‹ Étude de jeune fille [par] Henry MaubelChapitre 15 sur 20 · SCENE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE

BERTHE et MIETTE, enlacées, entrent lentement, d'une allure rêveuse, continuant une conversation commencée; elles reviennent du jardin par la serre.

Je m'en doutais, va, surtout depuis un soir...., un soir où tu étais si jolie de bonheur, que tu

avais de petites étoiles dans les yeux

(Berthe sourit doucement et écoute de plus près.)

MIETTE

... On avait parlé bas. — Il y avait un air drôle

dans la maison, comme si les choses avaient changé de place.

HERTHE.

Et tu n'as rien demandé, toi la petite curieuse, à ta grande confidente ?

MIETTE

Je te dis que j'étais sûre. — Et puis, je n'osais pas.

BERTIIE.

A moi?

iMIETTE.

A toi surtout, ce jour-là. — J'étais trop honteuse.

BERTIIE.

Honteuse?!

Oui ; de voir tes yeux comme ça, ça m'avait fait de la peine.

(BcrtJic la regarde étonnée.)

C'est mal, n'est-ce pas, c'est égoïste? Mais je me disais que tu allais m'oublicr.

BERTiiE (reproche uioqucnr).

Voyez-vous ça !

MIETTE

Ne te moque pas! Depuis hier, j'ai eu des idées drôles, des idées de jalousie.

BERTIIE.

De jalousie!

Ça m'agaçait, ça me crispait ! C'était comme si on me tisonnait le cœur.

Mais quoi?

Je ne savais pas bien. C'est ce qui m'ennuyait, Je ne l'ai compris que tout à l'heure, quand j'ai cassé la tasse sur le dos de Pouci à ce moment-là, — je n'ose presque pas te le dire...

BERTHE

Dis tout de même.

MIETTE

J'étais tellement mauvaise, figure-toi! (Elle regarde Berthe,puis baisse les yeux et continue plus bas.) Je croyais que j'aimais M. Robert et

go ETUDE DE JEUNE FILLE

je voulais te le prendre. (Elle relève la tête et revient à Bcrthc.) Oh ! pardonne, ma petite Berthe, pardonne-moi, j'étais folle! Jetais si triste! (Pensive.) C'est drôle, hein! La jalousie ça vous roule toutes les idées pêle-mêle, et toutes les figures! On ne reconnaît presque plus celles qu'on aime... Quand tu as voulu me renvoyer...

BERTHE (affectueuse).

C'est donc moi que tu voulais battre?

MIETTE

Non, va! Non, pas toi. C'est moi que je voulais battre; je me sentais mauvaise, et j'aurais voulu l'être encore davantage; j'aurais voulu enfoncer ma méchanceté dans de grands sacs très lourds et les secouer et les secouer, et les jeter à la tête de tout le monde !

BERTHE

Qui t'a dit que je voulais te renvoyer?

MIETTE

Je croyais... je croyais que tu étais comme moi.

bi;rthe.

Le crois-tu encore ?

MIETTE (fait signe que non).

Tu es bien meilleure.

Tu vois qu'il ne fallait pas courir comme cela. Je n'étais pas si loin que tu le pensais.

MIETTE

Je ne te voyais plus.

BERTHE

C'est qu'on ne voit jamais bien ceux qu'on a trop près de soi. Tu n'es plus jalouse ?

MIETTE

Encore un peu; mais maintenant, je sais comment et je n'ai presque plus peur.

BERTHE

Explique-moi ça.

MIETTE

Ecoute... tu te rappelles, à la pension. Mademoiselle Angèle, pour qui j'avais une passion. Je t'ai dit que quand Valentine était arrivée, je m'étais mise à l'aimer, à l'aimer —Valentine! sans savoir pourquoi... et puis que j'avais compris après que je l'aim.ais parce que Mademoiselle Angèle l'aimait... Oh ! un samedi, à confesse, l'église était sombre, je me souviens, il n'y avait qu'un peu de jour qui venait par les vitraux. Valentine était au confessionnal, et la chaise de

Mademoiselle Angèle tout contre elle ; puis, elles se sont mises ensemble pour faire leur pénitence, si près qu'elles avaient l'air de se lire les litanies dans le livre l'une de l'autre. Alors, au retour, j'ai pris le bras de Valentine et le soir je lui ai écrit une longue, longue lettre, où je lui demandais de m'aimer... — j'ai repensé à tout ça, tout à l'heure et je me suis dit que c'était la même chose maintenant. C'est parce que je t'aime trop, vois-tu! Je voudrais toujours être où tu es et faire ce que tu fais. J'ai vu que tu l'aimais, et j'ai voulu l'aimer aussi — l'aimer comme toi — autant que toi.

HICRTHK.

Et être sa fiancée comme moi ?

(Miette se cache la figure à l' épaule de Bertlic.)

