‹ Etude Critique Sur Les Rapports Supposes EntreChapitre 4 sur 66 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

Du silence des autres Pères sur cette question,

Voilà donc tout ce que Tantiquité chrétienne a pensé, tout ce qu'elle a dit de cette illustre amitié des deux plus grands hommes de leur temps, de cette rencontre providentielle où le chef de la philosophie païenne donne la main au prédicateur d'une religion destinée à régénérer le monde ! Quoi ! Sénèque écoutant et lisant saint Paul, ce noble esprit touché des traits de feu qui partent d'une âme où Jésus-Christ réside, cette vive imagination éclairée tout à coup des lumières du Golgotha, ce sénateur, ce ministre abaissant son orgueil jusqu à envier le génie et la puissance d'un Juif méprisé, un tel spectacle, le rapprochement de noms si fameux, l'alliance de ces doctrines sublimes, un événement si honorable et si utile au christianisme naissant, a laissé tes esprits indifférents et incrédules! L'éloquence des panégyristes, inspirée par l'admiration des peuples, a exalté avec transport les actions et les vertus du grand apôtre ; un zèle pieux a suivi curieusement ses traces sur les mers, dans les prisons, au sein des villes, au pied des tribunaux; et tout le monde conspire à éteindre dans l'oubli l'un de ses plus beaux triomphes, l'un des plus éclatants miracles de cette vie extraordinaire ! Aujourd'hui qu'un long intervalle nous sépare de ces hommes illustres, quand l'imagination, frappée de la grandeur singulière de ces entrevues mystérieuses, et avide de croire à ce hasard, interroge les siècles contemporains ou rapprochés, que trouve-t-elle ? Le silence, et çà et là

quelque mention brève et sceptique, ou mêlée à des fables qui la décréditent.

Supposons cette liaison véritable; tenons ces lettres pour vraies : or, nous le demandons, est-il possible que les amis et les disciples de saint Paul, que saint Luc son historien, que cette Eglise romaine qui partagea sa captivité et comparut avec lui devant César, que saint Pierre, dont le sang coula avec le sien, qu'Onésiphore, ce courageux député des chrétiens d'Asie, que Tite, Timothée, héritiers de la doctrine du maître, que les Juifs, ardents à l'observer et à le poursuivre, que tant d'autres, amis ou ennemis, n'aient rien su, rien soupçonné, rien révélé! Et ces chrétiens de la maison de l'empereur, par qui sans doute Sénèque avait connu TEvangileet son apôtre, ces frères qui saluent par-delà les mers les néophytes de Macédoine, quelle secrète entrevue, quelle correspondance dissimulée pouvait éviter leurs regards et défier leur pénétration? Sénèque a parlée a écrit à saint Paul ; il a goûté sa doctrine, plaint ses souffrances, et nul païen, nul philosophe, nul ennemi du ministre puissant ou disgracié, pas même Néron, dont la haine éclairait la vigilance * , n'a éventé ces liaisons étranges, et remarqué ce dangereux commerce ! — Sénèque, dira-t-on, s'enveloppait de mystère; un secret impénétrable, scrupuleusement gardé de part et d'autre, ne laissait aucune place aux soupçons tes plus ombrageux et les plus clairvoyants. Mais après sa mort, qui devança de deux ans le martyre de saint PauP, quel scrupule retenait les chrétiens? Quel intérêt les en-

* « Il était bien dilBcile , dit Lamothe le Vayer, qae Néron ne tûi pas instruit de ce commerce. Ce prince avait corrompu la fidélité de Cléonieus, aflVanchi de Sénèque. » — (De la vertu des païens.)

^ t( Hic (Seneca) ante biennium quam Petrus et Paulus coronarentur^ a Nerone inlerfectus est. » — S. Jérôme, De script, eccîes., 12.

