‹ Etude Critique Sur Les Rapports Supposes EntreChapitre 3 sur 66 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Fondements sur lesquels repose la tradition du prétendu chriMiaoisme de Sénèque. — Textes de saint Jérôme et de saint Augustin.— Témoignages apocryphes de saint Lin et de Dexter.

Saint jérime. Uoc réflexioD se présente d'abord à l'espril : puisque^ dès les premiers siècles de PÉglise, les plagiats attri-* bues aux philosophes grecs ont excité de si vives controverses, on a dû signaler avec autant d'ardeur Timitalion des Épitres de saint Paul dans les écrits de Sénèque. Les mêmes passions, les mêmes intérêts y poussaient les chrétiens. Or, quelque haut qu'on Remonte dans l'antiquité ecclésiastique, le plus ancien témoignage qu'elle nous fournisse à ce sujet est du i\* siècle et de saint Jérôme. A dire vrai, il est le seul qui soit exprimé en termes précis et qui ait quelque valeur ; les autorités de surcroît qu'on allègue à l'appui de la tradition sont ou suspectes ou peu décisives. C'est le passage de saint Jérôme qui a servi de fondement à toutes les hypothèses, à toutes les conjectures imaginées dans les siècles suivants ; tout ce qu'on a ajouté à ce texte primitif en est une reproduction ou un commentaire. Le voici en entier : — « Lucius Annœus Seneca^ Cordubensis ^ Sotionis stoici discipulus, ac patruus Lucani poetœ^ continentissimœ vitœ fuit. Quem non ponerem in catalogo sanctoruniy nisi me illœ epistolœ pros^ocaverint^ quœ leguntiir a pluribus, Panli ad Senecam et Senecœ ad Paulum^ in quitus j cum esset Neronis magister et illius temporis potentissimus^ optare se diclt esse loci apud suos cujus sit Paulus apud christianos. Hic ante biennium quant Petrus et Paulus coronarentur, a Nerone

lÉMOiG^ÂGËS lliSTOKiUUËS. 19

interfectus est ^ » — Le livre d'où ce passage est tiré est un catalogue ou une nomenclature de tous les écrivains qui, par le caractère religieux de leurs ouvrages, peuvent se rattacher de près ou de loin au christianisme. L'expression sanctorum ne signifie pas qu'aux yeux de saint Jérôme tous ceux qu'il énumère soient des saints, ni même des chrétiens ; il suffit qu'un auteur ait parlé avec éloge

de l'Eglise naissante pour qu'il trouve place dans le catalogue. C'est à ce titre qu'on y voit admis Philon le Juif^, qui avait loué l'Église d'Alexandrie fondée par saint Marc; l'historien juif Josèphe, en récompense du célèbre passage sur Jésus-Christ, interpolé dans son histoire, et dont saint Jérôme ne soupçonne pas le caractère apocryphe ^ ; l'hérétique Tatien et beaucoup d'autres dont l'Église, et le savant Père luimême, condamnent les doctrines. Un seul ouvrage, fût-il perdu, une seule lettre, fût-elle apocryphe, suQisent pour obtenir un rang parmi les hommes illustres de saint Jérôme. Comme Cicéron, dont il veut imiter le Brutus*, l'historien htléraire du christianisme se montre avide de célébrités , curieux de mérites , jaloux de renommées qui puissent servir sa cause ou l'honorer. Il n'est point de ténèl>res qu'il ne dissi|)e, point d'antiquité qu'il ne perce, point d'espace qu'il ne franchisse pour les «découvrir et se les approprier.

* Liber de vUris illuslribns, Tel de scriptoribus ecclesiasUcis , ad DextruDi pr«torio pr^feclum, cb. xu.

^ a Idcirco a nobis in 1er autores ecclesiasticos ponitur, quia librum de prima Marci evangelists apud Âlexandriam scribens Ëcclesia, in nostrorum laude versatus est. » Ch. xi.

^ Voyez Josépbe, Af^iq. jud., \. XVUI, ch. iv.

* Uaque Dominum J. C. precor ut, quod Cicero tuus» qui In arce Ro^ 'fDAOflD stetit eloquentis non est facere dedignatus in Bruto, oratdrura lati«

noroni ieieos eatalogura, id ego in Ecelesio) iliius scriptoribus enoroerandis, digne cohortatione tua impleam. » — ProŒiniuni^

âO TÉMOrCNAGES HISTOHIQUES.

