‹ Etude Critique Sur Les Rapports Supposes EntreChapitre 34 sur 66 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Des livres apocryphes publiés dans les premiers siècles da christianifli&e.

Les faux Evangiles suivirent de bien près les livres canoniques. Saint Paul prémunit ses disciples contre les récits mensongers et l'érudition suspecte de docteurs non autorisés, et le principal dessein de saint Luc fut de démentir, par une histoire sincère et à l'abri du soupçon, les fables déjà répandues parmi les Eglises naissantes sur les actions à peine accomplies de leurs principaux fondateurs ^ «Mais, ajoute don Calmet, si saint Luc a décrédité les faux Actes qui avaient été écrits avant lui, il n'a pas empêché qu'on n'en ait forgé d'autres après lui. » Si Ton veut se faire une idée du nombre incroyable de livres imposteurs qui pullulèrent dans les premiers siècles, on peut lire le Codex apo- CîjpJius Noifi Testamentiy où Fabricius en a rassemblé les titres, avec les noms des auteurs supposés; on peut consulter les principaux critiques du xvi* et du XVII* siècle, Baronius, Bellarmin, Dupin, Cave, Raynaud, Tillemont, le Nourry, et Ton sera surpris deTimpudence des faussaires : a Dubium est majoris ne fuerit audaciae an impietatis^. »

Sans recommencer la triste bibliographie faite avec dégoût par tous ceux qui l'ont entreprise, essayons d'en indiquer les résultats généraux. 11 y a, dit Dupin^ trois raisons de ce débordement d'écrits mensongers. « La

* « Ineptas et aniles fabulas devita. » (r* à Tim. it, 7.) — « Ncque intenderent fabulis et genealogus intennioatis. » {Ibid,, i, 4.) — • D.Calfliet, Comment, sur la Bible.

' Fabricius, Codex , t. II , préf.

' Préface.

première est la malice des hérétiques. La deuxième raison est entièrement contraire à celle-ci ; c'est la piété peu éclairée de certaines gens qui se sont imaginés rendre un service à l'Eglise en appelant le mensonge et la fausseté à son secours. La troisième raison tient comme un milieu entre celles dont nous venons de parler; car il y a des personnes qui ont supposé des ouvrages sans avoir d'autre dessein que de se divertir en trompant les autres, et de s'exercer en imitant le style de certains écrivains. » Cette appréciation des motifs nous aidera à classer la multitude des ouvrages supposés. Les falsifications hérétiques portèrent principalement sur les livres saints, Epîtres canoniques et Evangiles. Chaque secte voulut réformer le dogme à son image, et au lieu de subtiliser en interprétant, trouva plus simple d'inventer. Autant d'hérésies, autant d'Evangiles : Evangiles des gnosticjues, de Basilide, de Cérinthe, de Marcion, des ébionites, des eucratites, des nazaréens, des égyptiens, des simoniens, et de bien d'autres encore. Très-souvent, pour donner du crédit à son œuvre, le faussaire empruntait le nom d'un apôtre : on eut l'Evangile de saint Jacques, de saint André, de saint Thomas, de saint Philippe, de saint Pierre, l'Evangile des douze apôtres, l'Evangile de vie, l'Evangile de la perfection. Après avoir épuisé les grands noms du Nouveau Testament, on en chercha dans l'Ancien, et on ne prit pas toujours les plus honorables ; témoins les Evangiles de Cham et de Judas Iscariote * . Curieux de savoir ce que les livres saints n'avaient pas dit, quelques-uns s'ingénièrent à décrire les principales circonstances de la vie de Jésus-Christ avant sa prédication : de là le Protévangile, l'Evangile de la Sainte-Enfance,

' M. de Burigny, Mém. sur les ouvr. apocryp. — Ac. des inscript,, etc., t. XXVII.

