Étude d'après le Dante
Le titre Je ce livre dit assez que ce n'est pas une traduction. Ce n'est pas non plus une imitation, dans le sens classique du mot. Qu'est-ce donc? une œuvre qui ne s'autorise peut-être d'aucun précédent littéraire, et qui. par cela même, pourra étonner, scandaliser quelques-uns. Tout grand génie a ses séides, et ceux du vieux poète florentin ne me reconnaîtront probablement pas le droit d'ajouter ou de retrancher quelque
chose à ses monumentales créations. Aussi, afin de désarmer tout d'abord, s'il est possible, leur susceptibilité, je commence par déclarer que je n'ai pas eu la folle prétention (VembeUir ni même de rajeunir le Dante. Je sais trop combien nos plus curieuses recherches d'art et de style sont loin des simples magnificences de sa poésie immortelle pour avoir seulement osé concevoir cette pensée. J'ajouterai que je me suis renfermé dans le cadre original au point de ne guère dépasser le nombre de ses tercets, que je n'ai touché en rien aux œuvres vives du poème, et que, toutes les fois que mon plan me l'a permis, j'ai suivi le texte avec une scrupuleuse exactitude. Sous ces réserves, je crois avoir le droit de dire à mon tour qu'une interprétation libre peut quelquefois être plus fidèle, surtout plus révérencieuse qu'une copie servile qui ne tient compte ni de la différence des langues ni de celle des temps, et ne réussit trop souvent qu'a mettre le ridicule à la place du sublime.
En quoi donc ont consisté les innovations dont j'assume la responsabilité? Et d'abord pourquoi ces inno-
valions? Aucun lecteur ne5, m'en voudra, je l'espère, lorsque je dirai qu'elles n'ont pas d'autre but que de faciliter l'intelligence du Dante, d'en dissiper les obscurités. C^s obscurités sont de trois sortes. Elles proviennent, premièrement, de la mention fréquente de personnages et d'événements historiques parfaitement connus des contemporains du poëtc et qu'ils entendaient à demi-mot, mais qui pour la plupart sont aujourd'hui sans notoriété. En second lieu, les morceaux philosophiques ont bientôt rebuté quiconque n'est pas rompu aux formes de la scolastique du temps. Enfin, les visions et les allégories occupent dans l'ouvrage une large place, et ces sujets parleur nature ne sont pas d'une compréhension facile. J'ai essayé d'éclairer toutes ces ombres. Certaines figures, dont les linéaments étaient à peine indiqués, sont devenues des portraits, non de fantaisie, mais dessinés d'après les chroniques qui en conservent la trace. Les questions du bien et du mal, du libre arbitre, de la nature des âmes, etc., ont reçu des développements plus appropriés à nos habitudes intellectuelles.
La partie symbolique a été également mise en lumière, et, si je ne me trompe, il est aisé d'y pénétrer maintenant,
Sotto '1 velame delli versi strani.
Je le répète, ces changements, si considérables qu'ils soient, n'apportent aucun trouble dans l'économie du poëme. Mais on comprendra que je n'ai pu accentuer ainsi quelques passages sans faire porter sur d'autres des suppressions inévitables. Ces suppressions n'atteignent toutefois que des détails relativement peu importants, par exemple les circonlocutions où se plaît presque toujours le dialogue, les réminiscences mythologiques, familières aux écrivains de la Renaissance, etc. Il ne faut pas d'ailleurs se le dissimuler, ou on doit se résigner à abandonner le Dante aux théologiens et aux professeurs, ou, si on veut qu'il puisse circuler dans toutes les mains, il est absolument nécessaire de l'élaguer des difficultés qui le hérissent. Encore une fois, c'est le travail auquel je me suis livré. Il m'est arrivé de remplacer dix vers purement ar-
ehâïques par un vers contenant une pensée féconde. Avec un mot j'ai construit une strophe; j'ai mis en saillie un sous-entendu. En résumé, l'essai que j'offre au public peut se passer de cet amas de commentaires dont l'original est ordinairement surchargé. De trèsrares notes placées au bas des pages m'ont paru suffire pour la complète clarté de cette étude. Si ce n'est pas là tout le résultat que j'ai ambitionné, c'en est un du moins dont il semble juste qu'on me sache gré.
On a voulu représenter le Dante comme un ennemi de la Papauté. Celle-ci en a jugé autrement. Trois papes, Paul 111, Pie IV, Clément XII ont accepté la dédicace de la Divine Comédie. Ce seul fait réduit à néant toutes les imaginations contraires. Ce qui est vrai , c'est que le Dante parle, en plusieurs endroits, en catholique ardent, jaloux de la pureté de l'Église; et sa verve impitoyable, surexcitée par la passion politique, lui inspire alors des accents d'une a prêté terrible. Mais saint Bernard, saint Thomas de Cantorbéry ont-ils tenu, à d'autres époques, un langage moins sévère? Je n'avais donc pas à adoucir les traits satiriques dont il
s'agil. 11 m'appartenait seulement de distinguer entre le soldat de Campaldino, l'exilé de Râvenne et le gran padre Ahghieri, mort dans l'habit de saint François, que Raphaël, travaillant sous les yeux de LéonX, plaçait au rang des docteurs angéliques dans la Dispute duSaint-Saci'ement. La plus grande des infidélités consisterait à omettre cette distinction qui éclate dans toutes les œuvres du poëte, mais nulle part peut-être avec autant de vérité que dans sa magnifique lettre aux cardinaux réunis en conclave, à la mort de Clément V. « 11 se déclare l'adorateur du Dieu Père, Fils « et Esprit, serviteur de la Vierge Marie et brebis de ce « bercail dont il a été dit à Pierre : Pasce meum évite. « S'il écrit, c'est par amour pour cette Rome arrosée « du sang des apôtres, maintenant veuve et délaissée. « Peut-être on lui reprochera d'imiter la témérité d'Oza ; « mais il ne touche point à l'arche, il touche aux bœufs « qui la conduisent mal. Vous qui êtes placés comme « au premier rang de l'Eglise militante, qui, négligeant a de mener le char de l'Eglise par l'ornière dii Christ, « le poussez au précipice. .. vous réparerez cette honte,
« si vous vous armez enfin, si vous combattez vaillam- « ment pour l'Epouse du Christ, pour le siège de l'É- « pouse qui est à Rome, pour notre Italie, et, afin de a tout dire, pour la cité des pèlerins de la terre, afin « que, sortant du combat, vous puissiez entendre crier « autour de vous : Gloire au plus haut des cieux ! »
Si le Dante se révèle tout entier dans ces lignes, il n'est point de juge impartial qui puisse me blâmer pour l'avoir interprété dans le sens le. plus conforme aux traditions catholiques, toutes les fois que si pensée donnait, en apparence, matière à quelque incertitude, notamment à la fin de ce poëme où, comme dans une immense prosopopée, il évoque et personnifie, sous une forme si grandiose, le Pouvoir spirituel et le Pouvoir temporel. Je ne nie pas que l'obscurité toute apocalyptique dont il enveloppe ces figures ne permette d'en tirer des versions différentes. Celle que j'ai adoptée est-elle la vraie? je le pense; et au surplus je ne prétends ici qu'affirmer le droit que j'ai eu de la choisir.
On voit, par ce qui précède, que je ne pouvais me
dispenser de ce court exposé, afin d'éviter tout malentendu avec mes lecteurs et en particulier avec les critiques qui me feraient l'honneur de s'occuper de moi. Si maintenant quelques personnes se demandaient pourquoi j'ai entrepris le Purgatoire de préférence aux deux autres poëmes dantesques, je ne saurais mieux faire que de mettre sous leurs yeux cette page remarquable de notre illustre Ozanam :
a Je reviens au poëme du Purgatoire et j'ai besoin « de rappeler quel attrait particulier me ramène à ce a second acte de la Divine Comédie. On peut dire que « la scène de l'Enfer est trop sombre et que toute poésie « expire dans ce lieu oh l'on n'aime pas. Le Paradis « est trop immatériel, et tout l'effort du génie n'atteint « pas à des joies qui n'ont plus rien de terrestre. Le « Purgatoire est sévère; il n'est pas désolé; il faut le « comparer aux déserts des anachorètes, où tout est a pénitence, mais qui ont leurs palmiers, leurs fon- « taines, et qui sont visités par les anges. En repré- « sentant le lieu des expiations comme une haute « montagne située au sein de la mer, Dante se réser-
« vait la liberté d'y répandre à son gré ces images de « la nature où il se montre si grand maître dans l'art « de décrire, soit qu'il représente les premiers feux « du jour qui glissent en tremblant sur les eaux, soit « les colombes qui mangent ensemble l'orge ou l'a- « voine et qu'un bruit effraye et disperse, soit les « brebis qui sorlent du parc, une à une, deux à deux, « timides et l'œil à terre. Nulle part le poëte ne ren- « contre en plus grand nombre les caractères qui nous « touchent davantage, parce qu'ils nous ressemblent. « L'Enfer est peuplé de grands criminels; le Paradis « n'a que des âmes héroïques; le Purgatoire devient « l'asile des cœurs faibles, des volontés chancelantes? a de ceux qui se sont égarés parfois à la suite des « beautés périssables, mais qui enfin se sont tournés « vers la beauté éternelle K »
* Ozanam, Cvitt's de la Sorboiuie, leçon du L20 décembre 1.847.
Je vais donc parcourir une mer plus sereine;
Je vais de mon vaisseau relancer la carène
Dans des eaux où, du moins, on découvre le fond;
C'est assez de l'abime avoir sondé les plaies; Allons, mon âme, allons, en des routes plus vraies, Voir comment au Seigneur les aines se refont.
Et vous, Muses, montez, sans quitter le ton grave; Mais n'allez pas, du coup, pousser jusqu'à l'octave Ni trop haut, ni trop bas; jouez entre les deux;
Que Marsyas en pleure; et, puisqu'il vous défie, Retournant contre lui tous les traits de l'envie, Clouez-le, tout sanglant, à son gibet hideux!
Oh! que je savourai le jour, avec délices, Abreuvé que j'étais d'horreurs et de supplices! Que l'aube parut belle à mes yeux clignotants,
Lorsque je la revis, blanchissante vestale, Rallumer de saphirs la lampe orientale ! Mais, en cette rencontre, aveugles hésitants,
De l'éternelle nuit jetés en pleine aurore, Virgile qui me guide et moi, bien moins encore, Nous n'aurions pas su dire, alors, où nous étions.
D'un coté s'étendait comme une tache sombre, De quelque mont lointain sourcilleuse pénombre; De l'autre, vers le Sud, si nous nous retournions,
Quatre étoiles, de Dieu parlantes armoiries, Étalaient, en sautoir, leur Croix de pierreries. Ah! pleurez, voilez-vous, pâles Septentrions!
Jamais plus vous n'aurez de ces clairs luminaires Qu'à l'aurore du monde ont vus nos premiers pères ! Après s'être donné le temps de réfléchir,
Virgile commençait à se remettre en route, Quand, du front touchant presque à la céleste voûte, Nous vîmes, devant nous, un grand vieillard blanchir.
Sous la Croix qui, d'en haut, et tout entier l'éclairé, Qu'il nous parut auguste, étrange, séculaire! Et nous restions saisis d'une pieuse horreur,
Tant ses yeux, dans leurs trous, brûlants comme flammèches, Sa barbe, ses cheveux qui confondent leurs mèches, Au respect qu'il inspire ajoutent la terreur.
a Grand Dieu! s'écria-t-il, tes lois sont-elles mortes? Depuis quand, franchissant les infernales portes, Les damnés osent-ils venir, outrecuidants,
Hasarder quelques pas au seuil de mon empire, Et se remplir la bouche à l'air qu'on y respire? Retournez sur vos pas; détalez, imprudents,
Et ne sortez jamais de l'ombre qui sanglote;
Ou j'appelle Cerbère, et le démon tryglotte
Rendra tous leurs ressorts à vos membres perclus. »
Cependant que, l'œil torve et d'une voix tonnante, Le vieillard nous parlait, sa barbe festonnante Avait, comme la mer, son flux et son reflux.
Mais Virgile, à ses pieds, me pousse et précipite; Épouvanté du feu qui dans ses yeux crépite, Tandis que de mes bras j'entourais ses genoux :
« Grand Caton, lui dit-il, toi dont le fier courage
A préféré jadis la mort à l'esclavage,
Et qui, tout frémissant d'un généreux courroux,
Dans ces Limbes, à part, sans cesse te promènes, Pour montrer à toute âme, encore dans les chaînes, Que l'unique salut est dans la liberté,
Que tes regards sur nous tombent plus favorables ! Celui qui se prosterne à tes pieds vénérables N'a pas payé du Styx le tribut redouté,
Mais, dans les fers d'Adam continuant à vivre, 11 s'en va voir, plus haut, comment on s'en délivre. Pour moi, c'est une pure, angélique Beauté
Qui, venant me chercher aux Limbes, où demeure Ta chère Marcia que je vois à toute heure, M'a dit de le conduire; et déjà, pas à pas,
Nous avons de l'Enfer percé le val funeste : Le mont du Purgatoire à visiter nous reste. Livre-nous donc passage à travers tes États ;
Et quand je reverrai la matrone qui, morte, Se montre encor fidèle à ton deuil qu'elle porte, Je lui dirai comment je t'ai vu, dans quel lieu,
Si tu permets, pourtant, qu'aux Limbes on te nomme. » Alors il s'apaisa, mais grommelant, tout comme La mer qui, dans son lit, retombe au doigt de Dieu.
« Avant qu'aigle contre aigle, aux plaines de Pharsale, Nous eussions combattu, que, dans Rome vassale, De mon souper d'Utique eût retenti l'adieu,
Moins que la liberté, mais bien plus que la vie, Oui, Marcia fut chère à mon àme ravie. Aujourd'hui du destin sont finis les hasards;
Aucun doux souvenir n'a plus rien qui me touche; Et je n'ai qu'un bonheur, la volupté farouche De vivre, pour toujours, à l'abri des Césars.
Sans donc flatter, en moi, l'époux qui point n'existe, Puisque de plus haut lieu patrone vous assiste, Je ne puis m'en défendre et Caton se soumet.
Écoutez, cependant, un avis salutaire :
Vous voyez bien ce mont, le plus haut de la terre,
Qui de son pâle Arar allume le sommet :
C'est là le Purgatoire; avant de l'entreprendre, Celui-ci, noir encor de fumée et de cendre, Doit laver de l'Enfer la souillure à son front;
Car vous ne serez pas longtemps sans voir paraître Les anges serviteurs autour du champ du maître, Et son aspect impur leur serait un affront.
Puis, d'un jonc véritable il faudra qu'il se ceigne : Sur le bord de la mer, que mon doigt vous enseigne, Vous pourrez le cueillir; car c'est là seulement
Qu'il en vient, et telle est cette mer en furie Que végétal aucun, hormis le jonc qui plie, N'v résiste aux assauts du terrible élément.
Allez, que le soleil vous guide et, sur vos traces, Gardez de revenir ou craignez mes menaces î » Nous partîmes de suite, accélérant le pas,
Comme ces voyageurs dont les haltes forcées Se suivent aussitôt d'allures plus pressées. Quand nous fûmes venus en lieu propice et bas,
Où la terre avait dû, tant l'herbe est humectée, Boire, toute la nuit, à la blanche Lactée, Virgile, se baissant dans l'humide verglas,
Mouilla ses mains d'abord, ensuite mon visage;
Moi qui d'ablutions avais perdu l'usage,
Comme aux soins maternels s'abandonne l'enfant,
Je me laissais laver, non sans mêler mes larmes A la froide rosée, encor tout plein d'alarmes, Et le cœur toujours gros de l'Enfer étouffant.
Après quoi, de ce lieu nous partîmes en hâte : L'aurore alors couvrait d'une bande écarlate Tout l'Orient, qu'on voit de plus en plus rougir;
Et bientôt, devant moi, dans leurs clartés rivales, Les vagues de la mer brillaient par intervalles : Déjà, depuis longtemps, je l'entendais mugir.
Comme on nous l'avait dit, au mépris de la houle, Sur ces bords orageux, le jonc croissait en foule; Le jonc, moins que roseau, symbole méconnu
De la force qu'il faut dans les combats sans trêve, Et de l'humilité par laquelle on s'élève! Virgile, s'inclinant, prit le premier venu;
Il me ceignit les reins de la flexible tige; Et, par une vertu qui passe tout prodige, De la canne rompue un rejeton vivant
Aussitôt la remplace et se balance au vent.
Autant que, sous des cieux fermés aux Ptolémées, On peut en mesurer les courbes innomées, Et qu'aux bords inconnus, où le sort me jeta,
D'un repère incertain mes yeux se rendaient compte, Le soleil, qui toujours surgit, tombe et remonte, Devait alors s'éteindre au front du Golgotha;
Car sur le Purgatoire, antipode sévère
Qui, je l'ai su depuis, correspond au Calvaire l,
D'une première flèche, il effleurait l'azur :
1 Cette cosmographie est exposée au quatrième chant.
Mais quel chemin conduit à l'Horeb des supplices? Par où l'escalader le colosse aux flancs lisses? C'est ce dont nous n'avions aucun indice sûr;
Et nous restions pensifs, inquiets en nous-mêmes, Virgile et moi, pareils à ces errants Bohèmes Des croisières des bois cherchant le fil obscur.
Et voilà, sur la mer, comme une blanche voile, Un feu de pêcherie et sa tremblante étoile, Mais qui déjà grossit, jette un éclat plus fort.
Puis, comme, peu à peu, se dessine un navire, Aux yeux de la vigie, à mesure qu'il vire, La voile déployée, en approchant du bord,
Était ailes de cygne et, dans leur envergure, Une tête, aux rais d'or, traînait sa chevelure. Et Virgile : « À genoux! c'est l'ange de la Mort
Qui dessert, sur sa barque, un et l'autre hémisphère Mais que du noir Caron ce nautonier diffère ! Vois comme, sur un pied aussi ferme qu'un roc,
Il rame, tout debout, avec son aile émue Dont le duvet ne craint ni vieillesse ni mue, Pas plus que son esquif ne redoute aucun choc.
Désormais tu verras ces belles créatures, Plus tu t'élèveras, d'autant belles et pures ! » L'ange venait vers nous comme ces moissonneurs
Qui, mariniers ensemble, au golfe de Sorrente,
Transportent d'Ischia la récolte odorante;
Et plus de cent esprits, ses gerbes et ses fleurs,
Chantaient, au long des flots où règne l'accalmie : « Adieu, pays d'Egypte! adieu, terre ennemie ! » Cependant, toute seule, apprise à naviguer,
La nacelle alcyon, qu'aucun fardeau ne leste, Rasait la mer, portant son pavillon céleste. Comme elle fut tout près, je vis l'ange carguer,
Compter ses voyageurs, les inscrire en son livre ; J'entendis qu'il disait: a Allez, morts, allez vivre. » Et ses doigts allongés signaient leurs fronts dévots.
Puis, il les déposa sur la rive étrangère; Et, virant sur sa nef ni plus ni moins légère, De ses ailes, au vent, il redressait la faux.
Les émigrants semblaient comme sortir d'un rêve,
Et, tout dépaysés, examinaient la grève.
Us nous virent d'abord, et, s'avançant vers nous :
« Dites de quel côté, le long de ces marines,
Vers Dieu l'on s'oriente ; où sont les sept collines? »
Et le poëte : «Amis, peut-être croyez-vous
Demander votre route à d'anciens régnicoles ; Mais non, de ce matin, au carrefour des pôles, Comme vous, sans savoir, nous allons, cherchant Dieu.»
Lors, du soleil levant, comme éclairs véritables, Les feux irisaient l'air, diamantaient les sables; Et les nouveaux venus allaient nous dire adieu,
Quand l'un d'eux qui s'approche et recule, célère,
En voyant, à mon cou, battre ma jugulaire,
Pousse un cri de surprise ; et, soudain, en tout sens,
Qui s'étonne à ma lèvre et son aure vitale;
Qui vient poser son doigt sur ma veine frontale;
D'aucuns, plus hardis même, oculistes perçants,
Regardaient dans mes yeux, de leurs yeux immobiles, Et s'écriaient au nerf qui crispe les pupille^. Un messager, porteur de victoire ou de paix,
Apparaissant au seuil d'une ville en décombres, Dont un siège a changé les habitants en ombres, N'excite pas de peuple un concours plus épais.
Pendant que, tout autour, cette foule ameutée De mille mouvements se montrait agitée, Une âme me tendit ses deux bras de vapeur,
Comme éprouvant pour moi la plus vive tendresse; Je veux, de mon côté, répondre à sa caresse; 0 désillusion des ombres! ô stupeur!
Trois fois je m'élançai vers sa vaine apparence ; Trois fois l'inane objet trompa mon espérance. Autant vouloir saisir la brume ou le follet.
Et, comme j'insistais dans cette lutte étrange :
« Arrête, dit le spectre, et ne prends pas le change;
Je ne suis mie oiseau, qu'on me chasse au filet. »
A sa voix, la plus douce entre les voix humaines, Je reconnus l'ami que, depuis trois semaines, Je venais de quitter, et je lui dis : « Hélas!
0 mon cher Casella, qu'un sort fatal me montre, Qui nous eût dit qu'un jour je ferais ta rencontre Sur ces bords où, pour moi, je ne m'arrête pas,
Mais où tu vas fixer désormais ta demeure!
Quel accident soudain t'atteignit avant l'heure? »
Et lui : « Nul accident que le commun trépas;
J'ai rendu, sans souffrir, ma dépouille à la terre; Et, comme de ce lieu j'étais destinataire, Pour m'être repenti dans les bras de la mort,
De mon corps, aussitôt, mon âme départie
A dirigé son vol au rivage d'Ostie,
Rendez-vous de tous ceux qui partagent mon sort.
A. cause que le Tibre y déverse, sans doute,
Et que de l'océan l'amertume dissoute,
Tous les cent ans, s'y coupe aux eaux du Jubilé,
Un ange dans ce port stationne, enregistre Les saints du Purgatoire et, fidèle ministre, Les charge, dans la nuit, sur son navire ailé.
Tu viens de voir comment, avec l'aube apparue,
Il débarque en ces lieux la nouvelle recrue,
Et comme il repart, seul, quand le jour s'éclaircit.
Il portera demain une fraîche hécatombe; Toujours il va et vient; mystère de la tombe, Et des âmes en Dieu continuel transit! »
« 0 le plus amoureux de nos chantres ausones, Te souvient-il encor, dis-je, de ces canzones, Délices de Florence? Hélas! s'il t'en souvient,
Si dans ta voix charmante, au moins, tu préexistes, Chante et console-moi, car mes pensers sont tristes Comme ceux de quelqu'un qui de l'Enfer revient. »
■18 l:/E PURGATOIRE.
Lors il chanta le lai dont il avait coutume :
a Amour qui, jour et nuit, me brûle et me consume; »
Et nous, ensorcelés par ce roi des ténors,
Nous avions déjà tout oublié pour l'entendre; Orphée, au temps jadis, moins plaintif et moins tendre, Après les ours domptés, dut apaiser les morts.
Mais un cri redoutable a frappé notre oreille : C'était le grand Gaton qui de loin nous surveille, Et qui vociférant, terrible, comme alors
Qu'il fulminait au rostre ou tançait ses esclaves :
« Courez vers la montagne, esprits chargés d'entraves,
Qu'on voit, non au salaire, à l'ouvrage gauchir!
N'avez-vous pas assez croupi dans votre glèbe? Et, patrices futurs, compté parmi la plèbe? En votre municipe allez vous affranchir! »
De pigeons roucoulants lorsqu'un essaim sauvage S'est abattu, la nuit, dans un champ qu'il ravage, Si bruit quelconque, au jour, objet inattendu
CHANT DEUXIEME. Il)
Se lève tout à coup, la bande épouvantée, Se remisant au loin, se met hors de portée; Et le chasseur surpris, dont l'arc était tendu,
Les suivant du regard, en son regret stérile,
À laissé retomber l'arbalète inutile.
Tels et plus vite encor s'enfuirent ces esprits,
Et Virgile effrayé m'entraînait à grands cris.
Quels poteaux sur les mers suivent-elles les grues? Quels signaux dans le ciel, quand, du nord accourues, Elles vont hiverner dans le midi d'azur?
Ni poteaux, ni signaux, ni bornes miliaires : Le doigt de Dieu suffît à ces fines voilières ; Argonautes de l'air, leur vol est=il moins sûr?
Elles n'ont qu'à partir et secouer la neige; Et les voilà bien loin les sapins de Norvège ; Un jour passe; une nuit les berce, en plein essor,
Et le soleil levant, sur les rivages maures,
Leur montrera leurs nids dans les verts sycomores
Ou, couverte d'ibis, la flèche de Louqsor.
Ainsi, par la terreur, ces âmes essaimées,
En une même troupe aussitôt reformées,
Tout droit, vers la montagne, avaient d'abord couru,
Et leur grise nuée, en un lointain bleuâtre, S'était déjà perdue, avant que de s'abattre. Pour nous, fuyant aussi le vieux censeur bourru,
Mais ne pouvant les suivre, à sa voix de tonnerre,
Après avoir repris notre pas ordinaire,
Nous marchions côte à côte, émus, silencieux.
Soudain je m'arrêtai, comme celui qui, blême, Dans les déserts hantés, se fait peur à lui-même, Et que sa propre larve a rendu soucieux.
Nous étions deux, et seul, opaque à la lumière, Je dessinais mon ombre au loin sur la bruvère : Je m'en apercevais pour la première fois,
Car dans la nuit d'Enfer, moi-même, ombre livide. Rien ne m'avait encor distingué de mon guide; Et j'eus peur d'être seul ; lorsque élevant la voix :
« La nuit, dit le poëte, enveloppe les Indes, Tandis que le soleil, des rivages cleBrindes Qu'il vient d'abandonner, monte derrière nous ,
Si donc devant tes pas s'étend ton ombre brune, Et si devant les miens je n'en transmets aucune, C'est que cet astre vrai qui nous éclaire tous
Traverse de ses traits mon spectre diaphane, Et les rompt sur ton corps d'où le reflet émane. Ne voilà-t-il pas bien de quoi trembler beaucoup?
Étonne-toi plutôt qu'une vaine apparence Vive, sente la joie, éprouve la souffrance; Mais c'est là le secret de Celui qui peut tout ,
Et pourtant ce n'est pas un plus profond mystère Que d'avoir, à jour fixe, enfanté ciel et terre; Le néant, ce jour-là, n'a-t-il donc pas vécu?
Philosophie, orgueil, géants aux pieds d'argile, Courbez vos fronts d'airain, continua Virgile ; Que si quelqu'un, honteux de s'avouer vaincu,
Élève, contre Dieu, sa raison pervertie, Et, sur ce qu'il a fait, le prenant à partie, Ose lui demander le comment, le pourquoi,
Eh bien, pour commencer, esprit vaste et sublime, Demande-lui comment, avant tout millésime, Il était, un et triple; et, par quelle autre loi,
L'infini, l'éternel et l'incommensurable, Devenu, comme nous, chétif et misérable, S'est fait chair, a souffert, est mort, ressuscité;
Comment, surtout, » ici, la voix du grand poëte
Trembla d'émotion violente, secrète;
« Comment ceux qui n'ont pas connu la vérité,
Et qui ne pouvaient pas forcément la connaître, Sont en masse punis, pour avoir reçu l'être Avant un changement, de tout temps, décrété ;
Je parle des Platons, je parle des Homères,
Et d'autres plus maudits dans le sein de leurs mères,
Ceux qui, venus au jour la veille de Jésus,
Quand déjà la colombe apportait l'amnistie, Dans les cieux imminents l'ont lue et pressentie, Et n'en restent pas moins affreusement déçus. »
Virgile se taisait, et moi, tête baissée,
Je marchais près de lui, respectant sa pensée,
Quand nous vînmes au pied des contre-forts, pareils
A des racines d'arbre, où, sombre pyramide, Comme pour prendre au ciel un élan plus rapide, La montagne de proie enfonce ses orteils.
Filles du vieux Chaos, Alpes, aux fronts rebelles, Auprès de- ces horreurs que vos horreurs sont belles ! Virgile en vain cherchait un accès plus aisé,
Lorsque, comme une brume adhérente à la terre, Nous apparut d'esprits un groupe solitaire ; Mais que leur pas est grave et leur air composé î
« Avançons, dit le maître, allons à leur rencontre; A l'extrême lenteur qui dans Jeur pied se montre, Ils ne nous auraient pas rejoints avant demain. »
Nous avions parcouru la distance d'un mille, Et n'en étions plus loin que du jet d'une bille Qu'un habile frondeur décoche avec la main ;
Avez-vous, quelquefois, vu de blanches agnelles Que la peur d'une seule a fait cogner entre elles? De même ces esprits; car les premiers, voyant
Mon ombre sur le sol, de crainte tressaillirent,
Et, sans savoir pourquoi, ceux qui les accueillirent,
Rejetés l'un sur l'autre, allèrent ondoyant.
« N'ayez peur, dit Virgile, esprits certains de vaincre; Celui-ci, comme l'ombre a dû vous en convaincre, Par prières, là-bas, est apte à vous servir;
Mais il faut que d'abord en haut je l'accompagne : Dites de quel côté fléchit cette montagne; Montrez-nous au plus près où l'on peut la gravir. »
Alors avec les mains ils nous firent entendre
De les suivre; et l'un d'eux venant, sans plus attendre,
Se placer près de moi : «Ne m'as-tu jamais vu? »
Il était jeune et beau, de beauté singulière, Le front tout ombragé d'une blonde crinière; Mais un de ses sourcils d'un coup était fendu.
Or, j'appelais en vain ma mémoire à mon aide : « Regarde! » me dit-il, et sa main lente et raide Montrait un autre coup qui lui perçait le sein.
« C'est moi qui fus Mainfroi l, le neveu de Constance, Et que de Clément, pape, a frappé la sentence, Pour avoir combattu sous l'aigle Gibelin.
Puisque tu ne dois pas chez nous faire demeure, Va voir l'impératrice, en sa cour qui me pleure ; Pour sa joie et mon bien, qu'elle sache où je suis;
1 Roi de Touille, vaincu le 12 février 1266, à la bataille de Bénévent, par Charles d'Anjou, frère de saint Louis. — Je préviens ici le lecteur que je ne ferai pas suivre de notes les épisodes historiques. Ces notes fatigueraient l'attention sans offrir une utilité réelle.
Car sans doute elle croit, la pieuse princesse, Que rien ne peut fléchir la foudre vengeresse; Et mon âme damnée épouvante ses nuits.
Mais par tes propres yeux tu vois qu'il n'en est guère; Tu sais d'ailleurs comment, avec mes gens de guerre, Je luttai, contre Charle, au pont de Bénévent;
Tu sais qu'atteint deux fois, au front, à la poitrine, Comme excommunié, par sa bande assassine, Il me fit lapider entre mort et vivant.
Oh! que lourde au cadavre est la grêle des pierres! Qu'ils sont froids les galets, les galets des rivières! Horrible mausolée! Et mon ombre, pourtant,
N'a pas même joui de ces honneurs funèbres ! Une furtive main pouvait, dans les ténèbres, Y glisser une fleur; ce trophée insultant
Marquait au moins ma place; aussi Rome ennemie Me jalousait déjà le tertre d'infamie.