Ce qu'il vent avant tout, c'est grossir ses rangs. Aqssfi bien, cette énumération est un enrôlement, cette foule est une armée ; ces écrivains qu'il rassemble sont des auxiliaires qu'il oppose, dit-il, à Gelse, à Julien, à toutes ces bêtes furieuses et aboyantes qui harcèlent et déchirent la reUgion du Christ * . Cet éloge des lettres chrétiennes est une apologie de Tignorance stérile que les philosophes reprochaient au christianisme; c'est une réponse à leurs dédains et à leurs sarcasmes.

Examinons maintenant le passage en lui-même, et voyons-en bien le sens et la valeur. Ce qui vaut à Sénèque une place dans le catalogue de saint Jérôme et un rang sous son drapeau, ce n'est point le caractère religieux de sa philosophie ni la beauté morale de ses sen^ tences : on peut dire au contraire, sans forcer la signification du passage, que le Père, en nommant Sénèque, semble, sinon s'excuser d'un pareil choix, au moins s'en expliquer, comme d'une chose extraordinaire et surprenante, et en donner des raisons. Il n'aurait pas pensé à Sénèque, dit-il, s'il n'y avait été sollicité par des lettres qu'on lui attribue. Tel est l'unique motif qui le détermine. Ce n'est point le résultat d'une conviction profonde, ni même une conjecture propre à l'historien ; ce n'est pas l'estime que Sénèque lui inspire ; non, mais un recueil de lettres çà et là répandu et qui jouit d'une certaine vogue parmi les fidèles.

On dira : saint Jérôme croyait donc à l'authenticité de cette correspondance ? Selon nous, il n'en faisait pas une question, non qu'il fût certain, mais indifférent. De

* « Discant Celsas , Porphyrias , Jalianus , rabidi adverses Cbristum canes, distant eorura sectatores qai putant Eccleslam nullos philosophos et éloquentes nullos habuisse dociores, quanti et quales viri eam fandave-' rint, exstruxerinty et ornaverint, et desinant fidem nostrara rustic» tantum siniplicitatis arguere. o — Proœroium.

tout temps, en effet, T Eglise a distingué trois sortes d'écrits apocryphes ^ La première classe comprend tous ceux qui furent composés dans un esprit de haine et dans le but de nuire ; ce sont les altérations si nombreuses des Ecritures, les écrits supposés par les hérétiques et publiés par eux sous des noms vénérés. L'Eglise les a toujours et sévèrement condamnés. Dans Origène et les Pères grecs, le titre d'apocryphes ne s'applique même qu'à ce genre d'écrits infestés d'erreurs^. La seconde classe renferme les ouvrages supposés, dans un but louable, par une piété peu éclairée, qui s'imaginait accroître la gloire de l'Eglise en publiant des impostures. Dans la troisième enfin on range les publications sans importance, qui ne sont que des amusements littéraires et les jeux d'esprit de quelque désœuvré : mensonges trop frivoles pour être avantageux ou funestes. Les lettres de Sénèque et de saint Paul peuvent se rattacher à la seconde classe. Qui ne comprend que les Pères aient dû envisager d'un œil bien différent ces trois sortes d'apocryphes, et que bien souvent ils aient négligé d'en discuter la vérité, ou même évité de le faire? Apparemment, saint Grégoire de Nysse, saint Chrysostome, saint Ambroise, saint Cyprien ne croyaient pas aux voyages de la vierge Thécla, ni à sa conversion opérée par saint Paul ; car l'Eglise a de tout temps rejeté ce tissu de fables^; cependant ils en parlent quelquefois et en tirent des histoires pour leurs homélies :

* Sur cette importante distinction , voy. Dupin , Biblioth. des auteurs ecclésiastiques, préf., 2* partie. — Cave, Hist, litt., prolégomènes, sect. 6. — Rivet y Spécimen oritid sacri, prolégomènes, ch. xm. — Glaire, Introd, hist. et crit, aux livres de VAnc. et du Nouv. Testa-^ ment, t. I, ch. m, question ym, article 3.

^ Glaire, ibid.

' Cave, Prolég., s. vi. — S. Jér<^me, Catalogue des écriv. eccl., arl. sur S. Luc.

s. Augustin.

