‹ Étude de l'hommeChapitre 23 sur 235 · CHAPITRE U · texte numérisé non relu

CHAPITRE U

Mais, entre ces limites, il existe un vaste espace dans lequel d'innombrables caractères viennent se dérouler, et étonner l’esprit par leurs nuances à la fois mobiles et distinctes. Il nous suffit de déterminer ces deux extrêmes et ce milieu, pour faire comprendre jusqu’à quel point la destinée de l’homme est soumise à l’ influence de la sensibilité morale.

Une sensibilité excessive allume l’imagination , et quelquefois eu fait jaillir des éclairs de génie; quelquefois aussi elle exalte le courage et le dévouement jusqu'à l’héroïsme; mais elle est d’ordinaire pour celui qui la possède, comme pour ceux envers lesquels elle exerce son inquiète activité, la source de rares plaisirs et d’innombrables souffrances. Elle s’agite sans cesse sous l’aiguillon du mal réel ou du mal imaginaire, et s’alimente de passions dévorantes, de désirs insatiables ou d'amers regrets. Après avoir usé tous les ressorts du corps et de l’àrae, elle amène une vieillesse anticipée, la mélancolie et une sorte de paralysie morale, ou la folie.

A un immense éloignement, et presque à l'opposé de celte disposition souvent funeste, se trouve une certaine sécheresse de cœur, qui ressemble beaucoup à l’insensibilité. Elle se manifeste, dans les âmes fortes, par une âpre et froide raison, qui, tout en méritant parfois les noms de courage, de persévérance, peut-être même d’impartiale équité , ne se sépare guère de la dureté, du mépris de la faiblesse, ni des passions égoïstes. Mais, dans les âmes légères et sans vigueur, elle se pare de gaieté, d’insouciance, de mœurs faciles, et se résume dans la plus franche et la plus douce de toutes les espèces d’égoïsme.

Voilà les extrêmes, et voici le milieu ; c’est une sensibilité vive et douce que le cœur échauffe et que la raison tempère ; une sensibilité qui résulte d’une exquise finesse des sens et d’une grande délicatesse de l’esprit. Cette heureuse harmonie des facultés physiques et des facultés morales contribue puissamment à nous inspirer la plupart des nos sentiments bons et nobles, de nos sages pensées et de nos actions généreuses. Elle est le sens mystérieux par lequel le cœur perçoit souvent de vives douleurs, quelquefois d’ineffables félicités. Elle est enfin

la vue presque surnaturelle par laquelle l'Ame découvre tout ce qui est beau, tout ce qui est bien, et pénètre dans les profondeurs infinies de la perfection divine.

Un des dangers d’une sensibilité délicate est de faire supposer, chez les autres , des pensées et des intentions qu’ils n’ont jamais eues, et que bien souvent ils ne sauraient comprendre. Avant de juger un fait, on doit en chercher la signification dans le caractère de l’auteur. Ce sera le moyen de reconnaître que, suivant les personnes, une même action peut avoir un motif bien différent, et quelquefois tout contraire.

Une Ame profondément sensible est nécessai rement inégale. C’est l’eau qui se ride au moindre souffle.

Beaucoup d’hommes se croient forts, parce qu’ils sont durs ; d’antres ne paraissent faibles que par leur sensibilité. Mais, devant un devoir cruel, ou une grande infortune, souvent les premiers tombent anéantis, tandis que les seconds se dressent contre le sort avec une énergie qu’eux-mèmes ne se soupçonnaient pas.

Une sensibilité trop vive exagère les craintes, accroît la souffrance et ôte la force de la supporter. Elle tient l’âme dans une pénible défiance; et, quand elle la promène dans le champ des conjectures, ce n’est pas pour y chercher des fleurs.

Quelques personnes, par calcul ou par légèreté, rient des choses les plus sérieuses : c’est un tort. Quelques autres, par

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