WIE 1 1 K
Toi même ! c'est gentil !
(Elle se précipite sur sa mère, au risque défaire chavirer le plateau.)
.M""= VILLIAUD.
Prends garde! (Elle l'installe à une petite table près du feu ouvert.) N'as-tu pas froid ?
AiiETTE fassisrj.
Non non, je ne veux pas que tu te fatigues, ou je ne mange pas. — Viens t'asseoir ici, à côté de moi. fM"^'^ Villiaitd s'assied; Miette se met à luaiiger voracement, et se tournant vers sa mère, lui dit la bouche pleine :) Déïcieux !
Aime viLLiAUD (quaud Micttc a dépose la tasse qu'elle vient de vider d'un trait).
En veux-tu un peu?
,MiET 1 i, (faisant non de la tête).
Avant, il faut que tu me dises quelque chose. Approche un peu... encore... je voudrais savoir le nom du monsieur!
M'"'-' VlLLIAtJD.
Du monsieur?
MIETTE
Du monsieur qui se marie.
M'"'^ VILLIAUD.
MIETTE (impatientée).
Du mari de Berthe enfin!
.M™'= VILLIAUD.
Si je te le dis, on me grondera, puisque c'est un grand secret!
Tu crois!... ça ne fait rien — ce sera comme si nous l'avions deviné à deux.fE/k suit du regard le mouvement des lèvres de sa mère et guette le nom qui va sortir ; puis, tout à coup, lui met la main sur la bouche.) Eh bien! non, tiens, non! ne le dis pas! — Il vient demain?
.M"'<-* VILLIAUL).
Oui.
MIETTE
A quelle heure?
M™= VILLIAUD.
Après le dîner.
jMIETTE.
Il est venu déjà?
M'"'^ VILLIAUD.
Oui.
MIETTE
Souvent?
Assez souvent.
MIETTE
Je le connais?
M"'^ VILLIAUD.
Oui.
MIETTE fiiH instant inunobilc, fait un mouvement brusque).
Je crois que je sais qui c'est! Ça m'amuserait de le deviner ! (Elle reste encore une seconde rêveuse, puis tendant sa tasse.) Encore un peu de café, ma petite maman; il est si bon!
^jj/me Villiaud lui verse du café, la regarde boire ; un temps de silence.)
M""^ VILLIAUD.
Quelles nouvelles à ton pensionnat, enfant gâtée? Comment se portent ces demoiselles?
MIETTE
Bien, très bien! Comment veux-tu qu'elles se portent mal?...
M""^ VILLIAUD.
Je ne le veux pas.
Elles n'ont jamais d'émotions — rien que des engelures — je crois qu'elles en ont même en dedans.
Tu n'es pas bien respectueuse.
AUETIK.
Ah! vois-tu, maman, je n'en peux rien. Les vieilles demoiselles qui ont des engelures et qui portent des mitaines de laine noire, ça m'agace.
,M'"^" \ II.IJ Al'l).
Et l'abbé Cuvelier?
AUF.TTt;
L'abbé Cuvelier, je l'ai vu tantôt avant de partir. Il y avait " religion „; il m'a demandé de penser à lui. Pas gêné hein? Mais il est bien gentil au moins — il m'aime lui!...
iM'"^' vn.LIAUU.
Crois-tu que les autres ne t'aiment pas.
MIETIE.
Oh! les autres, les autres, pour qu'elles vous aiment, il faut les câliner, les flatter, leur frotter la manche, et elles vous ont des idées ! Sais-tu ce
qu'elles ont imaginé de nous donner comme " st3de ,„ l'autre jour?...
K"^^ viLLiAUD (appuyant).
Comme style?
Oui, comme devoir de style : une description des glaciers de la Suisse ; et quand j'ai déclaré à mademoiselle que je n'étais jamais allée en Suisse, elle m'a répondu que bien sûr mes parents, mes oncles ou mes tantes y étaient allés. Alors je me suis dit : si je réclame encore, elle va me fourrer de l'antique.... Je l'ai en horreur!... et je lui ai fabriqué une narration intitulée : Du plaisir d'aller aux montagnes russes.... les glaciers, les montagnes.... et puis ce titre me plaisait. Il avait un air scientifique. Je l'avais recopié à trois reprises pour l'avoir bien net, en majuscules.... Sais-tu quoi? Elle a trouvé que c'était inconvenant et elle m'a raflé tous mes points!
M™"^ VlLLIAUb.
Aussi tu t'emportes toujours.
Ah ! oui, je m'emporte, je ne suis pas assez réservée. C'est un vrai réservoir, cette maison. On vous force à rentrer toutes vos pensées. Il
faudrait être comme cette petite Régine Camponi, l'élève la plus polie de la pension, M"'' Salutation, elle salue le jour, la nuit, en mangeant, en dormant; c'est une révérence à répétition. Je t'assure, on la remonte pendant les vacances. — L'autre jour, on me punit parce que j'oublie de saluer en entrant au salon.