gageait à taire une amitié désormais sans péril? Ou plutôt, quel intérêt ils avaient à ne pas la taire ! Quand poursuivis par la barbarie raffinée de l'empereur et par les dérisions de la multitude, couverts de peaux de bêtes, enduits de résine, ils brûlaient tout vivants pour éclairer Thorreur des plaisirs nocturnes de César, comment aucun d'eux n'a-t-il pas jeté à ses insulteurs et à ses bourreaux ce grand nom de Sénèque, pour se réclamer, sinon d'un pouvoir aboli, au moins d'un souvenir encore respecté? Admettra-t-on que le secret se soit enfermé dans la tombe de Sénèque et de saint Paul, et que l'Apôtre ait caché à ses amis cette précieuse conquête, d'un si bon augure pour l'établissement définitif de l'Evangile ; mais alors, comment le iv^ siècle en a-t-il été instruit, si les trois premiers siècles Font ignoré ? Et si l'Eglise naissante en fut informée, comment s'expliquer qu'un fait si extraordinaire, si propre à enflammer Tardeur et les espérances des chrétiens, à confondre et déconcerter les païens, soit demeuré si longtemps dans un oubli profond ?

Or, il est manifeste que cette tradition n'existait pas dans les trois premiers siècles. Personne n'en parle y nul témoignage ne dépose en sa faveur ; à cette époque on ne songeait pas même à accréditer un pareil mensonge; l'audace de l'imposture n'allait pas jusqu'à l'imaginer et à le croire possible. Cependant, si ce fait eût été réel, ou même s'il eût paru vraisemblable, quels attraits il oCTrait à la vanité crédule, et quelle arme aux mains des défenseurs du Christ! Tertullien, Arnobe, saint Cyprien, tous les docteurs de l'Eglise latine, avaient lu et médité Sénèque, dont les écrits passionnaient la jeunesse ; la beauté morale de ses sentences, l'enthousiasme religieux qui respire dans ses lettres à Lucilius n'avait pas manqué de parler à leur cœur :

36 TÉMOIGNAGES HiSTORIQUËS.

toutefois, aucun d'eux n'y voit Timitation des livres saints. Si des bruits populaires eussent existé à ce sujet, ils y auraient pris garde, comme firent plus tard saint Jérôme et saint Augustin, pour les confirmer ou pour les démentir. Dans la lutte inégale qu'ils soutenaient contre les puissances liguées du paganisme j contre ses philosophes, ses orateurs, ses prêtres et ses bourreaux, quelle réponse plus triomphante à opposer à Torgueil du siècle que de lui 'dire : L'un de vous, le plus éloquent de vos philosophes, le précepteur et le ministre de César, a imité nos doctrines et aimé nos apôtres ! Lorsque l'Eglise opérait des conversions parmi ses adversaires les plus redoutables, lorsqu'elle séduisait à la foi, par la noblesse de sa morale et l'intrépidité de ses martyrs , Arnobe , VictorinusS ou tout autre talent dont le monde s'enorgueillissait, elle s'empressait de consacrer ces beaux génies à sa défense ; elle les plaçait au premier rang, en face de l'ennemi, et se parait de leur éclat. Eût-elle donc négligé un auxiliaire aussi puissant que le nom de Sénèque ? Eh bien, c'est à peine s'il est prononcé par quelques Pères; les philosophes chrétiens citent rarement Sénèque ; ils semblent penser de lui comme Quintilien ^, et le regarder comme un discoureur ingénieux, mais sans solidité ni conviction. Pour démontrer l'étroite union et la conformité de la foi et de la philosophie, parallèle où ces grands esprits se complaisent, ce n'est jamais Sénèque qu'ils font intervenir à l'appui de leur sentiment ; c'est Socrate, Py thagore, Démocrite, et surtout Platon^,

* Arnobe professait la rhétorique en Afrique sous Dioclétien. VictorîDus, professeur d*éloqueDce à Rome, se convertit sous Constance en 554. ' In philosophia parum diligens. L. X.

^ Voyez tous les apologistes, saint Justin, Athénagore , saint Ciément,

Que l'Eglise grecque ait peu œnnu ou peu estimé Sénèque,il n'y a rien là de surprenant : la Grèce a de tout temps dédaigné les lettres latines ^ . Néanmoins , lorsque Origène, qui avait visité Rome^, et entretenu les fidèles de cette ville, répond à Celse et lui prouve que saint Paul n'a pas exclu les savants du sein de l'Eglise et préféré les ignorants; une occasion naturelle s'oflFrait à lui d'apporter en preuve l'amitié de Sénèque et de l'Apôtre, si la tradition eût existé à cette époque. Un siècle et demi plus tard, saint Jean Chrysostome, contemporain de saint Jérôme, relevait en ces termes l'accusation déjà intentée par Celse : « Qu'était-ce après tout, dit-on, que les premiers disciples du christianisme? Des femmes, des enfants, des gens de la lie du peuple... Qu'aura-t-on à nous répondre quand nous prouverons que dans cette Eglise naissante nous comptons des personnages revêtus des plus hautes dignités, lin centurion, un proconsul, et bientôt après des rois et des empereurs ^ ? » La mention de Sénèque trouvait ici sa place et semblait appelée par l'utilité de la cause. On ne peut nous opposer que l'orateur d'Antioche ignorât ces bruits. Est-il quelque détail, concernant saint Paul, qui puisse échapper à l'admiration passionnée de saint Chrysostome ? Il le suit avec une ardente curiosité dans toutes ses démarches, son cœur vole sur les pas

