‹ Étude d'après le DanteChapitre 2 sur 2 · LE PUR G AT 01 HE · texte numérisé non relu

LE PUR G AT 01 HE

Fermez-les à jamais, espadons tout de flamme! Dans la plaie, à longs flots, retournez le dictamc! Brùlcz-la jusqu'au fond! brûlez, pour mieux guérir !

Et pareil à celui qui, déjà plein d'ivresse, S'enivre à quelque coupe où, renaissant sans cesse, Le désir mal éteint se rallume au désir,

Plus au fond de ces yeux mon cœur se rassasie, Plus croit, démesuré, son jeûne d'ambroisie; Et jamais je n'aurais mon regard détourné,

Si quelqu'un ne m'eût dit : « Trop pour le néophyte ! \ Lors seulement, la vue en étant interdite, Je voilai mon idole où j'étais prosterné.

Lorsque, dans une ville à son culte sacrée, On promène une châsse antique et vénérée, Elle a des reposoirs, sur son chemin de fleurs,

Où chacun, à genoux, s'en approche et l'adore, Et dont elle repart pour s'en aller encore, De chapelle en chapelle, épandre ses faveurs.

GÏJANT TRENTE'DEMIÈME. 505

Ainsi, la station semblant alors finie, Recommençait rangnste, ample cérémonie.

Le candélabre, au vent, se déploya d'abord,

Et dès que l'infaillible, initial stratège

Eut mis en mouvement la tête du cortège, Le char d'apothéose ébranla son Thabor.

Qu'il était beau, roulant à l'amble pacifique Du Griffon qui, dressant ses ailts, mirifique, Ne les bouge pas plus qu'obélisques et tours!

Et qu'au-dessus de tout, merveille bien plus grande, Planait ma Béatrix qui d'anges s'enguirlande, Et tient son baise-main en cette cour d'amours!

0 reines de Saba, qu'étaient vos mascarades? Comédie et ballets du royaume des Fades, Qu'êtes-vous au triomphe où d'esclave je sers?

A la gauche du char, accompagné de Stace,

Je suivais dans les chœurs dont le pas m'entrelace,

Quand soudain une voix retentit dans les airs :

« Ah ! malheureux Adam, à ta progéniture Tu l'as voulu léguer, le fruit de pourriture! » Sur un préau plus nu que steppes et déserts,

S'élevait une plante, originaire, immense, Si haute que jamais d'une telle semence Les Indes, à coup sur, n'ont dû s'enorgueillir.

Mais, miné par le temps ou brûlé par la foudre, Le colosse malade et prêt à se dissoudre, Semblait ne pouvoir plus dessécher ni vieillir.

Dès qu'il fut dans son ombre où plane un noir mystère,

Le Griffon inquiet fouilla du pied la terre;

On vit, de sainte horreur, ses pennes tressaillir.

Il se lit un silence; et puis, comme à Ténèbres, Ou bien lorsque, voilé de sourdines funèbres, L'orgue joue, en bourdon, pour d'illustres défunts,

Les vieillards entourant l'arbre aux vastes ruines : « Sois maudit dans le tronc î maudit dans les racines ! Dans tes fruits sans saveur ! dans tes fleurs sans parfums î

Sois maudit dans le ciel ! sots maudit dans l'abîme ' Sois maudit dans l'oiseau qui se pose à ta cime! Sois maudit dans le ver de tes pieds vermoulus !

Sois maudit à jamais! maudit, à cette place, Dans la vie et la mort, dans le temps et l'espace! Dans ta sève, non pas; sève, tu n'en as plus! »

A ces sombres accents que, dans sa liturgie, Rome applique aux relaps damnés en effigie, Comme si tout mon sang eût suspendu son cours,

Et qu'autour de cet arbre aspergé d'anathème, Tout dût être infécond et mort comme lui-même, La terre réprouvée entraîna mes pieds lourds;

Et peut-être, accablé de l'invincible somme, Je dormirais encor la nuit de saint Jérôme, Sans un bruit qui rendra l'ouïe à de plus sourds!

Parti des quatre points de la céleste voûte,

Le même affreux clairon me réveilla sans doute.

Lorsque je me levai, dans mon subit effroi,

Déjà loin rayonnaient les feux triangulaires Du cortège, et je vis les flambeaux vexillaires Emmener avec eux le Griffon palefroi.

Le char était resté pour ce qui devait suivre; Et Celle dont mon âme à toute heure s'enivre Seyait au pied de l'arbre; autour d'elle, debout,

Veillaient les sept Beautés, seules, et ma première Protectrice d'Éden, dont l'ange de lumière A ses commandements semble vouée en tout.

Alors, si beau qu'il soit, l'astre qui me dirige Me laissa cependant voir un autre prodige, Où toute notion du vrai se vient heurter.

