CHAPITRE IV
un sentiment inné d’estime et de préférence pour soi; la vanité, un vif désir de briller et d'effacer les autres; la présomption , une confiance aveugle en ses propres forces; la fatuité, une dédaigneuse sécurité sur l’opinion du monde, et principale^ ment les femmes; Y orgueil, un culte fanatique de lame envers elle-même, et la fierté, une attention vigilante et sévère à le faire respecter.
L’influence prodigieuse de ces penchants sur toute la vie de l’homme justifiera peut-être l’étendue des observations dont ils seront l’objet.
1° Amour-propre. L’amour-propre crée en nous une sorte d’individualité morale dont il s'efforce d’assurer partout la prééminence. Il l’érige en droit, se lient continuellement armé pour la défendre; et l'attribue à tout ce qu’il préfère. Cette estime de soi, ce besoin de se comparer aux autres et de se mettre au-dessus d’eux, précède toute réflexion et toute expérience. C’est un des plus puissants ressorts du cœur humain.
L’amour-propre, aussi inconstant que les goûts, en suit les phases et les caprices. Le plus souvent ses plaisirs sont des rêves, son bonheur est une illusion.
L’amour-propre n’est incompatible avec aucun état, avec aucune situation; et il reçoit toujours des circonstances quelques traits distinctifs. On le voit, chez les personnes peu favorisées par la nature ou par le sort, défiant, jaloux, dévoré de désirs ; et, chez les heureux de ce monde, calme, confiant et satisfait. Avec ce dernier caractère, tant qu’il n’est pas sérieusement attaqué, il reste inoffensif, se nourrit de sa sève, s’enivre de ses parfums imaginaires, rend grâces à la Providence des perfections dont il se glorifie, et croit qu’elles ont le pouvoir magique de s’étendre à tout ce qui lui plaît. Cet amour-propre un peu indolent, mais capable de résistance, se laisse deviner, plutôt qu’il ne sc^nonlre. 11 se révèle, dans un homme, par un air de contentement et de tranquille assurance, par une indépendance d’opinions qui n’a rien de provoquant, quelquefois aussi par une familiarité et par une condescendance légèrement nuancées de supériorité. Il se révèle, dans une femme, par une sécurité
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>-ur ses moyens de plaire, qui peut aller jusqu’au dédain de la coquetterie, par une certaine négligence de manières et de langage, trop contenue pour être naturelle, par la prétention peu déguisée de posséder, au suprême degré, le bon goût, le bon tou, la grâce, l’élégance, et par la disposition non. moins visible à donner le second rang à la femme qui lui ressemble le plus.
Quant à l'amour-propre inquiet et militant, il regarde toujours en haut, et ne songe qu'à mouler, sans souci des personnes ni des convenances. Avide de distinctions et d’honneurs, il croit y trouver une satisfaction complète ; mais à peine a-t-il obtenu ceux qu’il ambitionnait le plus, qu’il s’aperçoit de son erreur, s'élance à la poursuite de quelque autre chimère, et change de ianlaisie en changeant d’horizon. Le prix des choses varie, pour lui, avec la position d’où il les juge. Ce qu’il convoite ardemment aujourd’hui pourra bien lui déplaire et même l’hurailier demain.
11 est encore une sorte d’amour-propre que la rivalité fait éclore. Dirigé vers un but honorable, il devient une noble émulation, et n’est quelquefois qu’un pressentiment de la gloire. Moins pur sans doute que le dévouement à la seule vertu, cet amour-propre cherche le beau, un peu pour l’éclat dont il brille, beaucoup pour celui qu’il projette. Mais le goût du beau a tant d’affinité avec le goût du bien, que l'on peut encourager l’un comme un premier pas vers l’autre.
