ÉTUDE
DE
CÉRAMIQUE ARYERNO -ROMAINE
La description de notre monde céramique arvernoromain ne sera pas contenue tout entière en ces quelques pages, et je ne saurais actuellement l'entreprendre. Mais il m'a semblé qu'un exposé sommaire de ce grand effort industriel et; une classification générale de ses produits, donneraient une idée suffisante des œuvres de nos potiers , et aideraient au loin a les faire reconnaître. Les archéologues, qui recherchent des documents dans les fouilles , ne doivent-ils pas souhaiter avant tout de savoir déterminer les plus humbles fragments de poterie ? On n'ignore pas que parmi les vestiges datant de l'occupation romaine, on trouve sans cesse des parcelles minuscules que l'on néglige trop souvent, parce qu'on dédaigne de les interroger. Les explorateurs ont intérêt à les distinguer autant que les géologues, qui s'efforcent de caractériser les espèces fossiles , lorsqu'ils veulent définir un terrain. Ils posséderaient ainsi des repères
chronologiques d'une précision suffisante, et bien supérieure , dans tous les cas, à ceux que peuvent leur fournir les monnaies , trop souvent absentes. La vaisselle d'usage domestique ne dure pas très longtemps. Elle ne survit guère à celui qui l'utilise , et la date de sa naissance ne s'éloigne que fort peu de celle où elle fut rejetée aux débris. Souvent aussi les monnaies nous trompent, avec leur circulation précoce, retardée, prolongée, et les mille causes d'incertitude qui les accompagnent , leur enlèvent la valeur déterminante que fournissent, au contraire, avec précision, les moindres et nombreux tessons d'origine certaine.
Les poteries romaines du pays Arvernc offrent encore un attrait tout particulier pour l'étude: leur physionomie artistique, qui nous attire, tranche d'une manière éclatante sur l'apparence grossière de la vaisselle indigène qui les a précédées et suivies. Quoi qu'il en doive coûter à notre amour-propre, sachons reconnaître que les ustensiles en terre des Arvernes ne supportent aucune comparaison avec nos précieux vestiges, et n'ont d'autre mérite que de rares et lointaines réminiscences grecques. La savante industrie des potiers n'était pas née sur notre sol et n'était pas l'œuvre de ses habitants : elle émanait de l'Orient. Pendant qu'elle s'implante tout d'une pièce chez nous, et que dès l'origine elle brille d'un éclat incomparable, on voit à côté se reproduire ou plutôt se continuer les errements des ouvriers du pays, avec des modifications insignifiantes. Nous sommes donc induits à admettre que les Gaulois étaient sans doute émus et attirés par les beaux ouvrages de la plastique, mais que, livrés à leurs seules forces, ils restaient impuissants à s'approprier et à faire revivre chez eux une tradition étrangère.
Les flguli romains sont munis dès leur arrivée d'un outillage supérieur qui, la mode aidant, contribue à faire oublier leurs œuvres de ses prédécesseurs. Des produits perfectionnés viendront aussi supplanter ceux-là, sans doute parce que, aux mains des barbares, tout décline et s'appauvrit, bien loin de s'améliorer.
On devine déjà que lorsque les artistes cosmopolites suspendront leurs apports, notre industrie, qui ne vivait que d'emprunts extérieurs, devra périr.
Malgré des recherches poursuivies sans relâche depuis plusieurs années, je dois désespérer de reconstituer dans toute sa splendeur le souvenir de notre métropole céramique. Trop de jalons ont disparu. Toutefois, les débris exhumés nous laissent entrevoir tout un inonde merveilleux qui confond à la fois notre ignorance et notre orgueil.