L'arbre à l'ombre duquel Madone était assise N'était plus ce squelette affreux qu'on exorcise ; Mais plus chargé de fleurs qu'il n'en peut supporter,

Il en couvrait la terre, au zéphyr qui rémonde. Mes regards témoignaient ma surprise profonde, Quand Béatrix : « Tu vois de la Grâce un effet :

Tes yeux, plus grands ouverts, en pourront voir bien d'autres, Et bien plus éclatants, quand tu seras des nôtres, Ce qui ne peut tarder, pour ton bonheur parfait.

L'arbre qui, desséché, se tordait tout à l'heure

Sous l'imprécation de la peine majeure,

Est l'arbre de Science, au genre humain fatal,

Dont tout fruit désenchante et toute Heur abuse, À moins que, dans le tronc et les branches infuse, La Foi ne l'ait guéri de son vice natal.

C'est pourquoi, du moment que sous lui j'ai pris place, Je l'ai fait refleurir au printemps de la Grâce. Changeant en tous ces guis la lèpre de son front,

11 vient de retrouver sa première jeunesse; Mais il retombera dans l'extrême vieillesse, Dès que, pour m'en aller, mes pieds le quitteront.

Dans notre monde, ainsi, tout parle par figures; Comme les animaux, les plantes sont augures; lies rêves ont un corps; et pour l'instruction

De tes contemporains et pour celle, peut-être, De générations qui sont encore à naitre, A ce qui va surgir fais bien attention. »

Béatrix n'avait pas achevé que, de terre, S'élançait un dragon; de son fumant cratère 11 fondit sur le char, l'enlaça de ses nœuds;

11 sifflait, écumait, tirait sa langue rousse, Et redoublant d'efforts, après chaque secousse, Il l'agita trois fois dans ses bras limoneux.

Mais le char ne bougea, ne reçut point d'offense ;

Un aigle descendit alors à sa défense;

Le serpent se redresse et l'aigle prend le vent ;

La lutte fut terrible, et le ciel et la terre Tremblaient, comme assistant à quelque noir mystère; Et le char ne bougea pas plus qu'auparavant.

Enfin disparaissait le dragon mis en fuite; L'aigle cessait alors d'aller à sa poursuite; lî. remontait au ciel, et, montant, tout du long,

Il semait, dans les airs, presque tout son plumage

Qui sur le char encor retombait en nuage.

Et ces plumes étaient plus lourdes que le plomb,

Car, roulant ça et là comme navire en perte, Le char, dont chaque roue, en est toute couverte Pour la première fois chancela sur ses gonds.

Lors, une voix du ciel : « 0 ma nef, tu succombes! Méfie-toi de l'oiseau qui fait peur aux colombes ; Mieux vaut encor pour toi la serre des dragons! »

Une femme, aussitôt, qu'aucun respect ne règle, Sur le char apparut, qui, des plumes de l'aigle, Commença par orner ses cheveux; d'une main

Elle tient un miroir, et, de l'autre, se farde ; Elle rit, se rengorge et veut qu'on la regarde Avec ces oripeaux sur son péplum romain.

Bientôt l'agrafe d'or à l'épaule tenue, Remontant peu à peu, montrait sa cuisse nue, Une à une étalait ses impudicités ;

Mais, au cri de douleur et d'effroi qu'elle pousse, Je vis comme un soudard, dont le poil se retrousse, Qui, depuis un instant, était à ses côtés,

Arracher ces hochets dont elle s'est vêtue, La renverser par terre et, l'ayant bien battue, L'emportant dans ses bras, comme fou furieux,

De son aspect impur débarrasser les cieux1.

1 Tous les commentateurs s'accordent à reconnaître Philippe le Bel et la cour romaine sous Boniface VIII, dans les deux personnages qui paraissent à la fin de ce chant. Par Pacte de violence qui le termine, il faut entendre la translation de l'Église à Avignon. Le reste de la vision et son sens moral sont expliqués par Béatrix à Dante, au chant suivant et dernier.

a Le barbare a du temple abattu les trophées,

Le barbare est vainqueur î » chantaient les coryphées ;

Et, comme au Golgotha la Vierge des douleurs,

Béatrix s'affaissa, dans une angoisse extrême : On peut s'imaginer quel je devins moi-même, Lorsque de mon amour je vis couler les pleurs!

Mais, le chœur se taisant, sous l'arbre au vaste ombrage, Je revis Béatrix, debout, dont le visage Passait de l'arc-en-ciel par toutes les couleurs :

« Encore un peu de temps, » dit-elle, toute pâle,

« Vous ne me verrez plus! » Et puis, comme cymbale

« Un peu de temps encore et vous me reverrez ! »

Je tremblais, méditant comme un sens d'Écriture, A qui peut s'appliquer sa prophétie obscure; Lorsqu'elle nous fit signe, et, tout le long des prés,

S'en alla, devant nous, sous les ombres mouvantes :

Ma dive institutrice avec les sept infantes,

Stace et moi nous suivions, mais sans en approcher.

