‹ Étude de l'hommeChapitre 160 sur 235 · CHAPITRE U · texte numérisé non relu

CHAPITRE U

dispersée, et les hommes ne seront plus que des troupeaux errants à la recherche de leur pâture.

Si quelques peuplades ont préféré la vie nomade à un éta- • blissement fixe, et la chasse ou la pèche à la culture du sol, elles n’ont renoncé qu'à la propriété et à l'hérédité individuelles ; car elles conservent toujours leur droit collectif sur leurs forêts, ou sur leurs eaux. D'ailleurs, l’état sauvage reste en dehors de la question : il n’est pas même l’enfance de l’humanité. On doit le considérer comme un état accidentel et anormal, puisqu’il n’est qu’une espèce de sommeil de la plupart des facultés perfectibles de l’intelligence, cl l’ignorance des lois morales.

Dans toutes les sociétés fondées sur l'égalité des droits, sur la liberté de chacun, subordonnée à la liberté de tous, et sur les besoins bien compris de la nature humaine, la propriété est le droit individuel ou collectif de jouir et de disposer, sous la protection et la surveillance des lois, des biens régulièrement acquis par première occupation ‘, par hérédité, par donation, par échange, par une industrie personnelle, ou moyennant un juste prix.

Indépendamment de ce droit de propriété que l’homme exerce sur les objets extérieurs, il en est un autre qu’il a en lui et sur lui-même, et qui devient souvent la source du premier : c'est le droit d'user de toutes ses facultés, et d’obtenir par là le bien-être, même la richesse. Ces fruits du travail appartiennent naturellement à celui qui les a produits. Le plus simple ouvrier, comme l’artiste, comme le savant, a donc le droit de disposer de son œuvre ; et nul ne peut la lui ravir, sans se rendre coupable de spoliation.

Les individus jouissent de ce qu’ils ont acquis, et le transmettent à leurs héritiers. Voilà la propriété privée. Les siècles agglomèrent ensuite les résultats du travail matériel et du travail intellectuel de tous, pour en former le capital de la civili-

* Au moins dans la limite des besoins personnels du premier oecupant.

sation ; et la civilisation 1 est le droit universel de profiter de ces richesses lentement accumulées. Il n’est pas un jour de la vie des peuples qui n’ajoute quelque chose à cette épargne, et ne prépare à chacun une plus large part de bien-être. .

La négation absolue de la propriété est la négation d’un des principes fondamentaux de la morale. Si personne n'avait un droit exclusif sur rien, chacun aurait droit sur tout. La force et la ruse se disputeraient le monde. Que deviendrait alors la probité? À quoi servirait la conscience, cette voix intérieure (pii nous ordonne de rendre à chacun ce qui lui appartient? Moralistes et législateurs, quelle serait la base de vos préceptes et de vos lois?

On dira peut-être : « Tout est à tous; mais chacun, pour mériter d’avoir sa part dans la jouissance des biens communs, doit son travail à l’association. La paresse est un vol. La probité est dans le zèle que chacun met à accomplir sa tâche. »

Cette réponse serait sérieuse, s’il était démontré que la communauté des biens puisse être le principe d’une association heureuse et durable : or c’est précisément ce qui est contesté, et ce dont l’impossibilité semble prouvée par tous les essais tentés depuis plus de trois mille ans*. Toutefois ne nous contentons pas de l’expérience acquise, pour repousser une idée que l’on voudrait faire accepter comme la loi fondamentale des sociétés humaines, et cherchons s’il existe quelque moyen de la mettre en pratique.

D’abord la communauté des biens sera-t-elle universelle ; et le monde entier ne formera-t-il qu’une seule famille dont chaque membre aura sa part dans la jouissance de la terre et des mers? Si l'on trouve peu facile l’exécution de ce plan gigantesque, peut-être croira-t-on en obtenir l’équivalent dans un partage du globe entre toutes les nations formant chacune une communauté distincte. Mais qui fera, et comment se fera ce partage? Supposons cependant qu’il puisse être régulièrement

‘ Seul véritable et légitime communisme.

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