SU K CETTE SECONDE ÉDITION
Les jugements favorables que la presse a portés sur IJ Étude de l'Homme ont été accompagnés de quelques critiques. Celle qui a été le plus répétée concerne les aperçus philosophiques où l’auteur, voulant établir les bases de la morale, a brièvement exposé les preuves les plus frappantes de l’existence de Dieu et de l’immortalité de l’âme. On a prétendu que ces vérités sont trop généralement admises pour avoir besoin d’ctre appuyées d une démonstration. L’auteur, sans être convaincu qu’elle ne puisse être utile à beaucoup d’esprils. s’est décidé à y renoncer, en faisant ce raisonnement : « Pour ceux qui ne croient ni en Dieu ni à la vie future, je n’ai pas assez dit, et, cependant, je ne puis m’étendre davantage ; pour ceux qui y croient, je n’ai rien à dire : donc mes aperçus philosophiques sont insuffisants pour les uns, superflus pour les antres; » et il en a supprimé la plus grande partie*. 11 a, de plus, détaché du livre
* Ce <|u’il en a conservé est classé dans le chapitre i*' du livre 11 (section iv), dans le chapitre i" du livre 111 (section n) et dans les fragments placés à la tin de ce volume.
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deuxième, d’après l’avis d’un petit nombre de personnes, et malgré beaucoup d’avis opposés, ses observations sur la littérature romantique, qui attaquent un écart passager plutôt qu’une disposition permanente de l’esprit humain, et qui dépassent peut-être le cadre de son oeuvre. Mais, pour se tenir dans une sorte de milieu entre les deux opinions contraires, il a cru devoir donner, à la fin de ce volume, la section et les notes relatives à ce sujet.
Plusieurs écrivains, habitués à l’examen des matières religieuses, ont reproché à l’auteur de n’avoir pas fait pénétrer, dans toutes les parties de son œuvre, les lumières de la révélation. Mais n’est-ce pas lui reprocher' de n’avoir pas fait un livre de théologie ou de piété? Il n’avait aucun titre pour entreprendre une pareille tâche; et, s’il avait pu y songer, il en aurait été détourné par la certitude de n’être lu, ni par les personnes pieuses, qui ne veulent rafraîchir leur foi qu’aux sources consacrées, ni par les incrédules, dont l’orgueil repousse tout ce qui a l’apparence d’une opposition à leurs idées, ni par les indifférents, qui ne sont attirés que par l’espoir d’un amusement. Quand on blâmait Jésus-Christ de pousser la condescendance pourlesplusgrandspécheursjusqu’à manger avec eux, il répondait : « Je ne suis pas venu chercher les justes, mais les pécheurs; ce ne sont pasceux qui se portent bien qui ont besoin de médecin, ce sont les malades. » L’auteur ne pourrait-il pas faire une humble application de cette pensée à son propre dessein et dire : « Ce n'est pas aux âmes saintes, aux âmes complètement éclairées par la lumière divine que je veux présenter une étude du cœur humain; c’est surtout aux personnes qui, vivant au milieu des distractions du monde et de la préoccupation des affaires, voudraient cependant se rendre compte de leurs penchants et de leurs sentiments; les premières
AVIS AU LECTEUR, n’ont aucun besoin de mes observations; mais, si la plupart des dernières n’y cherchent d’abord que des motifs d’être plus satisfaites d’elles-mèmes, peut-être finirontelles par y reconnaître quelques-uns de leurs défauts et par éprouver le désir de s’en corriger. »
Observateur attentif de la nature humaine, l’auteur a voulu la décrire, avec fidélité, dans ce qu’elle a d’apparent et, pour ainsi dire, de palpable, sans oublier jamais les liens qui la rattachent à l’ordre divin. 11 a peint l’homme avec ses penchants bons ou mauvais, l'homme de tous les temps, de tous les lieux et de toutes les religions, l’homme tel qu’il e6t, tel qu’il sera toujours, avant d’être parvenu à la perfection que peuvent lui donner l’éducation morale, les préceptes évangéliques, un empire absolu sur lui-même. Les innombrables populations de l’Asie et de l'Afrique, qui, presque toutes, vivent dans l'ignorancc de la religion du Christ, ne se composent-elles pas d’hommes doués des mêmes facultés, accessibles aux mêmes sentiments, agités par les mêmes passions que le catholique romain? Or une étude conçue uniquement an point de vue chrétien montrerait l’homme soumis ou résistant à la salutaire influente de l’Evangile, sans chercher, dans les lois mêmes de son organisation, dans ses appétits physiques, dans ses facultés intellectuelles, dans les affinités et les répulsions de son. âme, l’explication de tous les phénomènes de sa vie morale. L’auteur n’a pas cru devoir se renfermer dans des limites en dehors desquelles seraient restés les neufdixièmes du genre humain. 11 a voulu présenter une sorte d’anatomie de l’âme, définir les altérations auxquelles elle est exposée, indiquer les moyens naturels de les prévenir ou d’en arrêter les effets, prouver, par l’insuffisance de ces seuls moyens, la nécessité de recourir à d’autres, et faire concevoir que la religion chrétienne est le spécifique universel et infaillible