Au bout de quelques pas : « Avance, me dit-elle,

Et laisse de côté toute crainte mortelle;

Tu peux dorénavant, auprès de moi, marcher;

Et si tu dois me faire adresses ou suppliques, En Uute liberté j'entends que tu t'expliques. » Le dernier des conscrits devant son général,

A l'appel de l'abbé le moindre petit frère Savent mieux s'exprimer que je ne pus le faire. « Madone, dis-je, hélas ! je crains de parler mal ;

Et puis, tous les désirs dont mon Ame est éprise, Vous" les connaissez bien sans que je vous les dise ! » Le reste, en un soupir, sur ma lèvre expira.

« D'un plus libre parler tu prendras l'habitude ; Mais comme je t'ai vu rempli d'incertitude, Quand ma joue a brillé du feu de Débora,

Je m'en vais commencer par t'en dire la cause; Que ma parole ouverte et non plus lettre close Se grave en ton esprit ; qu'elle soit, dans ton sein,

La relique cachée; et garde son empreinte. Comme fait le croisé qui de la terre sainte Emporte une poignée, avec l'eau du Jourdain.

Si tes yeux ont suivi cette lutte sublime Dont le char triomphal faillit être victime, Pour t'en donner le sens peu de mots suffiront.

Le char, en ses cahots, figurait le Saint-Siège, Le dragon, l'hérésie à la dent sacrilège; L'aigle, c'était l'Empire; et les plumes de plomb

Sont les biens temporels et le fatal douaire Reconnu par César à la veuve de Pierre l . La femme qui s'en est empanaché le front,

Et, comme convolant à de secondes noces, Coquetait sous les yeux de l'homme aux airs féroces, Est celle qu'on ne peut nommer qu'avec respect,

Celle qui nous a tous allaités du saint chrême; Mais parmi ses enfants, qui, le plus dévot même, Eût reconnu ses traits sous son nouvel aspect?

1 Les biens temporels sont considérés, parle poëte, au point de vue des effets corrupteurs de la richesse. Le principe constitutif de ces mêmes biens n'est pas en question. Il ne saurait en être autrement, au moment où nous venons de voir glorifier la comtesse Mathilde qui est surtout célèbre par ses donations en faveur du Saint-Siège. Quant à la prophétie que Dante met plus bas dans la bouche de Béatrix, elle doit être interprélée dans le sens de ce vers quelle a prononcé d'abord :

Un peu de temps encore et vous me reverrez !

Or, ces paroles du Christ, annonçant sa résurrection, ne peuvent signifier ici que le rétablissement de l'Église dans les murs

Stabiliti per lo loco santo U' siede il successor del maggior Piero.

[Enfer, chant 11.)

Or, mon front s'est voilé d'une tristesse arrière, Bien moins pour avoir vu notre commune mère, Des mains d'un vil soudard, subir ce châtiment,

Que pour le changement qui s'était fait en elle ; Car Dieu, pour se venger d'une épouse infidèle, Peut la laisser saisir et mettre en jugement;

Mais malheur à l'impie, et c'est mon corollaire, Qui se constituera juge de sa colère!

Malheur à l'insensé qui, sans l'ordre des deux,

Aura porté la main sur son Arche éternelle ! Souviens-toi des Hébreux qui, remplis d'un faux zèle, Voulurent d'Aaron relever les essieux :

Ils allaient au secours de la roue embourbée, Disaient-ils; ils sont morts! car la foudre est tombée : Et ce n'est pas ainsi que Dieu d'aides se sert.

Si l'Arche est en péril, aux bras de ses lévites 11 la fera porter, et les Amalécites Le verront atteler les lions du désert.

Et lorsque de ses droits sa majesté jalouse

Veut mettre un terme aux pleurs d'une trop chère épouse,

Quand depuis Avignon, aux souvenirs amers,

Jusquës au Quirinal pavoisé de victoire, Il faut, roulant encor la chaise gestatoire, Aplanir, devant elle, et les monts et les mers,

11 appelle quelqu'un, il le suscite et nomme,

Et lui dit : « Par la main reconduis-la dans Rome. »

Eh bien ! je te le dis, il vit, il est nommé,

Celui qui doit aller lui chercher sa compagne; Je ne sais s'il viendra de France ou d'Allemagn Je ne sais si l'écu, dont son bras est armé,

Porte d'or ou d'azur, d'aigles ou scarabées ; Mais je sais qu'il combat comme les Machabées, Et qu'on l'appellera le lion de Juda ! »

Béatrix éclatait en strophes prophétiques; Et je ne pus souffrir ses éclairs extatiques, Lorsque, à ces derniers mots, elle me regarda :

« Écris, dit-elle encor, ce que tu viens d'entendre ; Écris-le, afin que tous puissent bien le comprendre; Et que ta plume soit un textuel burin ;

Et je voudrais aussi, pour que nul n'en ignore, Que cet oracle fût, du couchant à l'aurore, Proclamé par un ange, au porte-voix d'airain. »

« Madone, mon oreille a perçu vos paroles,

Mais, si haut quelquefois, montent leurs paraboles,

Qu'à peine si je suis leur elliptique essor !