Origéne, et en général tous les Pérès, a L*estinie qu*on accordait à Platon allait jasqu'à renthousiasme. » — Guillon, t. V, dise. prél.

* Gibbon remarque que , depuis Denys d'Halicarnasse Jusqu^à Libanius, aucun critique ne fait mention de Virgile ni d'Horace. Ils paraissent tous ignorer que les Romains eussent de bons écrivains. — Cb. ir.

' Âpres la mort de Sévère. Voyez Guillon , t. U. Dans son Apologie (1. III), Origène parle souvent des vertus, de la doctrine, des miracles et des conversions de saint Paul. Il cite plusieurs fois sesEpUres, et les oppose à Celse. Nulle part il ne fait mention de Sénèque.

^ Homélie 26 sur les Actes des apOtres.

de l'Apôtre, il franchit les mers en compagnie de cet aigle, il est avec lui chez les Grecs et chez les Barbares, en Occident et en Orient ; dans ses transports il s'écrie : a Oh ! qui me donnera de me prosterner aux pieds de ce bienheureux Paul, de demeurer attaché à son sépulcre, de me confondre avec ses précieux restes! Que ne puis-je embrasser de mes regards la cendre de ce corps qui a accompli dans sa chair ce qui manquait aux souffrances de son divin maitre, qui a porté les stigmates de la croix... Que ne puis-je contempler la poussière de cette éloquente bouche qui a servi d'organe à Jésus-Christ...* » Il peint ensuite ce dominateur des âmes soumettant les Romains , convertissant des sénateurs, des esclaves de Néron ^ ; Sénèque seul ne parait pas dans ses tableaux. Et lorsqu'il va jusqu'à parler d'une concubine, aurait-il négligé le précepteur et le ministre * ? A la fin du iv* siècle , saint Astère, évêque du Pont, fit un panégyrique de saint Pierre et de saint Paul : nulle mention d'un pareil fait * . On peut croire qu'Hégésippe , un des plus anciens historiens de l'Eglise et contemporain de saint Justin, gardait le silence sur Sénèque, puisqu'Eusèbe, qui transcrit Hégésippe dans son histoire des premiers siècles, se tait sur ce philosophe®. Hégésippe avait vu Rome et con-

' Homélie 53 sur TEpttre aai Romains.

' Homélie sur la U* Ep. à Timolhée.

' Saint Grégoire de Nazianze , autre admirateur de saint Paul , est muet aussi sur ce point. Dans le 1. XXXV des Pensées morcUes, eh. xiv, commentant le ch. xui de Job, il dit que saint Paul a écrit 15 Epttres, et que 14 seulement sont reçues par l'Eglise.

* On y rencontre seulement ces mots sur les conversions opérées par saint Paul à Rome : a Paulus gentiles in foris lucrabatur. » Il y est question aussi de Teffroi que ses prédications causaient à Néron.

' Eusébe : a Hégésippe, historien ancien , dont nous avons souvent emprunté le témoignage pour décrire les choses qui se sont passées au temps des apôtres, a renfermé en cinq livres écrits d*un style fort simple

féré avec les évêques de cette ville * . Eusèbe cite encore d'autres historiens de l'Eglise ^ : tous ignoraient Texistence de ces lettres, car ils en auraient fait mention, et Eusèbe eût copié leur récit. C'est d'après Eusèbe que saint Jérôme composa son Catalogue des écrivains ecclésiastiques; mais la notice sur Sénèque n'est pas empruntée de cet historien, puisque celui-ci n'avance rien de semblable ni dans son histoire, ni dans sa chronique. Ce même Eusèbe, si ardent a signaler les plagiats prétendus des écrivains grecs, fit un discours que l'empereur Constantin prononça dans une assemblée des fidèles ^ : il y est question du christia nisme de Cicéron et de Virgile, ^mais nullement des dispositions religieuses de Sénèque*.