22 TÉMOIGNAGES IHSTOKIQUES.

il semble qu'ils aient peu de souci de rauthenticilé, du moment que les faits peuvent servir à l'édification du peuple ^ . D'ailleurs , sans ajouter, comme le vulgaire , une foi aveugle à des traditions incertaines, il arrive souvent qu'on se laisse aller volontiers a supposer qu'elles ont quelque fondement ; on s'en sert même, au besoin, sans trop de scrupule, tant que personne n'en a démontré la fausseté ; on abandonne à d'autres le soin de la critique. C'est pour tous ces motifs que les fables pieuses trouvent quelquefois auprès des esprits éclairés de la faveur ou de l'indulgence. Saint Jérôme nous paraît en user ainsi envers la tradition qui nous occupe : il suit l'opinion commune, dans une question où Terreur est sans danger, parce qu'elle entre dans le dessein de son ouvrage ; mais il n'affirme rien en son propre nom ; « il cite ces lettres, dit M. Glaire, mais sans leur donner aucune autorité^. »

En résumé, le passage que nous venons d'examiner prouve qu'à la fin du iv* siècle il existait une correspondance publiée sous le nom de Sénèque et de saint Paul, et regardée comme authentique, sinon par saint Jérôme, qui ne se prononce pas, du moins par un grand nombre de fidèles, dont il rapports l'opinion.

L'existence de cette tradition au iv® siècle est confirmée par certains passages de saint Augu^in, assez semblables à celui de saint Jérôme, quoique moins explicites. Dans la lettre CLin, écrite à Macédonius, pour lui recommander l'indulgence envers les pécheurs, le Père, au milieu des raisons théologiques qu'il développe, insère celte pensée de Sénèque, conforme à ses senti-

* Rivet, I. I, ch. v. — Glaire : « Les apocryphes catholiques étaient regardés comme des ouvrages dont la lecture pouvait édifier. » T. V, ch. V.

"" T. VI, art. i, ch i.

ment S : « Merito aitSeneca^ quitemporibus aposiolorum fuity cujus etiam quœdam ad Paulam Âpostolumlegunturepistolœ : u Omnesodit^quimalosodit^ ,» — Mais pourquoi faire mention de ces lettres? Saint Augustin croyait-il aux rapports de Sénèque et de saint Paul? Rien ne le prouve. C'est une allusion qu'il fait, en passant, à la croyance populaire, soit pour préciser l'époque où a vécu Sénèque, soit pour justifier l'intervention de sa doctrine en pareille matière. Mais saint Augustin n'engage en aucune manière son opinion ; il est encore moins affirmatif que saint Jérôme. Il emploie, comme lui, les expressions quœdam epistolœ leguntur; il ne dit pas que des lettres ont été conservées^ qu'elles existent j qu'il les a lues {exstant, legi)j mais qu'elles courent dans les mains de certaines personnes. C'est la forme vague dont on a coutume de se servir, lorsqu'on réserve son jugement; elle tient le milieu entre la négation et l'affirmation, et exprime non ce que pense l'auteur, mais ce qu'il a entendu dire. Voici, dans le même sens, un passage, assez obscur d'ailleurs, de la Cité de Dieu ^. Saint Augustin, comparant Sénèque et Varron, ces deux ennemis de la théologie païenne , dit : « Libertas j quœ huic ( Varroni) dejuit, Annœo Senecœ, quem non nuUis indiciis invenimus apostolorumnostrorum claruisse temporibus^ non quidem ex toto, verum ex aliquaparte^ non dejuit. Âdfuit enim scribenti^ ws^enti defuit. Nam in eo UbrOy quem contra superstitiones condiditj multo copiosius atque vehementius reprehendit ipse cis^ilem istam et urbanam theologiam^ quamF'arro theatricam atquefabulosam. » Ces indices, dont parle saint Augustin, ne sont autre chose que les

' L. VU, ch. X.