M"'^ VILLIAUD.
On a eu raison, voyons, conviens-en, ce n'est pas poli.
MIETTE (hors d'elle).
Ce n'est pas poli! mais, maman, il n'y avait personne au salon!
iw"'"^ vTLLiAUD (îin peu décontenancée).
Si c'est la règle. — De mon temps on ne pouvait pas entrer dans les classes sans chaussons, parce que les planchers étaient cirés.
MIETTE
Ce n'est pas Régine qui oublierait d'obéir à la pancarte. — Il y a une pancarte qui dit de saluer, tu sais?...
M™^ VILLIAUD (fait signe : oui).
AIIETTE.
Quand il n'y a personne, elle salue le chat, elle salue le portrait de madame, n'importe quoi!
M™^ viLLiAUD (souriant).
Voilà une élève modèle.
MIETTE
Oh! une perfection! une perle! En classe jamais une tache sur ses cahiers; à table, jamais son assiette vide avant les autres. Elle coule tout le temps des regards vers ses voisines, et quand elle croit être en avance, elle croise dévotement sa fourchette sur son couteau et elle attend, mademoiselle ayant dit un jour que les repas sont une uianijcstation de nos instincts matériels et que, pour ce motif, il n'est pas décent d'y apporter trop de précipitation. Entre nous, elle mange comme dix, mademoiselle, lentement, mais beaucoup.
MIETTE (elle boit et retire brusquement la tasse). Aïe!! ça brûle!
M'"*-' VILLIAUD.
La précipitation! Cela t'apprendra...
MIETTE
Enfin,maman, quand mademoiselle déclare que les vers de Boileau sont admirables....
M""* VILLIAUD.
Tu as des moustaches de café.
AiiETTi: (s'essuie).
... Veux-tu que je dise comme elle?
M'"^' \'1LI.IAUD.
Certainement.
.MIKTTE.
Tu aimes ça, toi? Moi, ça me fige, cette poésie. J'ai mis trois jours à en apprendre six vers; deux par jour : un le matin et un le soir, comme des pilules.
.V.'"'^ VILLIAUU,
Puisqu'on te les impose, il faut les apprendre et te taire.
MIETTE (avec l'air de trouver cela exorbitant).
On ne peut pas se taire toujours.
.M'"^' \ILLIAUD.
Et ton piano?
(Miette fait une grimace.)
Al""^ VlLl.lAUD.
Cela ne va donc pas?
MIETTE
Couci!... Dis, petite maman, est-ce que je ne
pourrais pas laisser le piano? c'est si horripilant.
M™^ VILLIAUD.
Quelle expression, Miette!
MIETTE
Le piano m'énerve, me rend féroce; j'aimerais mieux apprendre le chant.
.M°'^ VILLIAUD.
Le chant! mais tu n'as pas de voix.
MIETTE
Qu'est-ce que ça fait? Marguerite non plus n'a pas de voix; elle chante tout de même. Je me ferai couper les amygdales comme les jeunes filles du monde.
Av"'^ VILLIAUD (se lève).
Nous recauserons de tout cela.
MIETTE
Oh! tu ne t'en vas pas! Ne t'en vas pas encore, dis!
M""^ VILLIAUD.
Il faut que je m'habille !
MIETTE
Tli as le temps.
M'"*^ VILLL\UD.
Huit heures et quart.
MIETTE
Encore tout un quart d'heure!
M™*^ VILLIAUD.
Nous allons arriver trop tard.
AlIETTE.
Qu'est-ce que ça fait?
M™6 VILLIAUD.
Tes sœurs me gronderont,
MIETTE
Dis, quand irai-je au bal, moi?
M™"^ VILLIAUD.
Veux-tu te taire, Bébé!
MIETTE (la retenant.)
Il me semble que j'avais quelque chose à te dire.
M"''^ VILLIAUD,
Quoi donc?
Non, des bêtises.
M'"'= viLLiAUD (lui prenant, par derrière, la tête à deux mains).
C'est une raison de plus pour ne pas les garder là.... Eh bien?
MIETTE
Non, embrasse-moi seulement....
^7l/mc Villiaud l'embrasse.)
Pour que je dorme bien pendant que vous allez vous amuser.
M"'^ VILLIAUD,
Et que tu fasses de jolis rêves de pensionnaire en liberté, petite échappée que tu es.
Voilà tes sœurs !
MARGULRITF. ET BEKIHK (de la COuHsse).
Dépêche-toi, maman, la voiture est là.
^^me Villiaud sort.)