CHAPITRE PREMIER
Le recueil de lettres que nous avons sous le titre de Pauli Epistolœ ad Seneeam et Senecœ ad Paulum est bien le même que celui qui existait au temps de saint Jérôme et de saint Augustin.
Les partisans du christianisme de Sénèque appuient leur opinion, avons-nous dit, sur quatre sortes de preuves, qui sont : le témoignage des anciens et la tradition de FEglise, les conjectures tirées de Thistoire des temps apostoliques, les ressemblances signalées entre les écrits du philosophe et le Nouveau Testament, enfin la correspondance de Sénèque et de saint Paul, monument de leur amitié et de leurs fréquents rapports. Nous avons examiné et apprécié les trois premières preuves ; venons à la dernière, qui serait de toutes la plus solide, si elle avait quelque valeur.
Quel embarras, en effet, pour la critique, et quelle apparence en faveur du sentiment que nous n'adoptons pas, si l'on nous présentait un recueil de lettres où la vraisemblance fût adroitement observée, où le caractère, les pensées, le langage, propres à saint Paul et à Sénèque, fussent reproduits avec exactitude ! Comme ce nouvel argument eût fortifié les hypothèses historiques et philosophiques que nous avons discutées plus haut ! Il n'a donc manqué à cette croyance erronée qu'un interprète plus ingénieux, pour s'ériger peut-être en vé-
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rite incontestée, et pour en imposer à la crédulité du genre humain.
Ce qui prouve quel edt été le succès d'une fraude habile, c'est le crédit obtenu par la fraude même maladroite. N'oublions pas que tous ceux qui au siècle de saint Jérôme et de saint Augustin, comme au moyen âge, paraissent s'être ralliés à cette croyance, y furent convertis par le recueil apocryphe que nous possédons encore. Sans approfondir la question de doctrine, ni la vraisemblance historique des relations prétendues, ils ont cru naïvement à Famitié des deux personnages, sur la foi de leur correspondance. C'est l'unique argument auquel fassent allusion saint Jérôme et saint Augustin ; c'est le seul qu'invoquent Pierre de Cluny, Jacques de Magne, Lefèvre d'Etaples, Salméron, Sixte de Sienne ; c'est la source et l'aliment de la longue croyance au christianisme de Sénèque*. Or, qu'est-ce que ce recueil? Nous n'avons pas à le juger après toutes les condamnations dont Fa flétri le dédain des critiques, de ceux surtout qui le repoussent comme un allié compromettant. Tous déclarent que c'est l'œuvre d'un faussaire ignorant et malavisé qui prête sans scrupule un langage inepte et incorrect à l'Apôtre et au philosophe, une composition de petit écolier, un jeu d'esprit insipide d'un de ces a nebulones » que Cave renvoie aux îles de Plante : « ad fustitudineas ferricrepidinas insulas ablegandi, ubi vives homines mortui incursant boves *. »
Quelque juste que soit cette sévérité, elle n*est pas exempte d'ingratitude, au moins chez certains criti-
^ Voyez la première partie.
^ Cave , Hist. Htt. prolég. sect. ti. — Voyez aussi Baronius, Ann. ecclés, ad annum 66, xi, xii, xm. — Bellarmin, De scrip, eccUs. (De Paulo ap.). •— Labbe, lHs$. f^ilos, •— PoMeyin» Appar, aoc. (Paulns.)
(jues. Car sans Tinvention de ce « nebulo, » il est probable que personne n'eût songé à soutenir l'hypothèse des relations de Sénèque avec saint Paul. Si ce petit recueiln'eûtpasexisté, ceux qui aujourd'hui l'abandonnent n'auraient pas à défendre l'opinion à laquelle il a donné naissance. Voilà donc les partisans du christianisme de Sénèque qui renoncent d'eux-mêmes à l'argument fondamental de leur thèse, et qui renient leur origine.
Nous savons bien ce qu'on peut nous répondre : Le recueil actuel est apocryphe, cela est hors de doute; mais il existait du temps de saint Jérôme et de saint Augustin des lettres authentiques, que les premiers chrétiens avaient recueillies avec soin ; elles ont eu le sort d'un grand nombre d'écrits de l'antiquité, dont nous déplorons la perte ; et sur les données traditionnelles qui avaient été conservées, un faussaire d'un âge postérieur a fabriqué, à l'imitation de tant d'autres, la correspondance qui nous est parvenue , au lieu de la véritable * .
