DE LA
L 1 T T É P» A T l ! H K R OMAN T I O U K .
g I". — iTo qu'est celte littérature; effets fâcheux qu'elle a momentanément proiluits; lions effets qui en restent.
La littérature exprime exactement l’état intellectuel et moral d’une société. Dans les temps de calme, les esprits travaillent avccj'éflexion, et se soumettent volontiers aux règles établies, ou n’aspirent qu’à tle sages progrès.
Dans les temps de trouble, an contraire, une fièvre d’innovation s’empare des esprits; tous les principes et toutes les croyances passent pour les traditions de mœurs décrépites; le sentiment du beau s’affaiblit comme celui du bien; et la raison, ou plutôt la folie individuelle, s’arroge un empire despotique. Au milieu de cette anarchie des idées, chacun suit ses penchants, foule aux pieds ce qui le gène, et méprise les anciens modèles. L’étude parait ime superfluité, et le travail, une duperie. Les rêves délirants, les conceptions absurdes, le bizarre et l’horrible, ne répugnent plus à des esprits qui se croient inspirés.
Notre siècle, témoin de ces excès, les a vu ériger en système. Mais ce système s’est réduit à leur donner un nom. Il n’était pas facile à trouver; car, s’il eut défini la chose, il eût effrayé. On a donc prudemment choisi un mot qui n’explique rien. Que signifie romantique lorsqu’il qualifie un genre particulier de littérature? Selon moi, le romantique, tel que nous l’ont montré beaucoup d’écrits, est le naturel difforme, hideux et repoussant, l’oubli du goût et des règles, le mépris de la morale et de la raison, le délire de l’imagination, enfin un dévergondage effréné de sentiments, d’idées et de langage, triste fruit du désordre, des mœurs et de l’irréligion, de la paresse
FRAGMENTS
de l'impuissance. Ce système prétendu n’a donc été, en réalité, que l’absence de tout système. Quelques grands écrivains ont eu le toil de laisser confondre ces écarts avec les heureuses innovations de leur génie ; et le public a eu le tort, au moins égal, d'en accueillir, avec une sorte d’intérêt, les monstrueuses imitations. Encore tout ému du spectacle des révolutions sanglantes, il a trouvé une distraction dans des fictions qui eussent dù le révolter; et la curiosité des uns, la secrète sympathie des autres, en ont prolongé la fatale influence. Les exemples et l’habitude peuvent tout sur certains esprits. D’abord l’idée du mal les épouvante; puis ils se familiarisent avec cette idée; puis enfin, si quelque intérêt les stimule, l’acte même n’est plus, pour eux, qu'un moyen d’arriver à leur but. Lacenaire * a été un plagiaire. Mais l'excès du mal a fini par en inspirer le dégoût ; et l’on rougit maintenant des orgies littéraires que l'on a quelquefois applaudies. Toutes ces affreuses conceptions, qui ont troublé le repos de nos nuits et ébranlé, dans les esprits faibles, les plus salutaires croyances, seraient déjh tombées dans l’oubli, s’il n’v avait quelque enseignement utile à tirer des folies de l’esprit humain.
Soyons justes cependant ! Ce débordement ne sera pas sans utilité' pour notre littérature. Rentrée dans ses rives agrandies, elle conservera de ses conquêtes celles que le bon goût a marquées du sceau de la légitimité. La tragédie surtout, débarrassée de l’emphase, des sentiments faux et des mœurs de convention, reviendra hardiment à la simplicité.
La littérature classique, en acceptant des règles arbitraires, et la littérature romantique, en oubliant que le goût est la faculté de bien choisir, ont toutes deux manqué de raison. Que doit rechercher l’art? Le beau dans le vrai. Quelle que soit la littérature qui nous le présente, nous ne lui demanderons pas son nom.
% II. — Comment est née la littérature romantique? A-t-elle formé une
école?
