CHAPITRE II. 25y
eice de ce droit est subordonné à la morale et à la raison. Ainsi l’homme possède, avant tout, l’existence; or il ne peut, sans crime, y porter atteinte. Il a en lui une force physique et une intelligence ; mais il n’a pas le droit de s’en servir pour nuire aux autres. Le riche qui détruirait son superflu, plutôt que de l’employer au soulagement des malheureux, se rendrait coupable d’une monstrueuse inhumanité. La propriété et la liberté d’agir ont donc une limite commune, l’abus 1 .
Ce principe s’applique à toute espèce de propriété. La plus contestée et la plus essentielle à l’existence des sociétés humaines étant la propriété de la terre, il importe d’abord d’en établir la légitimité.
Au Créateur appartient incontestablement le droit de disposer de la chose créée. Le droit primordial de propriété remonte donc à Dieu. Mais Dieu a nécessairement voulu que l’homme y par- „ ticipàt sur cette terre, puisqu’il ne lui a pas permis de tirer d’ailleurs ses moyens d’existence.
Dans les temps primitifs, quelques hommes répandus çà et là, et, récemment encore, les peuplades sauvages de l’Amérique, ont pu vivre des fruits spontaués de la terre, ou des produits de leur chasse et de leur pèche; mais, à mesure que leur nombre a rendu ces ressources insuffisantes et la culture du sol nécessaire, le travail, cette seconde création, en ajoutant à la terre une valeur nouvelle, a consacré et individualisé le droit de propriété.
L’homme, chargé de perpétuer son espèce, a dû l’être aussi d’assurer la subsistance de ses enfants. Il l’a demandée à la terre eucore sans maître, et la terre fécondée par ses sueurs la lui a donnée. Les enfants, devenus plus forts, ont joint leur travail à celui de leurs parents ; et plus tard ils ont rendu à la vieillesse de ceux-ci les secours qu’ils avaient reçus dans leur enfance.
' Je définis ici la propriété d’une manière conforme à la morale; mais il est impossible que les lois sociales ou civiles marquent exactement la limite que j’indique. Suivant la loi romaine, la propriété est le droit d’user et d’abuser. Je dirai un peu plus loin ce qu’elle est dans les sociétés bien organisées de notre époque.
Enfin la mort des parents a fait passer leur droit sur le sol dans les mains des enfants ; et chacune des générations suivantes a dû continuer celle transmission naturelle.
Telle est l’origine de la propriété du sol, et telle est celle de l’hérédité. La violence et la fraude ont pu souvent en briser la chaîne; mais le temps, le travail et la bonne foi en ont formé une nouvelle <]ue la justice même force de respecter.
La propriété et l’hérédité sont les principaux liens de la famille considérée, soit comme une personnalité collective, soit comme le cours continu d’un même sang à travers les siècles et la perpétuité d’une même race. Les individus, issus d’une même souche, sont attachés à la terre sur laquelle ils sont nés, qui les nourrit, qu’ils se partageront un jour, qu’ils transmettront à leur postérité ; et ils embrassent, dans un même sentiment, les lieux et les personnes. Quel homme n’est pas ému à l'aspect • des champs paternels, de ces champs où sa mère l'a porté dans ses bras , où il a commencé à sentir l’existence, joué avec ses frères et ses sœurs, aimé, été heureux, où il a cueilli des Ileurs, vu mûrir les fruits et les moissons, élevé vers le Créateur une àme innocente et naïve? Quel est celui qui, après avoir longtemps vogué sur la mer orageuse de la vie, n’éprouve pas un désir impatient de revoir le toit sous lequel il est né, sous lequel l’attendent des êtres chers à son cœur, peut-être d’amers chagrins mêlés à de tendres souvenirs ?
La propriété, en groupant la famille, en l’unissant par l’intérêt et par le sentiment, fait éclore toutes les vertus domestiques ; et celles-ci deviennent le principe de toutes les vertus sociales. Quiconque n’a pas l’amour de la famille, n'aura jamais l’amour de la patrie.
Les familles qui ne possèdent rien ont, dans leur intelligence et leur travail, le moyen de vivre par celles qui possèdent, et même de posséder, à leur tour. Les dernières, après avoir pris racine dans le sol, y attachent les premières avec elles ; et les services réciproques établissent entre elles des habitudes de bienveillance et de stabilité. Que la propriété soit abolie, la famille,