coluit, quisquis imitatus est^. w — « Les dieux immortels ne sont pas arrêtés par les impies et les sacrilèges dans le cours des largesses que leur impose la loi de leur nature. Suivons de
* «QaidUbi philosophia prsstabit? scilicet, ot malis tibi placere quam populo ; ut œstimes judicia, non numeres ; ut sine metu deorum homû numque viva^j ut, aut vincas mala , aut finias. » (Ep. xxni.) — « Promittitur perpétua liberlas, nuliius nec bominis nec Dei timor. » (Ep. xvn.)
' « Est aliquid quo sapiens antecedat Deum ; ille beneficio naturs non timet, suo sapiens. Ecce res magna, babere inibecillitalem bominis , seeuritatem Dei. » (Ep. un.) — « Sapiens ille plenus est gaudlu, hilaris, et placidus, inconcussus : cum diis ex pari vivit. » (Ep. lix.) — V. aussi
Ep. XXXI et IJLXIII.^ * Ep. XCT.
tels guides, autant que le permet rhumaine faiblesse ' . » — « L'homme ne doit pas aspirer à des avantages étrangers à sa nature, comme la force, la beauté, l'adresse. Les bêtes féroces les possèdent à un degré qu'il n'égalera jamais. Qu'il se porte vers le bien qui lui est propre. Quel est ce bien? jénimus scîUcet emendatus ac parus j œmulator Dci super kumana se extollens, nïhil extra se sui ponens. Rationale animal es! quod ergo in te èonum est? perfecta ratio*. »
D'autre part, le christianisme dit avec saint Paul: n Estote ergo imitatores Dei, sicut filU dilecH ; yîvsoffE oov [tijjLïiTai To5 ©ïoii, lôç -cémeL àr^oLTcn'Vii^^^ Imitatores mei estote, sicut et ego Christi. » — « Qui in hoc (justitia et pace) servit Christo, placet Deo*. » — Et avec l'Ancien Testament ; « Atnbula coram me, et esta perfectus^ . »
Est-ce à dire, comme la comparaison de ces textes semble l'indiquer, que Sénèque soit ici Técho des livres saints? Moins que jamais. Car à ceux qui prétendent qu'une telle maxime était une nouveauté de son temps, il répond lui-même que c'est une des plus anciennes de la philosophie : « ffahebit (sapiens) in animo illud vêtus prceceptum : Deum sequere'. » Suivant les uns elle remonte à Pythagore, suivant d'autres à l'un des sept sages', et sans contredite» peut la ranger au nombre des premières vérités qui ont illuminé l'es-
' De benef. 1. 1, cb. i.
> AdEpbes. v, I.
■ Ad Rom. SI*, 11.
^ Genèse, itti, 1. — Ba»uet :o So^oDades dieui, Jésuï-Christ noiul*
rmet par l'ioiutioii de u sainleié. » — S«rm. i. la Nativtié.
' De vit. beat.lS.
' Boèc«, De Cortî. i, i. — Stob. Ploril., serm. m.
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prit humain. Platon, qui se garde de confondre Dieu avec l'œuvre sortie de ses mains ; Platon, qui conçoit Un Dieu libre, agissant, affranchi du destin, possédant en soi la perfection absolue, dont il laisse échapper quelques reflets dans la nature, recommande à l'homme l'imitation de celui qui est par excellence le vrai, le beau, et le bien. Il ne dit point indifféremment : imitez Dieu, ou imitez la nature; car, selon lui, l'univers, l'homme, et les divinités subalternes ne sont que des images affaiblies et imparfaites du type souverain. C'est par la contemplation assidue de ce souverain bien, de ce modèle irréprochable que l'homme se dégagera des souillures et des misères de ce monde, et parviendra à la félicité. Non qu'il puisse atteindre ce but pendant la vie ; tout ce qu'il peut faire c'est de s'en approcher de plus en plus : or, comment se rendra-t-il semblable à Dieu? par la justice et par la sainteté, unies à la prudence. C'est ainsi que Platon entend cette maxime^ et cette fois encore il nous semble plus près du christianisme que l'école stoïcienne. Ecoutons-le d'ailleurs, car en lui nous ne trouverons pas seulement des fragments épars, des allusions indirectes, des expressions laconiques, mais des développements entiers, où la conviction s'exprime avec la grandeur calme et l'enthousiasme sincère du spiritualisme : « Il n'est pas possible que le mal soit détruit, parce qu'il faut toujours qu'il y ait quelque chose de contraire au bien ; on ne peut pas non plus le placer parmi les dieux : c'est donc une nécessité qu'il circule sur cette terre et autour de notre nature mortelle. C'est pourquoi nous devons tâcher de fiiir au plus vite de ce séjour à l'autre. Or, cette fuite, c'est la ressemblance avec Dieu * , autant qu'il dépend de nous ; et on res-
semble à Dieu par la justice, la sainteté et la sagesse... Dieu n'est injuste en aucune circonstance ni en aucune manière ; au contraire, il esi parfaitement juste ; et rieu ne lui ressemble davantage que celui d'entre nous qui est parvenu au plus haut degré de justice. De là dépend le vrai mérite de Thomme, ou sa bassesse ou son néant. Qui connaît Dieu est véritablement sage et vertueux : qui ne le connaît pas est évidemment ignorant et méchant * . » — c( Il y a dans la nature des choses deux modèles, l'un divin et bienheureux , l'autre sans Dieu et misérable. Les méchants ne s'en doutent pas, et Fexcès de leur folie les empêche de sentir que leur conduite pleine d'injustice les rapproche du second, et les éloigne du premier; aussi en portent-ils la peine, menant une vie conforme au modèle qu'ils ont choisi d'imiter. Et si nous leur disons que, s'ils ne renoncent à cette habileté prétendue, ils seront exclus après leur mort du séjour où les méchants ne seront point admis, et que pendant cette vie ils n'auront d'autre compagnie que celle qui convient à leurs mœurs, savoir d'hommes aussi méchants qu'eux, dans le délire de leur sagesse, ils traiteront ces discours d'extravagances^. » — « Dans l'empire des idées, l'idée du souverain bien est la plus reculée, la moins visible ; dès qu'on la saisit, on y découvre l'origine de tout ce qui est bon et majestueux. Transportons-nous jusqu'à cette idée sublime, si nous voulons vivre en sages avec nos semblables et avec nous-mêmes^. » — « Celui qui a le véritable amour de
|ii.8Tà çpovTÔaBd); leveodai ... "h ^àp 0£ou pâatç aoçta xai àpÉTTj àXrjÔiviQ- % Je à'poia, à[i.a6ia xotX xaxia M^ynç»
^ Theétète, p. 153, trad. de M. Cousin.