N'étais-je pas Mainfroi, le relaps, l'exécré?
CHANT TROISIÈME. CJ9
Ils viennent, une nuit, une nuit de tempête, Les prêtres de Cosenz, l'archevêque à leur tête, Ils exhument le corps aux démons consacré,
Et, pour que ma mémoire avec mes os se perde, Jettent leur cendre aux vents sur les rives du Verde. Ah! les vents, moins cruels, me les rendront un jour,
Et, dans le sein de Dieu, ces cendres réunies Prieront pour mes bourreaux, pures d'ignominies! Et cela, vois-tu bien, ô prodige d'amour!
Parce que j'eus le temps de porter à ma bouche
La croix de mon poignard, dans l'élan qui me touche,
Et de dire : « Jésus, Seigneur, pitié de moi ! x>
Il est vrai qu'à mon front pèse encor l'anathème, Tant l'Eglise est puissante au tribunal suprême, Et que le roi de Pouille et malheureux Mainfroi
Doit, trente fois au moins durant autant d'années Qu'a régné l'interdit, errer dans ces vallées, Si la prière avant ne vient à mon secours.
50 LE PURGATOIUE.
Ainsi donc je te prie, adjure, avec instance, De me recommander à la grande Constance, Pour que de mon attente elle abrège le cours,
Et n'épargne à cela ni les nuits ni les jours. »
Si de malheurs poignants nous entendons l'histoire Par le propre héros qui s'en fait mieux accroire, N'est-ce pas que le temps fuit d'un rapide essor,
Et qu'on ne s'aperçoit de la marche des heures Qu'à la lampe qui baisse au fond de nos demeures? L'esprit ne parlait plus, que j'écoutais encor;
Et déjà du soleil l'impétueux quadrige, Comme s'il eût gagné la main qui le dirige, Piaffait sur midi. Pendant tout le récit,
De ce pas effrayant que nul n'entend bruire, Les âmes n'avaient pas cessé de nous conduire; Puis toutes d'une voix clamèrent : c< C'est ici!
Vous voyez bien la brèche. » Et, sans la moindre halte, Elles nous laissaient seuls sous un pan de basalte Que rien ne distinguait d'abord de son voisin.
Oh! que, de son pressoir pour fermer les approches, Le Seigneur a roulé les roches sur les roches ! En son lopin de vigne, où brunit le raisin,
Jamais le Cypriote a-t-il mieux clos sa haie Au renard familier de la proche oseraie? C'était là le chemin qu'il nous fallait gravir!
il fallut bien m'y mettre et ramper des vertèbres, Puisque ainsi des fruits d'or ont lieu les rapts célèbres; Mais qu'un Palladium se laisse mal ravir!
Pélion sur Ossa m'eût donné moins de peine, D'autant qu'à chaque fois que je veux prendre haleine, Et laisser quelque trêve à mes pieds souffreteux,
Virgile s' élançant sur un roc qui surplombe, Comme le doux ramier invite la palombe, Me disait de le suivre; à son appel, honteux,
Je me .précipitais sur le mil qu'il me jette; Puis il recommençait : «Encor, dit le poète, Encore un seul effort ! » Je pris tout mon élan,
Et m'en allai tomber, dans un bond que je toise, Plus que je ne m'assis, sur un quartier d'ardoise. Le passereau qu'au vol a saisi le milan
Et qui se voit au nid de son fier adversaire,
N'est pas plus palpitant, saigne moins sous sa serre.
La montagne, visible alors de toute part,
Pivotant devant nous de spirale en spirale, Dressait comme Babel sa tête sidérale; Sa limace de pierre effraya mon regard.
Et, comme lorsqu'on est sous un fatal empire, Que d'un excès de crainte on tombe dans un pire, Ayant jeté les yeux autour de l'horizon,
Je crus voir que les cieux tournaient en sens inverse V Le soleil, notamment, dont le char les traverse, Par sa marche contraire offusquait ma raison;
On eût dit qu'une main, de sa place ordinaire,
Avait à l'opposé changé son luminaire.
« Maître, dis-je, quel est ce mirage des cieux?
Je ne distingue plus ma gauche de ma droite ; Est-ce quelque bandeau de ma visée étroite? Ou vertige qui fait tout danser à mes yeux?
C'est la première fois que je vois, de ma vie, L'Est chasser sur l'Ouest, dans le jour qui dévie! » « Ne t'inquiète pas du cours de l'univers,
Me dit-il; dans son sein rien n'a changé de place; Ce serait plutôt nous, points perdus dans l'espace, Qui prenons maintenant les mondes à revers.
1 On sait que Dante place le Purgatoire sur une haute montagne située au milieu de la mer, dans 1 hémisphère austral. — Sorti de l'Enfer par une voie inconnue, il ne se rend pas compte encore de cette posiîiou, et s'étonne de la marche nouvelle du soleil.
Tu sauras mieux plus tard ces choses éternelles; Car il faut ménager le jour à tes prunelles. Sache pour le moment que, par les mêmes lois
Qui règlent le pendule ainsi que la balance, Ce mont qui vers le ciel, majestueux, s'élance, Fait pendant à Sion, lui sert de contre-poids.
La balance jamais sur l'axe ne varie;
Mais la raison chancelle et la vue est marrie,
Selon qu'on est dans l'un ou dans l'autre plateau.
Que si tu veux jouir du puissant équilibre Où le monde se meut, obéissant et libre, Aux lieux que j'ai nommés établis ton niveau ;
Et, de ces deux sommets où la terre est fixée,
A travers l'infini, tire, par la pensée,
En un angle parfait, deux lignes au cordeau :
Tu les verras, coupant tous les arcs concentriques, Après des milliards de milliards métriques, xVu Zénith se confondre ou se joindre au Nadir.
Et déjà tu peux voir, puisque, dans sa structure, L'humanité n'est pas autre que la nature, Du monde des esprits les pôles resplendir :
Ici le châtiment, là l'offre expiatoire;
Autels toujours fumants, Calvaire, Purgatoire,
Antipodes dont l'homme ira toujours rêvant,
Double figure où seul, en plein, se considère Celui qui créa tout, tout soutient et pondère, Et n'a jamais connu ni ponent ni levant. »
« Maître, repris-je alors, que ta parole est haute ! Si je ne la saisis, à toi n'en est la faute; Mais dis, à notre but quand arriverons-nous?
Hélas ! je suis rendu; ma vigueur est éteinte. » « Courage, me dit-il, si cette terre sainte N'a fait encor qu'user et meurtrir tes genoux,
Bientôt seront, crois-moi, tes forces augmentées; Et grâce à son contact qui produit les Antées, Plus tu t'élèveras, de moment en moment,
Plus tu te sentiras dépouiller, maille à maille, De la chape de plomb, pour devenir la paille Qu'attire vers le ciel un invincible aimant. »
« Avant que d'arriver au degré de porphyre,
Les jambes pourraient bien aux deux ne pas suffire »
Ces mots, entrecoupés d'un large bâillement,
S'élevaient d'un amas d'âmes ternes et tristes
Que nous n'avions pu voir, tant, au milieu des schistes,
Elles semblaient des loirs en cercle ramassés.
L'une d'elles surtout penchait, plus indolente,
Voluptueusement, sa tête somnolente
Entre ses deux genoux qu'elle tient embrassés.
Je la montrai du doigt à Virgile : « Cher maître, Dis-je, regarde donc; peux-tu bien reconnaître Si c'est âme ou couleuvre au soleil s' écaillant. »
L'ombre m'avait compris sans doute : « La couleuvre
S'écaille, tu l'as dit, et le temps fait son œuvre;
Mais prends garde à son dard, morne au pied sautillant . »
A ces mots je me tins d'un rire involontaire; J'avais cru du fantoche étendu sur la terre Reconnaître la voix; j'allai m'en approcher;
Et lui qui m'entendit : « Voyez les Zoroastres! L'un surtout, le presbyte, a le nez dans les astres Et ne sait pas où va le soleil se coucher! »
Plus de doute; c'était Belacqua, cet artiste, Fabricant d'instruments, grand luthier et flûtiste; Nul ne sut, comme lui, leurs cordes relier,
Ni mieux fixer au bois la clef qui les gouverne. Heureux si l'on n'eût vu notre homme à la taverne Plus souvent qu'à l'église ou même à l'atelier.
« Maître Belacqua, dis-je, oh! que doux il m'agrée, Bien qu'à ton ordinaire, entre dents, tu maugrée, Que tu sois en lieu sûr! mais pourquoi t'oublier
En cette compagnie? Ou si c'est ta coutume De battre encor le fer à côté de l'enclume? » « A quoi bon me hâter, dit-il, aussi longtemps
CHANT QUATRIÈME. 5tl
Qu'au banquet de la vie assis, en parasite,
J'ai du sombre convive oublié la visite,
Mon stage doit durer, sauf les vœux méritants. »
Mais Virgile, à ces mots, l'interrompt et m'appelle:
« En route, me dit-il, bientôt le jour dételle,
Et la nuit, sous leurs deux aux trois quarts obscurcis,
Recouvre de Maroc les peuples circoncis. »
Je n'eus pas fait trois pas qu'au jour que j'intercepte, S'arrachant, l'une l'autre, à leur sommeil inepte, Ces âmes secouaient leur profonde torpeur;
Elles disaient : « Vois! vois! » et, toutes affolées, Suivaient du noir crayon les pierres profilées. Je flottais incertain, entre surprise et peur,
Quand le maître : «En quels vains pensers tu te recueilles! Laisse, derrière-toi, comme le bruit des feuilles, De ces ombres tomber les chuchotements sourds.
Tiens, en voici venir d'autres bien différentes, Toujours en mouvement et toujours soupirantes; Sans l'arrêter non plus, écoute leurs discours.
Celles-là s'avançaient, comme un glas d'agonie, Chantant un Miserere, à la sombre euphonie, Chaque verset coupé par un temps de sanglots;
Dès qu'elles eurent vu qu'aux rayons réfractaire, De mon Sosie obscur j'ombrais au loin la terre, Un Ohé prolongé fit frémir les échos.
Et, toutes s'arrêtant, deux seules en vedette Accoururent vers nous : « Amis, dit le poète, Vous ne vous trompez pas, celui que vous voyez
Appartient à la terre et, quelque jour peut-être, De dons spirituels il peut vous reconnaître; Allez le dire à ceux qui vous ont envoyés. »
Les célestes follets, étoiles de passage,
Sont moins prompts que ce couple à remplir son message;
Et les autres vers nous filant tout aussitôt,
Comme on voit se croiser cent de ces météores, Ce fut toute une pluie aux cendres incolores. ((Arrête! disaient-ils, ne t'en va pas sitôt;
Du fer ou du poison nous fûmes tous victimes; Nos bourreaux porteront la peine de leurs crimes; Pour nous, nous sommes saufs, parce que repentants.
Mais que l'attente est longue et dure la veillée, Avant qu'à triple tour la porte verrouillée Ouvre le Purgatoire à nos pieds pénitents!
Hâtez-vous, chers tourments, trop fortunés supplices! Oh! fais que nous changions nos linceuls en cilices! Qui le peut mieux que toi, Vase d'élection,
Toi qui du noir sépulcre as su rompre le charme, Et, ceint d'un faible jonc, avec cette seule arme T'apprête à conquérir l'éternelle Sion! »
Et puis : a Regarde, avant que l'heure ne s'écoule : Aurais-tu des amis, parents dans cette foule? Ils plaideront pour tous, seront nos avocats. »
« J'ai beau, leur d.is-je enfin, vous passer en revue; Aucun que j'aie connu ne frappe ici ma vue ; Mais, je vous le promets, quand je serai là-bas,
A votre intention, malgré mes démérites,
Je dirai tous les jours les oraisons prescrites. »
« Oh! oui, nous te croyons, oui, tu t'en souviendras;
Car tu nous parais bon, de mensonge incapable. » Alors fut la cohue, avide, lamentable; Chevauchant, effarés, ils me prenaient la main;
Avec de longs Hélas et larmes infinies,
Qui veut cierges, rameaux ou médailles bénies ;
Qui se contenterait d'un Pater, d'un Amen ;
Et, pour mieux m'émouvoir, divers d'accent, de geste,
Tous de me rappeler leur histoire funeste :
« Écoute, » me dit un qui s'attache à mes flancs,
« Je rentrais à cheval, par une nuit sans lune, Vers ma ville natale où la table commune M'attend avec ma femme et mes petits enfants.
Us m'attendront longtemps, chers anges que j'adore! Hélas! j'avais compté sans Ezzelin le More Et troisième du nom; que n'est-il le dernier!
Comme je voyageais, chantant et sans alarmes, Ses estafiers, masqués, montés et tous en armes, M'attaquent à la fois; j'étais bon cavalier,
Je savais, au besoin, jouer d'une rapière ;
Mais comment m'en servir dans cette souricière?
Je pris champ, et je dis à mon cheval : allons!
C'était un barbe entier, et qui, dans tout son être, Parut comprendre alors le danger de son maître; Tandis que les bandits courent, nous, nous volons!
Et certes j'aurais pu me tirer de leur griffe, Tant le noble animal, semblable à l'hippogriffe, Bondissait, faisant feu des pieds et des naseaux ;
Je n'avais pour cela qu'à prendre vers Padoue; Lorsque au gué d'Oriaque et son marais de boue, Nous allons, sans v voir, donner dans les roseaux;
Dans cette épaisse glu l'illustre maison d'Esté M'eut bientôt à merci; figure -toi le reste : Douze chiens altérés sur un cerf aux abois!
Contre tant d'ennemis que peut la pauvre bête? Sous ses fiers andouillers elle courbe la tête; Elle meurt et son râle expire au fond des bois !
Et voilà les exploits d'un tyran sanguinaire; Voilà, si tu le sais, comment, à l'ordinaire, Finissent, jeu royal, les chasses d'Ezzelin! »
« Plus qu'aucun, j'ai besoin qu'à mon aide l'on vienne, Dit un autre; quelle âme a plus froid que la mienne? Je n'ai laissé qu'un fils, tout petit orphelin;
Ma veuve, au lendemain, avait séché ses larmes.
Ah! Jeanne, qu'as-tu fait? mon propre héraut d'armes,
Dans mon lit encor chaud, pourquoi l'as-tureçu?
« Je suis de Montefeltre et m'appelle Buonconte; Et ce triste abandon me rend confus de honte. » Et moi : « Je sais ton nom ; mais ce que nul n'a su^
Buonconte, c'est ta fin véritable; sur terre, Chacun à sa façon en fait un commentaire. Qu'es-tu donc devenu depuis Campaldino? »
a Je doute, me dit-il, que tu puisses me croire; Mais sûr, comme j'espère un jour dans la victoire, Je ne te dirai rien que de vrai, mot pour mot.
Peut-être connais-tu l'Àrchiane fangeuse Que l'Apennin répand de sa cime orageuse. Aux lieux où ce torrent conflue avec l'Arno,
J'arrivai seul, à pied, le soir de la bataille; Ma gorge pantelait sous une large entaille; De mon écharpe, en vain, je tamponnai le sang ;
Las! je m'évanouis sur la berge fleurie;
Je meurs, en invoquant le saint nom de Marie !
Aussitôt d'un côté mon bon ange descend ;
De l'autre le démon dont l'aile s'horripile :
« A deux de jeu, dit-il, cette àme à croix ou pile! »
Mais l'ange, dédaigneux, m'emporte entre ses bras.
Et Satan, maudissant la larme qui me sauve, Reste auprès du cadavre, ainsi qu'un vautour fauve. Au moment de mourir, me confessant tout bas,
J'avais placé mes bras en croix sur ma poitrine; Cette croix lui fait peur, le tourmente et chagrine; 11 tourne tout autour, il rage, il n'en veut pas.
Mais comme il n'oserait la défaire lui-mêmes, Voilà que, s'élevant dans l'air plein de blasphèmes, 11 fait tonner, pleuvoir et ne prend de repos,
Que lorsque l'Archiane à l'Arno réunie, Où disparaît mon corps souillé de gémonie, De ces bras qu'il abhorre a disloqué les os! »
a Et, pour mon âme aussi, fais célébrer des messes, Dit un troisième esprit, une ombre aux longues tresses; « Mon nom est la Pi a, Sienne fut mon pays;
La Maremme a couvé mes lentes funérailles; Celui qui me passait, le jour des fiançailles, Son diamant au doigt, el qui me l'a repris,
Sait seul à quel carat j en ai payé le prix. »
Comme, lorsque la faim, désolant les royaumes,
Réduit les habitants à l'état de fantômes,
Que, l'un pour l'autre, objet d'envie et de frayeur,
Femmes, enfants, vieillards, sans moyens d'existence, On les voit, aux débits de publique assislance, Assiéger de leurs cris le pâle pourvoyeur;
Et lui, presque foulé, mordu par ces squelettes, A beau d'un pain moisi leur partager les miettes, Donner à l'un le quart, à l'autre la moitié,
Après avoir vidé ses dernières ressources, Incapable qu'il est d'emplir toutes les bourses, Il ne peut que les prendre en commune pitié :
Ainsi m'environnaient ces âmes éperdues;
Dans un cercle de mains toutes vers moi tendues,
Ainsi je m'en allais, d'un pas irrésolu.
Hélas! pour contenter quiconque me postule, Pour remplir à chacun sa sébile ou sportule, Quel trésor eût suffi ! quel tronc il m'eût fallu !
Là je vis l'Arétin égorgé sous Fétqle,
Et le cavalier Noir qui, dans sa course folle,
Fut se noyer au fleuve, à la chasse des Blancs ;
Et Frédéric Novel, et Frédéric de Pise
Dont le père, Mazurque, embrassant la prêtrise,
Voulut à l'assassin tendre ses bras tremblants,
Je vis le comte Orso ; je vis Pierre de Brosses, Gentilhomme français, par les valets féroces De Philippe le Bel, en sa geôle, étranglé.
Àh! dame de Brabant! ah! Putiphar nouvelle! Fasse le ciel, vengeur d'un serviteur fidèle, Que tu ne sois, un jour, en lieu plus désolé!
Mais qui peut les compter? Quel fidèle annaliste De ces héros du meurtre établirait la liste? Je n'aurais pas fini d'écouter leurs aveux,
Lorsque, à la région qui leur est interdite, Ils nous laissèrent seuls franchir cette limite, Non sans cris déchirants et lamentables vœux.
Le jour baissait; profonde était la solitude; Et comme un sentiment de vague inquiétude; S'emparait de Virgile; à plus forte raison,
De moi, dans ces déserts où nulle hôtellerie Oncques jamais ne fut, clocher ni seigneurie Autre que la montagne à l'extrême horizon.
Je n'osais m' informer. « Hâtons-nous, dit le maître* Le soleil ne doit pas tarder à disparaître, Et de notre chemin il faut nous enquérir.
Justement le salut arrive à qui le cherche; Vois-tu cette âme seule, et qui là-haut se perche Comme aigle avant la nuit; allons la requérir. »
0 généreux Lombard, que ton port était sombre! Sur ses genoux blafards fixant ses coudes d'ombre, Le visage appuyé dans les paumes des mains,
Il nous vit approcher, mais sans changer de pause, Comme ne s'occupant de nous ni d'autre chose; Pas un pli ne bougea dans ses traits léonins.
Virgile interrogea l'esprit mélancolique Qui, pour toute réponse, en langage italique : « Quel est votre pays, d'abord, ô pèlerins? »
Et le poëte à peine avait nommé Mantoue, Qu'arrachant son visage à ses mains qu'il décloue, Et dans son œil atone un éclair allumé :
« N'as-tu pas dit Mantoue? en ma vie éphémère, Je fus Mantouan aussi; fils de la même mère, Viens dans mes bras, ô frère, ô frère bien-aimé! »
Et moi, témoin muet de ce transport extrême : Italie, Italie, hélas! dis-je en moi-même, Sur des flots furieux navire sans secours,
Égout des nations, vieille terre latine
Qui, parmi les combats de ton hydre intestine,
Fus terre de Saturne et le seras toujours!
Les morts, à ton seul nom, pour ces douces étreintes, Trouvent encor du sang dans leurs veines éteintes ! Et parmi les vivants que le rôle est changé!
Quand donc s'aimeront-ils les enfants de Jocaste? Faut-il qu'ils aient avant comblé leur sort néfaste, Et qu'ils soient tombés tous, l'un sur l'autre égorgé?
Regarde autour de toi, malheureuse, regarde Des Alpes à l'Etna, d'Ostie au lac de Garde : Où vois -tu sans discorde un pouce de terrain?
0 cavale du Pô, si belle d'encolure,
Que n'as-tu donc appris à régler ton allure?
Pourquoi ne peux-tu pas t'habituer au frein?
Tu n'étais pas ainsi, lorsque, de fer gantée,
Une main corrigeait ta croupe mouchetée,
Et dans tes durs naseaux passait l'anneau d'airain!
Tu frémissais alors sous l'étrille et la housse;
Tu te courbais pour prendre un Charle, un Barberousse,
Et tu te redressais fière de ton fardeau!
Et tu changeais de main, d'un empereur à l'autre; Mais du jour qu'à tes flancs nourris de fleurs d'épeautre, D'inhabiles cuissards se relâchait l'étau,
C'en fut fait, et depuis, les rênes secouées, Folle, ruant aux vents, hennissant aux nuées, Tu cours, échevelée, et par vaux et par monts!
Honte sur toi, César, qui n'oses la reprendre,
Et, sur ses larges reins, tombant comme Alexandre,
A coups de fouet encor, chasser tous ses démons!
Aussi, que le courroux du ciel s'appesantisse Sur la maison Tudesque, et ce sera justice, Pour que tes successeurs craignent de t'imiter;
Car Rodolphe, ton père, et toi-même bien pire, Laissez les pavots croître au jardin de l'Empire : Viens, Albert, une fois, viens-t'en nous visiter.
En vain, pour ménager le cœur d'un si bon prince, D'indignes camériers, de province en province, Dans la boue et le sang étendront un drap d'or;
Le pillage aux cent bras, l'anarchie aux cent têtes En seront plus hideux à la lueur des fêtes; L'horrible vérité s'y fera jour encor.
Sous ton bras paternel viens voir comme on repose, Et te complaire aux maux dont toi seul es la cause. Jusqu'aux rives du Tibre aussi portant tes pas,
Sur l'Esquilin désert va voir Rome qui pleure, Va la voir, mauvais fils, avant qu'elle se meure; Et si tant de fléaux ne te suffisent pas,
Si rien ne peut toucher, émouvoir ta grande âme, Ni l'infâme institut, ni la coutume infâme, De ta propre infamie au moins tu rougiras.
Et toi, Dieu tout-puissant, cette terre féconde Dont tu t'étais servi pour subjuguer le monde, Peux-tu la délaisser en ces rudes travaux?
Est-ce que tu l'aurais à jamais rejetée, Comme après la moisson une paille infectée? Ou si, la réservant à des destins nouveaux,
En cette extrémité tu ne l'aurais réduite, Que pour l'en retirer meilleure par la suite, Et faire de ton bras éclater la valeur?
Florissante cité qui dans l'Arno te baigne,
Seule, en ces temps mauvais où la licence règne,
Tu n'as point part au moins dans le commun malheur!
Non, dans le droit chemin tu n'as plus qu'à poursuivre; C'est chez toi qu'on s'instruit, chez toi qu'il fait bon vivre; Tandis que ton sénat sommeille au Palais Vieux,
Jamais les factions ne grondent dans les rues; La nuit, entre voisins, jamais chaînes tendues; Les herses n'ont que faire où les lois gardent mieux.
Point, comme dans Vérone inquiète et servile, Montaigus, Capulels se disputant la ville ; Mais du seul bien public des Catons soucieux :
A les voir gravement rêver sous tes portiques, Comme on admire en eux les profonds politiques ! Que leur doigt, sur leur bouche, en fait aisément foi!
École d'orateurs, montre de capitaines,
En toi Sparte revit, en toi renaît Athènes;
Que dis-je? Qu'ont donc fait ces villes près de toi,
De toi qui, tous les mois, improvises des codes, Change exergues, faisceaux, tailles, recouds et brodes, Pour les défaire après, tant de beaux gonfalons?
Ah! Florence, Florence, ah! Protée aux cent masques, Crains, à force d'habits et de couleurs fantasques, De ressembler bientôt, du train dont nous allons,
Au patient rongé de quelque horrible plaie,
Qui, sur son lit brûlant et devenu sa claie,
Se retournant sans cesse et grattant des deux mains,
De sa plaie incurable irrite les venins.
« Je suis Sordel, dit l'ombre après mille caresses, Sordel, grammairien, que Rome et les deux Grèces Ont vu du vieux Parnasse exhumer les trésors ;
Et toi, qui donc es-tu? Quel cercle te renferme? » Et Virgile : a Venu sur la terre avant terme, Avant que le Seigneur des vivants et des morts
Eut, comme il l'a voulu, tracé le grand partage, Forclos, par conséquent, du moderne héritage, J'habite, esprit flottant, les Limbes, au dehors.
Il est vrai que j'ai là, pour compagnons, les sages Fameux du paganisme, en vertus, en courages, Inférieurs pourtant au moindre de vos saints;
Mais tous les jours y tombe, et parmi nous afflue
Du croît quotidien la triste non-value
Dont la mort s'accommode, en ses furtifs larcins :
Fruits verts mal détachés avec sa faux qui tremble, Enfants mort-nés, fœtus, foule qui nous ressemble, Qui, sur terre, en venant, n'ont pas ouvert les yeux,
Et, pour n'avoir lavé la tache originelle Avec la goutte d'eau de la vie éternelle, Ne les rouvrent pas plus à la clarté des cieux.
Hélas! frustrés du sang de la grande Victime,
En son honneur, du moins, fêtant la Pâque azyme,
Nous pourrions presque aimer cette morne cité,
Sans la confusion du peuple embryonnaire, Et les cris par lesquels, vagissant vers son père, Il nous rappelle aussi notre incapacité.
CHANT SEPTIÈME. Gl
Pour un temps seulement, j'ai quitté ma retraite, Afin d'accompagner celui-ci jusqu'au faite De la sainte montagne, après l'avoir conduit,
Comme je viens de faire, et par ordre céleste, A travers les replis de l'Achéron funeste. Quant à mon nom, il fit et fait encor du bruit
Parmi les fils de l'art, aînés de la nature, Qui, comme toi, duPinde ont gardé la culture; Et si de ce terroir tu fouillas tous les plis,
Peut-être, à leur parfum, sous les gloses stériles, Auras-tu reconnu la fleur de mes idylles : C'est moi qui fis chanter Tityre, Amaryllis. »
« Toi, Virgile! » exclama Sordel qui, tout perplexe D'abord, puis à ses pieds humblement génutlexe, Lui rendait les devoirs du plus tendre des fils,
« Toi que pour désigner au monde qui te loue, 11 suffit de nommer le cygne de Mantoue! » Mais Virgile, mettant un terme à ce discours :
« Montre-nous le chemin et de quel côté s'ouvre La Piscine du monde où tout mal se découvre. Le temps est précieux à qui compte par jours. »
« Autant qu'il m'est permis, je serai votre guide; Car, selon que de nous la sentence décide, Un article, qu'il faut observer avec soin,
Nous prescrit certains lieux, de même qu'il désigne Un temps plus ou moins long pour le novice indigne; Mais, je vous en préviens, nous n'irons pas bien loin
La nuit tombe, et déjà son ombre plus sensible Va nous rendre bientôt toute marche impossible. » « Qui nous empêcherait? Est-ce l'obscurité,
Dit le poëte, ou bien une secrète clause De cette loi qui fixe et règle toute chose? » Sordel, alors, ayant son linceul écarté,
Se baissa sur le sol comme le géomètre
Qui, l'équerre à la main, retrace un périmètre,
Ensuite sur un point son index s'arrêta ;
« Voyez-vous? » nous dit-il, montrant, de sa main nue, La ligne imaginaire, « après la nuit venue, Vous ne pourriez franchir ceci d'un iota.
C'est pourquoi, dépêchons; ci près est un refuge D'esprits qui, tous ensemble, en attendant le juge, Aiment à se tenir et ne frayer qu'entre eux.
Je vous dirai leurs noms qu'il vous plaira d'apprendre, D'autant que vous serez à l'abri, pour attendre Le retour de l'aurore, en ce val plus heureux. »
Sordel nous conduisit; et bientôt il nous mène Au rebord d'un vallon dont la parole humaine Ne saurait ni compter ni décrire les fleurs,
Tant l'herbe disparait sous ce mois de Marie, Et tant d'un maître-autel la riche orfèvrerie Pâlirait à côté de leurs vives couleurs,
Là, comme dans un chœur de musique sacrée^
Une réunion d'esprits qui se récrée
Chantait le beau cantique à la Reine des cieux.
« Tous ceux que vous voyez, en ce lieu solitaire, Etaient rois, dit Sordel, et princes de la terre. Celui qui sied plus haut, et sombre, soucieux,
Aux voix des concertants ne mêle point la sienne, Mais penche sur son sein sa tête olympienne, Fut l'empereur Rodolphe ; il songe nuit et jour
A la triste Italie, en lui-même s'accuse
De l'avoir délaissée et, sans trouver d'excuse,
D'un remords éternel il nourrit le vautour :
« Que n'ai-je encor le globe en ma main souveraine! » Se dit-il; vain regret! et leçon non moins vaine! Puisque, en la même faute, Albert tombe à son tour!
Odoacre, le roi de Bohême, l'approche,
Et semble de ses pleurs lui faire un doux reproche;
Lui-même, cependant, il en a bien sujet
Pour son fils Yenceslas, tout gangrené de vice; Mais le vieux roi l'oublie, et, mort, fait son service Près de son suzerain, en bon vassal qu'il est.
Ce mirmidon là-bas est Philippe de France; A Henri de Navarre il conte sa souffrance, Et la cause surtout de son chagrin mortel
N'est pas cette déroute où les siens, sans vergogne,
Ont du Lys défloré jonché la Catalogne,
Mais d'avoir mis au monde un Philippe le Bel.
Voyez, plus fort que tous et plus grand de la tête,
Pierre, roi de Castille, auteur de sa défaite,
Et Charles, roi de Pouille, au grand nez aquilin.
ÀuNason, en chantant, le Goliath s'accorde. Ce bel adolescent qui, pieux, les aborde, Comme un diacre imberbe en chasuble de lin,
Devait, s'il eût vécu, porter leurs deux couronnes, Et l'on comptait sur lui pour relever ces trônes Que l'on ne voit que trop pencher vers leur déclin.
Mais la mort a fauché l'aîné plein de promesses, Pour laisser les cadets fournir d'autres prouesses. C'est ainsi que partout elle s'en va, d'ailleurs,
Au berceau, monstre aveugle, étouffant les Hercules, Remplaçant les géants par des nains ridicules. C'est ainsi que, privé de ses rejets meilleurs,
Le tronc impérial, où tout se ramifie, Communique aux bourgeons le ver qui l'atrophie. Les femmes où parfois la sève a rejailli,
Par la contagion elles-mêmes frappées,
Ne savent plus changer leurs fuseaux en épées.
Isabelles, Édiths, la Parque a tout cueilli :
A peine si l'on voit les souches décrépites S'étoiler, çà et là, de pâles Marguerites. Plus heureux et toujours se tenant à l'écart,
Est ce fantôme blanc, du sort exemple unique : C'est le bon roi Henri, l'Évandre britannique, Qui revit dans son fils, le premier Edouard.