Passons aux témoignages de l'Eglise latine. On connaît l'opinion de Tertullien : s'il rend justice à certains points de la doctrine de Sénèque, il le range sans hésiter parmi les païens^* Tertullien, comme les Grecs, emprunte à Socrate et à Platon les exemples de vertu et les fragments épars de vérité que renferme la philosophie^. Minucius Félix, avocat du barreau romain,

l*histoire véritable de la prédication des apôtres. « — Hist, ecclés,, U IV, cil. viil.

* Easébe, Hist, eccL, 1. IV, cfa. xxn.

* « Denys » évéque de Coriothe , Anytus , évéque de Crète , Philippe, Apollinaire, Méliton, Musan, Modeste, Irénée, dont les ouvrages, où la véritable tradition de la doctrine des apôtres s'est conservée, sont venus jusqu'à nous. » L. IV, ch. xxi.

^ Ch. XXX, XX, XXI. «Virgile a caché ses sentiments, de peur d'être accusé d'avoir violé les lois du pays, et d'avoir ruiné la religion autorisée par l'antiquité. Je ne doute point qu'il n'eût connaissance du mystère de la rédemption et du salut. »

* Le Nourry : c< Eusebius , qui tôt bibliothecarum et ecclesiarum scrinia perlustraverat, qui in inquirendis antiquiorum libris nuUi pepercerat kbori. » Diss. x.

^ Àpologet., ch. l.

* Ibid», ch. xiv, et ailleurs.

40 TÉMOIGNAGES lUSTORlQUES.

dans son dialogue intitulé Octave^ réfuie Taccusation injurieuse que saint Chrysostome et Origène repoussaient de leur côté, ainsi que nous Tavons dit : le nom de Sénèque n'est point prononcée Lorsqu'Arnobe cite les auteurs païens qui ont écrit contre les fables ridicules du paganisme, il met en avant Gicéron, et non pas Sénèque^. Enfin vient Lactance, esprit éclairé, écrivain habile, versé profondément dans les lettres latines, et qui ose être juste envers la philosophie. En parlant de Lactance, il faut soigneusement distinguer, pour le style et pour les pensées, son traité sur la mort des persécuteurs d'avec ses Institutions divines : le premier est un pamphlet violent, dépourvu de talent et de goût ; le second ouvrage atteste une science étendue, un sens droit, une raison calme, élevée, impartiale, et rappelle par l'élégante correction du langage les plus beaux temps de la littérature romaine. Nous y rencontrons en plus d'un passage l'éloge de Platon, de Cicéron, et de Sénèque. Ce Père repousse formellement l'accusation de plagiat intentée aux philosophes grecs ^; à Fégard de Sénèque il ne la mentionne même pas. Il admire le caractère élevé et religieux de certaines parties de sa philosophie ; il cite avec complaisance ses belles maximes sur Dieu et sur la vertu; mais il n'y voit aucune trace de christianisme, aucune preuve de conversion : loin de là, Sénèque est à ses yeux un homme étranger à la vérité, qui l'eût embrassée sans doute, s'il l'eût connue, mais à qui il a manqué un guide pour l'y conduire*. Lactance ne

' Ch. VIII.

^ L. in adv. gentes. — Saint Hilaire ne parle jamais de Sénèque.

' C'est par ordre de Dieu, dit Lactance, que ni Pythagore ni Platon n*ont connu les Juifs. L. IV, ch. ii*

* « Exhortationes suas Seneca mirabili sententia terminaTît : « Ma- » gnum, inquit, nescio quid, inajusque quam cogitari pote&t» Dumen est, » cui Yivendo operam damus. Huic nos approbemui. Nam nihil prodest

se doutait pas que ce guide avait été saint Paul. Je ne crois pas que saint Cyprien et saint Ambroise aient jamais écrit le nom de notre philosophe. Ce qui doit surprendre encore, c'est que parmi tant de prédicateurs qui ont expliqué et commenté le célèbre verset de TEpître aux Philippiens * , nul dans l'antiquité n'ait appliqué au ministre de Tempereur ce qui est dit des gens de sa maison. Comment se fait-il que cette interpréta* tion, qui parait si naturelle, qui s'accorde si bien avec la croyance aux rapports du philosophe et de Tapôtre, ne soit venue à la pensée d'aucun docteur de l'Eglise grecque ni de TEglise latine? C'était pourtant un beau texte à développements ^.