Cette supposition est inadmissible. Laissons de côté, si l'on veut, toutes les raisons énoncées dans la deuxième partie, et qui démontrent l'invraisemblance et l'impossibilité de la liaison imaginée entre Sénèque et l'Apôtre ; négligeons cette preuve, qui cependant dispense de toute autre, et ne tirons aucun avantage des résultats obtenus. Quoi! il y aurait eu des lettres véritables de saint Paul et de Sénèque, et aucun Père avant saint Jérôme n'en aurait parlé ^. Et l'Eglise n'y eût attaché aucun prix! Et les apologistes n'en auraient fait aucun usage ! Et saint Jérôme et saint Augustin eux-mêmes se
— Raynaud , Erotemata de bonis ae malis libris. -^ TiUemont, Etsté des emp. — M. Fleury, t. n, iv" partie.
^ M. l*abbé Greppo. Trois Mémoires. — C^est aussi Topinion da Père Alexandre, Hist. ecclés,
^ C'est le raisoDoement que fail saint Augustin au sujet des écrits attribués par les hérétiques à Jésus-Christ : « Si ces écrits étaient réels ,
s'est montré plus expert que celui du moyen âge. Mais une différence de mérite dans l'exécution ne change rien à la valeur morale du document, et c'est multiplier sans motif les falsifications. Il est vrai qu*on répond ainsi à Juste Lipse et à quelques latinistes qui reprochent à saint Jérôme de s'être laissé tromper par un artifice grossier ; mais le goût des deux Pères n'est point ici en cause, et ils ne se sont engagés aucunement au sujet de cet écrit. Enfin, si le mensonge, sous sa forme première, ressemblait si fort à la vérité, comment se fait-il que ce chef-d'œuvre d'adresse ait entièrement disparu, et que l'intérêt qu'il avait excité dans le monde chrétien Fait si mal protégé? On voit que la plupart des objections élevées plus haut, contre l'existence supposée de lettres authentiques, se reproduisent contre cette seconde hypothèse. On a sauvé de l'oubli une foule d'écrits apocryphes des premiers siècles, entachés d'erreurs, hérissés d'incorrections, révoltants de platitude ; et le seul peut-être qui joignît au mérite de la forme l'importance du sujet, se serait perdu sans laisser de traces ! Ou ce premier recueil n'était pas indigne des personnages qu'il mettait en scène, ni des docteurs qui en ont fait mention, et dans ce cas les chrétiens ont dû le conserver religieusement ; ou il ressemblait à la multitude des compositions du même genre, œuvres insipides, barbares, « dignes du feu, » comme disait un pape S et alors il est superflu d'en supposer l'existence, il faut s'en tenir à celui que nous possédons.
Concluons donc que les lettres qui existent aujourd'hui sous le nom de saint Paul et de Sénèque sont bien celles dont saint Jérôme et saint Augustin ont parlé au IV® siècle, et qu'à cette époque il n'existait ni corres-
* Saint Léon le Grand. -> (Fabricias^ préf. du Codex apocryphus.)
Paul et Sénèque, de mettre en action Topinion reçue des rapports qui les avaient unis, sous la forme d'un recueil épistolaire portant leur nom. A tort ou à raison, on aura cru servir les intérêts de la foi chrétienne, en fixant par cette publication la trace des circonstances particulières qui avaient relié à la religion un homme aussi éminent que Sénèque. Mais il est à présumer que cette falsification était d'nne main assez habile pour que des hommes lettrés, tels que saint Jérôme et saint Augustin, et d'autres esprits éclairés de leur temps aient pu s'y tromper, et la lire comme une correspondance peut-être originale. On ne saurait par conséquent la confondre avec le petit recueil homonyme que nous possédons aujourd'hui, composition évidemment de trop mauvais aloi pour avoir pu attirer, même un instant, l'attention des critiques du v® siècle... II nous semble entrevoir sous cet écrivain anonyme un moine érudit, autant qu'on pouvait l'être du ix® au x* siècle, lequel, rencontrant dans le traité De scriptorïbus Ecclesiœ , l'article sur Sénèque et sur sa correspondance avec l'Apôtre, aura vainement cherché ces lettres dont le titre piquait sa curiosité ; puis, faute de les découvrir, l'idée lui sera venue de suppléer à leur perte, en les ressuscitant par une pieuse fraude, le tout pour la plus grande gloire de Dieu * . »
Il demeure donc constaté qu'il n'y a jamais eu de correspondance véritable, et que tous ceux qui ont cru à l'amitié des deux personnages sur la foi des lettres qu'on leur attribuait, ont été dupes d'une composition apocryphe. Mais que gagne-t-on à cette seconde hypothèse? Deux faux au lieu d'un ; seulement le premier était plus spécieux que le second, et le moine des premiers siècles
' M. Fleury, t, II , xv« parUe» p. 258-259.