Cette ombre agenouillée et, plus loin, amoindrie, Est Montferrat, tué par ceux d'Alexandrie, Dont la mort aujourd'hui met deux villes en feu,
Et lui ne s'en soucie et semble tout en Dieu,
C'était l'heure où celui' qui navigue sous l'Ourse, Songe aux adieux des siens et trouve, dans sa course, La distance plus longue au sillon plus obscur ;
L'heure où le pèlerin, loin du gîte, soupire, Au son de l'Angelus, comme le jour expire; Lorsqu'un de ces esprits, sur un timbre aussi pur,
Chanta le beau couplet que l'on chante à Complies, Pour louer Dieu, le soir, des heures bien remplies. Puis, autant qu'un rayon me permettait de voir,
Je vis, les bras ouverts, tendus comme des palmes, Ces âmes regarder les ci eux profonds et calmes, Dans une anxiété palpitanle d'espoir.
A peine eus-je le temps de regarder comme elles, Que tourbillon vivant, deux anges dont les ailes A toute l'atmosphère impriment un frisson,
De leur vol lumineux inondèrent l'espace. Vêtus de verts surplis, sur la blanche cuirasse, De deux glaives sans pointe agitant le tronçon,
Aux deux côtés du val ils s'en vinrent descendre : Je voyais bien flotter leur écharpe vert tendre, Et de leurs cheveux d'or l'étoupe toute en feu;
Mais le visage, obscur, tant la lumière abonde, Repoussait mon regard; en eux, la tète blonde Est tout ce qui rayonne et transpire de Dieu.
« Tous les soirs, dit Sordel, ils viennent, à cette heure, De la Jérusalem céleste, leur demeure, En gardé du troupeau qui leur est confié;
Car le Serpent, aussi, hante ce promontoire; Non qu'il puisse jamais forcer le Purgatoire, Mais en haine de l'homme et du Crucifié,
Dans sa fureur stupide, il cherche quelque épave Qu'il puisse mordre, au moins, et souiller de sa bave. » Dès que j'eus entendu ces mots inquiétants,
Croyant déjà sentir le monstrueux reptile,
Je me serrai, tremblant, contre le doux Virgile.
« Allons voir, dit Sordel, ces âmes; il est temps. »
Nous marchions depuis peu, quand je vis l'une d'elles, Sur ses sourcils froncés arc-boutant ses mains grêles, Chercher, à travers l'ombre, à distinguer mes traits;
J'en fis autant, et comme, au sein du crépuscule, Il arrive, entre amis, qu'on approche et recule, Avant que d'en venir aux mutuels souhaits,
Ainsi, doutant d'abord du sort qui nous rassemble, Tous deux, d'un même cri, nous partîmes ensemble, « Cher Ni no de mon cœur, te voilà donc sauvé! »
70 LE PURGÀTOIHE.
« Et toi, tes pieds enfin foulent la terre libre! Quand t'a-t-il débarqué le nautonnier du Tibre? » « Hélas! c'est par le Styx que je suis arrivé,
Avant d'avoir connu ma dernière demeure. » Alors, il s'écria : ce Conrad, accours, sur l'heure, Si tu veux admirer le roi des Nécromans! »
Et celui qu'il appelle étant venu nous joindre, Tous, y compris Sordel pris de. stupeur non moindre, Se confondaient en longs, muets étonnements.
Puis, l'ami que mes yeux venaient de reconnaître : « Si tu passes jamais aux lieux qui m'ont vu naître, Quand de ta mission les jours seront comblés,
Dis à ma lille, hélas! ma Laure bien-aimée, De frapper, en mon nom, à la porte fermée Qui s'ouvre au seul battant de nos vœux redoublés.
Pour ma veuve, depuis qu'à son doigt annulaire, Galéas a passé sa bague consulaire, Elle mène mon deuil en mille ris et jeux.
Et cela te fait voir ce qu'est un cœur de femme,
Ce qu'est son fol amour, comme un foyer sans flamme,
Si le lit surmené n'en entretient les feux.
Àh ! beauté vaniteuse, en seras-tu plus fière, Lorsqu'on aura sculpté, sur ta funèbre pierre, Au lieu du coq Pisan le serpent Milanais?
Ah! bientôt, longue et froide, en ta couche héraldique, Tu sauras qu'il n'est rien comme l'anneau pudique, Pour sceller une tombe et reluire à jamais ! »
En ce moment, mes yeux, selon leur habitude, Se portant vers le ciel, leur incessante étude, Je ne vis plus, au Sud. les quatre étoiles d'or;
Trois seulement brillaient, comme en leur place écloses, Et de ce changement je recherchais les causes. Virgile me comprit : « Tu te trompes encor;
Tu ne vois pas, là-haut, trois nouvelles planètes; Les quatre y sont toujours, aussi belles et nettes; La constellation, qui te tient suspendu,
72 LE PUHGATOIRE.
N'est autre, en vérité, que la Croix échancrée Qui brillait, ce matin, dans son ampleur sacrée. Si de son labarum un astre a disparu,
C'est que, marchant déjà dans cette ombre suspecte,
L'ennemi l'a terni de son haleine infecte,
Ou pour ne point le voir, ou pour n'en être vu. »
Et : « Là! là! » dit Sordel, où le col se resserre, « Voyez- vous se glisser notre antique adversaire? » Avec le frôlement des constrictors sans os,
Il venait, ondulant sur ses molles rotules, Le père du péché, tout gonflé de pustules, Dont la gueule béante engloutit tant d'oiseaux.
Parfois, au bruit que font ses écailles dans F herbe, 11 s'arrête; son cou se dresse alors superbe; 11 darde, autour de lui, son œil fascinateur.
Un gazouillis s'entend; insinuante et douce,
C'est sa langue qui siffle, en mordillant la mousse.
Puis il reprend sa marche avec même lenteur.
Mais en vain il se cache en ses pistes obscures;
Déjà sur le dragon les anges dioscures,
Fondaient en même temps; pour atteindre leur but,
Ils n'eurent qu'à froisser leurs glaives invincibles, Et l'éclair eût suffi, sans les passes horribles! 11 n'en fallut pas plus au lâche Belzébuth.
Chacun, dans notre groupe, immobile à sa place, Et, retenant son souffle, avait suivi la chasse. Seul, au nom de Conrad le fantôme accouru
Me regardait toujours, sans battre des paupières ; Et lorsqu'avec la bête, aux profondes tanières, Des chérubins jumeaux le couple eut disparu :
« Sois heureux, me dit-il, autant que le désire Conrad Malaspina, baron du saint-empire; Si mon nom ne t'est pas tout à fait inconnu,
Parle-moi de mes fils : Tiennent-ils cour princière ? Ma seigneurie est-elle aussi puissante et fière, Là-bas, sur les confins du pays Roraagnol? »
« Magnifique Conrad, jamais, sous mes sandales, Ton castel n'abaissa ses chaînes féodales; Mais, d'après ce qu'en dit la renommée, au vol,
Plus haut, entre créneaux, nul pignon ne se montre; Nulle part, en ces temps où las î on ne rencontre Que félonie, astuce et blasons dédorés,
Nulle part ne fleurit, comme en ta descendance, L'honneur, la courtoisie et des biens l'abondance ; Et ce qui rend tes fils à jamais honorés,
C'est la réception riche, quasi royale : Quel voyageur, frappant à ta porte loyale, Fut-il congédié, jamais, au lendemain?
Quel proscrit, ne sachant où reposer sa tête,
N'y trouve une patrie, un port dans la tempête ! »
Alors, interrogeant les lignes de ma main,
Et comme tout saisi d'un accès prophétique : « Le soleil n'aura pas, sept fois, sur l'écliptique, Par sa corne dorée, amené le Bélier,
Que tu pourras des faits mieux juger, par toi-même, Quand, repoussé partout, dans ta détresse extrême, Tes bras de ma grand' salle étreindront le pilier,
Si le ciel, jusque-là, suit son cours régulier. »
L'Aurore se levait, ou plutôt l'aube grise, Et, dans le même temps, une légère brise Qui, loin de les éteindre, à son front radieux,
Semblait en raviver les gemmes immortelles; Gomme un diamant roi, superbe, au milieu d'elles, Brillait le Scorpion armé de mille feux.
Sur l'herbe du vallon, de fleurs toute émaillée, J'avais en longs discours poursuivi la veillée, x\vec Sordel, Virgile et mes nouveaux amis;
Mais sous le poids d'Adam où tout homme succombe, Et par jour une fois incline vers la tombe, En cette compagnie, enfin, je m'endormis.
Avant l'heure, peut-être, où la première aronde, Pour nourrir ses petits, s'en va faire, à la ronde, La chasse aux papillons sommeillant dans les fleurs,
J'eus un songe, de ceux qui, messagers fidèles, Avant l'événement apportent les nouvelles, Aubes de l'âme aussi, matinales lueurs.
J'étais sur le Gargare où l'aigle, aux larges serres, Enleva Ganvmède au milieu de ses frères; Et je voyais le même oiseau de Jupiter,
Comme en quête d'enfants aux brillantes cnémides; Au moment qu'ébloui par les cercles rapides, De plus en plus étroits, qu'il trace dans l'éther,
Je rne disais : «Sans doute en ces lieux il giboye; S'il allait me saisir 1 pourvu qu'il ne me voie! » Je me trouvais déjà dans ses harpons de fer,
Et, comme un ouragan qui réduit tout en poudre, Mon vainqueur m'emportait au séjour de la foudre. Là, comme il aurait fait pour son aiglon chéri,
il pressait sur son sein ma poitrine qui tremble; Mais la foudre, éclatant, nous dévorait ensemble, Et je me réveillais en poussant un grand cri.
Moins surpris fut Achille enlevé par sa mère, Le jour que, dans Scyros, il se vit seul à terre, Et la flotte, sans lui, voguant dans le lointain.
Je n'étais plus couché dans la belle vallée,
Mais au bas d'une roche aride, désolée,
Et, de la tête aux pieds, de courbature atteint.
Virgile me veillait, qui, le sourire aux lèvres, Parlant comme une mère à l'enfant dans ses fièvres : « Tu reposais encor, lorsque, de grand matin,
Femme survint du ciel, qui se nomma Lucie : ce Laissez-moi dans mes bras, pour que je l'initie, Prendre ce malheureux qui dort; ne dites mot;
Il n'en arrivera que plutôt à la cime
Où Béatrix l'attend et d'où son vol sublime
En sera tout porté pour s'élever plus haut. »
« Elle te prit alors, et moi, la laissant faire, Je suivis le sillon de sa robe aurifère : Ici t'ont déposé ses bras d'azur diffus;
Puis, me montrant du doigt le grand portail de pierre, Et comme tu rouvrais en sursaut la paupière, Elle se dérobait à mes regards confus.
Lève-toi; nous voici désormais sous le cône, Et déjà le soleil de toutes parts rayonne. » Je me levai, les os étrangement moulus,
Comme l'agneau que 1 aigle a laissé choir à terre, Et qui ressent encor l'étreinte de sa serre. De même que l'on voit, dans les forts bastions,
Derrière un pont-levis s'ouvrir une poterne,
Ici le roc béant se creusait en caverne;
Et j'aperçus d'abord, du point où nous étions,
De diverse couleur et de grandeur égale, Trois marches conduisant à la porte fatale. Sur la plus élevée était assis Quelqu'un
Que je ne distinguai de suite tant, dans l'ombre, 11 semble, en même temps, éblouissant et sombre . « Hommes, » dit-il, du sein de cet épais embrun,
Où tournoie une épée en spires fulgurantes,
« Qu'à travers mon soleil, comme tâches errantes,
A peine j'entrevois, auriez-vous donc formé
L'espérance d'entrer avant l'heure prescrite? Si vous n'êtes porteurs de votre grâce écrite, N'approchez pas du glaive en mes mains allumé ! »
« Ange de l'Éternel, dit Virgile, pardonne!
Du ciel, ce matin même, une sainte patronne... »
Il ne le laissa pas achever : « C'est donc vous,
Pour qui Lucie, hier, m'adressait sa prière? Lucie est grande et brille au séjour de lumière! Venez, mais ne montez ma rampe qu'à genoux. »
De la première marche en tremblant je m'approche, Et je vis que c'était comme un cristal de roche Où, de la tête aux pieds, on se peint tel qu'on est.
Le seconde, de lave, est une pierre noire Où les éclats du feu forment un saint ciboire Surmonté d'une croix qu'à peine on reconnaît :
La troisième, on ne sait si c'est rouge porphyre,
Ou sang pétrifié d'hécatombe martyre.
L'ange qui, tout entier, pour le coup, m'apparut,
Posait un de ses pieds sur cette dalle stable, Et de l'autre pressait le seuil, bloc formidable, Tout d'un seul diamant, mais incorrect et brut.
Je montai, me frappant du poing et de la corde : « Grâce I dis-je, pitié ! pardon ! miséricorde! » Et de l'épée alors qu'il tenait à la main,
De sept P, sur mon front, inscrivant les stigmates : « Va, dit-il, effacer, de pleurs et d'aromates, Des sept Péchés mortels ce syllabaire humain» »
Lors, j'osai regarder le géant de lumière Qui me parut vêtu d'un immense suaire, D'un drap, comme filé par le ver des tombeaux,
Tout cendre et tout poussière, et cendres, à vrai dire,
De générations et poussières d'empire.
De dessous cet habit qui retombe en lambeaux,
Il décrocha deux clefs et je reconnus celles Que tout pontife gère en ses mains paternelles. L'ange mystérieux vers nous les dirigeant :
« Pierre mêles donna, dit-il, et sur la terre, Ses successeurs en ont un parfait exemplaire. L'une, vous le voyez, est d'or, l'autre d'argent.
L'une s'appelle Grâce et l'autre Pénitence; Et la porte ne cède à nulle vive instance, Si les deux n'ont joué dans le pêne d'abord.
Grâce ne fait qu'un tour dans la vis qu'elle pince; Mais sur ses gonds rouilles toute la porte grince, Avec toutes ses dents, quand Pénitence y mord.
Lorsqu'il mit ce dépôt entre mes mains fidèles,
« Sers-t'en, me dit l'apôtre, et, pour peu qu'une d'elles
Vienne à faire défaut, ne lève point l'écrou ;
Mais comme il est écrit : ouvre à qui frappe! essaie, Plusieurs fois, les deux clefs dans l'ouverture vraie, Et secoue, au besoin, sans fausser le verrou. »
«C'est ce que je vais faire: et, pour vous, prenez garde, Une fois hors du seuil reposant sous ma garde, De ne vous retourner ou vous seriez perdus ! »
Alors de bon custode il remplit son office, Et les clefs répondant à leur double orifice, Des deux battants bâilla l'effroyable hiatus.
On dit que, quand César excitant un tumulte, Et foulant à ses pieds le sénatus-consulte, Sourd à la voix des dieux, aux cris de Métellus,
Pour piller l'as public força le Capitole, La Louve, de fureur, en rugit comme folle, Tout le roc Tarpéien, sous ses pieds, en trembla:
Ainsi, mais plus stridents, hurlent ces gonds avares; Ainsi je frissonnai quand j" entendis les barres Rouler l'une sur l'autre : et puis il me sembla,
Dès que j'eus mis le pied dans la fatale enceinte, Qu'un Te Deum partait de la montagne sainte; Comme à Jean de Latran, lorsque l'on est au fond
Et qu'on entend chanter les moines dans l'abside, Que dans la nef immense où son outre se vide, L'orgue, aux mille pipeaux, à l'hymne se confond;
Et, quand la porte s'ouvre, ainsi l'écho répond.
Je me trouvais enfin dans le champ des épreuves, Où, par un long travail, les âmes se font neuves. Où serais-je à présent, hélas! malheur à moi,
Si, lorsque j'entendis la porte millénaire De son double Janus refermer le tonnerre, Je m'étais retourné dans mon subit effroi !
« Soleil ! » dit le poëte, en fixant ses yeux pâles Sur le flambeau du jour, « au long de ces spirales, Daigne nous diriger et dissipe, astre roi,
Devant nous, tout brouillard, comme, aux rais de ta face, Cette lune, perdue aux confins de l'espace, Dont la larve recule, éteinte, devant toi.
Regarde, ajouta-t-il, sous ce ciel sans nuages, La tour du Purgatoire, avec ses sept étages Dont les cordons de pierre enroulent le rocher.
Compte bien : ils sont sept, tous à pic sur l'abîme ; D'une corniche à l'autre, ainsi, jusqu'à la cime, Conduit un escalier qu'il nous faudra chercher.
Ce que je te dirai, c'est que l'orgueil impie, A tout seigneur honneur, dans ce cercle s'expie. Tu vas voir ses enfants matés, par quels bâillons!
Et dans toute la loge, à partir de l'entrée, De traits d'humilité la muraille illustrée, Qui pour ces malheureux sont autant d'aiguillons. »
Quand nous nous fumes mis dans le chemin de ronde Qui, sur une largeur de douze pieds, circonde, J'aperçus, en effet, sont-ils vivants ou non?
Comme lorsqu'on visite un splendide musée, Personnages gravés dans la pierre incisée. Ah ! sous terre rentrez, frises du Parthénon,
Œuvres de Phidias, merveilles appelées,
Dont l'acanthe s'effeuille au front des Propylées !
C'est d'un autre ciseau que ces murs sont sculptés!
C'est de plus blancs Paros, de plus purs Pentéliques, Que Dieu, lorsqu'il s'y met, taille ses basiliques, Et qu'il sait de panneaux orner leurs bas-côtés !
Le premier bas-relief représente une femme, Celle que tout cœur aime et toute bouche acclame, Seule dans l'établi d'un pauvre charpentier.
« Salut, lui dit l'Archange, Ave, Reine immortelle ! » Et Marie, à ces mots, soudain que répond-elle ? Est-ce un cri de triomphe en son esprit altier?
Non, mais simple de cœur, d'une lèvre fervente : « Dieu, dispose de moi, comme de ta servante! » 0 mystère éternel, comme, en plein, on t'y voit !
Elle n'est point émue, effrayée ou surprise,
Mais humble jusqu'au bout; et, d'une âme soumise,
On s'incline avec elle, avec elle l'on croit.
« Poursuivons, dit Virgile, et, si tu veux, contemple D'autres soumissions le mémorable exemple. » Voilà Jérusalem sous les cieux abvssins ;
C'est la fête annuelle où s'ouvrent les piscines ; Aux accents des kennors, des cistres, des buccines, Dans sa maison roulante, on sort le Saint des Saints.
Le grand prêtre, en avant, portant le lévitique, De Moïse, au désert, entonne le cantique; Et tandis que le char du temple fait le tour,
Ivre d'amour divin, sans bandeau sur la tête, Menant le saint Sabbat, danse le roi prophète. Seule, Michol, penchée au balcon d'une tour,
Rougit de cette ivresse et semble toute triste. G Michol insensée et bienheureux Psalmiste Qu'élèvent, devant Dieu, ses pieds rebondissants!
Qui donc, faisant du marbre une pâte animée, A pu tresser ainsi ces palmes d'Idumée, Traduire l'hymne même et dérouler l'encens?
Qui? sinon, toi, potier, aux œuvres sans pareilles, Toi, grand magicien qui, devant tes merveilles, A mes lèvres de chair arraches ces accents !
Mais déjà, mes regards courant sur les murailles, L'autre cartel, fouillé jusques dans ses entrailles, Me transportait à Rome, en son décor changeant.
Une armée, à l'entour, dans le cadre, piétine ; Et, sous les ailes d'or de l'aigle Palatine, A son haie espagnol, on reconnaît Trajan.
L'empereur, à cheval, va partir pour les Gaules ;
Le laticlave, au vent, flotte sur ses épaules;
Le laurier ceint son front qu'un souci semble user :
« César ! » crie une femme, au milieu de la foule; Mais des Prétoriens l'escadron la refoule, Des énormes chevaux le pied va l'écraser.
ce Place ! » dit aux questeurs l'empereur qui murmure. « Cette femme, César, habite la Suburre, Et ne mérite pas de venir jusqu'à toi. »
« Qu'on la laisse approcher. » dit l'empereur tranquille. « D'ailleurs c'est un procès pendant devant l'édile : » « Qu'elle approche, vous dis-je, et l'édile, c'est moi. »
Alors, échevelée, on voit la femme tendre
Sa supplique, et Trajan se baisser pour la prendre;
D'un rapide coup d'œil il la parcourt tout bas :
« Femme, qui que tu sois, par les mânes d'Auguste,
Il te sera fait droit, si ta demande est juste;
Mais des soins plus pressants m'appellent aux combats.
Le Barbare a paru sur l'Alpe Julienne;
Je vais le repousser, attends que je revienne. »
Et la femme : « César, si tu ne reviens pas! »
« Alors mon successeur entendra ta requête. » a Et si, pas plus que toi, la pitié ne l'arrête ! » « C'est juste, » et? relisant le modeste placet,
Devant les légions dont l'aigle se repose, Trajan, qui veut ouïr les témoins et la cause, Rend, séance tenante, un équitable arrêt.
J'admirais du héros la justice et la gloire,
Et ce trait pour lequel, dit-on, le grand Grégoire
De sa grâce posthume emporta le décret.
Mais Virgile, coupant court à ma rêverie :
« Viens, me dit-il, suivons, plus loin, la galerie ;
Car ce cercle n'est pas le seul, comme tu sais;
Et déjà nous devons chercher par où l'on monte A celui qui, plus haut, plus étroit, le surmonte Ces âmes, justement, nous montreront l'accès.
Tu les aperçois bien : » « Cela des âmes ? dis-je; Je n'y croirai jamais sans un affreux prodige. » « Eh ! bien, tu vas savoir si j'ai tort ou raison :
Les fardeaux sous lesquels Dieu les tient abattues, Les font paraître ainsi que de lentes tortues, Dont chacune, à son dos, emporte sa prison.
Mais sans plus l'arrêter aux dehors équivoques, Vois ces visages tors qui percent sous les coques. » 0 malheureux mortels, papillons nés, et puis,
Par votre propre faute, effroyables limaces, Au lieu d'ailes armés, vêtus de carapaces, En quel piteux format vous êtes-vous réduits !
Comme on voit, dans le mur, ces figures retortes, Sous les arcs de triomphe ou le linteau des portes, Sur qui, de tout son poids, pèse l'entablement:
Un effort si tendu gonfle leurs carotides,
Que s'identifiant à ces cariatides,
Le spectateur éprouve un morne accablement.
Ainsi tous ces esprits souffraient, sauf l'espérance ; Et moi, du fond du cœur, partageant leur souffrance, J'aurais voulu venir à leur aide : à quoi bon?
Je ne pus qu'admirer la main qui les nivèle, Graduant le tourment à sa parfaite échelle; Car tous ne portent pas le même talion :
Plus l'orgueil, autrefois, haussa leur tète altière, Plus leur front, maintenant, est bas dans la poussière ; Et certes à les voir difformes, contrefaits,
Un peintre de lutteurs et d'esclaves rebelles, De tous les raccourcis y prendrait les modèles; Et celui qui, le moins, regimbe sous le faix,
Semblait, tout échiné, dire : « Je n'en puis mais ! »
« Û notre Père, toi qui dans le ciel habites, Non que le ciel t'enferme en un de ses orbites, Mais parce que, de là, tu rayonnes partout,
Que ton nom soit chanté par toute la nature, Et dans ce grand concert que chaque créature, De sa faible partie, harmonise le tout. >
Fais que ton règne arrive" et que son jour soit proche Car si de notre main la palme ne s'approche, Ce n'est pas nos efforts qui pourront la cueillir.
Comme on entend là-haut en Hosannas se fondre Tes anges bien-aimés, à nous de leur répondre, A nous de te louer, acclamer et bénir.
Donne-nous notre pain quotidien, la manne Qui peut seule nourrir l'humaine caravane, Dans ce désert sauvage, aride, illimité;
Comme nous pardonnons nos offenses aux autres, Et toi, Dieu de bonté, pardonne-nous les nôtres; Prends-les pour les effets de notre infirmité;
Ne nous expose pas aux coups de l'Adversaire, Mais nous prêtant l'appui qui nous est nécessaire, Délivre-nous de lui, du mal et de la mort.»
Ainsi les orgueilleux disaient cette prière,
La plus humble qu'ait faite un enfant à son père.
Et puis ils ajoutaient : « Dieu tout-puissant et fort,
Si nous te supplions, c'est moins pour nous qui sommes
Sortis de la mêlée où s'agitent les hommes,
Que pour ceux qui là-bas naviguent loin du port, »
Oh ! que ceci nous pousse aux œuvres bienfaisantes ! Car si ces Siméons, sous ces croix si pesantes, Partagent avec nous leurs pénibles soupirs,
Pour leur soulagement que ne devons-nous faire ? Et que nous faudrait-il, las! à les satisfaire? Une heure, çà et là, prise sur nos plaisirs!
« Amen, leur dit Virgile, et que cette prière
Vous aide à transformer, en ailes de lumière,
Ces moellons dont Dieu seul peut cuber les quintaux !
Montrez-nous la montée et faites-le, de grâce, Car, non moins surchargé, mon compagnon se lasse; Il est rude à porter le calcaire des os ! »
Mors un des esprits : « Vous n'avez qu'à nous suivre ; Mais comment se fait-il qu'un homme puisse vivre Dans la chair périssable et frayer parmi nous?
Je ne vois que ses pieds; mon affreuse torture
M'empêche de pouvoir contempler sa figure !
Que je voudrais bien voir ce prodige, entre tous, LofC.
Et, comme de mon casque autrefois la visière, Relever, un moment, la cagoule de pierre ! Dans ce rampant cloporte, objet fastidieux,
Saluez donc Ombert, Ombert Aldobrandesque ! Telle était de mon cœur l'enflure gigantesque, Qu'à mes concitoyens j'en devins odieux.
Riche de cent villas, de toute une maremme, Je ne savais jamais parler que de moi-même, De mes exploits guerriers, de mes galants succès ;
Des autres, dédaigneux, je détournais le mufle ; Lorsqu'un soir, à travers mon juste-au-corps de buffle, Un bon coup de couteau creva tout cet abcès.
Et maintenant tu vois de mes biens ce qui reste : Le temps a consommé ma ruine funeste, De mon vaste manoir il a sapé le seuil ;
Je ne laisse, après moi, dernier né de ma race, Pas même d'héritiers; mais au ciel j'en rends grâce, S'ils devaient hériter de mon stupide orgueil. »
Comme je m'inclinais, vers lui, pour mieux entendre, Un autre qui marchait du pas du scolopendre, Distendit, pour me voir, son col tôt affaissé :
Au mouvement qu'il fit, avec un ouf sauvage, Il découvrit sa nuque et le bas du visage; Et je le reconnus sous son chapeau baissé :
« Oderise, est-ce toi, dis-je, en cette posture?
Toi, l'heureux inventeur de la miniature,
Qui, plus haut que le bois, as mis le papyrus ! »
« Oui, dit-il, parlons-en de mes charmants ouvrages ! Les beaux missels que j'ai tout paraphés d'images! Au lieu de les orner, que ne les ai-je crus!
Oui, j'enjolivais bien les têtes de chapitres, Changeant en croix les T, des A faisant des mitres; Parmi les moucherons, dans l'azur, voletants,
D'un nouvel alphabet inépuisable flore,
Les lettres, sous mes doigts, en lis semblaient éclore.
Que si j'eusse employé la moitié de ce temps
Au salut de mon âme, au lieu d'user mes veilles A créer, quoi? des riens, de futiles merveilles, Certes j'aurais mieux fait et j'aurais plus appris.
Et puis, n'est-il pas vrai que Franco, le chanoine, Sait broyer mieux que moi la poudre d'antimoine? . Qu'auprès de ses pinceaux les miens n'ont plus de prix?
Un tel aveu jadis eût fait saigner ma bouche,
Du temps que mon talent, dans son orgueil farouche,
Au fragile pastel, dédaignait tous rivaux;
Rien alors n'eut payé l'or de mes scarabées; Mais le carcan qui tient mes épaules courbées, Me force à réfléchir sur le peu que je vaux.
Gloire, renom humain, bulle d'air qui retrace L'azur du firmament, flotte un temps dans l'espace, Et disparaît soudain! Cimabue, autrefois,
Dans un genre plus noble, avait fleuri de même ; Giotto pousse, et voilà qu'il prend le rang suprême Guido fut bon poëte, et, maintenant, je crois,
C'est un autre Guido qui l'emporte à sa place; Gardera-t-il longtemps le sceptre du Parnasse? Qui sait si leur vainqueur à tous deux n'est pas né?
Vanité, vanité, te dis-je, ombre d'un rêve î
Vent qui change de nom, mais dont le cours s'achève
Avec la girouette qù son souffle a tourné !
Limez, après cela, pâlissez d'insomnies;
À moins que de primer parmi les grands génies,
Artistes, qui saura vos travaux dans mille ans?
Et mille ans que sont-ils, quand l'Éternel les compte? Moins que n'est un clin d'œil, la flèche la plus prompte, A l'évolution des astres les plus lents.
La gloire est en Dieu seul ; néant que tout le reste! Dans une autre carrière exemple aussi funeste, Vois, sous son triple bât, marcher ce dur sommier.
C'est le fameux Salvan, l'Annibal de Sienne. Nulle tête ne fut plus haute que la sienne, Nul ne porta plus haut un ondoyant cimier.
Les Florentins l'ont su, qui, plus vils que femelles, Lui montrèrent de loin les clous de leurs semelles. Mais les succès trop prompts sont suivis de revers ;
Et, tel que tu le vois, cette tête si fière
À, du haut d'un billot, roulé dans la poussière. »
« Je connais ce Salvan, comme tout l'univers,
Dis-je, mais pour quelle œuvre, offrande méritoire, Son âme a-t-elle jà gagné le Purgatoire? » « S'il est admis sitôt à dépouiller ses fers,
C'est à cause d'un trait que je m'en vais te dire . Cet homme qui poussa l'orgueil jusqu'au délire, À mendié deux ans; oui, ce fût pour payer
La rançon d'un ami que, pendant deux années, A demander l'aumône il passa ses journées, Et qu'on vit son échine, à ce métier, ployer.
Vingt mille florins d'or; la créance était forte! Il ne fallait pas moins ; enfin, de porte en porte, Obole par obole, il put la rassembler;
Mais, aussi, toutes fois que sa bouche de marbre Disait : «La charité! » comme branches d'un arbre, On voyait de son corps tous les muscles trembler.
Fasse le ciel clément que jamais tu ne saches Ce que c'est que de tendre à des sots, à des lâches, Une main, sur eux, prête à tomber en soufflets,
Ou de t' entendre dire : « Allez, allez en paix ! »
Du pas dont vont les bœufs, malgré toutes semonces,
Alors que la charrue est prise dans les ronces,
Nous marchions ; quand, faisant un signe avec la main,
Virgile, impatient des heures fugitives:
« Ne nous attachons plus à ces masses rétives,
Dit-il, mieux vaut chercher, tout seuls, notre chemin.
Tandis qu'elles s'en vont sous leurs fourches caudines, Admire devant toi d'autres œuvres divines. Le talus est ici dépouillé d'ornements;
Mais déjà tu peux voir, sous tou pied qui le foule, Qu'un bronze historié par feuilles se déroule, Où de l'orgueil à terre on lit les châtiments.