Que prouve ce silence des hommes les plus éminents et les plus accrédités de l'Eglise des premiers siècles,

» inclusum esse conscientia : patemus Deo. » — Quid verius dici potest ab eo qui Deum nosset, quam dictum est ab homine ver» religionis ignaro? Nam et majestatem Dei eipressit, majorem esse dicendo, quam ut eam cogitatio mentis humanœ capere posset; et ipsum veritatis attigit fontem, sentiendo vitam hominum supervacuam non esse, ut Epicurei volunt, sed Deo àb fais operam vivendo dari, si quidem juste ac pie vixerint. Potuit esse verus Dei caltor, si quis iili monstrasset; ac contempsisset profecto Zenonem et magistrum suum Sotionem, si Ver» sapienti» ducem nactus esset. — « Huic nos, inquît, approbemus. » Coelestis prorsus oratio, nisi antecederet ignoranti» conressio. » — L. VI, c. xxiv. — Lactance dit encore : u Ânoaeus Seneca, qui ex Romanis vel acerrimus stoicus fuit, quam saepe summum Deum mérita laude prosequilur!.... Et quam multa alia de Deo nostris similia locutus est!... Nam satis est demonstrare summo ingenio viros atligisse veritatem ac pêne tenuisse, nisi eos retrorsum tnfatnata pravis opinionibus consuetudo rapuisset, qua, et deos altos esse opinabantur, et ea quœ in usum homints Dens fecit, tanqaam sensu prsdita essent, pro diis habenda et èolenda credebant. » — L. I, ▼. — Cicéron n'est pas moins loué que Sénéque : « Eodem ductns ertore Seneca (quis enim Yiam teneret, errante Cicérone?)..., etc. » L. UI, X.T.

< IV, XXII. « Salutant vos qui mecum sunt fratres ; saiutant vos omnes saneti , maxime autem qui de Caesaris domo sunt. »

* Parmi ces commentateurs nous citerons : saint Cyrille, saint Ambroise, saint Jean Damascéne (tui* siècle).

4â IIÏMOIGNÂGES HISTORIQUES.

sinon qu'ils ignoraient ou méprisaient la tradition dont il s'agit ? De quel poids, nous le demandons, est le témoignage de saint Jérôme ou la réflexion de saint Augustin, en balance avec Topinion constante et universelle de l'antiquité ecclésiastique^? Si saint Jérôme eût été persuadé de l'authenticité de cette correspondance, s'il eût cru fermement au christianisme de Sénèque, le nom de ce philosophe reviendrait plus souvent, et avec honneur dans ses écrits ; un fait si important serait mentionné sans détour, et non d'un air sceptique ou indifférent ^. Mais le témoignage de saint Jérôme fût-il réi-

^ « Les preuves externes de la fausseté d*nn écrit se tirent du témoi • gnage des auteurs anciens, quand ils rejettent formellement un ouvrage comme supposé ; de leur silence, quand ils n'en parlent pas, ayant occasion d*en parler : cet argument, qu'on appelle négatif, ne laisse pas d'être souvent d*un grand poids. Quand, par exemple, on trouve qu'un ouvrage, attribué à un ancien, a été inconnu à toute Tantiquité ; quand un ouvrage avantageux aux catholiques n'a point été cité par ceux qui le pouvaient et le devaient citer, en ayant eu l'occasion , il est très-probable que cet ouvrage est supposé. Il est encore certain qu'il suffit pour rendre un ouvrage douteux qu'il n^ait point été cité par les anciens ; il faut alors qu'il porte des caractères bien authentiques d'antiquité pour être reçu sans contradiction : au contraire, pour peu qu^il y ait de conjectures qui prouvent le contraire, avec le silence des anciens, il n'y a point de doute qu'il ne doive passer pour supposé. » — Dupin. Préface, 2* partie. Cet argument, tiré du silence des Pérès, avait été aussi indiqué, mais sans développement, dans une thèse spéciale sur ce sujet, par le bachelier allemand Godefroy IÇaewitz. Cette thèse, intitulée de Christianismo Senecœ, fut soutenue à Wittembonrg en 1668.