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contre toutes les maladies morales. Si ou a pu l’accuser de n’avoir pas rendu cette intention assez visible dans la première édition de son livre, il espère que la seconde ne lui attirera pas le même reproche. Il y a manifesté très-fermement sa foi dans le remède, en laissant aux médecins des âmes le soin de le faire accepter et d’en diriger l’emploi.
Les mêmes juges, toujours un peu exclusifs dans leurs opinions, ont également blâmé l’auteur d’avoir mis trop à découvert les mauvais penchants du cœur humain, et de les avoir souvent définis avec une désolante exactitude. Mais comment aurait-il pu flétrir le vice et en inspirer l’horreur, s’il n’en eut pas fait voir toute la difformité? La vertu a sans doute des charmes si puissants et un but si sublime, que, pour s’y attacher, il suffit de la connaître; et pourtant, combien ne paraît-elle pas plus séduisante encore, quand on la fait conslraster avec le vice! D’ailleurs, un moraliste serait-il sérieux, serait-il digne de confiance, si, par un scrupule exagéré, il dissimulait une partie de la vérité? Sa tâche est double : il doit montrer le bien, pour le faire aimer, et le mal, pour le faire haïr.
L 'Étude île l’Homme a donné lieu à une autre critique. On a trouvé que l’auteur a peint l’amour avec des couleurs trop vives. Mais qu’eût-on dit s’il se fut contenté de quelques mots vagues et sans chaleur sur un pareil sujet? Est-ce ainsi qu’il pouvait parler, dans uuo étude sincère, du plus énergique et du plus indispensable ressort du cœur humain, d’un penchant que Dieu y a mis pour assurer la perpétuité de la vie, d’un sentiment qui a une si grande part dans les joies et les douleurs, les vertus et les crimes de ce monde? L’auteur a montré l’attrait et le danger, et il a dit : Défiez-vous!
Quelques femmes aussi ont murmuré contre certains
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jugements de l’auteur sur leur sexe. Mais celles qui ont cru avoir le droit de se plaindre de ces jugements en ontelles bien compris le sens et la portée ? Y ont-elles vu une seule affirmation absolue? L’auteur, dans ses critiques les plus générales, n’a-l-il pas toujours laissé une place aux exceptions? Ne s’est-il pas borné à constater le penchant, à signaler le péril, à indiquer comment on peut s’y soustraire? N’a-t-il pas prouvé que les femmes ont, dans les bons instincts de leurs cœurs, dans leur disposition aux sentiments religieux, dans la délicatesse naturelle de leurs goûts, et jusque dans leur désir du bonheur, des motifs et des moyens de résistance? N’a-t-il pas admis la possibilité de la lutte, et, avec le secours d’une piété courageuse, la certitude du triomphe? Personne plus que lui n’apprécie toutes les qualités des femmes ; et, pour cette raison, personne ne s’est senti plus à l’aise que lui pour les juger avec sincérité. Convaincu que le bien l’emporte d’ordinaire , en elles , sur le mal, il voudrait les guérir de leurs défauts et de leurs faiblesses, pour les rapprocher encore de la perfection. La franchise de ses critiques doit donner quelque prix à ses éloges. Si les femmes veulent se convaincre du peu de sévérité de ses jugements, qu’elles tâchent de les comparer à ceux de quelques Pères de l'Église, de la plupart des orateurs sacrés, de tous les moralistes, et qu’elles se rappellent aussi comment elles se jugent entre elles, même sans malignité. Après cet examen, la modération, la bienveillance, et peut-être l’exactitude des observations de l’auteur ne leur paraîtront plus douteuses. Toutefois, pour rendre impossibles des interprétations qui aillent au delà de sa pensée, il en a fixé plus nettement le sens et la limite. Avec un peu de réflexion, les femmes doivent comprendre que leurs amis ne sont pas ceux qui craignent de les peindre avec une entière vérité, ni ceux
fi AVIS AU lecteur:
qui veulent que toute leur perfection soit celle d’un automate.