Si TEMOIGNAGES HISTORIQUES.

lettres du Philosophe et de l'Apôtre. Mais ce qui prouve que le Père ajoute peu de foi à cette prétendue liaison, c'est que dans ce même passage il reproche à Sénèque de démentir ses préceptes par sa conduite, et ailleurs, de manifester une haine aveugle pour les Juifs et de garder le silence sur les chrétiens, par crainte de faire violence à ses propres sentiments ou aux préjugés de ses concitoyens*. 11 serait bien étrange, observent Baronius et ËUies Dupin, qu'en blâmant dans Sénèque un excès de respect humain, saint Augustin le crût assez hardi ou assez avancé en religion pour écrire à saint Paul et recevoir ses lettres^. Cela implique contradiction. Aussi, de tous ceux que le témoignage de saint Jérôme a ébranlés, et qui lui accordent une certaine valeur, il n'est personne qui ne convienne que saint Augustin a parlé de ces lettres sans y croire. Reconnaissons-le toutefois : ce Père croit à une influence générale du christianisme sur Sénèque, et il ne serait pas éloigné d'attribuer au Philosophe des sentiments d'estime pour la nouvelle religion. De même, en ce qui concerne Platon et la Bible, saint Augustin avoue que Jérémie ne pouvait être connu du disciple de Socrate, puisqu'il le précédait d'un siècle, mais il n'abandonne pas pour cela l'opinion qui veut que l'Ecriture ait inspiré la philosophie ancienne *. Comme les esprits raisonnables dans un temps de préjugés, saint Augustin et saint Jérôme évitent de se livrer à l'entraînement populaire; mais ils

■ L. VH, ch. XI. a Chrisliaoos, jam ium Judsis iaimicissimos in oeutram partem comqieiporare ausus est, ne vei laudarel contra sus patri» veterem consueludinem, vei reprehenderet contra propriam forsitan voiuntatem. » — Sénèque blâme le sabbat des Juirs comme une perte de temps préjudiciable. Il le met au nombre des superstitions,

'■* BU>L des écriv, ecclés., t. I, — An. 66, xu,

' De civit. Dei, 1, VllI, c. 2. -

font quelques concessions et ne rompent pas ouvertement avec l'opinion ^

Il est donc bien entendu, d'après ce commencement de discussion : 1 ** qu'au temps de saint Augustin et de saint Jérôme une opinion avait cours qui attribuait à Sénèque et à saint Paul un échange de lettres; 2** que saint Augustin croit aux dispositions favorables de Sénèque à regard du christianisme, mais non à sa liaison avec TApôlre, et que saint Jérôme parle de leur correspondance sans se prononcer. Ce qui reste acquis, c'est Texistence de la tradition au iv* siècle, constatée par deux Pères, dont l'un se montre indifférent, et l'autre sceptique. La thèse que nous examinons n'a pas d'autre appui.

Nous ne pouvons, en effet, attacher d'importance à ce mot de TertuUien : Seneca sœpe noster^y qui signifie que Sénèque est parfois d'accord avec le christianisme, comme Platon, Cicéron et tous les grands philosophes, puisque TertuUien range Sénèque parmi les autres écrivains du paganisme et se montre bien éloigné de soupçonner sa conversion^. On est encore moins fondé à se prévaloir de l'autorité de Sophronius, traducteur

* Saint Augustin ne revient sur cette tradition dans aucun autre endroit de ses nombreui ouvrages, bien quMl ait souvent l'occasion de louer saint Paul et d'étudier ses actions et ses écrits. Lorsque, notamment, il le défend contre Julien, il eût pu avec succès, ce semble, parler de ses rap-ports avec Sénèque. Ailleurs, il cite, parmi les conversions opérées par l'Apôtre, saint Denis TAréopagite (serm. 150, cb. vin, sur les Actes des apôtres).

' Ces mots sont tirés du ch. xx du traité De anima. Voici tout le passage : u Et hic ilaque concludimus, omnia naturalia animas ut substantiva ejus inesse, et cum ipsa procedere alque proficere, ex quoipsa censetur. Sicut et Seneca sspe noster : insita sunt nobis artium et «tatum semina. »

^ Apologétique 50. — MM. Greppo et Fleury en font l'aveu.

26 TÉMOIGNAGES HISTOIUQUES.

du livre de saint Jérôme sur les écrivains célèbres du christianisme, car, à ce compte, il ne serait pas difficile de multiplier les témoignages par des traductions polyglottes.