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gentium... sciscitabantur si esset aliquis.., astitU Petrus a longe... confundebat Judœos... Et cum vellet populus (romanus) magum Simonem lapidare... etc. » Disons ici, pour n'y plus revenir, que le style de ces sortes d'écrits est un mélange rebutant de platitude, d'incorrection, d'emphase déclamatoire et de trivialité : nous n'avons lu qu'un seul apocryphe qui fôt écrit passablement en latin, c'est l'Evangile sur la Nativité de la sainte Vierge, composé par un Leucius manichéen • Encore y trouve-t-on sen^itoribus templi, tantum grata, usque ad intelligibiles annosj proUs certitudine. A part ces mots , la langue en est assez pure. On ne sait pas à quelle époque furent écrits les faux Actes de saint Pierre et de saint Paul, dont nous venons de citer quelques lignes : l'auteur, qui prend le nom d'Abdias, premier évêque de Babylone, dit dans un endroit qu'il a vu Jésus-Christ à l'époque de sa prédication, in terris versantem^ et plus loin il parle d'unHégésippe, historien qui vivait 130 ans après l'Ascension . Ces contradictions grossières sont encore un des caractères communs à tous les faiseurs d'apocryphes. Les Jetés de saint Paul et de Thécla, où l'on voit un lion converti et baptisé, furent composés vers la fin du f ' siècle par un prêtre d'Asie, qui pour ce fait fut interdit par saint Jean * .

Les lettres et les dialogues forment la troisième calégorie des compositions apocryphes; c'étaient surtout des exercices littéraires , et d'innocentes supercheries, suggérées par le désir d'amuser le public, et de s'attirer quelque réputation. Il est rare qu'on y rencontre des erreurs graves, et si Tauteur a un dessein sérieux, c'est

* Saint Jérôme, De script* eccles. (Saint Luc.) — î\ invoque le témoignage de Tertullien.

de servir les intérêts et la gloire de l'Eglise. Tout le monde connaît les lettres d'Abgare, roi d'Edesse, à Jésus- Christ, et la réponse du Sauveur à ce roi : Eusèbe tient cette correspondance pour authentique, et rapporte qu'il en a trouvé l'original, en syriaque, dans les archives d'Edesse. Elle est néanmoins rejetée et condamnée par les conciles, par les papes et par les savants. Ces lettres sont courtes, sensées et convenables, neque quidquam in illis continetur indignum Christo (Fabricius), La grande raison qui détermina le pape Gélase à les proscrire, c'est que pendant trois siècles on n'en avait pas parlé. Rufin, qui parait avoir goûté les apocryphes et qui sans doute recommanda à saint Jérôme la correspondance de Sénèque et de saint Paul, a traduit en latin les lettres de Jésus-Christ et d'Abgar.

On a aussi une lettre supposée de saint Ignace à la sainte Vierge et la réponse de Marie. On n'en connaît pas la date, et les Pères n'en disent rien. En 1 629, le P. Inchofer, jésuite, fit un livre pour défendre l'authenticité d'une lettre adressée par la sainte Vierge aux habitants de Messine. Son ouvrage, Veritas vindicata , fut condamné par la congrégation de l'Index. La prétendue lettre porte la date de Tan 42 de notre ère. Les Florentins prétendaient aussi avoir reçu une lettre de Marie ; elle n'avait que deux lignes : Florentia, Deo et Domino Jesu Christo mei et nuhi dilecta. Tenefidem^ insta orationibus, roborare patientia. His etenim sempiternam consequeris salutem apud Deum,

Vers la fin du vi® siècle, Licinianus, évêque d'Afrique, se plaignait qu'on répandît dans le peuple des lettres de Jésus-Christ, tombées du ciel, ut fingebant nugiK^enduU ; et il reprochait à un évêque d'en avoir lu aux fidèles en les donnant pour vraies. Au milieu du

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VIII* siècle, Adalbert, évoque de France, fit circuler une lettre de Jésus-Christ qui renfermait une véhémente apostrophe contre ceux qui n'observent pas le jour du dimanche : on l'avait trouvée, disait-il, à Jérusalem. On y rencontre des expressions comme celles-ci : tribu-lanies consolare... solemnitates Domini aucUre... crucem venerare,.. iwn vîPj non mulier sit quiprcB-^ sumatfabulare^ aut verbosare^ aut ante mîssa egrederc.nec oleras ipsas in hortibus vestris die dominico colUgatis. , . ut credatis quia mundus iste judicatus est in grandi ruina... — Les faussaires du moyen âge écrivent encore plus mal que ceux des cinq premiers siècles ; cette différence des styles nous aidera un peu plus tard à déterminer la date des lettres de saint Paul et de Sénèque.