De tant de mots ailés la langue transcendante, Comment la traduirais-je, hélas! quand les Septante Peut-être y briseraient toutes leurs plumes d'or? »

Alors, me regardant d'un sourire où se mêle Quelque peu de tristesse : c< A l'avenir, dit-elle, Pour ne pas excéder tes esprits confondus,

Dans les rhythmes plus courts je contiendrai mes proses, Jusqu'à ce que ta muse, experte en tant de choses, Ait de notre Parnasse adopté le Graclus.

m LE PURGATOIRE

Mais si, toujours écrit en syllabes de flamme, Le nom de Béatrix eût régné dans ton âme, 11 aurait, sur ta lèvre, été le pur encens;

Rien de ce que je dis ne te serait étrange ;

Et toi-même, déjà, participant de l'ange,

Tu parlerais sans peine en ces simples accents. »

Et moi : « Quand, juste ciel! en quel accès de fièvre,

Autre nom que le vôtre a-t-il souillé ma lèvre?

Je cherche en ma pensée et ne m'en souviens pas! »

« Demande-le au Léthé, dit-elle, dont l'eau pâle, Sans bruit, derrière toi, coule, immémoriale! » Et je baissai la tête et laissai choir mes bras.

Nous étions arrivés, par le chemin pédestre, Jusqu'au centre, à la croix du Paradis terrestre; Et j'aperçus la source où, sous des rameaux froids,

Les beaux ruisseaux d'Éden prennent tous deux naissance, Le Léthé dont déjà j'avais fait connaissance, L'Eunoë que je vis pour la première fois.

Ils coulent lentement d'une conque d'agate : Ainsi, dit-on, le Tigre et son frère l'Euphratc Semblent, avec regret, scinder leurs cours jumeaux.

Or, le soleil, en deux partageant la journée, Allumait au zénith son flambeau d'hyménée; Mais las ! à tant de biens venu de tant de maux,

Troublé de visions, du sentiment de l'être Presque privé, j'étais l'enfant qui vient de naître, Qu'on porte, à son insu, sur les fonts baptismaux.

Et, regardant autour de moi toutes ces Dives, Ces promesses du ciel, ces beautés primitives, Puis, montrant l'Eunoë, mais comme sans le voir :

« Quel est, dis-je, au travers de ma pensée obtuse, Son nom? de cet Alphée on dirait l'Aréthuse. » EtBéatrix; ((Pourtant, tu devrais le savoir,

Et qu'il te faut goûter de son onde éthérée; Mais peut-être ton âme, ailleurs désaltérée, Dans son enivrement, rend tes sens interdits.

Ce fleuve est l'Eunoë, puisque enfin tu l'ignores, Dont l'eau, renouvelant l'homme dans tous ses pores, Le rend sans nulle tache et propre au Paradis.

Mathilde, que tu vois, comtesse, plus que reine, De ton baptême heureux sera deux fois marraine : Va, Mathilde, au courant retrempe ses esprits. »

Comme dame d'atours aux ordres d'une altesse, Ainsi pour Béatrix fit la grande comtesse, Amenant Stace et moi, sous des ombrages frais,

Dont nul pied n'a jamais troublé la paix claustrale, Où, dans son bénitier, s'épanche l'eau lustrale. Si j'en avais le temps, cher lecteur, je voudrais

Te faire, à cette coupe, avant- goûter la vie,

Et t'en donner, du moins, la bienheureuse envie :

Mais mon Pégase, ici, demande à s'arrêter,

D'autant qu'il doit fournir encore une carrière Plus vaste que les deux que je laisse derrière. Ce que je puis te dire, avant de nous quitter,

CHANT TRENTE-tUOrSIÈMÉ. 321

C'est qu'ensemble aux douceurs du bain préparatoire, Plus on boit de cette eau, plus on voudrait en boire; Et qu'après en avoir pris mon soûl, à loisir,

D'ivresses saturé, tout pur, élémentaire, N'ayant plus rien enfin qui m'attache à la terre, Comme d'ailes couvert, je me sentis frémir,

Et de l'ascension les souffles m'envahir !

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