CHAPITRE VII
Les porteurs de germes.
Ce chapitre, bien que très iportant, ne nous arrêtera pas longlemps, car il nous a été matériellement impossible de nous livrer aux minutieuses recherches, aux examens répétés qu'il eût nécessilés pour être complet.
Dans le Bulletin de l'Institut Pasteur du 30 juin 1910, Sacquepée a fait paraître une revue générale de la question à laquelle nous ferons beaucoup d'emprunts. Cet auteur divise les porteurs de germes en :
Porteurs sains:
Porteurs convalescents ; Porteurs chroniques.
Les porteurs sains ne sont pas nombreux. Ford, sur cinquante cadavres d'individus morts de maladies quelconques, a trouvé dix fois du bacille dysentérique dans le gros intestin. Cette proporlion nous paraît exceptionnelle. Conradi étudie les selles de cinq enfants vivant près de leurs parents atteints de dysenterie; il trouve du bacille dysentérique dans leurs déjections.
Une étude très approfondie est faite par Otto Mayer (1) sur une épidémie de cinquante-trois cas de pseudo-dysenterie ayant sévi au 21° d'infanterie en février-mars 1909. Il trouve vingtdeux porteurs sains dans l'entourage des malades. Deux eurent des bacilles pendant quatre semaines, dix-huit en furent débar-
(1) Zür Epidemiologie und Bukteriologie der Pseudodysenterie, — Klin. Yarb., t. XXII, p. 157.
Lie
rassés au bout de sept jours. Dans un cas, l'émission de bacilles précéda de neuf jours l'apparition du syndrome clinique.
Dresel et Marchand (1) attribuent à des formes bénignes de l'infection l'agglutination à 1/100 pour le bacille de Flexner que donne le sérum de certains sujets sains dans l'entourage des dysentériques. Ceile éliologie ne nous parait nullement démontrée, car nous avons obtenu avec du sérum de typhiques ou de paratyphiques convalescents ou de grippés, des agglutipations pour le Flexner à 1/200.
En 1914, Sergent et Nègre (2) trouvent du bacille dysentérique dans les selles de pèlerins musulmans nord-africains revenant de la Mecque et sains en apparence; Messerschmidt trouve des bacilles de Hiss dans les excréments de lapins!
Nous n'avons étudié les selles que de deux individus ayant vécu plusieurs semaines au milieu de dysentériques; l'examen bactériologique fut négatif; le séro diagnostic également.
En dehors des milieux infectés, les porteurs sains sont très rares, Kruse dit n’avoir jamais rencontré de bacilles de Shiga ou autres au cours d'examens bactériologiques de selles de malades non dysentériques et cela pendant plusieurs années. Il y a toulefois lieu de se méfier des formes frustes : diarrhées saisonnières, entéro-colites (Distaso el Nabarro, Manicatide).
Les porteurs convalescents sont les plus nombreux. Les auteurs sont loin de s'entendre sur leur fréquente. Heuser ne trouve aucun porteur de germes sur vingt-trois convalescents. Lentz en rencontre chez 25 p. 100, Conradi chez 50 p. 100; plus récemment (1918), chez des soldats revenant de la Médilerranée orientale, Glynn, Berridge, Foley, Price et Robinson (trouvent 3 p.100 de porteurs de germes chez les convalescents de dysenterie. Rajchman et Western trouvent 7,87 p. 100 de porteurs. Trois examens sont souvent nécessaires avant d'arriver à un résullat posilif, disent ces auteurs (3).
(1) Zeitschr. f. Hyg., décembre 1913.
(2) Société de biologie, 14 juin 1914.
(3) Medical Res. Comilee, Spec. Rep. Ser., n° 5.
Pour la majorité des auteurs, l'émission des bacilles est terminée moins de deux mois après la guérison. Mayer rapporte que trente-sept malades sur cinquante-trois, soit 70 p. 100, furent libres de baciiles en moins de quatre semaines. Sur vingt-huit malades graves, neuf, soit 31 p. 100, excrétèrent des germes spécifiques pendant cinq à douze semaines. Fait très important que signale Kruse (1) : le bacille dysentérique disparait généralement des selles au bout d'une à deux semaines; on le retrouve parfois quatre à cinq semaines après la guérison. Lentz, puis Mayer, font la même constatation et signalent des intermittences de plusieurs semaines à plusieurs mois dans l’excrétion des bacilles. Rajchman et Western relrouvent du bacille de Shiga six mois après le début de la maladie. Ces porleurs convalescents ont été assez souvent la cause d’épidémie dans leur entourage (Lentz, Mayer, Galli-Valerio).
Dans l'épidémie qui nous occupe, une étude complète des porteurs de germes aurait dû être faite chez les sujets apparemment sains, appartenant aux unilés où sévissait la maladie et aussi chez les convalescents retournés à leur corps. Ces recherches eussent nécessité un temps qui nous manquait absolument. Nous avons dû borner nos investigations aux malades sortant cliniquement guéris de notre service. Nous avons examiné les selles de dix de ces hommes à une époque variant entre quatre ou cinq jours après le retour des selles moulées et un. mois après.
Jamais nous n'avons pu déceler un seul germe spécifique. Quatre de ces sujets avaient présenté une dysenterie extrêmément grave. Deux avaient eu une affection bénigne, mais un examen bactériologique de leurs selles posilif l'un pour le Shiga, l'autre pour le Hiss.
Chez ces mêmes sujets, nous avons examiné le mucus des amygdales. Dans un-cas, nous avons trouvé un coccobacille ne preuant pas le Gram, sans action sur le bouillon lactosé carbonalé, ne faisant pas coaguler le lait, sans action sur le rouge
(Ein, Yarb}, tr XIX, p.529, Damade 6
neutre, ne donnant pas d'indol, ne liquéfiant pas la gélatine, donnant des colonies bleues en gélose lactosée lournesolée, bref présentant beaucoup des propriétés biologiques du bacille de Shiga, mais non agglutiné par le sérum expérimental de l'Institut Pasteur.
Des prélèvements effectués dans la rainure des ongles de ces sujets ont toujours été négatifs.
Les porteurs chroniques enfin doivent êire signalés. Les uns ont une dysenterie chronique persistante avec élimination de bacilles. Nous en avons rencontré un exemple. Il s'agissait d’un dysentérique amibien qui, lors de son rapatriement de Salonique, fut affecté à une unité où sévissait la dysenterie bacillaire. Il y contracta celte affection. Cinq mois après, il avait encore quatre à cinq selles glaireuses par jour contenant des bacilles de Shiga, mais pas de kystes. Schürer et Wolff (1), sur vingt-sept malades atteints de colilte ulcéreuse chronique, ont trouvé seize fois du bacille de Shiga et quatre fois des paradysentériques (?).
D'autres malades sont sujets à des récidives avec guérison apparente dans leur intervalle. Lors des récidives, les bacilles spécifiques réapparaissent en abondance dans leurs selles. Dans ces cas rebelles, la rectoscopie, entre les mains de Kuster, de Lentz et Kanlorowicz, a montré des altéralions persistantes de la muqueuse. Ces porteurs chroniques ont causé des épidémies (Lutsh, Konrich).
(1) Deutsch. Mediz. Woch., 15 août 1918.