^ « ïî; âxoifiTtolv Ttvwv TaÛTa àxoûocvTai. » — Theétète» — La foliô de la croix, gentibas stultitiam (ad Corinth. i).
' Rep., I. VU, 135. Trad. de M. le Clerc.
la science, aspire naturellement à Têtrei et loin de s'arrêter à cette multitude de choses dont la réalité n'est qu'apparente, son amour ne connaît ni repos ni relâche, jusqu'à ce qu'il soit parvenu à s'unir à l'essence de chaque chose par la partie de son âme qui seule peut s'y unir à cause des rapports intimes qu'elle a avec elle ; de telle sorte que cette union, cet accouplement divin ayant produit l'intelligence et la vérité, il atteigne à la connaissance de l'être et vive dans son sein d'une véritable vie, libre enfin des douleurs de l'enfantement ^ »
La conséquence naturelle de l'imitation du modèle divin, c'est, comme on le voit, d'unir plus étroitement l'homme à Dieu, et par des rapports d'affection réciproque. C'est pourquoi les philosophes appellent quelquefois Dieu le père du monde, l'ami des gens de bien ; l'homme, disent-ils, est sa race, son disciple ; nulle parenté n'est plus étroite que celle qui l'unit à Dieu. Nous sommes ainsi ramenés au point même qui a servi de début à cette discussion touchant le culte dû à Dieu et la prière; et nous ne pouvons mieux la terminer que par ces paroles admirables de Platon sur la beauté éternelle, incréée, impérissable, digne d'être à jamais contemplée et aimée par l'homme. « Prête-moi maintenant, Socrate, toute l'attention dont tu es capable. Celui qui, dans les mystères de Tamour, se sera élevé jusqu'au point où nous sommes, après avoir parcouru, selon Tordre, tous les degrés du beau, parvenu enfin au terme de l'initiation, apercevra tout à coup une beauté merveilleuse, qui était le but de tous ses travaux antérieurs; beauté éternelle, incréée et impérissable ; exempte d'aocroissement et de diminution ; beauté qui n'est point
., 1. VI. — Trad. de M. Cousin.
bdle eu telle partie et laide en telle autre, belle seulemeht en (el tei!Dp8 et Ron en tel autre, belle sous un rapport et laide sous un autre, belle en tel lieu et laide en tel autre, belle pour œux-ci et laide pour ceux-là ; beauté qui n^a rien de sensible comme un visage, des mains, ni rien de corporel ; qui n'est pas non plus un discours ou une science ; qui ne réside pas dans un être différent d'elle-même, dans un animal, par exemple, oq dans la terre ou dans le ciel, ou dans toute autre chose; mais qui existe éternellement et absolument par ellemême et en elle-même ; de laquelle participent toutes les autres beautés, sans que leur naissance oa leur destruction lui apporte la moindre diminution ou le moindre aooroissement, ou la modifie en quoi que ce soit. . . mon cher Socrate, si quelque chose donne du prix à la vie humaine, c'est la contemplation de la beauté absolue; et si jamais tu y parviens, que te sembleront auprès For et la parure. . . Que pourrions-nous penser d'un mortel à qui il serait donné de contempler la beauté pure, simple, sans mélange, non revêtue de chairs et de couleurs humaines, et de toutes les autres beautés périssables, la beauté divine, homogène et absolue? Penses-tu que ce serait une vie si misérable que d'avoir les regards tournés de ce côté et de jouir de la contemplation et du commerce d'un pareil objet?... Pour atteindre un si grand bien^ la nature humaine trouverait difficilement un auxiliaire plus puissant que l'amour ^ ^
Voilà ce qui faisait dire à saint Augustin : <( Platon ne fait point difficulté de dire que philosopher c'est aimer Dieu. D'où il suit que celui qui aime la sagesse «era heureux lorsqu'il commencera à jouir de Dieu*. » Ce Père ajoute qu*il préfère les platoniciens à tous te
^ Le Banquet.
' De dvit. Dei, 1. vm, ch. 6 «t S.
autres philosophes, et que selon lui ils ont approché de plus près de la croyance des chrétiens. On nous permettra de suivre le sentiment de saint Augustin, quelque estime d*ailleurs qu^on puisse professer pour Sénèque et les stoïciens.