Saint Lin. Il reste , pour ne rien omettre , l'écrit attribué à saint Lin et la chronique du faux Dexter. Les défenseurs de la tradition feraient plus sagement d'écarter de tels auxiliaires. Personne ne doute que ces deux écrits ne soient apocryphes; ils en conviennent eux-mêmes : quel secours peuvent-ils en attendre ? Et quel avantage pour la vérité qu'on soutient de figurer parmi dés fables? Quoiqu'il paraisse superflu de tenir compte de deux écrits supposés, sans valeur ni garantie, et que nul n'ose défendre, nous en dirons quelques mots. Le livre attribué au pape saint Lin a pour titre : « D. Lini Epistola de passione Pétri et Pauli^ tradita EcclesUs orientaUbuSy ac deindein latinum conversa, » Il appartient à cette foule d'ouvrages imposteurs, qui sous le titre àH Actes ^ de Passions ^ de P^ojageSy A'Evan-gilesj de Lettres^ et sous le nom emprunté des apôtres et des saints, inondèrent la société chrétienne des six premiers siècles. « C'est une chose étonnante, dit Dupin, combien l'on trouve d'apocryphes dans les commencements de l'Eglise ^ » Nous parlerons ailleurs de ces compositions ridicules qui ont excité l'indignation des Pères et le dégoût des critiques^; qu'il nous suffise de dire ici que d'un commun accord on range dans cette classe le livre dont il s'agit ; aussi bien il en a tous les caractères : récits plats ou ampoulés, imitation maladroite de la simplicité des Ecritures, amplification verbeuse des Epîtres de saint Paul et des premières

1 Préface, 2« partie.

' Fabricius en a recaeilli les tUres avec des fragmenls dans son Codex . apocryphus Novi Testamenti.

apologies ; allusions aux disputes du temps sur Taria-

nisme et le manichéisme* ; discours interminables; abus puéril et grossier du merveilleux; absence totale de goût et de bon sens ; profonde ignorance de l'histoire des commencements de TEglise; extrême incorrection de style ; tels sont les traits généraux de cette basse et mensongère littérature. L'écrit de saint Lin a tous ces défauts, et les critiques religieux ne trouvent pas de termes assez forts pour exprimer leur répugnance*. Nous y voyons, par exemple, saint Pierre dénoncé au sénat par le préfet de la ville, Agrippa, dont il a converti quatre concubines, et par Allnn, magistrat, dont la femme, docile aux conseils de TApôtre, fuit le lit conjugal. Les accusateurs tiennent ce langage : « Suggerimus amplitudini a)estrœ^ nobiles viri^quod ad perversionem urbîs œiernœ Petrus connubia dwortiis émancipai et nobis novam et inàuditam legem inducit. » L'Apôtre est condamné ; mais dès lors le sénat et le peuple étaient remplis de chrétiens ; au moment du supplice, les bourreaux Processus et Martinien se convertissent ; une sédition éclate parmi la multitude en faveur de saint Pierre ; Rome est pleinede confusion^, et il faut que la victime apaise les séditieux par un long discours où sont délayées les Epîtres de saint Paul. — Quanta saint Paul, il terrasse les philosophes, remplit le sénat d'admiration, et convertit Patrocle, échanson de l'empereur*. Ce Patrocle, à son tour, essaie de con-

' La remarque est de Baronius, année 69, § vi.

* V. le Nourry, Apparatus ad BihU max, vet, Patrum, dissert. vi. — Bellarmin, De script, eccles, — Baronius, 69, § vi. — Cave, Hist, Htt,, prolég., sect. vi.

^ Confundebatur Roma.

* Disputabat siquidem cum Ethnicorura philosophis , et revincebat eos : unde et plurimi ejus ministerio manus dabant. Nam et scripla illius^

s» TÉMOIGiNAGES HISTORIQUES.