CERTHE (sîir un ton de plaisanterie douce).

Pour m'aimer tout à fait alors, il faudrait que tu l'épouses à ma place.

MIETTE

Oh! Berthc, tu ne m'aimes plus, puisque tu me dis ça !

nr.RTHE.

Veux-tu te taire!

MIETTE

Autant qu'hier?

BERTHE

Plus et mieux!

MIETTE

Malgré ce que je viens de te dire?...

BERTHE

A cause de cela.

L'épouser à ta place! Comme c'est méchant! Avec toi, je voudrais bien! — Si nous pouvions l'épouser ensemble.

BERTHE

Alors, vrai, il n'y a plus de danger?

MIETTE

Il y en a peut-être encore un peu...

BERTHE

Pour qui?

iV.IETTE.

Si tu allais m'oublier!

(Bertlie sourit.)

MIETTE

Tu me feras encore des confidences, comme aujourd'hui?

BERTHE

Comme aujourd'hui et comme toujours.

MIETTE

Nous penserons encore à deux par nos petits chemins?

HERTHE.

Par nos petits chemins à nous toutes seules.

MIETTE

Ce ne sera jamais l'hiver ?

BERTIIE.

Ce ne sera jamais l'hiver.

MIETTE (la regarde un instant comme pour bien lire dans ses yeux que c'est vrai. — Puis elle réfléchit et regarde autour d'elle).

Comme ça va être grand ici, quand tu seras partie!... Quand sera-ce?

BERTHE

Au mois d'août ou au mois de septembre.

MIETTE

Oh! (Geste : nous avons le temps.) Tant mieux ! J'ai encore trop de choses à te dire qui ne me viennent pas maintenant. ( Inquiète. )T\x iras loin?

BERTHE

A dix minutes d'ici, à pied.

MIETTE (surprise).

Tu as une maison, déjà? — Une maison à toi?

BERTHE

Pas encore, mais j'en espère une.

MiEiTE (songeant).

" Madame „!... que c'est drôle!...

La maison du coin du boulevard. —Tu te rappelles?... que nous avons regardée, dernièrement?

M.'ETTE

En briques roses ?

BERTHE

. Oui, avec une vérandah.

xMIETTE.

Et un joli petit jardin, d'où les glycines grimpent aux fenêtres.

g6 ÉTUDE DE JEUNE FILLE

BERTHE

En hiver, il n'y a pas de gl3^cines!

MIETTE

Non, mais il y a du lierre, une masse de gros lierre noir, qui déracine la grille. — Quelle chance, c'est adorable! J'aimerai bien ta maison! Et en dedans, est-ce joli?

BERTHE

Pas mal; tout petit!

MIETTE

Pour deux, ou pour trois?

BERTHE

Pour trois.... quand tu voudras.

Je voudrai souvent! On se serrera.... les jours de congé,... Car je sortirai quelquefois chez toi, pour changer, dis.... Nous aurons l'air d'être en voyage. Il fera amusant comme si nous n'étions pas chez nous.

BERTHE

Tu oublies que tu ne seras plus en pension.

MIETTE (désappoiiikr).

Oh! C'est dommage!... Ah! mais, si ; jusqu'à

Pâques; encore tout un hiver. Nous ferons ton ménage ensemble!

BERTHE

C'est ça!

MIETTE

Crois-tu qu'il le voudra bien!

BERTHE

Il ?...

MIETTE

Ton mari.

BERTHE

S'il le voudra? C'est lui qui a parlé de ta chambre le premier,

MIETTE

Méchante!

Il n'y a pas bien longtemps, nous étions dans la serre....

MIETTE

Ici!...

BERTHE

... Nous sortions : il m'a dit : Nous aurons un coin chez nous pour cette pensionnaire-là.

MIETTE

Oh! oui, un petit coin bien chaud! Je suis si {n\eusel...fRcsoHgeaiii à Robcrt.J C'est gentil, ça.

BERTIIE.

N'est-ce pas?

MIETTE

Il est bien, tu sais.

I3ERTHE.

Il est bien?

MIETTE

Je veux dire qu'il est beau!

BERTHE (siinitlatit la froideur pour voir ce que Miette va ajouter).

Trouves-tu?

iMIETTE.

Toi pas? — Tu es difficile!

BERTIIE fsa/is (irdain mais d'un ton froid). Que lui trouves-tu de bien?

MIE'I lE.

Les yeux, d'abord.

1'.i;rtiji; (vivement, maigre elle).

Et puis le front.

MIETTE

Oui, le front et les oreilles; il a de jolies petites oreilles; je suis sûre que tu ne les as pas remarquées.... Et puis le nez aussi.

BERTHE (souriant.) Beaucoup de choses alors.

MIETTE

Oui ça !

BERTHE

Prends garde, le voilà !

Page 1