Ne t'épouvante pas de ces fiers Capanées;
Leurs dentssontsansvenin; leursmainssontenchaînées;
Songe que de leurs corps Dieu s'est fait un pavé. »
Comme les cours d'un cloître ou les froides allées D'un vieux Campo Santo de tombes sont dallées, Où d'antiques défunts l'écusson est gravé;
De même s'étendait la douloureuse voie.
Tous ceux, hommes, géants, anges que Dieu foudroie,
Tous ceux qui contre lui levèrent l'étendard,
Y sont représentés, noirs de sang et de poudre, Et couchés dans le geste où les surprit la foudre. Un suprême défi survit dans l'œil hagard;
Un dernier cri de rage écume sur les bouches. Parfois je reculais à ces mines farouches; Tels je les avais vus, la veille, dans l'Enfer,
Et, tels les retrouvant, comme si, dans son ire, Dieu les eut exhumés pour un nouveau martyre, J'avais peur de me prendre à leurs chaînes de fer.
Le premier que l'on voit est Lui qui, d'un nom d'astre, Fut appelé d'abord, avant que le désastre De sa chute profonde égalât sa splendeur.
Lucifer éclipsé, Satan difforme et turpe, Le voilà, ruinant du trône qu'il usurpe, Et Dieu se glorifie encor dans sa hideur.
Puis, viennent les Titans; car de nos Écritures Les fables des anciens ne sont que les ligures. Déjà Typhon expire, Encelade est vaincu,
Ephialte vomit les dernières insultes; Seul, rugit Briarée et court aux catapultes ; Mais le grand palmipède aura peu survécu;
Il lance Pélion, et Pélion l'écrase.
Et toi, je te voyais, vieux démon du Caucase;
Je vous voyais, vous tous que, d'un pied triomphant,
Foule le même Dieu, Pharaous pleins d'audace, Goliath, Holopherne, ennemis qu'il terrasse Par la main d'une femme ou celle d'un enfant.
Jamais, comme en lisant, feuilletant cette page, Des livres révélés je ne compris l'image: Un cèdre de la terre a percé le nombril ;
D'un palais de verdure il couvre les collines; Un ver imperceptible a mordu ses racines; Et l'aigle, le cherchant, se dit : Où donc est-il?
Mais Dieu n'est pas au bout; à son char de victoires De monstres bien plus fiers il suspend les mâchoires. Quel est ce noir donjon, des peuples habité,
De qui l'ombre s'étend jusqu'aux plaines numides? N'est-ce pas là Babel, mère des pyramides, Dont le front sourcilleux rêvait l'éternité?
Comme elle chante et hurle, en cent langues confuses,
Le déluge sur elle a lâché ses écluses :
Le flot passe; voyez : son squelette est debout,
Mais, d'arcade en arcade, il chancelle et s'écroule;
Une pierre est restée; un orage la roule;
Le brin d'herbe au printemps la recouvre, et c'est tout.
Ainsi, tombez, croulez, Ninives, Babylones; La sape abat vos tours, le feu tord vos pylônes; Et qu'étes-vous, après, sous les pieds du passant?
Balayures sans nom, poussières qu'il secoue! Ah! royaumes, cités, quand Dieu vous désavoue, Vous relevez en vain votre front impuissant !
Témoin Jérusalem que je vis la dernière, Et qui, seule, occupait une travée entière; Témoin ce temple auguste, autrefois son séjour,
Monument jalousé des nations voisines.
Mais qui ne put jamais sortir de ses ruines, Lorsqu'il l'eut de sa main démoli sans retour.
En vain Rome, où déjà penchent les colisées, Veut rétablir David sur ses arches brisées; Dieu saura confirmer son arrêt solennel;
Il renverse les blocs, les ciments désagrège, Et détruit de nouveau son autel sacrilège Qu'il entend rebâtir sur un plan éternel !
Parmi la rêverie où ce tableau me jette : « Attention ! me dit tout à coup le poète, Et surtout tiens ton front bas, révérencieux :
A ces astres nouveaux si ton œil s'accoutume, Au centre de ces rais où chacun d'eux s'allume, Tu dois bien reconnaître un ministre des cieux.
Chaque cercle a le sien, ainsi que sa torture;
Et des anges telle est la divine nature
Qu'ils peuvent, quoique égaux, paraître différents.
Selon qu'au Roi du ciel ils doivent rendre hommage, Comme le paon déploie ou ferme son plumage, Ils se font à leur gré plus ou moins fulgurants.
Si celui qui de nous s'approche et qui préside Au cercle de l'orgueil te paraît moins lucide, Ce n'est pas qu'il soit tel qu'ici nous le voyons ;
Ce n'est pas qu'il ne puisse, à ta vue éblouie, Déborder en lumière ardente, épanouie; Mais il veut bien voiler lui-même ses rayons. »
L'angelot s'avançait, doux, souriant, modeste, Comme on voit tremblotter à la voûte céleste L'étoile du matin; et quand nous fumes près :
« Que rarement vers moi quelqu'un d'en bas s'élève! Il m'est doux, cependant, et bien doux, ô fils d'Eve, De vous acheminer vers les heureux sommets !
Allez, ajouta-t-il, montez, voici la rampe. x>
Puis, comme un serviteur qui tient haut une lampe
Pour éclairer son maître au bas de l'escalier,
Une aile se dressait; l'autre, qui me confirme, D'un battement soudain toucha mon front infirme; Après quoi je les vis, blanches, se replier.
Sur le premier degré mon pied posait à peine Que j'entendis des voix de douceur surhumaine : « Bienheureux, bienheureux sont les humbles d'esprit. »
Et comme si mon corps de terre se détache,
Chaque degré semblait faciliter ma tâche ;
Je montais, je montais, dans l'ardeur qui me prit
« Maître, dis-je, quelle est cette vigueur étrange? Est-ce vertu nouvelle, ou présent de cet ange? Je ne me suis senti jamais aussi léger. »
« Je te l'avais bien dit, et dans la force acquise Tu grandiras encor, lorsque par l'entremise Des ministres du ciel venus te protéger,
Les lettres de ton front tomberont comme celle
Qui vient de s'envoler au souffle de son aile.
Ne te souvient-il donc que l'autre ange, plus bas,
T'infligeant du péché les fatals caractères, T'a dit de les laver dans les eaux salutaires? \> A ces mots, étonné, doutant comme Thomas,
Je fouillai, de mes doigts, mes tempes interdites, Et n'y trouvai que six des sept lettres maudites. Au second cercle alors Virgile parvenu
Souriait comme un père à son fils ingénu,
Sans ornement aucun, en sa chaussée aride, Toute de la couleur de la pierre livide, La nouvelle corniche ondule dans les airs.
Nulle àme n'apparaît, non plus, à notre vue;
Et Virgile, le long de la double avenue,
En interroge en vain les carrefours déserts.
« Si nous voulons, dit-il, faire quelque rencontre, Marchons; car, au désert qui de partout se montre, Les âmes de ce cercle usent peu leurs talons. »
Nous nous mîmes en marche; et, soudain, à voix basse, J'entendis qu'on parlait; mais comme, dans l'espace, Auraient fait des esprits, par appels et répons :
« Où vont, par les chemins, ces hommes et ces femmes? » « Les hommes à Cana, » disait-on, « et les femmes? » « A Cana, pour la fête où l'eau se change en vin. »
« Vous savez, vous savez, les jarres en sont pleines! » « Plus que jarres et muids î des fontaines, fontaines ! » Or, j'écoutais les voix, mais regardais en vain.
Je ne voyais personne, et, tout saisi de crainte : « Maître, dis-je, est-ce pas oreille qui me tinte? Ou si ce sont des voix réelles que j'entends? »
« Ce cercle, me dit-il, est celui de l'Envie ;
Aux noces de Cana le susurre convie,
Et tu devrais savoir pourquoi depuis longtemps :
C'est qu'attendant le pain, le vin s'y multiplie, Et qu'étant, jusqu'aux bords, toute coupe remplie, On n'y regarde pas dans celle du voisin.
Mais bientôt d'autres voix te diront, plus sonores, Comment, avant d'emplir les brocs et les amphores, Dans le moût écumeux doit bouillir le raisin. »
Déjà l'astre du jour avait fourni peut-être
Plus d'un tiers de sa course, et, sur les pas du maître,
J'avais aussi du cercle un bon tiers abattu ;
Quand Virgile : « Yoici qui va plus te surprendre ; Et nous n'aurons, je crois, rien perdu pour attendre; Mire, contre le mur, ces âmes ; qu'en dis-tu?»
Avez-vous jamais vu des aveugles, en troupe, Qui, devant un hospiceî assis, mangent leur soupe ? Ou bien des mendiants, au sortir d'un Pardon,
Faire la quête ensemble, et, hâves de misère, D'un chapelet sans fin marmotter le rosaire? Avec un plus lugubre et morose bourdon,
Où défile des saints la longue kyrielle,
Et d'une plaie atteints mille fois plus cruelle,
Des esprits, l'un sur l'autre, au mur vont s'épauler.
Où les ont-ils donc pris les haillons qui les couvrent? Aux lueurs des éclairs, lorsque les tombes s'ouvrent, A quel noir vestiaire ont-ils dû les voler?
Mais déjà tout choqué de ces loques sordides, Lorsque je regardai dans les faces squalides, D'une bien autre horreur mes sens furent saisis.
Je vis que tous tenaient les paupières baissées, Et que d'un rouge fil elles étaient percées, Ruisselant, sur leur joue, en filets cramoisis.
0 Dieu, que ta justice en arrêts est féconde !
Ces yeux méchants, ces yeux âpres aux biens du monde,
De convoitise ardents, tu les leur as cousus!
C'est ainsi qu'au faucon qui tire trop sur l'aile,
On ôte peu à peu sa fierté naturelle ;
C'est ainsi qu'on l'aveugle, et, lorsqu'il n'y voit plus,
En vain sur le perchoir quelque temps il piaule; Il lui faut bien apprendre à rester sur l'épaule, Et venir de lui-même au poing du fauconnier.
« Comme ils doivent souffrir! J'aurais plaisir, cher maître. «À leur parler. » Et lui, voulant bien le permettre : « Fais, dit-il, mais sois bref. » Alors, moi, le premier :
« Esprits chaperonnés, gerfauts qu'à sa manière, Le Seigneur apprivoise et dresse à sa lumière, Par celui qui peut, seul, lier et délier,
Je voudrais bien savoir si parmi vous soupire Italien quelconque. » Et l'un d'eux : « Tu veux dire Quel qu'un qui serait né sur le Tibre ou le Pô;
Car toute autre oriaine est ici surannée; La patrie est au ciel où l'âme est destinée, Et non où fut du corps l'indifférent berceau. »
L'ombre qui me parlait, sous une mante sombre, Seyait un peu plus loin; je la vis, dans le nombre, Parce qu'elle semblait chercher de mon côté,
Et, l'oreille tendue, épier mon passage;
Et je la reconnus pour femme, à son visage,
Sous son épais bandeau de morne cécité.
Lors je l'interrogeai, bien que, sans être émue, Aucune âme d'airain n'en pût souffrir la vue, Tant sa guimpe, couleur des cendres du foyer,
N'est plus qu'une guenille et sent la pourriture, Et tant ses yeux éteints, à travers leur couture, Par deux sillons sanglants, ne font que larmoyer.
c< Je suis née à Sienne, et mon nom est Sapie; Pour l'or et les bijoux j'étais une vraie pie; Je n'en voyais briller aucun, sans en jaunir;
Et si je les aimais dé cet amour extrême,
Ce n'était pas, vois-tu, pour en jouir moi-même,
C'était pour empêcher les autres d'en jouir.
D'envie et de venin j'étais tellement faite,
Qu'en toute occasion, jusqu'à perdre la tête,
Moins doux me fut mon heur que le malheur d'autrui ;
Vieille, je n'ai besoin de dire vieille tille, J'en vins à détester mon pays, ma famille ; Tout ce qui m'approchait du reste m'avait fui.
Lorsque les Siennois eurent la prise d'armes Avec ceux de Florence, en ce moment d'alarmes, Une joie insensée inonda tout mon sein;
Il eût fallu me voir m'échapper, hors d'haleine, Courir jusqu'au château d'où l'on voyait la plaine, Et là, d'aise bondir, à tout coup du tocsin.
Tout le corps, en avant, penché hors la muraille, Mes sens, par chaque pore, aspiraient la bataille: Et pour qui croirais-tu que je faisais des vœux?
Pour mes concitoyens? Non, dans ma folle rage, Pour peu qu'en apparence ils eussent l'avantage, Je me mordais les poings, je tordais mes cheveux.
Si j'en voyais quelqu'un tomber dans la mêlée, C'était nouveau transport de joie échevelée ; Et lorsque leur désastre eut comblé mon désir,
Je m'écriai : « Vivat ! » plus rieuse et plus gaie Que le merle qui siffle en sautant dans la haie; Je crus que ce jour-là j'en mourrais de plaisir.
Voilà quelle je fus; et telle j'étais, morte,
Dans de plus grands tourments que ceux que je supporte,
Si la grâce n'eût lui dans mon œil moribond.
Quand par les médecins je me vis condamnée, Que tous, bien entendu, m'avaient abandonnée, Que Jésus, seul, restait, si suave et si bon,
Sur ses pieds tout sanglants j e tins longtemps mes lèvres, Et ce baiser d'amour m'ôta toutes mes fièvres. Mais toi, dont j'entendais tout à l'heure le pas,
Comment es-tu, vivant, venu sur la montagne? Est-ce que tu viens seul ou si l'on t'accompagne?» a J'ai quelqu'un qui me guide, et si jamais, hélas !
Je fais mon purgatoire, en ce cercle j'espère Que mes yeux n'auront pas besoin qu'on les opère. A mon dos bien plutôt je crains les poids d'en bas.
'ignore ce que c'est que l'envie au front blême; Mais si je me consulte et descends en moi-même, De l'orgueil montueux je n'en puis dire autant;
Et quand le jour viendra d'en donner la mesure,
Va, je préférerais, torture pour torture,
Ta suppurante plaie au fardeau qui m'attend.
Toi, si tu veux que j'aide au salut de ton âme, Parle, devant que j'aille où le mien me réclame. » « Dis à Pier Pettignan, fit-elle, en gémissant,
De vouloir bien pour moi servir la sainte table; C'est de nos franciscains le prieur vénérable. Pour ceux qui me tenaient par les liens du sang,
À mon intention, nul ne voudrait, je pense, Du moindre petit cierge assumer la dépense. » Puis, voilà que riant et pleurant à la fois,
D'où je compris que, chez cette âme envenimée, La blessure était loin encor d'être fermée: « A propos de cela, que font ces bons Siennois?
Sont-ils toujours coiffés de leur vieille marotte, D'avoir un port de mer et d'armer une flotte9 De leur lagune au moins ont-ils trouvé le fond?
La marée entre -t-elle? Ah ! ah ! que c'est bouffon ! »
a Quel est cet étranger qui parcourt noire cercle
Et lève de ses yeux ou baisse le couvercle?
Un autre l'accompagne, autant que j'ai compris. »
ce Je ne sais, mais il vient de parler à Sapie; La Siennoise en obtint promesse d'oeuvre pie. « Sur mon chapitre ainsi conféraient deux esprits,
Roulant entre leurs doigts comme de gros rosaires :
On eût dit d'indigents mais graves Bélisaires,
D'autant qu'un même sceau marquait leurs traits romains,
Et l'un d'eux, au moment où l'effleure ma robe : « 0 toi, de qui le front baigne déjà dans l'aube, Quand tes pieds sont plongés dans la nuit des humains,
Puisque tu t'es enquis des fils de l'Ausonie,
Toi-même en serais-tu de la race finie? »
Et moi : « Vous avez bien sans doute ouï vanter
Ce fleuve qui, nourri des eaux du Falterone, Traverse la Toscane et, bruyant comme un Rhône, De cent milles de cours ne peut se contenter.
C'est de là que je viens, né sur son bord fertile;
Quant à vous dire plus, ce serait inutile;
Mon nom ni mon surnom n'éveillent point d'écho.»
ce Si je comprends le sens caché sous tes vocables, Il n'est point sous le ciel deux rivières semblables, Me répondit l'esprit, tu parles de l'Arno! »
Et cette âme soudain, de tristesse saisie,
Parut consulter l'autre; Œdipe et Tirésie
Ainsi du sphinx obscur devaient chercher le mot,
« D'où vient qu'il aime mieux s'exprimer par figure? Lui dit son compagnon, et quelle est la souillure Du beau fleuve toscan qu'il ne l'a pas nommé? »
a S'il ne l'a pas nommé, ce fleuve au lit trop vaste, Ajouta le premier, c'est que son nom néfaste Est digne de périr; car depuis que formé
Au sein de l'Apennin dont sur tous ses rivages Il semble refléter les coutumes sauvages, Jusqu'à la mer étrusque, en son parcours entier,
Tu n'as qu'à le bien suivre au gré de ses caprices : Soit penchant naturel, soit astres impropices, Où fait-il un seul pas dans l'honnête sentier?
A peine s'il commence à se faire connaître, Que promettant déjà ce qu'un jour il doit être, Vois-le servir de mare à des porcs mal appris,
Vois ces dogues baveux qu'il désaltère ensuite; Il est vrai qu'écumant, dans une brusque fuite, Il leur montre le coude et crache son mépris;
Mais la fange est restée, et l'onde qui décline Ne démentira pas cette immonde origine. Où la chienne a mis bas, où la laie a grogné,
Le loup peut bien hurler, et, plus loin, dans les terres, Où les loups ont hurlé, hurleront les panthères. Crois-moi, pourtant, le jour n'est pas bien éloigné,
Des temps encore obscurs si j'en crois le clepsydre, Qu'un Hercule mettra le talon sur cette hydre. » Et l'esprit s'adressant toujours à son voisin :
« Je le vois cet Hercule; il est né de ta race ;
Oui, c'est ton petit-fils, Régnier, il entre en chasse;
Les pattes d'un lion se croisent sur son sein ;
A ce baudrier jaune il pend sa sarbacane, Et porte pour cimier le mufle qui ricane; Son épée a le fil du damas sarrasin.
Point de quartier, Nemrod; sus à la bête fauve! Sus aux renards cafards que nul terrier ne sauve! Dans tout le val d'Arno qu'on entende leurs cris;
Marche, botté de fer, dans les fourrés d'épines ; Prends tout, jusqu'à la mère et petits des fouines Dont les peaux au marché se vendront à vil prix! »
Lorsqu'un devin fameux, parmi l'orge qu'il trie, Ou d'un os fatidique interrogeant la strie, Murmure quelques mots d'abord, plisse son front,
Si, dans l'obscurité dont il les enveloppe, En sinistres éclairs s'annonce l'horoscope, On tremble de percer le nuage profond;
Et s'il arrive après que, sans nommer personne, De temps calamiteux il parle, s'il soupçonne Catastrophes, fléaux, guerres à l'horizon,
On ne tremble pas moins, car chacun qui l'écoute,
De l'État menacé voyant crouler la voûte,
Craint pour son propre toit et n'a que trop raison.
Ainsi je frissonnai, tout le temps que cette ombre Venait d'astrologuer, mystérieuse et sombre;
Et je voulus savoir à la fin qui c'était.
« Je suis Guido, grand-duc, si sujet à l'envie
Que je considérais, d'une âme inassouvie,
Tout le bien du prochain comme un vol qu'on m'eût fait,
Que dis-je? Je poussais bien plus loin cette rage Pour peu qu'un air de joie éclairât un visage, On était sûr de voir le mien pâle et défait.
Et voilà, de mes yeux couverts de cette écaille, La poutre qu'il me faut endetter paille à paille. Mon voisin est Régnier, comte de Caboli.
Je ne sais si, parlant comme je viens de faire,
Mon oracle trop sûr a dû te satisfaire;
Mais, si certain qu'il soit, il n'est pas accompli ;
Et quand il le sera, d'après ma connaissance, Le Tibre, sur lequel nous avons pris naissance, Aura comme l'Arno sa part. Quand je me dis
Quel il lut autrefois et quel je le retrouve, Et puis que je regarde, au ventre de la Louve, Ce qu'elle ose allaiter de fils abâtardis,
Mes yeux, mes tristes yeux, en changeant de nature, Me font moins soupirer que cette forfaiture; Et souvent réunis dans notre désespoir,
Mon compagnon et moi, sachant ce qui se passe, Nous nous disons : mieux vaut avoir eu cette grâce D'être aveugles et morts pour ne jamais le voir!
Est-ce arrêt du destin? Est-ce vent de maremme Qui fait que tout y meurt, et la terre elle-même ? Elle ne sait donc plus que porter des tombeaux,
Cette terre, et sans fruit pleurer sur des ruines?
Et c'est pourquoi sans doute, aux rives tibérines,
Les vieux Romains font place aux Romagnols nouveaux!
Je ne te parle pas des Métels, des Camille! Un Frédéric Tignose existe-t-il sur mille? Un Azzo consolant le monde des Catons?
Où voit- on refleurir les Pierre Traversare?
Les Hugo de Forli, les Conti de Ferrare?
Àh! ce n'est toujours pas dans leurs vils rejetons!
Et ce qui, plus encor, rend mon âme indignée,
A voir toute maison déchue et forlignée,
C'est qu'à chaque naissance on ne prend pas le deuil î
Heureux Bagnacaval dont la race est éteinte! Heureux les Fantolins! Ceux-là peuvent, sans crainte D'un indigne héritier, dormir dans le cercueil! »
Il avait entrepris les Pagans, les Carpignes, Tandis que son ami l'approuvait par des signes; Et comme je les vis plongés dans ce discours,
A leur sombre entretien tous deux nous les laissâmes;
La litanie alors que récitaient les âmes
Leur dérobant mes pas que je rendais plus sourds,
Nous marchions lentement entre leur rang livide
Et le mur, sans appui, limitrophe du vide :
Quand soudain comme un vol de croassants corbeaux
Vint à passer, rapide, au-dessus de ma tête.
Je compris qu'on parlait dans ce bruit de tempête;
Mais je ne pus au vol entendre que ces mots :
aQui me voit m'appréhende! »Et le poëte : ((Admire! Ces mots étaient les seuls que dans son noir délire Disait Caïn, Caïn le premier envieux
Et meurtrier d'Àbel, parce que Dieu préfère, Holocauste plus pur, l'offrande de son frère. Quant aux esprits, portés par ce vent furieux,
•Qui jettent dans les airs cette clameur sonore, Ils ont passé trop vite, et je ne sais encore S'ils descendent du ciel ou montent de l'enfer. »
Lors, comme s'il eût fait le tour de la montagne, Le même tourbillon que la voix accompagne Revint sur nous avec un bruit d'ailes de fer.
Et j'entendis encor : «Qui me voit m'appréhende! » Puis, en cris de fureur : « Pourquoi pas mon offrande? » Puis, tout, bruit, ailes, voix, circonvalla les monts,
Et Virgile me dit : « C'est un vol de démons! »
Grâce au long circuit que nous venions de faire, Équivalant au moins aux deux tiers de la sphère, Nous vîmes le soleil décliner devant nous.
Mais un autre soleil lui faisait concurrence, Tout aussi radieux, sinon qu'en apparence Le premier était jaune et le second plus roux.
Ainsi parfois au ciel, où l'optique se trouble, L'immortelle planète un moment se dédouble; De sorte qu'à bien voir ces Ménechmes divins,
Au modèle en tout point ressemble la copie,
Et moi, devant l'exacte, étrange parhélie,
Je frottais le gravier dont mes yeux étaient pleins.
« Cet astre éblouissant dont ta vue est saisie,
Et qui la fait flotter de Mercure à Sosie,
N'est autre qu'un Chérub à ce cercle commis. »
Ainsi parlait Virgile, et déjà le bolide
Me couvrait tout entier d'un nuage splendi.de
D'où partirent ces mots : «Continuez, amis. »
Nous prîmes l'escalier où l'ange nous invite, Autant pour obéir au céleste lévite Que pour en éviter l'intolérable éclat.
Mais comme sa présence avait accru mon zèle! Je n'aurais pas voulu, que mes pieds de gazelle M'auraient porté d'eux-même, en ce nouvel état;
Et, comme nous montions, dans le mur qui soupire, A chacun de nos pas les pierres semblaient dire : a Heureux, heureux les cœurs miséricordieux! »
Si bien que tout cela surexcitant mon âme, Sans cesser de marcher au but qui me réclame : «Maître, dis-je, quel est ce démon odieux
Qu'on appelle l'Envie, et dont la jettature
Apporte tant de maux à l'humaine nature?
D'où vient que par plaisir, sans profit, sans espoir,
Elle aime à distiller sa haine platonique? Peut-on imaginer rien de plus satanique? Et n'est-il pas vraiment incroyable de voir
Les plus grands cœurs trembler sa fièvre détestée? » «Lorsque du premier champ la borne fut plantée, Dit Virgile, l'Envie avait déjà paru,
Et ne disparaîtra que le jour qu'effacée Sera toute limite et borne renversée; Le jour que l'on verra, d'alluvions accru,
Ce même champ en propre occupé par personne,
Mais par tous en commun , qu'on glane ou qu'on moissonne
D'un spectacle pareil tes yeux seront témoins,
Si l'heur t'est concédé de t'asseoir à la table
Où, sans rang, mais placés dans un ordre équitable,
Les premiers n'ont pas plus et les derniers pas moins,
Là le tien et le mien sont termes synonymes, Là point de préciputs, ni majorats, ni dîmes; Tous les copartageants s'estiment satisfaits! »
«Maître, repris-je alors, ces agapes célestes Qui, tous étant servis, laissent encor des restes, Ces ineffables biens comment donc sont-ils faits! »
« Ah! si ton âme était entièrement exempte De cette basse envie à tes yeux déplaisante, Ma proposition n'eût pas dû t'étonner.
Le vieil homme a parlé maintenant par ta bouche : C'est que, litigieux, rapace, double et louche, Il ne songe qu'à prendre et jamais à donner.
Mais ceux qui sont assis à la cène mystique Ne se disputent pas la coupe eucharistique : S'associant de cœur à son ardent brasier,
Ils se l'offrent l'un l'autre avec paix et concorde ; Et la charité fait que la coupe déborde, Et l'amour seul suffit à les rassasier!
Las! Je t'en parle, moi, sevré même des miettes! Béatrix, aliment de tes faims inquiètes, Certe à ta question aurait mieux répondu. »
Au nom de Béatrix qui toujours me talonne,
J'eus tôt escaladé la morte Babylone,
Jusqu'au troisième cercle à ses flancs suspendu.
Là, comme nous suivions le chemin de ceinture, Ravi hors de moi-même et hors de la nature, Je fus pris d'une étrange et double vision;
Et je marchais toujours, pareil au somnambule Qui, sur le bord des toits, où, vague, il pérambule, D'un pas inconscient suit son illusion.
J2 vis d'abord un temple entouré de colonnes, Où se trouvait un nombre infini de personnes. Je reconnus le temple au nom de Jéhovah
Ecrit, dans un triangle, en signes plus qu'en lettres. Près de la Mer d'airain où se tiennent les prêtres, Tout à coup un murmure immense s'éleva.
C'étaient, pour la plupart, vieillards à barbe blanche; Seul, dans ce sanhédrin, je voyais en revanche Un enfant de douze ans, brillant comme le jour.
Les vieillards à l'enfant proposaient des problèmes Qui sur ses lèvres d'or se résolvaient d'eux-mêmes. 11 les interrogeait, calme et grave, à son tour;
Et scribes ni rabbins ne savaient lui répondre ; Et d'un mot quelquefois il semblait les confondre. Une femme survint, qui dit :. « Emmanuel,
Je t'ai cherché longtemps;» mais, d'un accent qui touche, Ce reproche si doux partait moins de sa bouche Que de ses yeux brûlants de l'amour maternel !
Le temple, après cela, flottait, changeait de style, Et tout de marbre blanc formait un péristyle De pureté luttant avec l'azur du ciel :
Un homme était debout au Parthénon d'Athènes; Une femme pleurait; mais ses larmes hautaines Me paraissaient jaillir de honte et de dépit :
« As-tu nom Pisistrate? Es-tu chef des éphores? Disait-elle, en frappant ses crotales sonores; « Dans la ville des dieux puisque tout t'obéit,
Fais périr l'insolent qui, d'un baiser profane, A souillé notre fille aux fêtes de Diane! » Pisistrate prenait la parole à son tour :
« Femme, dit-il d'un air plein de mansuétude, Où trouver à la haine un supplice plus rude, Si l'on punit de mort pour un excès d'amour? >;
En ce moment j'étais réveillé par Virgile :
« Qu'as-tu? me disait-il; depuis un quart de mille,
Tu ne fais que marcher sans entendre et sans voir. »
J'allais lui raconter mon rêve, et le poëte : «Tout le temps qu'a duré ton extase muette, Je lisais sur ton front ainsi qu'en un miroir.
Et quand même, vois-tu, pendant la nuit obscure, Les cent nattes d'Jsis couvriraient ta figure, Je n'en lirais pas moins ta pensée au travers.
Oui, j'ai vu, comme toi, les deux scènes tirées De l'histoire profane et des lettres sacrées, D'une même leçon enseignements divers.
Le cercle où nous entrons te les fera comprendre. Si je t'ai dit : Qu'as-tu? Ce n'est pas pour apprendre Ce qu'on ne cache guère à mes yeux vigilants;
J'ai voulu seulement secouer ton ivresse,
Et pour nous avancer dans le chemin qui presse,
Redonner l'équilibre à tes pas flageolants.
11 est temps de veiller d'ailleurs; lorsque la brume S'élève sur la mer, où nul feu ne s'allume, Et d'un syrte inconnu peut lui cacher l'écueil,
Le marin dans les flots jette à tout coup la sonde,
Et tache de percer l'obscurité profonde,
Fais comme le marin : aie bon pied et bon œil;
Car dans ces régions le péril n'est pas moindre; Le brouillard qui se lève et bientôt va nous joindre, Sur terre ni sur mer n'eut jamais de pareil. »
L'horrible météore alors, par demi- teintes, Nous faisait essuyer ses premières atteintes; Il eut bientôt rongé, dévoré le soleil,
Et tout enveloppé de sa fumée épaisse.
Dans cette cécité d'une nouvelle espèce, Je ne voyais plus rien, la terre ni les cieux,
Comme si de tampons on m'eût bouché les yeux.
Des cercles infernaux la nuit sans espérance, Et le cécum du monde, où nul jour de souffrance Ne luit au déicide, au fond de son cachot,
N'affectent pas les sens de plus dense asphyxie Que cette obscurité sans ombre d'éclaircie. À travers le brouillard nauséabond et chaud,
Je craignais, à tout pas, de me heurter au vide ; Et ma peur redoubla quand j'entendis mon guide Qui disait : « 11 n'est plus, mêmes, en mon pouvoir
De retrouver l'estime et consulter la carte ;
C'est pourquoi de mon pied que ton pied ne s'écarte ;
Appuie au mur tes mains et prends bien le couloir. »
« Oh ! maître, que ce cercle est difficile à suivre! Comment qui que ce soit peut-il, un jour, y vivre? Quelle Circé, jamais, soufflant sur son fourneau,
A-t-elle ainsi déteint sur le disque solaire?» « Aussi n'est-ce Circé, dit-il, c'est la Colère Qui fume, toute noire, en ce troisième anneau.