vertir Néron et en reçx)it un soufflet ; d'autres esclaves du palais , nommés Barnabas , Juste , Paul , Ârion de Cappadoce, Festus le Galate, embrassent la foi et apportent à leur maître les écrits de l'Apôtre. Celui-ci paiait lui-même devant Néron et l'épouvante en lui prédisant la conflagration prochaine de l'univers. Le sang des martyrs, versé à flots, soulève l'indignation du peuple romain, qui, forçant le palais, s'écrie : « César, épargne ces hommes, ce sont nos concitoyens, ils font la force de l'empire. » Enfin, saint Paul est traîné, au supplice. A l'exemple de saint Pierre, il tient un long discours où il expose l'origine et les progrès de l'idolâtrie et condamne l'arianisme * . La hache du bourreau fait jaillir de sa tête des flots de lait mêlés de sang. Après sa mort, Néron, étonné, s'entretenait avec ses confidents des prodiges accomplis par l'Apôtre^, quand tout à coup celui-ci lui apparaît. -— C'est au milieu de ces fables que se trouve la mention des rapports de Sénèque avec saint Paul ; encore Sénèque n'est-il pas nommé : « Sed et institutor imperatoris adeo est un amicitia copulatus, videns in eo dmnam scientiam^ ut acolloquio vix temperare posset, et quominus ore ados alloqui non valeretillum^frequentibus datis et acceptis litteris^ ipsius dulcedine et arnicabiU colloquio atque consilio frueretur. » Comme une tradition reçoit de crédit et d'autorité de se trouver ainsi environnée ! Il y a pourtant une conclusion à tirer de ce récit : c'est qu'on admettait la conversion du pré-

qaidam magister Cssaris coram illo relegit, et in cunctis admirabilem reddidit. Senalus eliam de ilio alla non mediocriter sentiebat.

* Àd bœc muUie audientium turbae élevantes vocem cum planctu diserunt : Erravimus, peccavimus, inique egimus.

' Confabulalionis sermoneni cam timoré et tremore atque confusione sensns habet.

cepteur de César, au même titre que les faits merveilleux que nous venons d'exposer.

On répond qu'il existait jadis un écrit authentique de saint Lin, en langue grecque; qu'il a péri et qu'un imposteur obscur Ta remplacé par cette histoire en latin. On cite à l'appui de cette assertion le Bréviaire romain, Baronius, Bellarmin, Sigebert de Gembloax, et la vie de saint Achille et de saint Nérée. Que saint Lin ait écrit en grec des Actes aujourd'hui disparus, comme tant d'autres, il n'y a rien là d'invraisemblable. Mais l'antiquité n'en parle pas et saint Jérôme n'en fait aucune mention. Le Bréviaire romain, qui date du yi® siècle, cite dans une courte notice la Passion de saint Pierre * ; Sigebert de Gembloux, moine brabançon du xu® siècle, n'est pas une autorité ^ ; il a été trompé sans doute par le titre de l'écrit latin que nous avons ^, titre qui lui-même ne prouve rien, sinon l'opinion du copiste ; ou bien il a suivi inexactement la notice du Bréviaire romain. Les mêmes observations s'appliquent à la vie de saint Achille et de saint Nérée*. Quant au sentiment de Baronius et de Bellarmin ^, c'est une simple conjecture, qui, selon le Nourry, n'a aucun fondement®. Mais en supposant l'existence antérieure d'Actes grecs, que veut-on en inférer ? Que les Actes latins en sont une traduction? On n'ose pas le soutenir, et d'après le contenu, cela est impossible. Prétendra-t-on que le seul endroit des Actes véritables que l'imposteur latin ait traduit est la mention qui concerne Sénèque ?

' Brev. rora. pars autamnalis, 25 sept.

' Hist, des écriv, ecclés.

' V. le titre cité, page i5.

* L'auteur de celte vie est postérieur à Sigebert.

^ Ann. eccl., année 69, § ti. — De script, eccl., article Linus.

' Dissertation vi.

30 TÉMOIGNAGES HISJORIQUES.

Dira-t-on encore que ces Actes grecs, si peu connus de l*antiquité, ont existé jusqu'au ix* siècle, et même jusqu'au xi% parce qu'on en parle à cette époque? Cela est insoutenable. Qu'on suppose Texistence d'anciens Actes grecs, une telle hypothèse est sans conséquence, puisqu'on ne peut admettre que le latin les a reproduits. L'ouvrage apocryphe, que nous venons d'analyser, peut être traduit d'un apocryphe, anciennement écrit en grec sur le bruit d'une relation de la mort des apôtres adressée par saint Lin aux Eglises d'Orient. Telle n'est pas toutefois l'opinion de le Nourry : « Latina dictio prinurgenium quid aique ab ipso Jonte profluens refert * . » Quoi qu'il en soit des conjectures, ce qui est incontestable c'est que le livre de saint Lin, tel qu'il existe, est apocryphe et indépendant de tout écrit authentique, antérieurement publié ^. Dexter. La chrouique attribuée à Dexter, préfet du prétoire, ami de saint Jérôme, fut composée, comme chacun sait, à la fin du xv!*" siècle par le jésuite espagnol la Higuera : son témoignage n'a donc pas même la valeur de celui du faux saint Lin ; car celui-ci, malgré son imposture, a du moins le mérite d'être ancien et d'exprimer les opinions d'une certaine classe de l'antiquité chrétienne. On ne peut refuser à la Higuera un esprit singulièrement patriotique : il a mis, dans cette fraude, toute l'impudence de la vanité espagnole. Savez-vous dans quel dessein il a imaginé cette chronique? C'était

* Dissertation vi.