La littérature romantique a-t-elle été le principe ou la conséquence de l’anarchie politique? A-t-elle eu des règles et un système?
Ces deux questions mériteraient un examen distinct et approfondi;
’ Poêle assassin qui ne voyait dans le meurtre qu'une industrie lucrative. 11 tuait un homme, pour le dépouiller comme les chasseurs du Canada tuent les animnux sauvages, pour s'emparer de leurs fourrures.
rit AU M EM S.
mais elles oui une corrélation qui mois semble |>erineUre tic les embrasser dans une même réponse.
La société française avait été régie, pendant des siècles, par le droit né de la conquête. Une classe peu nombreuse possédait la richesse, le pouvoir, les honneurs ; et l'autre, privée de la plupart des biens de la vie, avait quelquefois encore à supporter de cruelles injustices. La colère s'était lentement amassée dans les cœurs. Mois des écrivains, les uns de bonne foi, les autres excités par l’envie, peignirent, avec des couleurs souvent vraies, souvent exagérées, les vices de l'organisation sociale, la corruption et l'insensibilité des grands, les souffrances du peuple; et ils firent de la littérature une arme destructive. *Mais eurent-ils la jK'nsée de la soumettre à des règles et à des formes nouvelles? Loin de là! Voltaire, Rousseau et tous leurs disciples ont soigneusement employé, dans leurs plus téméraires, dans leurs plus pernicieux écrits, celte langue élégante et sage des grands écrivains du siècle précédent ; et l’on peut assurer que la beauté de leur style a autant fait, pour le succès de leurs idées, que les passions mêmes auxquelles ils prêtaient un formidable appui. Seraient-ils parvenus à remuer la société, jusque dans ses fondements, s’ils eussent proclamé leurs principes dans une langue bizarre et inusitée? Il est probable qu’ils eussent détourné l’attention de leur but, suscité, par leurs innovations, une controverse littéraire, et, au moins, éloigné l’orage. Mais, la révolution politique une fois accomplie, mais, l'autorité détruite en toutes choses, mais, la liberté individuelle proclamée et acceptée comme un droit absolu, la langue traditionnelle a été peu à peu entraînée dans le désordre général l’ignorance et la faiblesse présomptueuse se sont mises à l’aise; la pensée et le style n’ont plus connu de règle; et la littérature romantique, sortant de cette anarchie déplorable, semble être venue tout exprès pour la secourir et la glorifier. Chateaubriand s’est fait une idée fort exagérée de son iniluencc, quand il a dit : « Ce romantisme dont je suis le père. » Il n'a été lui-même qu’un génie a (franchi do toute entrave, et abusant quelquefois de sa liberté.
Les écrits romantiques dont nous signalons les déplorables excès, n'ont véritablement été, pour la littérature, ni un progrès, ni une preuve de décadence. Ils n'ont été que l’effet d'un désordre momentané. C’est donc h tort qu’on les a crus destinés à fonder une littérature et une école nouvelles. 11 n’y a pas d'écoles sans principes, sans règles, sans enseignement ; or, si les romantiques ont enseigné quelque chose, c’est seulement à se passer de principes et de règles.
FRAGMENTS
D’ailleurs, la plupart des jeunes adorateurs de la muse romantique, ceux au moins qui possédaient un vrai talent, n’ont pas persévéré dans leurs écarts, et n’ont conservé de ce libertinage d’esprit, semblable, par quelques-uns de ses effets, au libertinage de mœurs, que des allures libres, de la hardiesse et une certaine originalité. Quant au système qu’on leur a supposé, aucun d’eux ne parait en avoir eu l’idée; car aucun ne l’a professé, ni même délini. Disons donc que le romantisme est la conséquence et non la cause du bouleversement social; que le romantisme n’est qu’un des effets du mépris de toute autorité, et un malheureux essai d’indépendançc de la raison individuelle; que le romantisme enfin est une révolte littéraire, une anarchie des esprits, et n’est point une école.