Mais peut-être, à la longue, et malgré la nuit close, Pourrons-nous l'un ou l'autre entrevoir quelque chose Ou, mieux encor, quelqu'un qui dirige nos pas. »
Nous marchions dans cette ombre amoncelée et pire Qu'au plus profond des puits où toute lampe expire; Et de longs beuglements, monocordes et bas,
D'esprits qui s'apaisaient, comme aurochs à l'attache^ Arrivaient jusqu'à nous, chantant l'Agneau sans tache, « Holà! me dit quelqu'un que je ne voyais pas5
Où vas-tu, toi qui vas en soufflant la fumée? Es-tu diable? et viens-tu, d'une bouche enflammée, Mêler à nos vapeurs les vapeurs de l'enfer?
Ou plutôt, homme, à voir ce souffle que tu scandes, Compterais-tu le temps par ides et calendes ? » « Hélas! dis-je, il est vrai, je vis l'âge de fer.
Mais, que tu sois démon ou mortel, dont je doute,
Dis-moi, de ton côté, si je suis sur la route. »
« Tu marches bien, dit-il, fais du mur ton appui;
k défaut du regard qui forcément sommeille, De me suivre, à la voix, pourtant je te conseille. » Alors je le priai de se nommer; et lui :
a Mon nom est Marc, sans plus; Vénitien et doge, Venise, dans un mot renfermant mon éloge, M'appela Marc, tout court, du nom de son patron.
J'étais, à si haut point, colère et frénétique, Qu'en toute occasion mon œil apoplectique Devenait une torche et ma voix un clairon ;
Lorsqu'un jour, foudroyé d'une atteinte subite,
Mon œil cyclopéen roula hors de l'orbite ;
Je suis sauvé pourtant; car, sur mes reins brisés,
Mon ange me soutint, et, tandis qu'il m'exhorte À prier vers l'Agneau qui les péchés supporte, 11 élevait au ciel mes bras paralysés.
Je n'ai pas moins, dix ans, géré la république ; J'ai, dix ans, au Croissant fermé l'Adriatique ; Mais puisque de nouveau les Turcs sont triomphants,
Puisque mon vieux lion laisse leur demi-lune, Tous les jours, à sa barbe, insulter la lagune, J'aime mieux habiter sous ces plombs étouffants. »
« Sérénissime Marc, dis-je, je sais, de reste,
Que ce siècle est, au front, marqué d'un sceau funeste ;
Et je n'aurais pour lui ni haine ni mépris ;
Je voudrais l'oublier même, et ne pas y croire, Que tout ce que j'entends me le met en mémoire. Depuis le jour que j'ai ce voyage entrepris,
Je ne rencontre pas un personnage illustre
Oui n'accuse son temps, ne le blâme et délustre ;
Et, sous l'obsession de ces rares esprits,
Je vais me demandant d'où vient ce mal extrême; Est-ce faute du sort ou de l'homme lui-même, Divine providence, ou bien nécessité? »
« La cause n'en est pas difficile à connaître, Répondit-il, pour peu que tu veuilles t'y mettre, Et d'après la famille observer la cité.
Si le père et la mère, assis sur l'âtre antique, Veillent aux deux côtés du foyer domestique, L'un éduquant l'esprit, l'autre formant le cœur,
L'enfant bien élevé prospère sous leur aile; Mais si l'un veut sur l'autre usurper la tutelle, Et si, dans ce conflit de faiblesse ou rigueur,
La domination est leur unique étude,
De plier, sous aucun, l'enfant perd l'habitude
Et ne sait plus trouver la ligne du devoir.
Tout peuple est ainsi fait, tant qu'enfant impubère Il a besoin encor du père et de la mère. Après Dieu qui sur tout exerce son pouvoir,
Ils étaient tout trouvés ses parents véritables , Leurs titres n'étaient pas contestés, contestables; Du sang de Jésus-Christ eux-mêmes étaient nés ;
C'étaient, l'un qui régit, l'autre qui catéchise, Saint-empire romain et bonne Mère Eglise ; Que fallait-il de plus aux peuples nouveau-nés?
Mais, las! dès le début ils ne purent s'entendre ; Le père violent battit la mère tendre; À son tour celle-ci perdit toute douceur;
Et depuis qu'Hildebrand, moins pape que calife, À chaussé d'éperons sa mule de pontife, N'est-il pas, d'opprimé, devenu l'oppresseur?
De là viennent les maux que partout on contemple;
Les peuples ont suivi le paternel exemple ;
Ils ne se sont fait faute, en tout temps, en tout lieu,
Au lieu de les unir, de diviser leurs forces ;
Si bien qu'on ne sait plus, en ces fréquents divorces,
Ce qu'on doit à César ni ce qu'on doit à Dieu.
Et, non-seulement, tous, aux disputes en proie, Les peuples ignorants sont sortis de leur voie ; Mais les grands de leur rang sont-ils déchus si peu?
Des primats de l'Église aux magnats de l'Empire, On cherche où gît la honte et la bassesse pire, Et l'on se dit : Vraiment, le clerc vaut le laïc !
Frappez tout bouclier, il répond : Félonie ! Qu'est la crosse? un vil bois doré de simonie. Encor tant que, vivant, le second Frédéric
Revendiqua sa part hautement usurpée, Quelques loyales mains se serraient à l'épée, Une ombre d'héroïsme alors put exister;
De tous les preux tenants dans ce sanglant litige Combien, tant en deçà qu'en delà de l'Adige, Combien en reste-t-il? A moins que de compter,
Les trois seuls survivants de ce temps trop rapide, Conrad de Palazzo, Gérard et le vieux Guide, Celui que les Français nomment le bon Lombard.
Mais à quoi bon? du seuil, où leurs têtes blanchissent, Ils regardent passer tous ces maux et gémissent, Impatients de Dieu qui hâte leur départ !
Ya donc, et, désormais, si quelqu'un t'interroge, Dis qu'à Rome est la plaie, à Rome qui déroge A son premier statut et ment à Jésus-Christ ! »
« Hélas ! je m'en doutais, dis -je, car tout négoce, Aux enfants de Lévi voués au sacerdoce, Par la loi de Moïse était aussi proscrit1.
Mais achève, quel est, sur les trois que tu nommes, Ce Gérard encor grand dans le déclin des hommes?» « Tu me parais, dit-il, Toscan et Florentin,
1 Dante blâme, dans ce chant, non le pouvoir temporel proprement dit, mais la suprématie que la papauté revendiquait, au moyen âge, dans les affaires temporelles des autres États ; ce qu'il déplore surtout, ce sont les luttes de l'Église et de l'Empire.
Si j'en crois ton accent et la pure euphonie Qui révélait aux Grecs les fils de l'Ionie; Comment peux-tu dès lors t'enquérir, incertain,
Du Gérard dont je parle? en est-il deux au monde? Mais si ton ignorance est à ce point profonde Qu'un héros tel que lui ne te soit pas connu,
De la belle Gaïa ce Gérard est le père, Et le nom de la fille en dit assez, j'espère. Adieu ; de nous quitter le moment est venu ;
Tu vois bien ces rayons percer notre demeure : C'est un ange peut-être ou le soleil qui pleure A travers le brouillard et carde sa toison ,
Et je ne puis franchir le seuil de ma prison. »
Si jamais sur une Àlpe, où nul toit ne se montre,
Les brouillards t'ont surpris, lecteur, par malencontre,
Après avoir, pareil à la taupe sans yeux,
Marché confusément dans leurs brumes compactes, Si tu les vis se fondre au vent des cataractes, Ou se précipiter par l'aqueduc des cieux,
Juge de mon bonheur lorsque, de la tourbière Où j'étais égaré, je vins à la lumière ! On était tout à fait à la chute du jour,
156 LE PUP.GATOTRE.
Et le soleil, entrant dans sa dernière phase, Gomme un œil furieux d'où le sang s'extravase, Teignait la mer, de pourpre, et le ciel à Pentour.
En ce moment, autant que je me le rappelle, Voici comment me prit une extase nouvelle : Je regardais cet œil de colère injecté,
Et comme il parut mal souffrir mon insolence, Mon regard répondant au regard qu'il me lance, Tous deux d'un long défi prenaient la fixité !
Et tout en soutenant cette lutte impossible,
Je me sentis roidir, automate insensible.
Je voyais! et c'étaient combats, meurtres, duels,
Tout ce que la fureur peut inspirer aux hommes, Et le rouge horizon, peuplé de ces fantômes, M'en offrait tour à tour les spectacles cruels.
A travers tant d'horreurs que l'esprit me retrace, Deux surtout dans mon âme ont laissé plus de trace. Ainsi qu'en un fidèle et saisissant miroir,
Je voyais les malheurs de celte Philomèle Qui nous fera gémir et pleurer avec elle, Tant que les rossignols diront son désespoir.
Son beau-frère Térée est entré dans sa couche ; Il la mord de baisers sous le bâillon farouche ; Mais le jour va venir, le jour âpre, poignant !
Il faut cacher l'inceste, étouffer l'adultère;
La victime criera ; le fer la fera taire 1
Sa langue, déjà plus, n'est qu'un lambeau saignant !
Barbare! Mais les dieux, les dieux ont pitié d'elle : Vole, va-t'en au bois, plaintive Philomèle; Vole, et que, renaissant sous le lâche couteau,
Ta langue des oiseaux ait le plus doux ramage ! Vole, enfin, pour chanter et jeter d'âge en âge A tous les vents du ciel le nom de ton bourreau !
Je la voyais, après, dans sa métamorphose, Voltiger, voltiger dans le couchant tout rose ; Je l'entendais se plaindre, aux dieux, de son viol ;
Puis, femme, ensemble oiseau, dans sa double existence, Étendant tout à coup ses ailes en potence, Sur une grande croix elle clouait son vol.
Mais non, ce n'est plus là ta victime, ô Térée ! Quel est, affreux, livide, et la langue tirée, Ce fier supplicié qui, dans des flots de sang,
Parfois lève la tête et vomit des injures?
C'est toi. superbe Aman ; ah! meurs dans les tortures,
Ministre criminel d'un prince tout-puissant!
Meurs, et que tes pareils, dont les peuples s'irritent, Reçoivent comme toi la peine qu'ils méritent ! Puissent-ils comme toi trouver dans l'avenir,
Pour dévoiler aux rois leur trahison cachée, Aux portes du palais un sage Mardochée, Sur le trône une Esther qui les fasse punir !
Je voyais en marchant, tellement identique A ce que je voyais, que, sourd, cataleptique, Mon somme eût défié cent trompettes d'airain ;
Cent trompettes, mais non l'effroyable torpille, Non pas tous les soleils qu'une seule lentille Projeta sur mes yeux par un reflet soudain!
Je compris que c'était un ange au clairon grave Qui modula ces mots dans le miroir concave : « Prenez cet escalier ; c'est celui qui conduit
Du cercle où je m'allume au cercle de mon frère ; Mais le jour va quitter le terrestre hémisphère ; Marchez vite et pressés ; surtout craignez la nuit. »
Et puis, nouveau prodige k mon esprit perplexe, Tout noir, et se montrant par le coté convexe, Il détournait au loin le bouton lumineux.
Nous élevant alors, comme si ma sandale
D'un orgue souterrain ébranlait la pédale :
« Heureux les serviteurs de l'Agneau bienheureux ! »
Dit la première marche, et, jusqu'à la dernière, Toutes l'ont répété de leurs touches de pierre. « Hâtons-nous, dit Virgile, et rappelle-toi bien
Les avis de Sordel que l'ange nous confirme; Ici, la nuit, tout pied devient malingre, infirme, Et ne peut faire un pas vers le souverain bien.»
Lors, comme si la nuit ou quelque autre puissance Eût exercé sur moi sa maligne influence, Je sentis mes genoux, en montant, se nouer.
Je franchis cependant le pas infranchissable ;
Mais là, comme un vaisseau qui heurte un banc de sable,
Plus que je n'abordai, je m'en vins échouer.
Le soleil n'était plus; et dans l'ombre sereine, Son épi sous-marin en étoiles s'égrène ; Et moi, ne pouvant plus les jambes remuer:
u Maître, dis-je, je sens mes forces épuisées; D'où viennent à mon cœur ces amères nausées? Quelpéché, dans ce cercle, a sa punition? »
Et Virgile : « Celui qui de marcher t'empêche, L'Amour de soi, l'oubli de Dieu, tout ce qui pèche Par effet d'incurie ou d'autre omission.
Et ne crois pas au moins que ce soit peu de chose; Si des autres péchés tu recherches la cause, C'est dans ce même amour que tu la trouveras.
C'est cet amour qui fait qu'on se complaît soi-même , De là, l'orgueil ; l'envie en découle de même, Nous faisant désirer d'avoir ce qu'on n'a pas.
Ainsi de tout le reste; et d'où tu peux conclure Que l'amour, dont je fais la fidèle peinture, Promptement dégénère en haine du prochain.
N'est-ce pas une chose effrayante, sublime, Un mystère, où l'esprit le plus vaste s'abime, Que l'amour, qui de tout est le principe et fin,
Puisse être, en même temps, par volonté divine, Du mal comme du bien la commune origine? Satan le sait trop bien; tout de suite il comprit
Que la terre et le ciel sont la coupe et le vase, Que, puisqu'une substance à tout corps sert de base, Dans le monde de l'âme il n'est qu'un seul esprit.
Et, lorsqu'on le croyait terrassé sans ressource, Son génie infernal s'attaquait à la source! Et depuis son premier et capital méfait,
Que fait-il, qu'employer l'amour et tous ses charmes9 Et combattant Dieu même avec ses propres armes, Retourner contre lui l'homme tel qu'il Fa fait?
Ah ! Dieu de vérité, l'amour est ton essence!
Et moi, Dieu de mensonge, il sera ma puissance !
J'accepte le champ clos : nous verrons qui des deux
Aura sur ce terrain le dernier avantage ; Et ce qui sortira de ton plus bel ouvrage, Ou le sylphe, à la fin, ou le gnome hideux !
Et de chaque vertu, par un noir maléfice Qui la pousse à l'excès, sachant tirer un vice, Biais, tempéraments, sophismes au faux jour,
Doubles sens qu'à l'esprit permet la lettre écrite, Il n'est rien qu'il n'emploie, en sa guerre hypocrite \ fît toujours, et surtout, le coup secret d'amour !
CHANT DIX-SEPTIÈME. Km
Enfin, comme tu viens d'en taire expérience, De côté quelquefois mettant toute science, Ce mortel ennemi, faute de mieux, endort,
Plus à craindre jamais que lorsqu'il fait le mort »
La lune était levée, et dans toute sa force Brillait à l'horizon, entre Sardaigne et Corse; Vers cette latitude on la vovaït blanchir.
Sa lumière, au-dessus de la quatrième enceinte Où lors nous nous trouvions, nuançait, d'une teinte, Chacun des trois degrés qu'il nous fallait franchir.
Et moi, pour reposer n'ayant pas d'autre place Que le mur dont le bord confine avec l'espace, J'étais assis; Virgile, à mes côtés, debout.
Or, ayant ruminé sur ce qu'il vient de dire : «Maître, l'amour, selon qu'il se règle ou délire, Bien ou mal, dans le monde, est donc cause de tout?
Et cependant il est bien des heures d'angoisse Où cette vérité nous étonne et nous froisse ; Alors au vieux Fatum on croirait presque, hélas î
La chute, sur la pente où sa loi nous entraîne, Ne devait-elle pas être prompte et certaine? Et puisque Dieu sait tout, ne le savait-il pas? »
« Dieu fait bien ce qu'il fait, dit-il ; c'est le principe Devant lequel toute ombre aussitôt se dissipe; Et sans doute, tous deux, ainsi nous l'entendons.
Mais je partagerais ce doute qui l'offense, S'il nous eût au péril exposés sans défense, Et si tu n'oubliais le plus beau de ses dons:
Le don qu'il nous faisait lorsque, après la sagesse, L'amour, la volonté, redoublant de largesse, Il daigna nous montrer, nous expliquer ses lois,
Et qu'ayant placé l'homme en face de lui-même, 11 lui dit : «Voici l'ordre et la beauté suprême, Voici le mal aussi; je te laisse le choix. »
ce Et que seraient pour nous tant de grâces insignes, Tant de hautes faveurs dont il nous jugea dignes, Sans leur couronnement, sans cette liberté,
Des anges avec nous exclusif apanage,
Qui dans ce dernier trait résume son image,
Et fait notre seul titre à l'immortalité?
Et si, répudiant son attribut suprême,
Nous nous défigurons, comme à plaisir, nous-même,
Est-ce à nous, fils ingrats, de le lui reprocher ?
Pouvons-nous encor mofhs nier cette lumière? Ou, pour ne pas la voir, nous voiler la paupière? Mais quel est le boisseau qui pourrait la cacher?
Qu'est-ce que cet esprit que Brutus, sous sa tente,
Vit paraître, aux lueurs de sa lampe expirante?
11 mentait lorsqu'il dit : « Vertu, tu n'es qu'un nom ! »
11 mentait, car alors l'espérance trompée
Ne savait que mourir d'un dernier coup d'épée;
Mais autre est l'Évangile, autre était le Phédon.
Cet esprit, tout chrétien peut le voir à toute heure : Conscience est son nom ; sa voix intérieure Quand Fa-t-elle jamais laissé dans l'embarras?
Ce n'est pas celle-là qui se plaît à confondre
Le crime et la vertu, qui hésite à répondre,
Ou se trompe, en disant : « Il faut, il ne faut pas ! »
Mortels audacieux, cessez donc de vous plaindre;
Ce flambeau dans vos mains ne le laissez s'éteindre;
Ne venez pas surtout, esprits faux, lâches cœurs,
Si vous êtes vaincus dans la bataille offerte, Sur un destin aveugle en rejeter la perte, Quand il dépend de vous de demeurer vainqueurs ;
Quand tout vous la promet, la victoire dernière, Quand, créé pour ramper et mordre la poussière, Ce même Satan tremble, au son de votre voix ;
Mais sachez ne pas craindre un adversaire indigne, Et puisqu'il est écrit : « Tu vaincras par ce signe! » Faites-vous donc enfin le signe de la croix !
Je ne sais, reprit-il, si j'ai pu te convaincre;
Celle qui mieux que moi devra t'apprendre à vaincre,
Achèvera mon thème en ce qu'il a d'obscur:
J'ai nommé Béatrix que de voir il te tarde,
Et qui, du haut du ciel, peut-être, nous regarde
Dans la sérénité de cette nuit d'azur. »
Virgile se taisait; pâle, et comme attendrie, Son ombre me semblait flotter, soit rêverie, Soit effet de la lune et sa molle clarté ;
Et moi, pendant ce temps, parmi les longs silences, A. ces vagues hauteurs, rempli de somnolences, Mon front à chaque instant portait de son côté.
Mais soudain je crus voir tressaillir le poète :
« Écoute! » me dit-il; je relevai la tête;
De quels monstres nouveaux allais-je être témoin ?
Un léger bruit frappait mon oreille, mais vague, Plus vague que le vol d'oiseaux sur une vague ; Le bruit approche, accourt, il se propage au loin;
Ce n'est plus un oiseau qui la vague précède, C'est la vague elle-même, à laquelle succède Une autre vague encor déferlant à grand bruit.
Qui de nous ne s'est fait conter cette légende Des chasses de Satan galopant sur la lande, Où son cor infernal détonne dans la nuit ?
Mais je ne pense pas qu'aux monts de la Hongrie
11 ait jamais mené si grande vénerie,
Le Sire au noir pennon ! « Ces esprits farfadets,
Dit Virgile, traqués par des Psylles féroces,
Qui courent devant nous, tirant vite leurs chausses,
Et sans que les aînés attendent les cadets,
Étaient âmes jadis négligentes, glacées ;
Dans ce tourbillon fait de leurs tiédeurs passées,
Elles courent sans cesse et courront jusqu'au jour
Où, l'aile tout à fait poussant à la limace, La voyant s'envoler, le diablotin grimace. » Or ces esprits faisaient du cercle le grand tour,
Et, pour gagner le prix objet de leur attente, Menaient à qui mieux mieux la ronde haletante. Des voix accompagnaient leur»pas précipité;
Mais dans cette vitesse à nulle autre pareille, Ce n'était qu'un discours confus à mon oreille, Tant l'emporte des mots la volubilité.
Tout ce que j'entendis, par rapides volées,
Fut ceci : « Levez- vous, les autres sont allées,
Aux champs, couper le lin, quand le coq a chanté. »
Et d'autres voix : « Pourquoi célèbre-t-on Achille ? Est-ce pour sa valeur ou pour sa course agile ? Ne dit-on pas plutôt Achille au pied léger? »
Et l'un de ces esprits, ayant trompé la piste, S'arrêta devant nous comme trait de baliste. Pendant quelques moments je pus l'interroger,
Il me répondit bien; mais l'étrange fantoche, Piqué de tarentule, allait à droite, à gauche, Dansait et redansait la danse de Saint Gui :
« Connais-tu saint Zenon, le couvent de Vérone? J'en fus longtemps abbé; ni mâtine, ni none Ne me tiraient du lit, de mollesse alangui ;
Grâce au joli prurit dont fourmillent mes jambes, Maintenant, tu le vois, je suis des plus ingambes, Pas assez cependant pour le but où je tends. »
Il n'avait pas fini que deux faces macaques, Avec des soubresauts de chiens démoniaques, Hurlaient le hallali ; le cerf met plus de temps,
Certes, à détaler, tout son bois sur sa croupe, Lorsque de vingt piqueurs le relance une troupe, Que l'abbé poursuivi par le couple aux cent voix.
Mais si vites qu'ils soient et si prompts aux rescousses. Il a tellement peur de les voir à ses trousses, Qu'ils auront de la peine à le mettre aux abois.
Nos yeux presque aussitôt avaient perdu leur trace ; Et nous n'entendions pins, même, aucun bruit de chasse Que comme un léger souffle, un murmure lointain :
Ainsi brame le vent dans les feuilles d'automne ; Ainsi dans les bouleaux sa note monotone S'élève, puis retombe et tout à l'ait s'éteint.
Mais ces bruits, ces ébats qui tiennent du prodige Venaient de me donner un semblant de vertige. Imitant ces esprits que rien ne peut lasser,
Mes pensers affolés, dans ma tète brûlante,
Exécutaient aussi la course d'Atalante ;
Sur tous mes nerfs vibrants je les sentais danser,
Quand le sommeil enfin, au vol, vint les fixer.
A l'heure où plus profonde, avant l'aube écumante, Et plus froide des creux frissonne l'eau dormante. A cette heure propice aux conjurations
Où l'astrologue, ouvrant son livre de cabale, Cherche la panacée ou la pierre augurale, Et suit, d'un doigt rêveur, les constellations,
En songe m'apparut une antique sorcière,
Abominable à voir, puant le cimetière.
Elle n'avait qu'un pied, qu'un bras, moignons affreux
Qu'un œil; presque sans dents et presque sans visage. De toutes ces horreurs cet horrible assemblage Se tenait devant moi sur ce tronc ténébreux.
Mais je ne sais comment, par l'effet de quel philtre Qui, plus je la regarde, en ses veines s'infiltre, A mes yeux étonnés, elle muait ses peaux :
En sourires charmants se changeaient ses grimaces ; Ce n'est déjà plus elle; et l'une des trois Grâces M'apparaissait au lieu de la vieille Âtropos.
Elle me reluquait, m'adressait force mines, Voulait percer mon cœur d'œillades assassines ; Et voyant que j'hésite et tâche d'être fort,
Tantôt elle faisait une petite moue,
Et tantôt elle allait jusqu'à m' offrir sa joue :
« Va, me dit-elle enfin, les hommes ont bien tort ;
Ils m'ont calomniée en leur sotte folie ; Si de quelques plaisirs leur vie est embellie, C'est à moi cependant qu'ils le doivent, ingrats!
Ne fais pas comme ceux d'entr'eux qui me délaissent ; Venge-moi, bien plutôt, de dédains qui me blessent; Pour les faire enrager viens dormir dans mes bras ! »
« Regarde, ajouta- t-elle, est-ce que Cléopâtre Put jamais se vanter d'avoir ce sein d'albâtre, Elle qui fit tourner la tête à deux Césars ?
Est-ce que je n'ai pas la lèvre appétissante? Aimes-tu ce collier sur ma gorge naissante ? Aimes-tu cette fleur dans mes cheveux épars?
Viens, oh ! viens sur mon cœur; je t'aime et te préfère A tous les potentats et les biens de la terre; Viens, ou sinon je meurs ou je vais me tuer! »
Et j'allais succomber à son pleur qui me navre, Quand j'entendis crier : « Arrière, affreux cadavre, Aux démons, tes pareils, va te prostituer ! »
Une femme, déjà, toute de blanc vêtue, Sous son cothurne d'or, la tenait abattue. Un hurlement d'hyène, une convulsion
Témoignaient aussitôt de sa victoire aisée ; L'autre n'existait plus; morte, décomposée, Elle entrait, tout de suite, en putréfaction !
L'odeur me réveilla, l'odeur ou le cri rauque; Mais le noir cauchemar, dont encor je suffoque, Me tenait, haletant, sous son oppression ;
Et Virgile : « Mets bas toute crainte inutile ;
Le monstre, aux seins de femme, aux anneaux de reptile,
Qui vient de t' apparaître, en ce songe si fier,
Est l'antique Sirène et la moderne Empouse, De son père Satan incestueuse épouse, Celle qui plus travaille à son œuvre d'enfer :
Car, avare, goulue, aussi bien que lascive,
Si les morts qu'elle a faits du Styx peuplent la rive,
Nous allons, en ce jour, visiter ses blessés,
Et tu sauras comment, pour leur faire une place,
11 a fallu bâtir, en ménageant l'espace,
Les trois cercles nouveaux où leurs lits sont dressés.
Un songe, ce matin, t'a montré l'inhumaine, Parce que nous allons entrer dans son domaine ; Mais ne crains rien, te dis-je, il suffit que tes yeux,
Dans la femme, une fois, aient reconnu le squale, Et, honteuse, pareille aux oiseaux du Stymphale , Elle fuit, te laissant excréments pour adieux.
Puis, voici deux amis, pour nous venir en aide ; Le soleil, déjà haut, qui brille dans l'air tiède, Et l'ange, de ce cercle à l'autre, niveleur. »
Oh! comme après le spectre, horreur de la nature,
Je vis avec plaisir la belle créature !
On eût dit que suant de divine chaleur,
Ou bien pour nous montrer sa beauté toute entière, Celui-là dépouillait son manteau de lumière. Dans une de ses mains il tenait comme un lis,
Et l'autre, sur son cœur qu'on voit battre à distance, Semblait en comprimer l'extrême violence ! Mais qui peut pourtraiter le céleste Adonis?
« Montez, montez toujours, » dit-il, et, d'un coup d'aile, Il émoucha mon front d'une lettre nouvelle, Majuscule, sans doute, aux empreintes de plomb ,
Car soudain allégé comme d'un poids immense, De la première marche, où l'escalier commence, Jusqu'au cercle suivant je m'élançai d'un bond.
Ah î maudite sois-tu, Louve, plus affamée
Que bête carnassière et de griffes armée,
Aux crocs toujours sanglants, au ventre jamais plein,
Toi qui, dans ta fureur, entassant les dépouilles, Amante des tombeaux, les peuples et les fouilles! Voilà ce que tes dents font du visage humain!
Avarice, c'est toi; quelle autre que Lésine Aurait ce portement de la chienne en gésine? Ils étaient là, couchés sur un sol détrempé,
Ne sais combien d'esprits, la face contre terre, De cordes attachés, comme nœuds de vipère . « Maître, dis-je, le cercle est partout occupé;
Comment trouver le gué dans cette bourbe épaisse? » Et l'un d'eux dont la nuque à peine se redresse : c< Qni parle de guéer, s'il n'a purgé le P?»
Lors, ayant obtenu l'assentiment du maître. Je priai cet esprit de se faire connaître : « Qui je suis? me dit-il avec toute douceur,
Un avare, rien plus ; mais puisque, en cette vase, Dieu, pour mieux le dorer, veut bien mouler son vase, Sache aussi que je fus de Pierre successeur.
Issu de la maison illustre de Lavagne, De degrés en degrés, à la prêtrise magne Je montai, sous le nom du cinquième Adrien.
Je n'ai porté qu'un mois l'anneau qui tout absorbe, Le manteau dont les plis couvrent la ville et l'orbe, Fardeaux auprès desquels les autres ne sont rien.
C'en fut assez, pourtant, pour que, de ce haut faite, Je visse le néant dont toute chose est faite ; Ce calice éteignit mes autres appétits,
Et le Dieu tout-puissant qui sur toutes les races, Par mes indignes mains, faisait passer ses grâces, M'en fit part à moi-même et je me repentis. »
À ces mots m' inclinant devant lui : « Très-saint Père, Représentant du Christ en qui tout homme espère, Laissez-moi vous porter l'honneur qui vous est du. b
« Lève-toi, reprit-il, et garde tes hommages Pour Lui qu'en son étable ont adoré les Mages ; Le pasteur aux brebis est ici confondu.
Vois, à mes deux poignets, plus de cordes liées Qu'aux peuples prosternés je n'en ai déliées ; Vois tous mes compagnons autour de moi gisants :
En est-il au contraire un seul dont la médaille, Avec autant d'efforts, à s'imprimer travaille? Qui soit enveloppé de ceps aussi pesants?
C'est que je ne devrai me détacher de terre, Qu'après avoir repris mon sacré caractère : Difficile labeur! Mais tous en même temps,
CHANT DIX-NEUVIEME. 1<sr.
Celui qui thésaurise aussi clans sa colère.
Qui plus, qui moins, nous paie aux taux de son salaire.
Oh ! comme, au jour fixé sur son grand écriteau,
Pour tous ses débiteurs ses balances sont prêtes!
Et quel bruit elles font, quand, d'en haut, sur nos têtes,
De sa lourde monnaie il verse le plateau !
Mais qu'il est bon aussi ce porteur de créance, Qui de tant de délais nous accorde l'avance Et remet tout enfin, lorsque, trop obérés,
Jamais nous serions envers lui libérés ! »
SIHANT VINGTIÈME
« Notre âme aime la fange et la fange nous aime, » Gémissaient ces esprits dans une angoisse extrême, « Et nous ne pouvons pas encor nous séparer ! »
A travers mille accents d'une amère tristesse, Ce pleur était celui qui revenait sans cesse, Tellement qu'avec eux je fus prêt à pleurer.
Escortés cependant par leurs plaintes poignantes, Au bord du lac formé par leurs larmes stagnantes, Seuls libres nous marchions, parmi tant d'enchaînés,
Avec précaution, en silence, de crainte
De trop leur rappeler leur affreuse contrainte,
Et par respect aussi des saints prédestinés.
Lorsque, après la bataille et sa moisson fauchée, De morts et de mourants la campagne est jonchée, Le vainqueur la visite, et, généreux, humain,
Il parcourt, à pas lents, des pleurs sur le visage, Ces sillons que la veille il semait de carnage; Ainsi dans ces douleurs je frayais mon chemin.