^ 11 existe an autre apocryphe, à peu prés du même temps, sous le nom d'>46(itas J®*", évéque de Babylone {AcXa apoatolorum) : le **•" livre contient la vie et la mort de saint Pierre; il est plein d'impostures; le 2« consacré à saint Paul est très-court, et n'offre guère qu'une redite, en style diffus , des Actes véritables. Il y est question des flots de lait qui coulent de ia tête de saint Paul; l'Apôtre tient un long discours à Néron, mais Sénéque n'y est pas mentionné (Fabricius, Codex apocryp.^ l. II).

afin de prouver que les événements les plus importants du premier siècle de l'ère chrétienne ont été accomplis en Espagne ou par la main des Espagnols. Le centurion qui perça le flanc de Notre-Seigneur et crut en lui, après la Passion, était d'Espagne et s'appelait Oppius ^ ; le premier gentil qui se convertit est un autre centurion espagnol, Cornélius^; un troisième centurion d'Espagne, du nom de Lucius Sénèque, embrasse le christianisme^; tous les centurions de l'Evangile sont naturalisés Espagnols parle chroniqueur. Il a tant de zèle pour la gloire religieuse de sa patrie, qu'il exile Hérode en Espagne, et noie Hérodiade dans une petite rivière près d'ilerda*. Les Espagnols n'attendent pas que lé christianisme franchisse les mers; ils envoient aux. apôtres des ambassadeurs jusqu'à Jérusalem, et se rendent en pèlerinage auprès de la sainte Vierge^. Aussi l'Espagne est-elle évangélisée par les plus grands apôtres, par saint Jacques, saint Pierre, saint Paul ; la première des régions de l'Occident elle embrasse la foi et mérite d'être appelée les prémices de l'Eglise*. Dès ces temps reculés, un oratoire y est élevé à Marie, et le dogme de l'Immaculée Conception est proclamé dans cette terre privilégiée'. Là aussi, et non pas à Rome, coulent les premières gouttes de sang chrétien, et les premiers martyrs qui montent au ciel, viennent d'Espagne. Il faudrait moins aimer son pays, quand on veut déguiser une imposture. Quoi d'étonnant qu'au milieu

' Année 34.

» Id.

* An. 50.

* An. 34. , ' An. 35.

* a Ver» priiniti» ceteroram gentilium. » An. 36.

^AnnéeôOâ. (( Jacobi praedicatione celebraturin Hispania feslum immaculat» et illibatœ conceptionis Dei genitricis Mari». »

3i TÉMOIGNAGES HISTORIQUES.

de ces martyrsj, de ces cohortes de centurions convertifi, Sénèque, né à Cordoue, soit aussi chrétien ! Dexter n'a garde d'omettre la tradition recueilhe par le moyen âge. Non-seulement Sénèque écrit à saint PauK pendant que l'Apôtre prêche à Rome ; ses lettres vont le chercher jusqu'en Espagne; il est son ami intime, il meurt en confessant J.-C. aLucius Annœus Seneca Corduben-^ sis^ HispanuSj missis ultro citroque ad sanctum PaulumepisioliSyde re christîanabenesentitj factus" que christianus occuUuSy ejus fuisse discîpulus creditur^ dulciterque scribit ad Paulum in Hispania morantem^ . » — Et ailleurs : « L. A. Seneca ^ Cor-dubensis^ consularisviretinreligionem christianam eg régie propensuSj cui etiam occulto adhœrebatf datis et acceptis a Paulo Utteris celebrandus^ jussu NeroniSj venarum incisione périt. » — Sénèque était Espagnol.

Tels sont les témoignages apocryphes que les défenseurs de la tradition ont coutume de joindre aux texte» cités de saint Augustin et de saint Jérôme.

' An. u.

2 Année 66.

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