C'est dans les déchets de la fabrication, parmi les pièces tarées ou brisées avant l'expédition, que gisent mes témoins. Ils sont innombrables, et cependant, durant les siècles écoulés, la culture, les chercheurs qui m'ont précédé, et mille autres causes, ont fait disparaître le plus grand nombre. Naguère encore, on se servait de ces tessons, récoltés quelquefois au râteau à la surface du sol, pour empierrer les chemins, faire des bétons ou combler des fossés de drainage. Je sais des chaussées romaines démolies parce qu'elles étaient plus rapprochées que la carrière de moellons. C'est miracle qu'il subsiste quelque chose d'antique dans ce pays, où la pierre et le gravier font défaut. Cependant à Lezoux et dans son voisinage immédiat, sur deux cents hectares au moins, le sol arable est pour ainsi dire pétri d'une poussière de terre cuite. De nos jours, dans <l<*s fabriques de poteries plus fragiles, on accorde
en décompte aux ouvriers trois pour cent de casse. A ce taux, les anciennes pièces brisées correspondraient à un total cinquante fois plus considérable.
Voilà ce qui frappe le plus lorsqu'on visite nos gisements ; et il est établi tout d'abord et sans discussion pour l'observateur, que les potiers ont surtout fabriqué par quantités énormes, en vue de l'exportation, puisque le pays n'aurait jamais pu consommer la quantité produite.
Commencées en 1879, les fouilles m'ont procuré, outre des poteries entières et des fragments innombrables, environ trois mille noms de potiers différents, inscrits sur plus de quinze mille estampilles. J'ai retrouvé dans le sol les substructions plus ou moins bien conservées de cent soixante fours de potiers, dont quarante dans un état de conservation relatif, qui m'a permis d'en relever le plan, et j'ai constaté dans la ville, et dans un rayon de trois kilomètres, l'existence de soixante-dix grandes officines distinctes. Enfin, dans le reste du département, surtout au voisinage des grandes voies et des rivières navigables de Dore et d'Allier, j'ai noté ou reconnu vingt-trois autres groupes d'officines, pour la plupart inexplorées.
J'ai rencontré des outils égarés , brisés par les ouvriers, des restes de tour à potiers, des instruments de moulage , de préparation d'argile et de cuisson , des substructions de magasins, d'ateliers et d'habitations riches et pauvres ; j'ai retrouvé des poinçons qui servaient à faire des moules, des verres, des bronzes, des monnaies, des inscriptions, et tout un monde de renseignements précieux. J'ai exploré , dans la campagne environnante, plusieurs villas et métairies romaines ; des puits ont été vidés, qui étaient de vrais musées, et
j'ai fait en quelque sorte l'autopsie de près de deux cents sépultures. Notons que les tombeaux galloromains de Lezoux ont une physionomie spéciale , à cause de l'abondance extraordinaire de poteries qui les accompagnent. C'était le luxe des potiers , et je crois même qu'on faisait, à l'occasion des funérailles, une hécatombe de toute la vaisselle domestique. Le synchronisme des variétés céramiques m'a été révélé avec certitude par des tombes isolées.
Tels sont les documents qui m'autorisent à établir une classification tenant compte des caractères spécifiques de nos terres cuites, sans négliger les renseignements chronologiques. Le cadre dans lequel j'ai fait entrer la description des objets observés n'est point immuable. C'est un simple instrument d'étude, qui vaut ce que valent les classifications, et qui, je l'espère , sera assez élastique pour admettre toutes les trouvailles futures. J'y ai mêlé quelques tableaux différentiels qui, en l'absence des objets eux-mêmes, accuseront les ombres et les lumières et fixeront dans la mémoire les faits importants. Mais , avant d'exposer ma classification , je dois donner une idée succincte du développement chronologique de notre industrie céramique.
Elle forme un ensemble très net, déjà puissamment organisé sur une vaste échelle au temps de Yespasien, et qui se prolonge sans interruption jusqu'en 268. Une date initiale précise m'a surtout été fournie par l'exploration d'une petite nécropole isolée, de vingt sépultures par incinération. Elle m'a paru avoir été formée au même moment, et j'y ai recueilli plusieurs centaines de vases brisés ou intacts , appartenant à la même classe céramique. J'ai retrouvé ailleurs, en fabrique,
les contemporains analogues et identiques de ces vases, dans les couches les plus profondes de débris , à la surface des terrains non remaniés. Ce sont donc les poteries le plus anciennement fabriquées à Lezoux.