Gomme un fils d'Esculape, en ces mêmes tueries, Parmi les os meurtris, les chairs endolories, Marche et ne sait pas où commencer ses secours,
Ainsi je m'en allais, dans ce concert de plaintes, Cherchant à recueillir quelques voix plus distinctes Et ce furent d'abord des gémissements sourds
Comme de femme en couche et demandant à vivre
Au fer césarien qui du fruit la délivre :
« Bethléem ! Bethléem ! la neige tombe à flots,;
Avec quoi le couvrir, l'enfant qui vient de naitre? Gomment le réchauffer, à moins que de le mettre Dans la crèche du bœuf, au feu de ses naseaux? »
ce 0 grand Fabricius, gloire à toi qui t'habilles De la toge de laine et, dans l'histoire, brilles Plus que les Empereurs au front des légions 1 »
De cet autre discours frappé par le contraste, J'en recherchai l'auteur, et cet enthousiaste Poursuivait : « Gloire à toi, Saint que nous négligions,
Père des orphelins, modèle des évêques,
Toi qui ne laissas rien pour payer tes obsèques,
Mais que toute l'Église appelle Nicolas ! »
« Quel est ton nom, lui dis-je, âme digne d'envie? Parle, au nom du Seigneur qui te tient asservie Et doit te délivrer: » Il secoua les bras,
Fit deux ou trois efforts pour relever la tête, Mais au milieu des rets qui la tiennent sujette, 11 ne parvint jamais qu'à parler de côté :
« Tu vois la souche, hélas! de la fatale plante
Qui n'est que trop prospère et de l'ombre sanglante
De ses nombreux rameaux couvre la chrétienté :
Àh î pourquoi Lille, Gand, toute la Flandre armée, Tout ce qui porte au nord ou francisque ou framée Du sol qu'elle pourrit ne vient-il l'arracher?
Je suis Hugues Capet, le premier de ma race ;
Je te dis le premier, parce que j'en efface
Mon propre père, à moi, qui n'était qu'un boucher.
Après que sur le triste et malheureux Lothaire Se furent refermés les murs d'un monastère, Moi, sans oser monter au trône de Glovis,
Mais maire du palais, je fis tant par mes brigues Et les sceaux de l'État entre mes mains prodigues, Que je pus en mourant voir couronner mon fils.
De celui-ci sont nés ceux qu'aux cris de Montjoie L'archevêque de Rheims à Saint-Denis envoie, Pour qu'il roule, en sa nuit, son chapelet de rois.
Mais dois-je, avec leurs noms, te dénombrer mes hontes? Qui ne sait pas comment, moissonnant ducs et comtes, Usurpateurs nouveaux de légitimes droits,
Ils ont pu réunir à la France agrandie
La Provence, Ponthieu, Gascogne, Normandie,
Et lavé leurs chevaux dans le sang Albigeois?
Qui ne sait qu'au besoin, pour gagner serfs et terre, Ils savent manier la hache héréditaire?
Témoin le Conradin, autre juste héritier,
Et toi, grand saint Thomas, dit le bœuf de Sicile, Immolé, dans ta force, aux portes d'un concile ! L'un, tenant à la main le rameau d'olivier l,
Pénètre dans Florence, et l'uscoque des îles; Que dis-je? tout un an de discordes civiles. Comme il fit en un jour, n'eût pu la saccager !
1 Charles de Valois, qui occupa Florence le 4 novembre 1500. A la suite de cette occupation, Dante fut exilé avec ceux de son parti; circonstance qui explique la colère du poëte contre la maison de Fiance, dans re passage et dans d'autres de la Divine Comédie .
L'autre, Judas aussi, non traître mais avare, Vend sa fille comptant au vieux duc de Ferrare ; Eh! que ne la vend-il aux corsaires d'Alger,
Puisque, faisant de France une seconde Afrique, Ma race en ce métier honteusement trafique? Mais où tout mon blason rougit, humilié,
C'est de voir un Philippe, un monstre d'injustices, Dans les vases sacrés faire boire ses Suisses, Et leur livrer, après, le Saint-Père lié.
Oui, par ses cheveux gris, ils traînent Boniface, Le chargent de soufflets, lui crachent à la face ; Et lui les encourage, et c'est un de mes fils!
Ainsi que d'un rideau, des Alpes il se cache; Mais il n'en a pas moins souillé le blanc panache; Sur leurs sommets glacés perce la Fleur de lis !
Ah! malandrin, du Christ respecte le vicaire; Songe que contre lui tout est nul et précaire ! Et si Dieu de ces maux île rompt le cours fatal «
Parmi mes descendants je crains que quelque juste Ne paye un jour pour tous, livré, victime auguste, Au couteau paternel tombé de son étal!
Mais attendons l'arrêt de qui devra le rendre;
Et pour que nos discours ne puissent te surprendre,
Sache qu'aussi longtemps que dure ici le jour,
Notre seul réconfort est de faire l'éloge
De ceux qui, sous la mitre ou le casque ou la toge,
De la pauvreté sainte ont pratiqué l'amour.
Puis, lorsque vient la nuit avec la noire escorte De transes, de remords qu'à sa suite elle apporte, C'est un autre concert et bien un autre pleur !
Alors défilent ceux que Plutus prit au piège, Les entraînant au meurtre, au vol, au sacrilège; Alors, foulés aux pieds, dans nos lits de douleur,
Par des spectres volants menant une crécelle Où de l'or mal gagné le bruissement ruisselle, Nous rappelons Grassus, l'avide proconsul,
Acham, Pygmalion, l'assassin de Sichée, Saphire dont la main retombait desséchée, Du denier de Saint Pierre en fraudant le calcul.
Nous entendons passer, sur son coursier sonore, L'Homme armé qui du temple expulse Héliodore ; 11 en est parmi nous qui, tirant leurs cheveux,
Disent : « Midas, Midas, tout est d'or à ta table, Les mets comme les plats, jusqu'au vin impotable; Les dieux ont satisfait tes faméliques vœux ! »
Lorsque le temps varie et se met à l'orage,
Àvez-vous côtoyé quelque gras marécage
Où les loutres criaient dans l'eau se débattant?
Tel fut alors le cri que les âmes poussèrent; Dans la terre à la fois leurs têtes s'enfoncèrent ; Un frisson effaré courut leur pâle étang.
Virgile s'agita lui-même : « C'est étrange!
Me dit-il; je ne sais quoi périclite et change!
Ce ne peut être au ciel; c'est donc autour de nous. »
0 terreur! à ces mots, de sa base à son faite, La montagne trembla, comme si, de sa tête, La grande pécheresse eut touché ses genoux,
Et qu'un moment après, sa prière achevée,
Repentante et bénie, elle l'eût relevée.
Par trois ibis elle fit de même et, par trois l'ois,
Madeleine géante, en tombant en prière, Elle faisait craquer ses ceintures de pierre. A la troisième fois, le long de ses parois,
Courut comme un Noël et les cercles, en danse, Sur leur axe commun s'assirent en cadence. Je venais d'embrasser le poëte et, tremblant,
J'allais dire : « D'où vient ce choc épouvantable? La montagne, à jamais, n'est-elle ferme et stable? » Mais je vis que, surpris, d'épouvante tout blanc,
Lui-même, ainsi que faible, errante créature, Il semblait ausculter le pouls de la nature ; Et je me tus, craignant même de penser haut,
Ne voulant pas le prendre une fois en défaut.
Une scène sublime, où par lame on assiste, C'est lorsque nous lisons, dans Luc évangéliste, Qu'un jour, comme ils suivaient le chemin d'Emrnaûs.
Deux disciples, à pied, rencontrèrent un homme Qui d'abord les salue et pourtant ne se nomme, Mais qu'ils surent plus tard être le mort Jésus.
Ainsi devant nos yeux une figure douce
Se montra tout d'abord, comme si la secousse
Eût aidé ce captif à rompre ses liens.
« La paix soit avec vous! » dit-il. « Paix immortelle Avec toi, répondit Virgile, et puisse-t-elle Accompagner tes pas où ne vont pas les miens i »
L'ombre, à ces mots, parut hésitante, surprise : a Comment, si tu n'es pas de notre unique église, As-tu pu t' élever si haut? Qui l'a permis? »
Et Virgile : « Celui qui nous ouvrit la porte ;
La licence, à son front, mon compagnon la porte
En lettres qu'y grava l'infaillible Thémis.
Mais, pour qu'en ton esprit aucun doute ne reste, Apprends que, par un don de grâce manifeste Et l'intercession d'une ange de beauté,
Il a reçu pouvoir d'aller, avant qu'il meure, Des bons et des méchants visiter la demeure. Pour moi, ni l'un ni l'autre, aux Limbes suscité,
Je dois l'accompagner, l'instruire en toute chose, Jusqu'à la porte d'or qui m'est à jamais close, Pour retourner ensuite où m'appelle mon sort.
Et maintenant, esprit détaché de la terre, Dis-nous, car à tous deux obscur est ce mystère, D'où vient que la montagne a tressailli si fort? »
Le fantôme sourit : «Vous avez cru peut-être Que c'est par un effet de souterrain salpêtre, Comme dans les ébats de l'Etna chancelant.
Mais la montagne au sol est mieux enracinée ; Aucun noir soupirail, fumeuse cheminée De grossières vapeurs ne fait battre son flanc.
Vous avez même dû remarquer qu'autour d'elle Cessent les éléments, que pluie, éclair ou grêle L'évitent avec soin; dans l'azur toujours bleu,
Dans un air préservé de terrestres mélanges,
Ses torrents sont les pleurs, ses arcs-en-ciel les anges;
Elle ne se connaît qu'aux tempêtes de Dieu.
Par la même raison, aucune flore alpine
Ne pousse sur son dos meurtri de discipline;
Ses arbres sont des croix, et, priant sous les coups,
Sublime flagellant nu jusqu'à la ceinture, Depuis longtemps la sienne a dompté la nature. Si parfois on la voit fléchir sur ses genoux,
C'est lorsque, frémissante au souffle de la Grâce, De quelque âme nouvelle elle se débarrasse : Mais, comme vous savez, ce n'est pas sans effort;
Ce n'est pas sans rupture et d'os et de viscères Que la Grâce elle-même, en enfonçant ses serres, Peut arracher une âme au ventre de la Mort.
Enfin, dans un combat d'amour et de souffrance, Du nouveau-né qui s'aide a lieu la délivrance. De leurs ailes alors agitant les rameaux,
A son éclosion les anges applaudissent :
La montagne est émue ; et les cercles bondissent
Comme autour de la mère exultent les chevreaux,
Et, s'il faut achever, c'est moi dont la naissance A fait dans cette crise éclater sa puissance : Voilà bien cinq cents ans que son sein m'a porté :
Cinq siècles d'un travail augmentant en silence! Lorsque vous avez vu, de quelle violence, Elle m'a secoué, mur pour l'éternité ! »
« Je comprends, dit Virgile, et m'incline et révère; La montagne a tremblé, comme le grand Calvaire, Voilà plus de mille ans, trembla pour une mort,
Mort vivante, il est vrai, dont les ailes immenses Couvaient tant de berceaux et toutes les naissances Dont l'innombrable frai s'amasse dans ce port.
La montagne a tremblé, comme, en ses catacombes,
La terre éclatera de berceaux et de tombes,
Le jour que, pour les morts comme pour les vivants,
Commencera la mort ou la vie éternelle : Celle-ci vous prendra tous les deux sous son aile ; Vous ne serez pas, vous, abandonnés aux vents î »
Nous restions, tous les trois, oublieux de la cime. Penchés sur ce mystère, ainsi que sur l'abime, Quand s'adressant Virgile au nouveau compagnon :
a Ame du Paradis plus que du Purgatoire, Puisque tu vas bientôt être tout heur et gloire, Rien ne doit t'empêcher de me dire ton nom? »
« Mon nom! répondit l'âme, au moment où s'efface Et s'annihile en moi tout ce qui meurL el passe ! Au moment où je vais, étoile, me mêler
Aux étoiles du ciel et rouler dans l'abîme De l'océan de Dieu, grain de sable anonyme! N importe; je veux bien ne pas te le celer,
D'autant qu'il ne fut pas sans quelque renommée Ce nom dont ma dépouille autrefois fut nommée. Je suis né sous Titus, sous ce grand empereur
Justement appelé les délices du monde :
De ma ville Toulouse, en poètes féconde,
Je vins à Rome, alors, dans toute sa splendeur.
Heureux temps où Janus avait fermé ses portes ! Les aigles sommeillaient sur les nations mortes; Le cirque abandonné jeûnait de sang chrétien,
Et Home, avec bonheur, sans souci, sans ombrage, Jouissait de ce calme, en attendant l'orage Qui devait se lever avec Domitien.
Tout ce qui cultivait le Pinde difficile,
Des Pindares de Thèbe aux Moschus de Sicile,
Y venait pour charmer l'impérial loisir.
En ces brillants concours de cent lyres confuses, J'obtins jusqu'à dix fois le consulat des muses ; Dix fois j'ai vu Titus lui-même m'applaudir;
Car il aimait notre art, et, touché de ses charmes, Préférant son triomphe au triomphe des armes, Dans tout nouveau poëte il se croyait grandir.
Je suis Stace; je fis d'abord la Thébaïde, Et mourus sans pouvoir finir l'Achilléide ; Mais ne t'arrête pas au choix de mes héros :
Rien que né, comme tous, sous les ailes d'Homère, La muse qui me prit, qui me servit de mère, Est celle qui de lait répand tant de ruisseaux,
c202 LE PURGATOIRE.
Celle qui, se jouant, dictait le fils d'Anchise Au divin Mantouan et les douleurs d'Élise. Sans ce maître immortel je restais écolier,
Et pour tendre, une fois, même à son ombre vaine, Mes filiales mains, je souscrirais sans peine Que pour cent ans encore on vint me les lier. »
Virgile me fit signe aussitôt de me taire;
Mais pris d'un mouvement subit, involontaire,
Pour la première fois, je lui désobéis.
a Le voilà devant toi, dis-je, ce maître illustre, Ce père, ce Virgile à qui tu dois ton lustre! » Stace n'en pouvait croire à ses yeux ébahis;
11 pressait ses genoux ; mais le poëte : « Frère, Ah ! cesse de contraindre une forme légère, Image des honneurs autres que ceux du ciel ! »
Et Stace : « Juge ainsi de mon amour extrême, Puisque, oubliant mon ombre et que tu l'es toi-même, En voyant devant moi ton esprit immortel,
Je l'ai pris pour un corps et traité comme tel ! »
Puis, Stace, d'une voix douce, presque plaintive : « Maître, jusqu'où tu vas, permets que je te suive; Ne me refuse pas au moins cette faveur. »
a Allez, allez, tous trois, où mon doigt vous convie ! » Dit un ange, soudain, qui m'inonda de vie. Inoculé par lui d'une nouvelle ardeur,
De mes deux compagnons je pus suivre les traces, Et nous montions déjà l'escalier des terrasses Qui du cinquième cercle au sixième conduit.
204 LE PURGATOIUE.
J'écoutais leurs discours ; et Virgile de dire : « Qui jamais de l'amour mesurera l'empire? Par quel lien secret que rien n'aura détruit,
Nos âmes, à travers des siècles de distance, Ont-elles pu s'aimer, mêler leur existence? Depuis que Juvénal, notre émule, m'apprit
Ce que tu m'as voué de culte et de mémoire,
Je t'aimais, et, bien plus que de toute autre gloire,
Je m'applaudis de celle où plane ton esprit.
Mais comment se fait-il, malgré des dons si rares, Que j'ai trouvé ton âme au cercle des avares? Encensais-tu comme eux le Veau déifié?
Les grands cœurs, cependant, et beaux esprits qu'on loue N'estiment pas plus l'or qu'ils ne font de la boue. » « Aussi, n'ai-je à ce dieu jamais sacrifié,
Dit Stace, et le pouvais-je, ayant, à ton école, Appris à détester une exécrable idole, Moi qui ne passais pas un jour sans répéter
L'hexamètre vengeur dont jamais l'Avarice Ne pourra sur son Iront fermer la cicatrice? Du contraire défaut je me laissai tenter,
Et cet or qui nous prend, alors qu'on le croit prendre,
Je finis par l'aimer, afin de le répandre.
C'est pourquoi tu m'as vu dans ce cercle hideux;
Car Dieu qui s'y connaît, pour que le joug tiraille, Assimile le ladre au prodigue et les raille; Supplice de Maxence où l'on est un et deux!
Heureux si je n'eus eu d'autres comptes à rendre Que d'un or, de mes doigts fuyant comme la cendre! J'aurais plus tôt à Dieu payé ce que je doi ;
Mais pendant bien des jours, j'entends des jours d'années Au cercle inférieur, les verges goudronnées Ont dû ragaillardir mes manquements de foi ! »
« Ami, lui répondit Virgile, toute tiède Qu'elle fût cette foi, ton âme la possède, Et tu vas à jamais en recueillir le fruit.
Tes poèmes pourtant n'en portent nulle trace : Quand donc fus-tu touché du rayon de la Grâce? Quel exemple ou leçon au vrai Dieu t'ont instruit? »
« La leçon vint encor de toi, sinon l'exemple : Oui, c'est toi, le premier, qui m'as ouvert le temple; Bienfait qui mit le comble à tant d'autres reçus !
Las! n'en stris pas s-Tpris : tu fus, dans la nuit terne, Celui qui ne voit guère, en portant la lanterne, Mais dont l'étoile brille aux voyageurs perdus.
Te souviens-tu du vers entouré de mystère Où, parlant d'un Messie attendu par la terre, Tu semblés proprement vaticiner Jésus?
Ce vers fut l'étincelle, en mon âme, cachée.
Qui devait déborder en lumière épanchée :
J'y pensais peu pourtant parmi d'autres si beaux ;
Mais un jour que j'étais assis au Colisée,
Que des chrétiens mouraient sur l'arène arrosée,
Où la dent des lions dispersait leurs lambeaux ;
Domitien, alors, succédant à son lïère,
De son avènement l'était l'anniversaire;
Le sénat se pâmait, poussait des cris d?amonr,
Et le peuple, gorgé de sales victuailles,
Du grand cirque béant tapissait les murailles ;
Une vierge aux lions fut conduite à son tour:
Comment elle mourut je ne saurais le dire; Je ne vis pas le bond, l'ongle qui la déchire ; Je ne vis que deux yeux illuminés d'amour,
Et dans ces yeux l'éclair, amassé goutte à goutte,
De ton vers prophétique ; alors j'eus comme un doute!
Puis, quand me retournant, à son dernier soupir,
Au bruit des mains, au bruit de dix mille crotales, Je vis, face de tigre, au-dessus des vestales, Dans sa pourpre de sang Domitien pâlir,
Je crus ! et, le soir même, en un cénacle sombre^ J'abjurai tous ces dieux dont ce monstre est du nombre. Mais si j'étais chrétien, je ne le parus point;
La foi m'illumina, la terreur fut plus forte : Quand je devais prier, je calfeutrais ma porte A l'œil des délateurs; et si, de loin en loin,
A Saint-Sébastien et dans ses noires sapes, J'allais du sang nouveau partager les agapes, Je me glissais, furtif, la nuit, le long des murs,
Comme j'aurais pu faire, au temps de ma jeunesse,
Pour les solennités de la Bonne Déesse.
Voilà pourquoi mes vers, de tout rayon obscurs,
Semblent encore empreints des croyances païennes ; Je me serais gardé de confesser les miennes ; Mille fois insensé! mieux valait mille fois,
M'élançant sur les pas de la vierge martyre, Suivre au ciel entr'ouvert son regard qui m'attire! J'aurais en un seul jour porté toute ma croix ;
Tandis que j'ai passé trois cents ans de mon stage Dans le cercle où le fouet nous apprend le courage. Et toi, cher pédagogue et précurseur plus cher,
CHANT VINGT-DEUXIÈME. m
Quel est ton sort? Où sont Juvénal que tu nommes, L'auteur de la Pharsale et tant d'autres grands hommes? » Et le poëte : « Au Limbe inexorable, amer;
Homère nous préside encor, jamais nul autre :
Hélas! sa cécité nous rappelle la nôtre;
Et c'est triste de voir, dans le jour incertain
Qu'un pâle labarum confusément éclaire,
Ce vieillard, aujourd'hui tant de fois séculaire,
Sommeiller pour toujours sur son Parnasse éteint! »
Nous étions arrivés au cercle pénultième,
Et semblables aux bœufs qui, tournant sur eux-mème,
Au sillon encor chaud ajoutent le sillon,
Nous marchâmes hâtifs, cette fois en silence, Gomme si le soleil qui, vers midi, s'avance, Nous eût fait à tous trois sentir son aiguillon .
lr'
Par extraordinaire, au milieu de la route.
Un arbre s'élevait, dont la cime s'évoûte
$ur un tronc lisse et nu par la hache ébranché.
210 LE PUUGATOIRE.
Dans sa pomme de pin, au feuillage d'ébène, Étaient piqués des fruits qu'on aperçoit à peine, Chacun s'enveloppant, dans sa feuille, caché.
Mais le peu qu'on en voit excite à s'en repaître, Tant leur éclat est vif; et certe ils devaient être Aussi bons qu'ils sont beaux et las! trop clair-semés,
Car de cette hauteur, où l'on ne doit pas craindre Qu'aucune échelle ou bras puisse jamais atteindre, Us remplissaient les airs d'effluves embaumés.
Nous en fimes le tour, et, comme si, plaintive, S'éveillait, dans le tronc, une Syrinx captive. L'arbre, jusqu'à trois fois, ilûta comme un roseau :
« Ne touchez à mes fruits, attendez qu'il en tombe Ne touchez à nies fruits, qui l'essaie y succom1 Ne touchez à mes fruits, si vous n'êtes of
11 se tut ; plus surpris que je ne p J'allais interroger le poète et ' « Maitre, quelle est la vo;
On eût dit que l'Esprit venait de me comprendre, Car, de sa propre bouche, il voulut me rapprendre. Je l'entendis flûter, encor, du même ton :
a Vous trouverez plus loin, comme moi, solitaire, Un arbre dont les fruits viennent toucher la terre ; ïl le fait pour tenter votre appétit glouton ;
Mais, si vous m'en croyez, n'y touchez davantage; Mourez plutôt de faim que cueillir cette rage, Mieux vaut mourir de faim que goûter ce poison. »
Puis, la voix descendant de la flûte au trombone * c< Tout pain, avec le sel, toute viande est bonne; Sans le sel, rien ne vaut, ni viande ni pain.
Mettez le sel partout, du vrai sel de la terre; Et si vous en manquez de ce sel salutaire, Pleurez; vos pleurs en ont; trempez-en le levain.
Voulez-vous faire mieux? Voulez-vous, pour la vie, Vous dresser une table abondamment servie, Non pas de traitres vins, non pas d'animaux morts
Mais qui n'ayant qu'un plat et qu'une seule coupe, Avec un seul couteau dans l'agneau qu'on découpe, De tous les Lucullus défîra les trésors ?
Faites comme je fais : mangez le pain des forts! »
Je regardais partout pour découvrir la bouche Du magique haut-bois ou le doigt qui le touche, Tout pareil au chasseur qui, le carnet léger,
Croyant, de feuille en feuille, où dès l'aube il la guette, Tenir la tourterelle au bout de l'arbalète, En oublie, h l'affût, le boire et le manger.
«Tu chercherais longtemps, dit Virgile, la flûte Est toute dans l'Esprit qui l'éveille ou la chute; Et l'esprit, tu le sais, comme il veut, va et vient.
Fais plutôt que cet arbre, en ton sein, fructifie ; Et, pour savoir comment la chair se mortifie, Derrière toi regarde, observe ce qui vient. »
Et c'étaient, deux à deux, sur deux rangs, à la file, Spectres, comme jamais, d'un tremblement fébrile, Aux abords des tombeaux, la peur n'en fit lever !
11 semblait, à les voir presque à l'état de mythes, Qu'ils étaient arrivés aux extrêmes limites Où la Mort avec joie a dû les achever,
Et que, sans s'en aller au néant se confondre, Leurs formes ne pouvaient davantage se fondre, Ni les tendons saillir, ni les yeux s'encaver.
Ils venaient lentement, murmurant le grand psaume : « Seigneur, ouvre ma bouche, afin qu'elle te nomme! » Et, sortant des thorax aux échos caverneux,
Commecessons plus sourds que, sur leurs cordes basses, D'un registre poudreux, donnent les contrebasses, De leur Ut sépulcral rien ne rendrait le creux!
CHANT VINGT-TROlSlfiMK. 215
Ils nous touchaient alors et chacun, dans la foule, Tournait de mon côté ses grands yeux de cagoule. Oh! que, vus de plus près, les sens eu sont glacés!
Et que la Mort s'entend à grimer ces visages
Où les traits ne sont plus qu'ombres et cartilages !
A peine si les yeux, comme des 0, laissés
Et si le nez, entr'eux, qui comme eux vous regarde, Parodiant de l'M la consonne camarde, Montrent l'hiéroglyphe où Y homme encor se lit.
Le reste est un bâton dont les nœuds sont vertèbres; A ce bâton s'accroche et traîne en plis funèbres Comme un lin cinéraire où tout s'ensevelit.
Du bord de la corniche, entre les deux poètes,
Je regardais passer les fantômes ascètes
Qui, lors, du Christ en croix chantaient le faible Éli;
Quand tout à coup l'un d'eux, à figure de stryge, Abandonnant son rang, m'ouvrit ses bras, que dis-je! Deux fuseaux terminés par dix légers fétus.
Je frissonnai d'horreur, et lui : « Ne l'épouvante; Tu m'aimais autrefois, lorsque, plus décevante, Ma bouche n'avait pas cet odieux rictus. »
A sa voix, je connus mon compère Forèse,
Jadis farci de lard et puissamment obèse,
Mais un des plus grands cœurs que Toscane ait produits
« Prends sur toi, me dit-il, si cela t'est possible, D'oublier mon état; sous ce masque terrible, Vois-moi tel que j'étais, non pas tel que je suis,
Et dis-moi par quel sort heureux je te retrouve
Au cercle où mon tonneau, pour ne plus fuir, se douve
Qui sont ces compagnons dont tu vas escorté? »
La différence était, entre les deux, si grande, Que sans répondre encore à ce qu'il me demande : « Cher Forèse, lui dis-je, ami tant regretté,
Se peut-il que ce soit toi-même que je voie9
Qui t'aurait deviné sous cette patte d'oie?
Quel mal donc vous martèle et vous frappe à ce coin9 »
« La faim, répondit-il, la soif non moins ardente Que nous donne sans cesse et jamais ne contente Un arbre, aux pommes d'or, que tu verras plus loin ;
Tous les jours que Dieu fait, à des heures prescrites, Nous allons pour manger de ces fruits hypocrites Qui leurrent notre main, lorsqu'on croit les saisir;
Et de l'antiquité les voraces harpies,
Femmes grosses, jamais, n'eurent relies pépies!
Si bien que dévoré d'un impuissant désir,
Alléché par ces fruits dont la beauté s'étale, Chacun de nous devient Méléagre, Tantale : Heureux tourments pourlant! efforts non superflus,
Puisqu'enfin l'anémie en nous devient complète,
Et, plus nous maigrissons, plus, dans notre squelette.
De la vie éternelle avance le fœtus! »
Et moi : « Prends patience, achève avec courage Le chemin commencé; songe au but du voyage; Songe à Lui qui, mourant, entre les deux larrons,
Et la tête déjà sur l'épaule tombée,
But l'éponge de fiel et vinaigre imbibée.
Que bientôt il t'accueille où tous nous espérons!
Et, pour t'aider pendant le restant de ta route, Compte sur mes secours; mais ôte-moi d'un doute Qui te concerne encore et me tient empêché.
Cinq ans depuis ta mort sont écoulés à peine ; La nouvelle m'en vint au palais de Sienne, Pendant cette ambassade où je fus dépêché.
Et Dieu sait si, l'ayant ouverte à Fimproviste, Je mouillai de mes pleurs la missive si triste! L'horrible cachet noir s'échappait de mes doigts.
D'où vient que tu n'as pas, au pied du Purgatoire, Attendu plus longtemps? Quelqu'un, il faut le croire. Par larmes et soupirs t'obtint ce tour de choix. »
c< Oui, certes, reprit-il, c'est ma fidèle veuve, Ma Nella dont les pleurs m'ont abrégé l'épreuve : Oh! qu'elle garde bien le cher ressouvenir!
Ou'elle reste fidèle et pure à son Mausole! Mais je n'en doute pas; ma perle de Fiesole, Nul souffle empoisonné ne saurait la ternir.
A propos de cela, nos belles Florentines Montrent-elles toujours leurs gorges libertines? Dansent- elles toujours leur tralala français?
Que ne puis-je, un beau soir, tomber au milieu d'elles! Après m'ètre montré, souffler sur les chandelles, Et faire de mes doigts craquer les osselets!
^u'il ferait beau les voir! Je te jure que celles Qui ne mourraient de peur, de plumes et dentelles Ne raffoleraient plus et que, le lendemain,
Toutes, jusqu'au menton, de noir embéguinées, Le pavé de Saint- Jean les verrait prosternées! » Mon ombre, alors, barrait aux ombres le chemin,
Grâce au méridien qui tourne sur nos têtes; Et les unes, du fond de leurs sombres lunettes, Me toisant tout entier, paraissaient réfléchir;
Les autres qu'en passant mon simulacre effraie, Interrogeaient le monstre, avec leurs yeux d'orfraie : C'était un Rubicon qu'elles n'osaient franchir.
Forèse, également, venait de s'interrompre, Stupéfait du rayon qui sous moi vient se rompre : c< Apprends la vérité, lui dis-je, en peu de mots :
Pour le bien à venir et salut de mon âme, En ce corps viager que la terre réclame, J'ai visité d'abord la sentine des maux,
Et maintenant je vais où Béatrix m'appelle.
Quant à mes compagnons, l'un me conduit vers elle
C'est Virgile, le grand qu'à ma droite tu vois,
L'autre est Stace, l'ancien poëte, non le moindre; A notre commun maître il a voulu se joindre ; Et c'est lui que, selon ses éternelles lois,
Vient d'enfanter la Mère, en s' agitait trois fois. »
Je ne sais, à vrai dire, où se serait portée
La curiosité de ces morts excitée,
Tant leur rapace instinct les pousse à fourrager,
Si Forèse, chargé maintenant de ma garde,
Gomme un appariteur à noire hallebarde,
En cercle, autour de moi, ne les eût l'ait ranger4:
Mais tous me poursuivaient de leurs faces de Cuivres; Après vingt jours de mer, des naufragés, sans vivres, Qui sur les flots, où rien jusqu'alors n'apparut,
Aperçoivent enfin, comme blanche colombe, La voile qui pourrait les sauver de la tombe Et passe en emportant leur ancre de salut,
N'ont pas ces bras tendus, ces anxiétés mornes! Us font moins peur surtout à l'horizon sans bornes, Où leur perte demain devra se consommer !
« Je vais t'en indiquer quelques-uns, dit Forèse,
Car, pour ne pas commettre une erreur qui nous pèse,
Souvent, même entre nous, il faut nous dénommer. »
Et je vis, en effet, qu'avec telles momies, Le nom doit suppléer aux physionomies : De PAbbesse macabre uniformes chartreux,
Le visage fendu de sa risée amère,
hn ressemblent tous comme fils à leur mère, ^mie frères aussi se ressemblent entre eux.
e est le rimeur Bonagiunta de Lucques.
us utre, aux pommettes caduques,
xurmet et buveur,
CHANT VINGT-QUAI lUOlC. 223
Avait triple menton et ventre de Silène; Il vida d'esturgeons les viviers de Bolsène; Aujourd'hui dans le jeûne excelle sa ferveur.