L’amour-propre, sans*changer jamais de nature ni de but, prend des nuancés diverses, suivant les caractères, les défauts et quelquefois les qualités des individus. Il est brutal chez les hommes grossiers, exigeant chez les égoïstes, expansif chez les personnes d’une intelligence à la fois active et médiocre, rancunier dans les âmes sensibles et contenues, capricieux dans les âmes légères, réservé chez les personnes douées de beaucoup de tact, et naïf chez les hommes francs qui en sont dépourvus. L’amour-propre enfin, intermittent chez les personnes distraites ou emportées, est presque nul dans les âmes dominées par un violent amour, par la peur, par l’avarice, ou par la paresse.
L’amour-propre est toujours accompagné d’une excessive sus-
ceptibililé. Celle-ci voit partout des ennemis. A défaut d’actes, elle accuse l’intention, et s’étonne que l’on conteste la vraisemblance de ses soupçons les plus ridicules. Lorsqu’elle ne peut plus douter de sa méprise, elle paraît sortir d’un songe, et se pique souvent de ce qu’on l’en a tirée.
On ne doit guère compter sur l’amitié d'une personne trèssusceptible ; car il est impossible de prévoir et d’éviter tout ce qui peut choquer sa délicatesse exagérée. Les âmes passionnées se préservent rarement de ce défaut ; et les plus belles intelligences n’en sont pas exemptes, à moins qu’elles ne soient soutenues par une haute raison.
La susceptibilité, excitée surtout par les petites contrariétés, se modère, ou n’ose paraître au milieu des graves événements de la vie. Une grande douleur l’absorbe et la détruit.
La bonté réfléchie tempère aussi l’amour-propre et la susceptibilité : mais l’impuissance de l’homme contre les lois de la nature, le spectacle des misères humaines et la perspective de la mort sont pour l’âme les meilleures leçons «l’humilité.
L’amour-propre est, dans l’ordre moral, ce qu’est l’clectricité dans l’ordre physique : un agent universel, puissant, redoutable, qui, pour quelques répulsions, trouve d’innombrables affinités, et ne peut dépasser une certaine mesure sans éclater comme la foudre.
L’amour-propve, dans son avidité pour la louange, est un mendiant qui prend tous les travestissements imaginables pour se faire donner l'aumône, et qui ne la refuse d’aucune main. Mais souvent, après avoir bassement quêté des éloges, il croit se relever en les accueillant avec un hypocrite embarras. Il cherche à prouver ainsi qu’il ne les avait pas prévus et qu’il s’v soumet à regret. Quand ils lui semblent trop évidemment ha-
sardes, il les repousse, avec line froide dignité, et recueille, pour un tel sacrifice, tous les honneurs dus à la modestie.
Les éloges délicats sont ceux qui flattent le plus un amourpropre inexpérimenté. Il comprend que le bon goût et l’esprit de celui qui les donne établissent un préjugé favorable à celui qui les reçoit.
Critique et hostilité passent généralement pour synonymes, parce qu’un amour-propre raisonnable est aussi rare qu’une amitié sincère.
L’amour-propre, toujours si clairvoyant quand il se lient sur la défensive, est souvent bien aveugle quand il attaque. Les t luttes qu’il engage ouvertement se terminent rarement à son avantage.
Certaines personnes se font remarquer par une exquise justesse dans leurs jugements sur toutes choses, et par une absence complète de convenance dans leurs relations habituelles avec le monde. Tâchons d’expliquer celte espèce de contradiction.
Quand un homme, qui possède à la fois beaucoup d’esprit et un vif désir de le montrer, veut exprimer son opinion sur une question délicate, il rassemble avec soin toutes les forces, cl tend tous les ressorts de son intelligence. 11 maîtrise son imagination, fixe énergiquement sou attention sur le sujet qu'il examine, et met tous ses soins à rendre son jugement lumineux et frappant.
Quand le même homme se môle au mouvement du monde, il ne sent plus autant la nécessité de contenir son esprit; et il <-n abandonne volontiers la direction aux caprices de son carac-