' 3> Jéréme parle en plusieurs endroits, et avec enthousiasme, des merveilleux effets de l'éloquence desaintPaul. Dansl'Eptt. 50, passant en revue tous les ouvrages de la littérature sacrée, il cite les Epttres canoniques de rÂpôtre; dans la lettre 85, il relève tous les emprunts que celui-ci a faits aux auteurs profanes ; dans leL. I contre Jovinien, il cite Sénèque au sujet du mariage : jamais il ne fait allusion â l'amitié et à la correspondance des deux grands hommes. Voici ce qu'il dit de Sénèque : « Scripserunt Arisloteles et Plularchus et noster Seueca de matrimonio libros... » (Ad. Jov. I.) Noster ici veut dire écrivain de notre langue. — Ailleurs, en commentant TEpttre à Philémon , il s'exprime ainsi : a A Cssare missus in carcerem

téré et décisif, seul il ne prévaudrait pas contre l'Église entière. Saint Augustin, écrivant à ce même Père, lui disait : « Il faut croire sans réserve aux livres canoniques ; quant aux autres, quelle qu'en soit la sainteté et la doctrine, je n'y ajoute pas foi par cela seul que les auteurs sont de tels ou tels sentiments , mais parce qu'ils s'appuient sur les livres canoniques ou sur des motifs de probabilité et de vraisemblance qui me persuadent. » « Nec te, mi pater, aliquid aliter sentire existimo; prorsus, inquam, non arbitrer sic legi tuos libres velle, tanquam prophetarum, vel apostolorum, de quorum scriptis, quod omni errore careant, dubitare nefarium est K » En effet, que d'erreurs ont de tout temps abusé des hommes d'un grand savoir et d'une grande autorité! Le livre du Pasteur, la fable d'Aristée, les Constitutions de Denys l'Aréopagile ont été défendues par plusieurs Pères et par des conciles ^ . Toute l'antiquité a cru à la statue de Simon le Magicien ^. Saint Bernard ne doutait pas de l'authenticité des lettres de la sainte Vierge à saint Ignace *. Saint Thomas d'Aquin croyait au salut de l'empereur Trajan ^ , et saint Jérôme à la conversion de l'empereur Philippe ^. Ainsi, le sentiment de ce dernier Père sur

(Paulus), notior familie ejus factas , persecutoris Ecclesiae domum fecil ecclesiam. » Note 1*^^.

» Ep. 19.

* Voyez le Noarry, D. iv. — Sur saint Denys, D. x. — Sur Aristée, D. XII.

^ Voyez Don Calmet, Diss, sur Simon le Magicien.

* Voyez Théophile Raynaud, Erotemata de bonis ac malis libris (partitio 1, erot. x). L*opinion de saint Bernard est tirée du sermon 7, in Psalraum 90.

* Voyez Lamothe le Vayer, Vertus des pdiens, 1'* partie.

" Guillon, t. II : d Saint Jér6me, Eusébe, Orose, Vincent de Lérins, ont cru que l'empereur Philippe avait été chrétien. Le P. Pélau a relevé ces erreurs. »

SénèquO; fftt-il formel èi explicite, ne serait après tout qu'une opinion particulière, sujette à foiliir, démentie d^ailleurs par les témoignages, et surtout par le silence de rÉglise : mais on est loin d'y reconnaître ce ton ferme et convaincu qui est le caractère des erreurs vivement défendues et longtemps dominantes.

De ce qui précède il suit : 1*" que l'antiquité ecclésiastique, grecque et latine, jusqu'à saint Jérôme, parle peu de Sénèque, ne le cite presque jamais, et ne fait aucune allusion à ses rapports avec saint Paul ; 2" que Lactance et TertuUien, les seuls Pères qui disent quelques mots de ce philosophe, le rangent, sans hésiter, parmi les païens ; S"" que le bruit de ces prétendues lettres est né au iv^ siècle, ou, s'il est plus ancien, quMI est condamné par Tindifférence ou par le mépris de rÉglise universelle.

En un mot, pendant les trois premiers siècles, la société chrétienne n'a pas cru à l'amitié ni à la correspondance de Sénèque et de saint Paul.

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