Cette grande tarasque, au-dessus de la foule, Est le duc Rospigliose; et cette mince goule Ne fut rien moins jadis que l'évèque Ubaldin;
Plus que cédrats confits et pastèques glacées, Quel bon régal serait à ses dents déchaussées L'oignon que le trappiste élève en son jardin! »
Forèse m'en nomma plus de dix ; et si grande • .vnq l'avidité friande
Je crus, de mon côté, trouver la silhouette De ce Bonagiunta de Lucques, le poëte, Que Forèse m'avait le premier désigné.
Comme quelqu'un atteint de vieille laryngite Qui, de la tête aux pieds, gesticule et s'agite, Et toujours de sa langue éprouve le refus,
Il perdait la parole aussitôt que saisie :
a Si tu peux surmonter cette rauque étisie,
Achève! » dis-je, et lui, mais en accents confus:
« Quoi qu'on ait dit de mal de Lucques, ma patrie, Si jamais, de son sein, la tienne t'expatrie, Certaine Giuntecca, qui n'est encor qu'enfant,
Sera Marthe pour toi; la fortune narquoise Te prépare, au palais de la belle Lucquoise, La table, le foyer, le cœur plus réchauffant.
Mais dis-moi, n'es-tu pas celui de qui l'on vante
En brillants concettis la canzone savante?
« Belles dames, beaux gars, profès en l'art d'aimer! »
« Si quelque grâce, dis-je, embellit ce poëme, C'est que l'Amour voulut me le dicter lui-même : Moi je ne fais qu'écrire et lui seul sait charmer. »
« Ah! je sais maintenant en quoi l'art se résume, Reprit-il ; je sais bien que le bec de la plume N'est rien si le canif n'en aiguise le trait.
Tu dis vrai; tu suis, toi, la vraie et bonne route ; Oui, Calliope chante et le poëte écoute; Du Pinde harmonieux voilà tout le secret.
Pour moi, l'excès d'esprit de mes fautes fut cause; Qui veut trop plaire au monde au contraire s'expose î » Mais dans le même instant, ô merveille! un cri part,
Et ces ombres, déjà toutes, à tire-d'ailes, Pêle-mêle, fuvaient derrière l'une d'elles Qui venait de donner le signal du départ.
Je crus voir, tout le long du cercle solitaire, Hérons, moitié volant, moitié rasant la terre. Forèse cependant demeurait avec nous.
« C'est l'heure, me dit-il, où, d'un timbre illusoire, La cloche nous appelle au commun réfectoire; » Et lui-même, inquiet, pris d'un transport jaloux,
11 semblait hésiter entre ma compagnie
Et T arbre où l'appelait une invincible envie.
« Laissons-les avancer, ajouta-t-il pourtant,
J'y serai bien, avant que ces Sardanapales Aient fini de diner; » et, les lèvres plus pâles, 11 redoublait le pas, si bien que, l'imitant,
Comme de bons vaisseaux qui, sans lest et sans charge, Poussés par un bon vent, coupent la lame au large, Nous le suivions, surpris de son bizarre émoi.
Puis, Forèse rompant de nouveau le silence,
Dans cette incertitude où son âme balance :
« Quand nous reverrons-nous ? en quel séjour? » Et moi :
« Je ne sais où ni quand; j'ignore ma fortune, 'Mais je sais qu'aux grands cœurs la vie est importune En ces temps malheureux, et que n'était l'espoir
De voir, non pas changer leurs errements funestes, Mais quelque immixtion des puissances célestes, Du jour qui m'est donné je voudrais être au soir! »
« Cruels retours, dit-il, de la guerre civile !
Je t'aime comme un frère et mon frère t'exile;
Mais va, qu'il prenne garde au fleuve où l'on se perd!
Le gonfalon des Noirs, que par la hampe il porte, Ne maîtrisera pas le cheval qui s'emporte; 0 puissant podestat, cavalier inexpert,
Tu peux hien le choyer, ton barbe de Sicile, Et flatter de la main son fanon indocile; Monte, c'est Dieu vengeur qui te tient l'étrier !
Mais adieu! je m'en vais, ou bien les sauterelles Auront tout dévoré! Les pommes sont si belles! Belles les pommes d'or! » Comme un bon destrier,
Saignant sous l'éperon, qui, la tête penchée, Finit par avaler la bride trop mâchée, II partit, à tout rompre, et plus ne le revL
Je ne le revis plus, car lorsque, au bout d'un heure, Nous eûmes retrouvé cette foule qui pleure, Se lamente sous l'arbre et se tord à l'envi,
C'est en vain que des yeux je cherchai mon compère; Sans doute comme tous il guigne et s'exaspère. Spectacle répugnant, si jamais il en fut,
Que de voir dégorger, se vider ces sangsues!
Les branches, en pliant, touchaient leurs mains déçues,
Remontaient aussitôt, et quelqu'un, dans le (ût:
« Vous n'avez donc pas faim que vos lèvres arides Font li de mes limons et pommes hespérides? Vous n'avez donc pas soif que vous ne les cueillez?
Mangez donc et buvez, hâtez-vous, le temps presse. » Ainsi parlait la voix lorsque l'arbre s'abaisse, Puis, quand il redressait ses rameaux effeuillés :
« Trop hauts sont mes limons pour vos lèvres arides! Trop hautes, pour vos mains, mes pommes hespérides ! » Et les aines de geindre et de crier plus fort.
Et Virgile : « Faisons maintenant diligence; Profitons du moment; privés d'intelligence, Rien ne peut les soustraire à leur fougueux transport. »
Nous ne marchâmes pas longtemps, cherchant l'issue
Du cercle mortuaire, encore inaperçue,
Que j'entendis crier : « Où donc prenez-vous Dieu,
Hiéronimytes lents, dont un corps et trois âmes? » Celui qui nous parlait était un ange en flammes Qui semblait ne pouvoir souffrir son propre feu.
Gomme on voit, dans le ciel, par les nuits estivales, L'éclair suivre l'éclair, presque sans intervalles , De même il éclairait, en jours interrompus,
Eteignant, rallumant son soir mêlé d'aurore; Puis, la voix, cette fois bien autrement sonore : « C'est ici la montée, allez, ne péchez plus. »
Plus aveugle et plus sourd que Saul lorsqu'en personne,
Aux portes de Damas, Jésus le désarçonne,
Je n'aurais pu trouver la rampe sous mon pied,
Si deux ailes, battant de vitesse inouïe, Ne m'avaient pas rendu la vue avec l'ouïe ; Et quand je fus à moi revenu tout entier,
Du septième pourtour nous prîmes l'escalier.
Le jour, à la descente où l'occident l'invite, Pressé du lendemain, semblait aller plus vite; Nous en fîmes autant, sur son céleste avis,
Comme ces voyageurs qui, loin de la couchée, Sur l'ombre qui s'allonge ont la vue attachée, Et redoublent le pas, par l'ombre poursuivis.
Les maîtres précédaient; et, vainqueur de la crise
Où m'avait étourdi le choc qui m'éthérise,
Sur mes pieds tout gaillards que je ne sentais plus.
Je suivais, essayant de résoudre un problème
Que depuis bien longtemps je roulais en moi-même.
Reprenant en esprit les cercles révolus,
Et de tant de tourments redescendant la roue, Je voyais croupissant, avares, dans la boue, La nuit des furieux, la course des perclus,
Les envieux frappés de cécité complète,
Les orgueilleux portant des rocbers sur leur tête,
Et je me demandais par quels ressorts nouveaux
Des âmes, après tout, exsangues, énervées, Pouvaient souffrir aux corps dont elles sont privées, Dans des chaînes gémir, plier sous des fardeaux.
Et, surtout, les derniers que j'ai vus, me disais-je, D'où vient que l'abstinence à ce point les abrège? Quelles sont donc ces peaux qui collent sur leurs os?
Je brûlais du désir d'interroger les sages: Mais entendant parler ces graves personnages, Je me taisais, de peur d'augmenter leur ennui.
Ainsi, plein de désirs ensemble et de vergognes, Je devais ressembler au poussin des cigognes, Quand le père et la mère ont volé devant lui
Comme pour lui frayer les chemins de l'espace, Qui dresse ses pennons, mais sans bouger de place, Et n'ose pas quitter la terre, son appui.
Chaque fois il les sort, dans leurs gaines les rentre, Et, pour unique exploit, les bat contre son ventre. Ainsi fermant la bouche et l'ouvrant tour à tour,
Au moment de parler, bien décidé, ma lèvre Refoulait mon envie en mon sein qu'elle enfièvre. Mais Virgile, attentif, qui me perçait à jour :
« Ne va pas plus longtemps, dit-il, tête baissée,
En mots articulés achève ta pensée,
Ou plutôt ne dis rien, car nous t'avons compris ;
Et Stace, que tu vois, pour peu que tu l'écoutés, Veut bien, par A -h B, dissiper tous tes doutes. Parle, grand lauréat, débrouille ses esprits. »
*ÏU hÛ PURGATOIRE.
Et Stace, s'exeusant de prendre la parole
Pour celui dont toujours il a suivi l'école :
« Où ton esprit croit voir de flagrants désaccords,
11 n'en existe aucun ; et si, spirituelles,
Les âmes prennent part aux peines corporelles,
C'est que probablement ce sont âmes et corps;
C'est que tout, hormis Dieu, seul esprit et lumière, Tout, par quelque côté, se lie à la matière ■ Les anges mêmes, ceux qu'ici vous avez vus,
Et ceux qui devant lui, béats, lui sacrifient, Ceux qui, plus près encor, d'amour se torréfient, De ce lien commun ne sont pas dépourvus.
Mais aussi, quel que soit le mode d'existence Où l'âme universelle ait ployé la substance, Si d'un de ses rayons il voulut la bénir,
Pendant l'éternité ce rayon la fiance ;
C'est entre eux un traité d'immortelle alliance,
Car il ne sait pas, lui, donner et retenir.
Quelle force, aussi bien, au ciel ou sur la terre. Ce qu'il fit une fois, s'en viendrait le défaire? Ce qu'il a réuni peut-il se séparer?
Non, son œuvre demeure avec sa double empreinte; D'un ou d'autre côté de son image sainte Vouloir porter la main, c'est tout défigurer.
Que Satan en délire attente à sa puissance, Il perdra sa beauté, sa première innocence, 11 roulera sans fin aux gouffres du trépas,
Mais, tout déchu qu'il est, il gardera ses ailes; Car, s'il les arrachait au prince des rebelles, Dieu se déjugerait, et Dieu ne le peut pas.
Et, puisqu'il n'a jamais deux poids et deux mesures, Puisqu'en nous, bien qu'issus d'origines moins pures, Il n'a pas dédaigné de se manifester,
L'œuvre est aussi parfaite, et, sublime misère, Nous ne pouvons pas plus dépouiller la poussière Que son souffle éternel ne saurait la quitter.
Ne t'étonne donc pas si des âmes se plaignent, Lorsque dans les tourments elles pleurent et saignent. Des mêmes éléments nous sommes composés ;
Pour reconstituer nos merveilleux fantômes, La mort jusqu'au dernier a rendu nos atomes ; Dieu les a seulement autrement disposés.
Et s'il veut que, réduits à l'état éphémère, Ces atomes puînés que son souffle agglomère Vivent, aient des soupirs, des sourires, des voix,
Est-ce que c'est pour lui chose plus incroyable Que de les avoir pris à la tombe effroyable, Ou tirés du néant une première fois?
Contente-toi de voir, de tes yeux, ce prodige; Qu'importe qu'une forme ou s'arrête ou voltige Et confonde avec l'air d'impalpables tissus!
Elle n'en est pas moins; n'en fait pas moins sa tâche : Demande aux réprouvés s'il brûle et s'il s'attache, A leurs dos gangrenés, le manteau de Nessus!
Quant à pousser plus loin une indiscrète envie.
Autant interroger les secrets de la vie;
Sous une loupe absurde, autant vouloir saisir
Comment, en quantités infinitésimales, Après avoir rempli ses fosses lacrymales, Du choc des voluptés jaillit un élixir,
Et comment aussitôt tous les chyles incubes. Sur F ovaire enflammé précipitant leurs tubes. Coagulent le sang, forment Fhomunculus;
Ce sang qui coule, après, gros de tant de mystères, L'homme fait le sent battre au galop des artères, Et, pour vivre et souffrir, n'en demande pas plus. »
Sans nous apercevoir des marches abrégées Par les instructions savamment prolongées, Au dernier cercle, alors, nous étions parvenus.
Mais, là, peu s'en fallut qu'au plus bas je ne roule :
Un feu battait le mur de sa brûlante houle,
Et du cercle, en grondant, semblait faire le tour.
Un soufflet continu qui siffle et le flagelle Laissait pourtant au bord une étroite margelle. Virgile s'y mettant avec Stace, à mon tour,
Je dus, entre la flamme et l'incommensurable
Abirne, hasarder ma mouche misérable.
a Sois veilleux, dit le maître, et lorgne aux deux cotés,
Car, ici, je ne sais quel péril est plus proche, A droite, du barathre, ou du bûcher, à gauche. » Mais au milieu des feux, en tourbillons, fouettés,
J'entendis qu'on chantait les paroles latines
De l'hymne au Dieu clément que l'on chante à Matines,
Pour que le jour levant se couche, chaste et pur;
Et bientôt je vis poindre, en longues priapées, Dans ces feux dévorants âmes de feux drapées; Elles venaient, chantant l'amour vrai, l'hymen sûr,
Les doux épanchements, les voluptés de l'âme,
Les époux, frère et sœur, plutôt qu'homme et que femme,
Et surtout le lis blanc des coteaux d'Engaddi,
L'inestimable fleur que, parmi ses compagnes, La fille de Jephté pleura sur les montagnes, Et le nom de Marie et comment elle dit :
« Je ne connais point d'homme, » à l'archange interdit.
« Pour écarter les peurs, mauvaises conseillères, Fais comme si tes yeux étaient munis d'œillères! » Me répétait Virgile : Or, comme nous étions
A l'heure où le soleil en un lac qui miroite Transforme l'occident, sur mon épaule droite, Horizontalement, il brisait ses rayons ;
Et dans la flamme au loin mon ombre surhumaine D'un écran gigantesque offrait le phénomène. Les esprits à sa vue avaient cessé leur chant ;
De l'énorme reflet ils cherchèrent la cause;
Et, voyant que c'est moi qui toujours m'interpose
Entre l'ardent foyer et le soleil couchant,
A cette nouveauté, pour eux inexplicable, Ils semblaient oublier le mal qui les accable : Et, comme les poissons de l'eau suivent le cours,
Sans jamais émerger de l'eau qui les fait vivre, Aucuns obstinément se mirent à me suivre, Ayant soin que le feu les recouvre toujours.
« 0 toi! me dit l'un d'eux qui n'était qu'une escarre, Tu marches le dernier, dans ta sombre simarre ; Mais si j'en crois cette ombre, où nous nous éteignons.
Tu n'es pas pour tenir l'emploi de caudataire, Et c'est par un respect, sans doute volontaire, Que tu cèdes le pas à tes deux compagnons,
Est-ce qu'en vérité tu n'aurais pas encore Rompu ton ban terrestre? Oh! parle, corrobore Un prodige si grand; anhélants, incertains,
Ta voix sera pour nous ce qu'au noir Garamante, Des nuages de pluie invoquant la tourmente, Est le bruit précurseur des tonnerres lointains. »
Il garda le silence et j'allais lui répondre,
Lorsque, spectacle fait pour tous mes sens confondre,
Je vis, vers celles-ci, d'autres âmes venir;
Et, comme au bord d'un champ, tatillent, affamées, Fourmis avec fourmis qui, par couples formées, D'officieux avis semblent se prévenir,
Ces âmes, rencontrant les premières, entr' elles, Échangeaient d'un baiser les flammes mutuelles; Mais leurs lèvres à peine ont le temps de s'unir,
Qu'aussitôt, des deux parts : « Ah ! Sodome, Gomorrhe, A l'égal de l'enfer mon âme vous abhorre! Qui me fera savoir pourquoi je vous aimais ? »
«Et toi, Pasiphaé, qu'avec horreur je nomme, Plus infâme à mes yeux que Gomorrhe et Sodome, Mon âme te conspue et renonce à jamais! »
Et de sœurs tout à coup devenant ennemies, Après mille clameurs, mille injures vomies, Elles se séparaient, s'en allaient dos à dos,
D'un procédé vilain dissimulaient leurs sexes,
Et sans doute, au détour des flammes circonflexes,
C'étaient rapprochements, hontes, dépits nouveaux,
Voilà quel est leur rite et la stricte observance, Par laquelle chacune, en sa refonte, avance: De cygnes noirs et blancs on dirait deux convois
Qui, ceux-ci de l'Europe et ceux-là de l'Asie, Se croisent dans les airs et, pleins de jalousie, Vers le nord ou midi repartent à la fois.
Je marchais, méditant sur cette étrange scène Et le sens que cachait la pantomime obscène, Quand les mêmes qui, sans démordre, m'ont suivi,
M'exprimant de nouveau leur commune demande, Autant pour savoir d'eux la loi qui les amende, Que touché des tourments, affres où je les vi :
«Esprits, dis-je, aussi vrai qu'un jour, cessant vos plaintes, Seuls, vous rayonnerez sur les flammes éteintes, 11 est vrai que, d'un pied, à la terre asservi,
Je vais de l'autre au ciel, notant sur mon passage Tout ce qui peut me rendre et le monde plus sage. Dites-moi donc aussi qui vous êtes, quel est
Ce baiser fraternel, pourquoi ces saturnales, Si vous voulez trouver place dans mes annales, Et pour que grâce à vous mon livre soit complet. »
Le pâtre, enfant perdu de huttes isolées,
Ouvre des yeux inoins grands, quand, sorti des vallées
Où son destin grossier le tenait enfermé,
Pour la première fois, de colline en colline,
11 voit pyramider Rome capitoline!
Mais leur étonnement s'étant un peu calmé,
Parmi ces clairs esprits, celui qui, tout scories, M'avait déjà parlé : « Puisque tu nous en pries, Comment te refuser, toi qui, sensé, t'éprends
Des célestes amours et, par grâce suprême, Vas les retrouver tous au sein de l'Amour même ! Si nous sommes classés dans ces feux dévorants,
C'est que les uns brûlaient de la passion sale Qui ternit à jamais le vainqueur de Pharsale; Et les autres, poussant la luxure plus loin,
D'un monstrueux hymen, confondant les espèces, Dans les Pasiphaés ont cherché leurs maîtresses : De là vient qu'entre nous l'horreur ne tarit point,
Et que, pour nous guérir de notre double vice, D'un seul baiser de paix Dieu fit notre supplice. Quant à nous nommer tous, en leur lit trop étroit
Autant compter les flots-de ce bouillant pétrole : Pour moi, bien qu'à mon front cette seule parole Allume une rougeur dont la flamme s'accroît,
Dans ce tison, hélas ! où sans peine on devine Le triste hermaphrodite à sa voix féminine, Tu vois le Bolonais, poëte du vieux temps ;
Et certes j'arderais, non des feux temporaires, Mais des feux éternels, si l'ange des prières N'avait fermé mes yeux sur mes pleurs repentants. »
Comme un fils qui tordrait ses bras et désespère De lui porter secours, voyant son propre père, A l'infamant poteau, lié sur le bûcher,
Tel je devins, au nom de l'antique poëte, Père du doux parler et du sermon honnête Qu'aux sources de Bologne il nous faut rechercher.
Et de le contempler ne pouvant me repaître, Ému de sa souffrance, à voir l'illustre maître, En quel apprentissage, aux férules remis,
Je lui prouvai si bien, des larmes et du geste,
Ma profonde pitié pour son état funeste,
Que s'approchant de moi, tant qu'il lui fut permis :
«Oh! merci, me dit-il, pour ce pleur qui m'apaise! Merci pour tout le naphte éteint dans ma fournaise! Mais qui peut t'inspirer cette vive amitié?
Tes traits me sont obscurs, peut-être ton nom mêmes. » Et moi : « Le souvenir de vos heureux .poèmes, L'orgueil de vos leçons qui, sur le même pié,
Porteront, jusqu'aux mers et terres plus lointaines, L'école de Florence et l'école d'Athènes ! » « Frère, dit-il, celui que je montre du doigt,
Dans la langue qu'on parle à Toulouse et Limoges, Fut meilleur ouvrier et plus digne d'éloges. En lais et virelais, romances qu'on lui doit,
Lui seul est passé maître et tout ce qui l'approche, Près d'un vrai troubadour, n'est que clerc de basoche. Va, tu peux laisser dire et clabauder les sots,
Des pédants contre lui tonner l'aréopage;
Le fatras, dont ils font un si pompeux tapage,
Ne vaut pas à mon sens un de ses francs rondeaux.
Que puisqu'il t'est donné, par faveur spéciale,
De visiter de Christ la Cour abbatiale,
Où j'espère qu'un jour nous pourrons nous revoir,
Dis un Pater pour moi qui serai dans l'attente, Moins le dernier verset, car plus rien ne nous tente Et les portes d'enfer sur nous sont sans pouvoir. »
A ces mots, il fit place à l'auteur des saynètes,
Et, comme s'il n'eût su parler qu'en chansonnettes,
Le ménestrel lampyre improvisa, savoir :
« Je suis Arnaud^ provençal et trouvère. Qui fleure et chante et fonds comme le verre, Mais à qui Dieu ne défend d'espérer :
Pitié de moi ! du tourment qui me lime ! Et puisses-tu bientôt toucher la cime Où qui peinait commence à respirer!»
Puis il va dans le feu finir de s'épurer.
Le soleil se levait aux monts de la Judée, Et baisait cette place où la terre inondée But le sang autrefois de la grande rançon ;
Il était nuit sur l'Èbre et midi sur le Gange, Lorsque du Tout-Puissant nous découvrîmes l'ange Ou plutôt son éclat dans un ardent buisson.
Il se tenait debout, allumé comme un phare, Et, de loin qu'il nous vit, entonna sa fanfare : « Heureux les cœurs sans tare! » et puis, comme un beffroi
« Le passage s'accorde à qui le sollicite, Mais il faut, avant tout, traverser mon Cocyte; Entrez, si vous l'osez, hommes de peu de foi ! »
Je me mis à trembler alors de tous mes membres, Agonisant déjà comme ceux qu'en ses chambres Mène le saint-office, et m'étant rappelé
Tout ce que j'avais vu pour crimes de magies, Les échafauds, les grils, les tenailles rougies, A la gueule du four, pâle, je reculai.
Mais Virgile voyant qu'à la crainte je cède: « Que veut dire ceci? Quel effroi te possède? Et si tu te souviens qu'au dos de Géryon,
Je t'ai fait traverser l'infernale Géhenne, En talonnant la bête antédiluvienne, Que ne ferai-je pas d'un faible Rubicon?
Ce feu qui te fait peur, ajouta le poëte,
Ne consumerait pas un cheveu de ta tête,
Quand tu devrais, mille ans, séjourner dans son sein;
Pour que Ion âme errante encor mieux se rassure,
Expose de ta robe un pan à sa morsure.
Mais non, reste en arrière et rebrousse chemin :
À Béatrix de toi que faut-il que j'annonce?
Quelle lui porterai-je, en la voyant, réponse?
Qu'au terme de ta course, au moment d'être heureux,
Tu t'es plus effrayé d'un ruban de phosphore
Que Léaudre du froid, de l'ombre et du Bosphore! »
Au nom de Béatrix, talisman amoureux,
À ce nom qui, mourant, me rendrait à la vie, Vivant, me fait mourir de regrets et d'envie, Quel gouffre d'épouvante eût pu me retenir?
Eh! quoi! n'avais-je pas, pour marcher sur sa trace, Bravé Gog et Magog? Maintenant que sera-ce Que je la sens dans l'air elle-même venir?
Mais, comme dans les pas difficiles, mes guides Me placèrent entre eux : Martyr des feux torrides, Grand saint Laurent, aussi, daigne me soutenir!
254 LE PURGATOIUE.
Oh! le nitre est un lait, le vitriol un baume, Près de ce feu qui tue, extirpe le vieil homme ! Véritable bûcher de l'immortel Phœnix!
« Grâce! grâce! » criai-je; « eh! la grâce et la vie C'est ce brasier, ce sont ces charbons d'Isaïe, » Disait Virgile; et puis : « Béatrix! Béatrix!
Faut-il pas renoncer aux attaches charnelles, Pour jouir à jamais du feu de tes prunelles? Reçois son sacrifice et qu'il nous soit commun! »
Or, un ange chantait sur la rive opposée :
« Venez, venez à moi ; que de fleurs! de rosée! »
Et quand nous fûmes là, plus rutilant qu'aucun,
Nous le vîmes, semblable aux aurores du pôle, Nous montrer le degré qui mène à l'Acropole. « Étudiez le pas, avant qu'il fasse nuit,
Si vous voulez, en haut, arriver avec l'aube. » Il dit; la voix se tait, la clarté se dérobe. Virgile, Stace^ ensuite, et moi> par eux conduit^
Nous montâmes alors; mon ombre grandissante Du soleil devant nous mesurait la descente. Dès qu'elle disparut, avant que de partout
La nuit eût des objets confondu l'apparence, Chacun se fit à terre un chevet d'espérance Sur un de ces gradins dont nous étions au bout.
L'heure nous défendait de tenter l'altitude, Seulement l'heure et non aucune lassitude ; Car, plus fort à chacun de ces mille degrés,
Je me sentais enfin des ailes ; la pétase, Survenue à mon front, emportait dans l'extase De tout soin superflu mes pieds exonérés.
Comme la chèvre, au joug naguère si rétive, Qui d'elle-même y vient, volontaire captive, Quand elle a dépouillé le cytise de fleurs,
Qui reste après couchée^ et, pour veiller sur elle, La quenouille au coté, suffit la pastourelle; Et comme, pour garder des loups et des voleurs
Sa pauvre closerie aux pièges trop mal close,
Le fidèle berger sur lui seul se repose;
De même, en cet abri, moi chevrette, eux pasteurs,
Parmi les entretiens des deux bons Homérides, Nous attendions le jour sur nos couches arides. Après le dur labeur et l'effort surhumain,
Bientôt un doux repos me couvrit de ses voiles; Les yeux demi-fermés, derrière les étoiles, Je croyais voir briller l'éternel lendemain;
Et, tout en y rêvant et me mirant en elles,
Il me semblait entendre, en lentes ritournelles,
Leur rouet murmurer dans mes sens assoupis.
Il devait être l'heure où, d'amour enflammée, Semble brûler Vénus, l'étoile bien nommée, Lorsque sur une lande, au verdoyant tapis,
Je vis, de fleur en fleur, allant comme l'abeille, Une femme, à pleins bords, en remplir sa corbeille. Puis, elle chantonnait : « Qui veut savoir mon nom?
CIIAM VINGT-SEPTIEME. 257
Je suis Lia, la juive, et m'en vais, par la lande,
Avec toutes ces fleurs me faire une guirlande.
Quant à ma sœur Raehel, viendra- t-elle? Oh ! que non !
Toujours à son miroir, toujours ma sœur cadette Craint de salir ses mains dans la fraîche coudrette ; Mais Raehel ou Lia n'ont qu'un même dessein,
C'est de plaire à Jacob; et, servante ou maîtresse, Jacob, toutes les deux, entre ses bras nous presse, Et chacune de nous repose sur son sein1. »
Dans le ciel cependant montait la belle aurore, L'aurore qu'au départ trouvent plus belle encore, En approchant du but, les terrestres piétons.
De tous côtés fuyaient les ténèbres spectrales; Et, debout, m'attendaient les ombres magistrales : « 0 jour trois fois heureux que nous te souhaitons!
1 Lia et Raehel sont les figures de la vie active et de la vie contemplative. Elles annoncent également l'apparition de la comtesse Mathilde et de Béatrix aux chants suivants.
Ce fruit délicieux, plus doux qu'omni-paroles,
Qu'eu tant de rameaux morts, en tant de branches folles,
Va chercher des mortels le grossier appétit,
Tu vas donc le cueillir sur l'arbre qui le donne, Et t'en rassasier des mains de ta Madone ! » Le premier, à ces mots, j'étais déjà parti :
Cent marches de géant, je les pris quatre à quatre; Et, parvenus au faite où, d'un coup de théâtre, L'immense plate-forme ouvre son horizon,
Virgile me posa ses mains sur les épaules : « Je t'ai du Dieu vivant montré les Nécropoles, Et fait tout ce qu'a pu mon humaine raison.
Mais ici de la foi c'est l'absolu domaine,
Où moi-même j'aurais besoin de qui me mène,
Où l'art par conséquent ne saurait plus servir,
Suis l'inspiration que le Seigneur t'envoie; Cherche et, s'il plaît a Dieu, tu trouveras ta voie, Car tu n'as, comme Saul, qu'à te laisser ravir;
Vois, en face de toi, le soleil qui se lève,
Vois ces Heurs, ces ruisseaux, ces arbres, pleins de sève,
Que, d'un sein spontané, la campagne produit.
Par là, de Béatrix attendant la venue,
Tu peux la parcourir cette terre inconnue,
Tu peux t'asseoir, rêver, où ton vœu te conduit.
N'attends plus rien de moi ; désormais libre, expurge, Toi-même, tes erreurs; poète, thaumaturge, Dans l'une et l'autre loi franchissant tout degré,
De la double maîtrise accepte l'oint sacré. >;>
Impatient devoir, d'admirer les merveilles
De ces lieux enchantés, tout yeux et tout oreilles,
Et portant au hasard mes pas irréfléchis,
J'entrai comme en un bois aux mille plantes vives, Bois sacré, s'il en fut, autre mont des Olives; D'une sueur de manne étaient les troncs blanchis.
Un petit vent ami me frappait au visage, Et, comme cezéphir, d'agréable présage, Jamais ne diminue et jamais ne s'accroit,
Les feuilles remuaient, mais ni plus ni moins vite,
Et toutes dans le sens où Taure les invite :
Ce qui n'empêchait pas qu'à ce que bien je croi,
Tous les oiseaux de l'Arche, en un commun ramage,
Au Dieu des passereaux ne rendissent hommage.
Ils chantaient, ils chantaient , comme ils en ont le don ;
Le vent faisait la basse et tout battait des ailes; Et si ces choses-là se comparent entr'elles, Si cette note juste à notre faux-bourdon,
Sous les pins de Ravenne ainsi gronde la dune, Lorsque l'Adriatique en joue au clair de lune, De l'orgue éolien écoutant s accords,
J'avançai cependant, dans le bois plein de myrrhe, Si loin que maintenant je n'aurais pas pu dire Par où j'étais entré ; quand, le long de ses bords,
D'un cours égal aussi, couchant l'herbe menue, Un ruisselet soudain vint s'offrir à ma vue. Flots où jamais Diane ait lavé son croissant ,
Taisez-vous ! taisez-vous, Banduse, Castalic! Du plus grossier limon votre coupe est remplie, Près de ce clair ruisseau qui, du roc jaillissant,
Et pour le seul emploi d'ablutions sacrées, Sur un sable d'or fin roule ses eaux nacrées. Mais, de la berge comble où j'étais arrêté,
Regardant au delà, je vis un grand parterre : Ah ! si le ciel sourit quelque part à la terre, C'est là que tous les deux confondent leur beauté !