Les urnes cinéraires étaient régulièrement groupées autour d'une urne plus grande, accompagnée d'un mobilier funéraire plus eomplet, et qui contenait, au milieu des ossements calcinés, un grand bronze à fleur de coin de Vespasien, remontant à l'an 70. Lés estampilles que j'ai relevées m'onl servi ensuite de terme de comparaison , et j'ai pu classer les figuli auxquels elles appartenaient parmi les fondateurs de nos premières officines. Je ne risque donc pas de commettre une trop grave erreur en fixant à l'an 70 l'origine de notre métropole.
J'ai recherché ensuite la date finale et l'heure de la destruction de Lezoux. J'ai fouillé attentivement plusieurs habitations qui avaient péri par l'incendie, à la même époque, puisque les restes de leur mobilier et de leurs poteries étaient les mêmes et appartenaient à la dernière période de la fabrication.
Dans l'une d'elles, j'ai retrouvé, dispersées sur le pavé et au-dessous de la toiture effondrée , vingt-deux monnaies de bronze ou d'argent , dont les plus nombreuses et les plus récentes reproduisaient le type de Gallien et de Salonine : 259-267. En rapportant à 268 l'événement qui ruina Lezoux, je ne peux pas m'éloigner beaucoup de la réalité.
Je n'avais plus qu'à constater l'ordre dans lequel les genres céramiques s'étaient succédé pendant cette période de deux siècles, et à retrouver des dates correspondant aux principaux types. Les centaines de fouilles que j'ai pratiquées ont répondu , chacune dans une
certaine mesure, à la première partie de ce programme. Aucune d'elles, par exemple, n'a démenti ces axiomes : « Les pâtes tendres ont précédé les pâtes dures. » — « On a cessé, à Lezoux, de fabriquer les poteries roses, blanches et noires , lorsque les poteries rouges ordinaires se sont montrées. » Il est vraiment surprenant de retrouver partout et à de grandes distances le même ordre de superposition, les mêmes concordances spécifiques. Mes ouvriers ne s'y trompent pas. Il y en a qui savent distinguer entre elles les officines, les estampilles de potiers et les variétés de poteries.
Connaissant les noms des chefs d'usine et celui des ouvriers qui leur font cortège, je me suis appliqué à classer ces groupes d'après la manière dont ils se sont succédé. Des dates précises m'en ont fourni d'autres approximatives. Ainsi, libertvs, le plus ancien fabricant de poteries rouges , a exercé son industrie de Trajan à Hadrien. Pendant le règne d'Hadrien, je note une importante officine anonyme succédant à libertvs, conduite par une sorte de syndicat , qui produit les belles pâtes orangées de la transition, albvcvs, senonvs, bvtrio sont à Lezoux, sous le règne d'Antonin le Pieux, à la tête des principales officines, pendant que vasilvs inaugure, aux Martres de Veyre, ses superbes fïglinœ. Sous Marc-Aurèle et Commode, c'est borillvs qui soutient avec éclat la réputation de Lezoux. J'ai découvert, dans un de ses fours, un grand bronze de Marc-Aurèle, soigneusement placé sous la principale pierre et portant la date de 176.
Pendant les règnes des empereurs syriens apparaissent, sur les acratophores, les déversoirs en tête de lion. C'est Septime Sévère qui met en honneur cet emblème, lequel personnifie , chez les Orientaux , la
force et la puissance souveraines. La tête de lion accompagne et caractérise un ensemble de poteries de la décadence, beaucoup mieux que les noms peu saillants et trop nombreux des chefs d'officine.
Vers 240, apparaît asiaticvs, dont j'ai exploré la somptueuse demeure, décorée de fresques, avec panneaux noirs ou rouges , couverts de guirlandes de roses, de fruits, pommes et raisins, tandis qu'on distingue sur une bande inférieure des roseaux verts. Après asiaticvs, la décadence de la poterie rouge -moulée se précipite. Les vases de luxe sont bronzés, barbotinés de blanc et de noir et ornés de sujets estampés.
Enfin, au moment delà destruction de Lezoux, on ne produit guère que des poteries bronzées , sans doute pour lutter avec la vaisselle métallique qui paraissait seule sur la table des riches.