Enfin, l’attention de plusieurs critiques s’est arrêtée sur la forme du livre. Les uns ont dit que l’auteur avait eu tort d’en aligner toutes les parties avec une scrupuleuse régularité, et qu’ils auraient préféré le pêle-mêle, les contrastes, l’imprévu de pensées recueillies au hasard. D’autres, au contraire, ont exprimé le regret de ne pas trouver, dans l’ouvrage, la trame continue et la forte unité qui sont, suivant eux, les caractères des grandes œuvres de l’esprit. D’autres aussi en ont approuvé le plan, les divisions et l’enchaînement, comme les plus propres à aider les intelligences dans l’étude si vaste et si compliquée qui est l’objet de ce livre.
L’autçur déclare d’abord qu’après avoir pesé ces divers jugements, il regarde le dernier comme le plus facile à justifier, tout en reconnaissant la nécessité de changer un peu les dispositions de quelques parties du livre et la place de quelques pensées.
11 répond ensuite aux adversaires de ses classifications que, si elles n’existaient pas, et si d’autres n’y étaient pas substituées, son œuvre serait, au lieu d’une étude raisonnée, un recueil confus d’observations, de pensées et de maximes. Il croit d’ailleurs que cet ordre, contre lequel on s’est élevé, est conforme à la marche naturelle de l’esprit. 11 prend l’homme sur cette limite indécise et mystérieuse où les sens entrent en contact avec l’âme, et il s’efforce de le montrer comme un être tout à la fois sensitif ', par son aptitude à recevoir des impressions physiques; intelligent , par le compte qu’il s’en rend; moral, par le jugement qu’il en porte; et social , par les rapports nécessaires dans lesquels il vit avec ses semblables. Tel est le plan de son élude. En est-il un meilleur? fl ne l’a pas trouvé.
AVIS AU LECTEUR
Cette explication s’adresse aussi bien aux personnes qui auraient désiré plus d’unité dans YÉtude de l'homme, qu’à celles qui en regardent la symétrie comme un défaut. Peut-être les unes et les autres, après avoir relu ce livre dans la seconde édition, reconnaîtront-elles que les classifications établies par l’auteur sont nécessaires, et qu elles sont suffisantes pour guider le lecteur au milieu des obscurités du sujet.
L’auteur, en conservant, dans cette deuxième édition, la pensée fondamentale, le plan, le caractère et le but de la première, a fait ce qu’il a pu pour donner satisfaction à toutes les observations qui lui ont semblé justes. 11 a voulu prouver, par là, son amour du vrai, son respect pour la critique, et sa déférence pour les écrivains qui l’exercent avec conscience, savoir et talent. Ses propres réflexions l’ont d’ailleurs conduit à faire quelques suppressions, autres que celles dont il a déjà été question, plusieurs additions, et des corrections nombreuses qui attestent encore son vif désir d’améliorer son œuvre. En l’offrant, de nouveau, au public, il fait des vœux pour qu’elle lui plaisay et, s’il se peut, qu’elle lui profite.