Et seule, en ce jardin qui semble son domaine, Se trouvait une femme 1 aux airs de châtelaine, Qui richement parée et grande et, sans faillir,
Des fleurs dans chaque main, des fleurs dans tous ses voiles Des fleurs dans les cheveux, et les yeux comme étoiles, Pour s'en orner encor, ne cessait d'en cueillir.
1 La grande comtesse Mâthilde, qui ne sera nommée qu'au dernier chant.
Comme l'autre Lia que j'avais vue en rêve, Elle chantait; et moi, retenu sur la grève, Ne pouvant distinguer les accents de sa voix :
« Belle dame, lui dis-je, ô toi qui, dans tes tresses, Portes si noblement le fleuron des comtesses, Si tes pieds qui sans doute ont vu fléchir les rois,
Vers un humble vassal veulent bien condescendre, Daigne te rapprocher, car te voir et t'entendre Sont deux bonheurs trop grands pour être séparés. »
Comme au vol, aux couleurs, rivale des mésanges, La danseuse émérite, en chiffres et losanges, Brode ses pas charmants, telle, à travers les prés.
Plus légère au gazon que sur les blés Camille, Elle vint, mais pudique, à la vierge simile Qui, les regards baissés, se voile de ses cils.
Je compris lors son chant; c'était, chose nouvelle, Un motet mi-parti d'hymne et de villanelle : Et poursuivant ses pas toujours plus rétrécis,
Toujours faisant un choix de gerbes qu'elle noue, De ses cils réservés sans découvrir sa joue, Elle ne s'arrêta que lorsque, gracieux,
Ses pieds touchèrent l'onde; alors ma riveraine, Laissant tomber ses fleurs comme un manteau de reine, Dans ce nimbe odorant, leva sur moi les yeux.
0 du soleil naissant tendres héliotropes! De quel cœur mécréant les dures enveloppes Pourraient vous résister? Quel glacier ne s'y fond?
Trois pas nous séparaient; mais, à cause des berges, Ces pas m'apparaissaient des stades, et, de verges, J'aurais, comme Xerxès, fouetté cet Hellespont !
« Ne vous étonnez pas si je chaiite, dit-elle, Quand je devrais pleurer sur la race immortelle Qui naquit en ces lieux et qu'on n'y trouve plus ;
Mais si vous méditez, au livre de la vie, De quel avènement la chute fut suivie, Vous blâmeriez plutôt mes regrets superflus,
Et toi que j'attendais, pour qui je suis venue, Messagère d'une autre à ton cœur bien connue, Fais-moi des questions; je suis prête à t'ouïr. »
« Eh bien, puisque ta grâce à ce banquet m'invite, D'où vient que, jusqu'alors, la montagne interdite, En cette floraison s'en vient s'épanouir?
Partout ailleurs la vie en ses veines expire, Et la nature ici reprend tout son empire; C'est ordinairement le contraire qu'on voit. »
Elle hocha la tête, et la dive Professe:
« Par cette question, toi-même, tu confesse
Ignorer l'alphabet et quel est cet endroit.
Déjà de nos oiseaux te l'avait dit l'orchestre : Sache que c'est ici le Paradis terrestre. Ici du genre humain fut la crèche et le nid.
Dieu se l'était construit, comme l'aigle son aire; Si l'aiglon part trop tôt et se brûle au tonnerre, La faute est-elle au père? Il en pleure et gémit.
CHANT VINGT-HUITifiME. 267
D'une bonne muraille il l'avait pourtant close; Et, pour qu'en son berceau l'heureux couple repose, Que de précautions ! que d'amour ! que de soin !
N'est-ce pas pour cela que, refrénant les laves, Enchaînant, tout autour, les éléments esclaves, Il leur avait crié : « Vous n'irez pas plus loin! »
Maintenant, si de fleurs, d'eaux vives se décore Ce pavillon d'Éden, quoi d'étonnant encore? Et s'il reçoit du ciel les vents prime-sautiers,
Si d'un souffle immuable ils caressent la terre, C'est que ces vents, chargés d'un éternel mystère, Vont féconder au loin les continents entiers.
En effet, ô mon fils, tous les germes, les moules Fermentent, sous tes pieds, dans le sol que tu foules ■ Non-seulement de l'homme y couva l'œuf divin,
Mais, pépinière aussi de cèdres et d'hysopes, De leurs verts étalons conçoivent vos Europes; Nature, humanité, n'ont qu'un même levai ni
2(j8 LE PURGATOIRE.
Il est vrai que le champ différemment prospère, Selon que les engrais, molécules du Père, S'attachent au silex ou pleuvent au sillon,
Mais la double Androgyne est aux lieux où nous sommes, Et c'est, entre ses mains, qu'en un souffle d'arômes, La corne d'abondance émet son tourbillon.
Vois de même cette onde au cours invariable : Elle ne descend pas d'une roche friable : L'étiage certain, autant que le flot pur,
Elle vient d'une source où la main qui la verse Contient les océans et dont elle déverse, Ainsi que tu verras, en deux veines d'azur.
Ce bras est le Lethé, l'autre Eunoë se nomme, Et chacun renouvelle une moitié de l'homme; Mais aux deux doit plonger le néophyte obscur.
Le voilà donc ce temple, et l'Éden que les mages
Plaçaient confusément à l'horizon des âges.
C'est pourtant lui qu'en Grèce, et dans Rome plus tard,
CHANT VINGT-HUITIEME. k2(59
Les poètes chantaient, sur un vague oui-dire, Fabulant d'âge d'or, d'Astrée et d'un empire Où d'eux-mêmes les troncs distillent le nectar.
Symboles effacés des vérités premières!
Le monde les connut quand, pour toutes lumières.
Le seul flambeau d'Adam passa jusqu'à Noé;
Mais après le déluge et Babel corrompue,
Où la chaîne des temps se trouve interrompue,
Qui se souvint encor des rives d'Eunoë? »
A ces mots proférés d'un accent de sibylle, Me tournant du coté de Stace et de Virgile, Je vis qu'en même temps ils s'étaient regardés,
Et qu'ils se souriaient de leurs fronts déridés.
Immobile, debout, droite comme un palmiste, Elle chanta le chant du bienheureux Psalmiste : « Heureux ceux dont les torts, les péchés sont remis! »
Puis, le long du Léthé dont elle suit la veine, Elle se promena comme jeune sylvaine Qui n'a souci ni peur des faunes ennemis.
Tout en se promenant, elle semblait encore Chercher, parmi ses fleurs, un secret d'Épidaure ; Et le trèfle magique, effeuillé sous ses doigts,
c212 LE PURGATOIRE.
Tombait dans Fonde claire, et, nouvel Adamite,
J'allais, de mon côté, sur ses pas que j'imite.
Nous n'en avions pas fait moins de cent, que je crois,
Lorsqu'elle s'arrêta, se tint comme aux écoutes, Et me parut du ciel interroger les voûtes : Puis, en me souriant : « Le moment est venu;
N'entends-tu pas ces sons et ces notes légères, Tandis que ces lueurs, à tes yeux étrangères, Semblent poursuivre au ciel leur arpège inconnu?
Arbres, ruisseaux, gazons, vois comme tout s'éclaire. Ce n'est pas de vos nuits l'artifice polaire; Ici le peintre arrive à des effets plus grands;
Mais raffermis tes yeux, exerce tes oreilles, Si tu veux admirer de plus rares merveilles. » Hélas! qu'avez-vous fait, ô nos premiers parents?
Ces visions, ces chœurs de musique céleste, Ces bocages profonds où Dieu se manifeste, Pourquoi d'un si beau lot frustrer vos fils navrés?
La faute en est à toi, moins mère que marâtre, Eve, au sein trop fécond, qui, de son froid albâtre, Ne nous as pas plus tôt allaités que sevrés!
Et moi, fruit malheureux de si douces prémices, Oui devais, en naissant, aspirer ces délices, Pourrai-je seulement retracer leurs effets?
Muses qui m'avez pris, tout enfant, sous vos ailes,
Si vous m'avez été nourrices plus fidèles,
Ah! prêtez-moi du moins vos crayons imparfaits !
Comme aux Rogations, quand, pour bénir la tenv
L'Église se fait belle et sort du sanctuaire,
Son aube blanche au vent, en main les ors sacrés,
La nature sourit; sur la verte pelouse,
Le Christ avec amour voit marcher son épouse;
Le buis, de sa rosée, argenté au loin les prés.
Ainsi, mais sous quel lin d'aubes immaculées, Dans quel autre appareil de splendeurs étalées, Et de quel pas empreint de lente majesté,
Je vis, parmi ces bois au feuillage plus tendre, L'éternelle Sion en fêtes se répandre!
Colonne d'Israël, arche de vérité,
Mystère du seul culte et de la loi vivante, De palmes et parfums la montagne l'éventé; Aux éclairs du Sina les éclairs sont pareils ;
Et plus leur météore embrase les lentisques,
Plus éclatent les chants, plus s'allument les disques,
Les chants en Hosannas, les disques en soleils.
Oh! quels cœurs enivrés, quelles lèvres de flamme Poussent ces Évohés où Dieu même s'acclame? Quel est ce candélabre, à sept branches de feu,
Qui sur la tribu sainte, en delta de lumière, Enroulés, un chacun, d'une iris toute entière, Projette sept rayons qui vont se perdre en Dieu?
Inextinguible roi des cieux toujours diurnes, Candélabre, pensai-jej ô toi qui, par sept urnes^ Épanches tes clartés, comme le Nil ses eaux3
Chandelier de l'autel, où tu nous sollicites, Puisse- je un jour compter parmi tes satellites, Aider à le porter, ton arbre de flambeaux!
Non, tu ne te sers pas d'huile qui se consume; Du haut de tes trépieds l'esprit qui les allume De ces langues de braise étend le Parade t.
Sous ce dais radieux qu'à sa suite il déploie, Procédait maintenant la triomphale voie.
Je ne vis rien d'abord, vaincu par le reflet :
Est-ce de la Lactée une goutte épandue? Ou de cygnes, au vent, un nuage qui mue9 Je ne sais; tout flottait dans les airs embrasés ;
Sur les bords du Léthé, moi-même, en plein Pactole, Je m'y voyais, tout d'or, figurer en étole. Quand je pus me servir de mes yeux reposés,
Dans ce que j'avais cru d'abord être des cygnes, Je vis, vêtus de blanc, parés de blancs insignes, Et, graves, inclinant leurs fronts fleurdelisés^
'276 LE PURGATOIKE.
Deux fois douze vieillards; chacun tenait un livre De l'Ancien Testament et paraissait y suivre Ces paroles qu il chante : « Oh! bénie à jamais,
Entre les filles d'Eve, à jamais soit bénie Celle que nous aimons d'une amour infinie! » Derrière les vieillards, venaient, rêveurs, muets,
De la terre et du ciel quatre êtres amphibies, Monstres aux yeux d'Argus, médecins des Tobies, Ennemis du serpent; tels sont ces animaux :
Ézéchiel et Jean les ont vus, sur la terre, Descendre dans le vent, la pluie et le tonnerre, Portant, entre leurs dents, de verdoyants rameaux.
Quant à leurs ailerons qu'on voit toujours s'ébattre, L'apôtre en compte six, et le prophète quatre; Mais je donne raison au voyant de Pathmos.
Entre les animaux, tout sculpté de Victoires, Vient un char symbolique et porté sur deux Gloires. Certes ni le quadrige où triompha Bacchus,
Ni celui qu'au retour de ses guerres injustes L'impériale Rome offrait à ses Augustes, A leur suite traînant rois et peuples vaincus,
N'approchent seulement de sa beauté sans bornes; Et ce ne sont ni lynx, léopards, ni licornes Que ce char admirable attèle à son soleil;
Mais le Griffon, l'unique à ce nom qui réponde, Et qui le traîne seul, parce que, seul au monde, Impossible serait d'accoupler son pareil.
C'est le divin Griffon qui, pour leur hyménée, Aux épouses du ciel prête sa haquenée ; La douceur de l'agneau, la force du lion,
Une double nature en lui les concilie;
Et, de même qu'au joug il se lie et délie,
Il est, tout aussi bien, son propre Automédon.
Il regarde toujours le candélabre en face;
Et si droite, en sa marche, est la ligne qu'il trace,
Que ses ailes d'archange, aux envergures d'or,
S'élevant au milieu du triangle de flammes, Entre les sept rayons, intactes oriflammes, Vont reposer au ciel leur magnifique essor.
A la droite du char, je pus, dans le cortège,
Compter encor trois sœurs1; l'une, d'un blanc de neige,
Une autre vert de mer, l'autre couleur de feux ;
Chacune, à son tour, règle et préside une danse; A gauche, quatre aussi formaient une cadence ; Mais une les conduit qui voit avec trois yeux.
Toutes les sept dansaient, sans ralentir leur marche, A l'exemple du roi qui dansa devant l'arche; Ici l'heureux quadrille, au pas plus modulé;
Là le trio, selon sa diverse méthode,
Sous les voiles de lin, de pourpre et d'émeraude,
Se poursuivant comme ivre et d'amour affolé.
1 Les trois sœurs à la droite du char sont les trois vertus théologales, la Foi, l'Espérance et la Charité. A la gauche, on voit les quatre vertus cardinales, la Force, la Justice, la Tempérance et la Prudence; celle-ci est représentée avec trois yeux.
Spectacle merveilleux! Et, comme dans un songe, J'interrogeais l'ivresse où mon âme se plonge : Or nul n'était debout dans la conque d'onyx;
Mais tout me semblait prêt pour une apothéose;
Et voyant que la terre et le ciel s'y dispose,
Je disais en moi-même : « Où donc est Béatrix? »
Dans les sillons du char, où sa roue est décrite, Ministres de Celui qui frappe et ressuscite, S'avançaient cependant deux nouveaux Aarons;
L'un portait une épée inexorable aux fautes, L'autre le caducée, et leurs têtes plus hautes Ceignaient, au lieu de lis, les roses deSarons.
Et, seul, sous un éphod brodé de salamandres, Blanc comme le phœnix renaissant de ses cendres, Marchait un grand vieillard; ses yeux d'ombres sont pleins,
Mais on voit qu'il triomphe en cette apocalypse; Voyant enveloppé d'une éternelle éclipse, 11 lit d'un saint Talmud les feuillets sibvllins.
Ainsi se déroulait la pompe éblouissante, Reconnaissable à peine en cette ombre impuissante, Quand, soudain, les hauts deux ont lui, tronitrué;
Alors l'hiérophante a relevé la tête ;
Des sept chandeliers d'or la bannière s'arrête;
Le char en fait autant ; et tout a reflué,
Comme un autre soleil, au cri de Josué!
CHANT TRENTIEME
Lorsque le candélabre où brûle un cinnamome, A l'épreuve des vents, et qui, lune économe, Ne se dispense pas en quartiers inégaux,
Étendard et flambeau de la sainte milice, Fut, comme je l'ai dit, entré dans son solstice, Et qu'il eût affirmé ce solennel repos,
Les vingt-quatre vieillards, sur le char encor vide,
Fixèrent un regard d'espérances avide ;
Une attente sans nom ridait leurs fronts chenus.
Et l'un d'eux que le chœur presque aussitôt imite :
« 0 vierge du Liban, descends, ô sulamite !
Aux pentes du Liban qu'ils sont beaux tes pieds nus! »
Comme, à la fin des temps, rhabillés à la hâte, Du fond de leur sépulcre où la trompette éclate, Surgiront les élus, de même, à cette voix,
Par des alléluias répondant aux cantiques,
Sur le char qui soudain ouvre ses pans mystiques,
Cent Grâces, sinon plus, parurent à la fois;
Et de fleurs, à l'entour, seminant ciel et terre, Que du char incessant leur jette le cratère : « Semez, semez les lis, les lis à pleines mains!
Chantaient-elles, et toi, reine des lis candides,
Sur la pâle avalanche asseois tes pieds splendides ! »
Comme on voit le soleil, tout rose de carmins,
Se lever quelquefois, et l'orient qui fume, Où de lentes vapeurs son orbe d'or s'écume, Telle, en ce demi-jour tourbillonnant de fleurs,
Madone m'apparut, de fleurs auréolée,
Le front ceint d'olivier, la figure voilée,
Et, sur elle, de Dieu portant les trois couleurs.
Le voile blanc, du front, descend à la poitrine;
La robe est comme feu ; couleur d'aiguë marine,
Le manteau, jusqu'aux pieds, s'enfle en bouillons d'azur
Oh ! quelle ne fut pas ma détresse, mon trouble, Lorsqu'au milieu des fleurs dont l'orage redouble, Des anges qui, hors d'eux, semblent l'idolâtrer,
Se leva Béatrix, ainsi transfigurée!
Car aussitôt, malgré l'obscurité sacrée Du voile où mil regard n'oserait pénétrer,
Je l'avais reconnue; oui, c'était, dans sa gloire, Celle dont la beauté m'avait appris à croire î Celle qui, toute enfant, dix ans auparavant,
Allumant de mon cœur la première étincelle, En a fait ce brasier d'une amour éternelle! Quelle autre en eût. tiré cet hommage fervent?
Quelle autre, après dix ans, à la première vue, Se serait de ce cœur emparée et repue? Mais comme, en nos désirs, il arrive parfois
Que l'esprit, atteignant à leur faîte suprême, De toute sa hauteur, retombe sur lui-même, Au comble de mes vœux, je demeurais sans voix :
Et je cherchai Virgile; hélas! l'excellent maître, Pour toujours, à mes yeux, venait de disparaître. Virgile, en mes périls, invoqué tant de fois,
Virgile me laissait à celui qui m'entoure,
Quand j'avais plus besoin qu'à mon aide il accoure;
Et voyant, d'un côté, qu'il ne reviendrait plus,
De l'autre, Béatrix, les anges et la fête,
De mille sentiments essuyant la tempête,
Je me mis à pleurer, lorsqu'une voix : « Or sus !
Dante, ne pleure pas, si Virgile te laisse;
Et puisque tu n'es pas sans humaine faiblesse,
11 t'en faudra bientôt des pleurs et par torrents. »
CHANT TRENTIEME. 385
A ces mots menaçants, à la voix qui m'appelle Par mon nom que je cite, en narrateur fidèle, Je regardai le char : les Grâces, aux bras blancs,
Les croisaient sur leur sein, alors, comme en prières, Et lasses de lancer les Heurs thuriféraires. Pour qui donc, au milieu d'un silence profond,
Toutes, joignant les mains, sans dire une parole, Semblaient-elles prier leur reine et leur idole? Pour Elle, debout, seule, à côté du Griffon,
Le bandeau blanc d'Isis qu'encore elle conserve, Et que serre, à son front, le rameau de Minerve, Ne me laissait rien voir de ses divins appas.
Pourtant, à je ne sais quelle peur trop certaine, Elle me paraissait mécontente, hautaine : « Oui, je suis Béatrix, tu ne te trompes pas ;
Mais as-tu mérité qu'à tes yeux je me montre, Toi qui n'es pas venu, sans peine, à ma rencontre, Aveugle aux vrais rayons, au seul bonheur rétif? »
Elle parlait ainsi, sentencieuse, amère,
Superbe; le langage irrité d'une mère
N'est pas plus redoutable à son enfant fautif.
Et mes regards baissés étant tombés sur l'onde Où sa gloire contraste à ma souillure immonde, Toutes, en un coup d'œil, j'embrassai mes laideurs.
Ses sœurs, en ce moment, chantèrent l'hymne immense Qui par un cri d'espoir et de douleur commence; Et moi, déjà troublé jusqu'en mes profondeurs,
De cet hymne brûlant m'appliquant les paroles, Comme si j'entendais chanter sur les violes : « N'a-t-il pas bien souffert? Pourquoi le rudoyer? »
Je n'y tins plus ; mon cœur, éclatant avec force, En pleurs désordonnés rompit sa rude écorce. Sous le faix des glaçons plus on a vu ployer
Un chêne du Tyrol, lorsque la terre dure
Des Verseaux conjurés a pétri la froidure^
Plus, au retour des vents, enfants des chauds climats^
CHANT TRENTIEME. 287
Oui viennent en grondant s'engouffrer sous sa voûte, Le chêne du Tyrol, branche à branche, s'égoutte, Et, d'un cœur dilaté, pleure ses longs frimas.
Ainsi je m'en allais, au chant qui me remue ;
Ainsi flottait mon âme, en ce dégel, émue.
Mais Elle, sans m'entendre et comme sans me voir,
Se plaçant au milieu du chœur qui fait silence, Étendit ses deux bras en plateaux de balance : « 0 mes sœurs, à qui Dieu concéda ce pouvoir,
Custodes vigilants dont ni sommeils ni chômes N'interrompent l'emploi, les actions des hommes, Sous vos yeux, en tout temps, sont des livres ouverts ;
Ce n'est donc pas pour vous ce que je m'en vais dire, Mais pour lui qui m'écoute et ne peut m'en dédire. Nul. peut-être, à l'honneur de ce siècle pervers,
Ne reçut, en naissant, des mains de la nature, Plus d'aptitude au bien, meilleure nourriture. Que dirai-je? Entre tant de merveilleux guerdons^
La poésie, encor, sceau de sa destinée, * De ses autres vertus, en sus, lui fut donnée. Qu'en est-il résulté? Qu'a-t-il fait de ces dons?
Oh! le champ a produit : mais quoi? la mandragore, La ciguë, à foison, sans un brin d'ellébore. Oh! la moisson est riche et haute, en vérité,
D'autant plus belle à voir qu'à vrai dire elle lève Sur un sol plus fécond, luxuriant de sève. Un temps, je l'éclairai des feux de ma beauté;
Un temps, temps court pour lui, trop long dans mon idée, Pendant lequel Florence, enfant, m'a possédée, Je fus l'unique objet de ses premiers soupirs.
Moi morte ou, bien plutôt, montée en cette vie, Lorsque transfigurée et plus digne d'envie, J'aurais dû de son cœur fixer tous les désirs,
Qu'a-t-il fait? Croiriez-vous qu'oubliant ma mémoire, Il a cherché l'amour, le bonheur et la gloire, Où? Dans les torts sentiers et les noirs carrefours,
CHANT TRENTIEME. 283
Partout où le iiou? guetteur des lieux arides. Allonge sur ses pieds son Iront plissé de rides. Bien n'a valu, ni vœux, ni tacites secours
Que je lui prodiguai, par visions et songes
Qu'il prit, l'infortuné, pour autant de mensonges î
Et sou âme était morte et perdue à jamais,
Si ma lampe allumée à l'autel de Marie N'eût ému de pitié notre Reine chérie.
C'est pourquoi, des vieux morts forçant les seuils muets,
J'ai voulu qu'il se vit, dans le puits d'anathèiue, Tel qu'il serait un jour; dans son péril suprême, Ce suprême recours restait seul désormais.
Mais c'est aussi pourquoi j'entends qu'il grince et pieu ic. Les décrets éternels se rompraient avant l'heure, S'il pouvait du Léthé le péage frauder,
Et passer sur ce bord avant de s'amender. »
c< Ce que je viens de dire, est-ce vrai? reprit-elle, Parle, avant que cette onde, au miroir infidèle, Ait, avec tes remords, noyé tes souvenirs. »
Elle frappait ainsi, de l'épée, à main jointe, Et, le tranchant usé, se servait de la pointe. Moi, pour tout bouclier, n'ayant que mes soupirs,
Sous ces coups redoublés que pouvais-je répondre? Et comme elle semblait se plaire à me confondre, En ajoutant : « Réponds, ou combats ou te rends i »
« Oui, » dis-je, mais si bas qu'un tel aveu dut naître, Expirer tout ensemble, et que jamais le prêtre N'en surprit de plus faible aux lèvres des mourants.
11 est vrai que mes pleurs, tombant avec usure, De ma confession comblèrent la mesure; Mais aucun repentir ne semblait la toucher.
Impossible duel ! trop inégale lutte
Où quelque oiseau captif, à tous les traits en butte,
Palpite, à chaque coup, sans désarmer l'archer!
c< Dis, qu'es-tu devenu, depuis que, pour mieux luire, Mes yeux, fermés aux tiens, cessaient de te conduire? Après qu'on eut couché mon corps dans le tombeau,
Quel chemin as-tu pris? Qu'as-tu fait de cette âme Que j'avais, en passant, allumée à ma flamme, Et dont je te léguais le céleste flambeau?
Elle m'appartenait, cette aine, tout entière, Puisque seule, après Dieu, j'en étais la lumière. Au lieu de le tenir droit et haut vers le ciel,
Renversant le flambeau, tu l'as laissé s'éteindre ; Et je ne devrais pas l'accuser et me plaindre! » Et moi, toujours noyé d'un pleur torrentiel,
A peine si je pus, au travers de mes larmes,
Tirer ces mots tremblants comme premières armes :
« Madone, répondis-je, hélas! vous l'avez dit;
Si j'ai tergiversé, failli dans quelque chose, De votre ange entrevu le départ en fut cause. » « Lorsqu'au juge répond le coupable interdit.
Reprit-elle, on le voit rechercher, dans son crime,
Un fait qui l'atténue, et la peine décime.
Mais aucun ne viendra, de son plein mouvement,
L'aggraver, au contraire, et mieux vaut le silence Que faire, contre soi, trébucher la balance. Laisse là les soupirs, les pleurs, pour un moment;
Et voyons si ton Ame, à mon regard confuse, Osera se couvrir de cette vaine excuse. Puisque tu te souviens de mes premiers attraits,
Ce même souvenir est ce qui te condamne ; Jamais, dis-moi, sur terre, ange plus diaphane D'une forme plus pure emprunta-t-il les traits?
Et ne devais-tu pas, brûlant du même zèle,
Haïr et mépriser tout ce qui n'est pas elle?
Mais non, trouvant en moi, sans doute, des défauts,
Trouvant que c'était peu, pour ton culte idolâtre, De mon voile innubile et de ma croix d'albâtre, Tu t'es rué, dans l'ombre, après les amours faux,
Après les voluptés qui ne donnent que fièvres; Eh bien ! qu'en reste-t-il, au cœur et sur les lèvres^ Maintenant que la lie a formé ses dépôts?
Va, tu ne peux pas même alléguer pour défense L'ignorance banale; au seuil de ton enfance, Je te suis apparue, une palme à la main,
El, 'dès les premiers pas que tu fis dans le monde, Marchant, à tes côtés, dans l'auréole blonde, Je te l'avais montré le seul et vrai chemin ! »
Je me taisais, semblable, en mes cuissons brûlantes, A l'esclave qu'on passe aux verges ruisselantes ; Ainsi, sans doute, Adam, nu, tremblant, hérissé,
Avait courbé la tête à cette même place, Lorsque après son forfait il se vit, face à face, Avec la majesté de son Dieu courroucé!
« Pour ta contrition, dit-elle alors, compare Le diamant au grès, au plâtre le carrare, A toute autre beauté compare Béatrix! »
Les yeux rivés à terre où j'avais pris racine, Autant il faut d'efforts au vent de Terracine Pour arracher du sol le chêne ou le laryx,
Autant je dus, rempli de douleur et de crainte, Pour relever la tête employer de contrainte. Oh! que, plus belle encor, je la vis, cette fois!
Incomparable Esther, sûre de la victoire, D'elle-même exultant, toute triomphe et gloire, Comme elle trônait haut, sur l'immortel pavois!
Elle avait écarté son voile, avec le geste Dont on découvrirait quelque tableau céleste; Et, d'écaillés alors se dessillant mes yeux,
Comme écume et néant m'apparut tout le reste; Tout ce que, dans un temps qu'à présent je déteste, J'avais le plus aimé, me fut plus odieux.
J'étais dans cet état de repentance amère,
De renoncement ferme à toute ombre et chimère,
Quand je me vis nageant au milieu du Léthé :
La Dame que j'avais le matin rencontrée, M'ondoyait dans un pan de sa robe lustrée, Sans que je susse quand, ni comme transporté.
Après qu'elle m'eut fait boire à plusieurs reprises : « Viens, me dit-elle, où sont les délices promises, Où règne Béatrix dans loute sa beauté.
Car tu vas maintenant contempler son visage Dont tu n'as, à distance, entrevu que l'image! x> Et, de l'eau baptismale encor tout ruisselant,
Mo conduisant d'abord aux sept Vertus chrétiennes,
Ballerines du char et fidèles gardiennes
Qui m'entourent déjà d'un cercle et in cela ni :
« Tes yeux, dit-elle encor, sont guéris de leur taie; Mais ce n'est point assez pour la lumière vraie : Avant de les commettre au choc qui les attend,
Jl te faut les passer, comme une lame neuve,
Au fil du rémouleur, par une double épreuve.
■ Commence par te faire aux sept divines sœurs :
Sur les quatre, d'abord, aiguise tes prunelles,
Puis, montant peu à peu, contemple, au-dessus d'elles,
Les trois dont les regards transpercent tous les cœurs. »
Je fis ce qu'elle dit ; et ma vue aguerrie S'étant ainsi formée au culte de latrie : « Je t'ai placé devant les immortels Gémeaux !
Mais, par un dernier soin, se tempérant, eux-mêmes,
Ils vont t'initier à leurs beautés suprêmes;
Ne t'étonne donc pas de ces monstres nouveaux. »
Alors vers Béatrix j'osai lever la vue :
Ses yeux étaient fixés sur le Griffon qui mue,
Et dans ces mêmes yeux, ô mirage inouï,
Je voyais le Griffon exactement se peindre,
Et ses ailes pâmer, et, comme pour s'y teindre,
Ouvrir et refermer leur ciel épanoui.
Béatrix, tout le temps, bienheureuse, mystique, Et vivant, à l'excès, la vie eucharistique, Semblait ne respirer, ne se plaire qu'en lui ;
Lorsque les sept Beautés auxquelles vint se joindre Ma dame patronesse en attributs non moindre : « Descends, ô Béatrix, du concert idéal,
Et daigne regarder, souveraine maîtresse, Celui qui t'offensa, mais qui, dans sa détresse, Promet d'être à toujours ton esclave et féal. »
Moi, par mille soupirs d'espérance et de crainte, Mais comprimés, muets, j'appuyais leur complainte, Cependant que les sœurs continuaient ainsi :
« Béatrix, puisqu'il a battu sa coulpe entière, Jl faut lui pardonner; de tes gants de lumière Ote un seul, en retour d'amoureuse merci. »
Alors à ces désirs qu'exprime leur voix tendre, Aux miens aussi peut-être elle voulut se rendre, 0 moment, à lui seul, siècles, éternité î
Mais, las ! pour en parler, vaines lèvres mortelles ! Art, nature impuissants! En quel concours d'Apelles, Serait mis ce sujet et dignement traité,
Où se confond le rêve à la réalité!
Comme elle eut de ses yeux, découpés en Égide, Arrêté sur les miens le firmament fulgide, De mon deuil décennal cessa le pleur amer;
Et regardant ces yeux, étoiles de mes rêves. Ces orbes lumineux d'où partent mille glaives : Ah! je les reconnais vos trempes d'outre-mer,
Glaives victorieux, vous dont les lances sûres Ont le talent de faire et charmer mes blessures! Leurs pointes, jusqu'ici, n'ont su que les ouvrir;