Ce que nous avons dit suffit pour faire connaître sommairement le nombre et la qualité de toutes ces pièces apocryphes. UEglise les a de tout temps flétries et répudiées, soit par la bouche de ses docteurs, soit par les décisions de ses conciles. Ce fut principalement en 494, daus un concile présidé par le pape Gélase, qu'elle les frappa d'anathème. Cependant, un assez bon nombre de ces fal3ifications avaient d'abord ébloui et trompé, non^rseiilement Taveugle multitude, mais des yeux assez clairvoyants. Les premiers Pères citent quelquefois des Actes condamnés depuis ; Théodoret rapporte que l'Evangile de Tatien resta longtemps en honneur dans les Eglises orthodoxes, et qu'il en trouva lui-même plus de deux cents exemplaires entre les mains des fidèles. Le Pasteur d'Hermas fut traité de divin , et lu avec éloge ; les Constitutions de Denys TArëopagite obtinrent un crédit universel depuis le vi" siècle jusqu'à la fin du xvi^. Deux conciles, le suffrage de papes illustres et d'éminents docteurs, deux décrets de la Sorbonne

de 1 520 et de 4 527 donnèrent raison anx partisans d^ ces écrits et condamnèrent les détracteurs, qui cepen*dant Tont emporté. On érigea longtemps en autorités de prétendues lettres de saint Jérôme, et un sermon apo>cryplie de saint Augustin, sur le trépas de la sainte Vierge, et les prédicateurs ea firent usage. Eusèbe croyait à Tauthenticité des lettres de Jésus^hrist à Abgar; Origène cite les Recognitiones de saint Clément ; les liturgies de saint Jacques, de saint Marc, de saint Pierre ont été l'objet d'une discussion sérieuse jusqu'au xvii'' siècle ^ . Outre que les moyens de distinguer le vrai du faux manquaient assez souvent, quand Terreur n'é^ tait pas dangereuse, on la tolérait; à plus forte raison, si à des apparences de vérité elle joignait des motifs louables, quoique peu éclairés. Les condamnations des papes et des conciles portèrent principalement sur les écrits entachés d'hérésies ou de sentiments hostiles à l'Eglise, et sur ceux qui par le dérèglement des idées et l'indécence du style déshonoraient la foi ; quant aux autres apocryphes, on en permettait ]a lecture, on en tirait des histoires destinées à intéresser le peuple, et cette indulgence ne contribua pas peu à en multiplier le nombre. La manie des falsifications n'est point particulière aux cinq premiers siècles; elle se soutint durant le moyen âge, autant que le permettait le degré de culture des esprits ; elle refleurit à P époque de la renaissance, et ne prit fin qu'avec le xvi® siècle environ. Elle cessa, dès que l'espoir du succès lui fut enlevé.

La correspondance de saint Paul et de Sénèque est Tune de ces mille pièces fabriquées dont nous avons

* Pour tout ce passage, voyez don Galmet , Tillemont (saint Pierre et saint Paul), le Nourry, Appar. ad Biblioth. max. vet. Patrum. — Dissertât, i-ziv.

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cité les principales. Elle rentre dans la troisième catégorie, de toutes la plus honorable. Ce n'est point nn ouvrage hérétique, ni composé dans le dessein de nuire; il ne faut pas non plus la confondre avec les plas choquantes inventions de Tignorance et du mauvais go&t : elle vaut mieux qu'un nombre infini d'apocryphes. L'auteur, quel qu'il soit, s'est évidemment proposé de servir la gloire de l'Apôtre, à sa manière, et d'après certaines idées de son temps ; il n'est pas étonnant que son œuvre ait joui d'une assez grande vogue, et qu'elle ait obtenu la faveur même de ceux qu'elle ne persuadait pas.

A quelle époque furent composées ces lettres ? Nous avons déjà dit que ce n'est point au moyen âge, mais bien dans les quatre premiers siècles. L'examen du texte achèvera de le démontrer. Puis nous rechercherons sous l'inspiration de quelles idées elles furent écrites, pourquoi elles obtinrent un tel succès, et peutêtre réussirons-nous à déterminer et la cause et la date et le lieu, sinon l'auteur, de cette publication.

Nous croyons utile de les citer entièrement; elles sont au nombre de quatorze, comme les Epîtres canoniques *.

* Noos avons profité, poar le teite et la tradaction de ces lettres, des recherclies et du travail de M. Fleury. Voyez t. n, p. 300.

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