‹ Étude de l'hommeChapitre 98 sur 235 · CHAPITRE III. U · texte numérisé non relu

CHAPITRE III. U

ont la plus grande part; et les arts mécaniques, dont la perfection dépend tout à la fois de certaines lois physiques, des combinaisons de l’intelligence et du travail de la main. Quelques esprits trop absolus voient, dans ceux-ci, les seuls arts utiles, et, dans ceux-là, des arts futiles. D’autres considèrent les arts utiles comme des métiers, et n'élèvent à la dignité d’art que les arts libéraux. Les arts se classent, pour ainsi dire, d’eux-mêmes, d’après les principaux caractères qui les distinguent. Ainsi, Y éloquence, la poésie et la composition musicale, émanées de l’àme, et tendant sans cesse vers l’idcal, sont essentiellement des arts d'imagination ;

Le dessin, h peinture et la sculpture , inspirés par le sentiment des beautés de la nature, cl s’efforçant de les reproduire, sont des arts d'imitation ;

Le chant, la musique instrumentale, la danse et Y art scénique, destinés uniquement à charmer lame cl les sens, sont des arts d’agrément;

L'architecture *, la mécanique, la navigation, Y art militaire, Yéquitation et même Y escrime, ayant pour objets le bien-être, la conservation ou la défense de l’homme, méritent plus ou moins le titre d 'arts utiles.

À des degrés différents, tous les arts concourent aux jouissances de l’homme, et tous témoignent de son génie.

L’amour des arts embellit les jours heureux et distrait la douleur. Il ne laisse aucun accès à l’ennui ; car, s’il ne peut s'exercer sur les œuvres de l’homme, il en trouve, dans la nature,. des modèles sublimes, cl tient l’àme éveillée par une continuelle admiration.

1 On peut dire qu’il y a doux sortes d’archilceturcs: l'une, qui emprunte aux sciences physiques et mathématiques ses règles de construction, ses conditions de durée, son appropriation à des usages déterminés, et qui est u» art utile ; l'autre, que j'appellerai monumentale, qui cherche moins l’utilité qu’une beauté idéale, et qui, sous ce rapport, est véritablement un art d'imagination.

Le principal attrait des arts d’imitation est la vérité; celui des arts d’imagination, l’originalité. Le peintre a vu; le poêle a deviné; et tous deux, enflammés de l’amour du beau, cherchent à en donner la plus saisissante image.

g III. — De l’éloquence et île la poésie.

Parmi tous les arts, deux semblent plus particulièrement réservés au triomphe et aux plaisirs de l’esprit, et ont droit à une attention spéciale dans une étude de l’homme intelligent : l’un est l’éloquence et l’autre la poésie *.

1° De l'éloquence.

L’éloquence est l’art de convaincre, d’émouvoir et d’entraîner. Elle agit surtout par la parole ; mais elle se montre aussi dans l’attitude, le geste, l’expression du visage, eutiu dans tout ce <pii rend, avec énergie et vérité, une pensée ou un sentiment. L’éloquence a sa source dans la chaleur de l’âme, dans la'vivacité de l’imagination et dans la force de la raison ou de la conviction. Le travail la développe, mais il ne la crée pas. Si on ne naît pas orateur, comme on naît poêle, c’est parce que, lcloquence exigeant le concours actif des organes physiques et des plus brillantes facultés de l’intelligence, beaucoup d’efforts sont nécessaires pour en préparer l'accord. Démosthèues avait bien, dans son âme, le foyer de l’éloquence, mais ou sait avec combien de peine il est parvenu en faire jaillir la flamme. L’obstacle était dans scs organes.

* La composition musicale ne parle distinctement ù Taine, ni par les sons, ni par les signes qui les représentent. Elle peut exciter des sentiments confus; mais elle n’exprime jamais une pensée claire et précise. Sous ce rapport, elle diffère essentiellement de l'éloquence cl de la poésie, qui sont seulement des formes et des caractères de la pensée.

CUAI'ITIIK III.

(Jucl beau don du ciel que ce pouvoir île dominer par la parole ! Jetez un regard sur une assemblée qui cherche à résoudre quelque grand problème social : les opinions s’cnlre-choqncnl; la vérité lance mille éclairs; mais la lumière ne peut s’établir, et la confusion s’accroît avec l’obscurité. Alors un homme se lève. 11 attend, le front haut, le regard calme et ferme, dans une attitude noble, que les derniers bruits du tumulte s’éteignent. Enfin il parle ! D’abord sa voix est basse et grave; son expression, simple; son argumentation, seulement nette et claire, l’eu à peu il s’anime, sa parole devient imposante, son langage se colore, et sa pensée ardente et lumineuse porte, dans les âmes, la chaleur et la conviction. De ce moment, les vaincs théories disparaissent, comme la poussière emportée par le vent; et ceux qui les ont produites, honteux de leur propre faiblesse, éprouvent le regret de l’avoir montrée. L’orateur inspire ses sentiments et ses passions à tous ceux qui n’ont pas pris d’avance le parti de lui résister. On-s’irrite, on s’apaise, on s’attendrit avec lui; et, au milieu de l’agitation qu’il cause, son opinion s’élève et s’affermit, comme un rocher sorti (ont à coup d'une mer battue par la tempête.

2* De lu poésie.

La poésie diffère de la prose par des nuances de sentiment, de pensée cl d’expression. La prose et la poésie exigent également que le sentiment soit nalurel et vrai, la pensée juste, l’expression claire, concise et parfaitement appropriée au sujet; mais, dans la poésie, le sentiment prend un caractère d’exaltation, la pensée cherche toujours à se revêtir d’images saisissantes, et l’expression, esclave du rhylhmc, aime à se relever par des alliances nouvelles, par la hardiesse de scs allures. Les mouvements orageux des passions produisent des effets poétiques aussi grands qu’inattendus; et l’àme la plus inculte, dans son impétuosité sauvage et sans frein, fait quelquefois retentir les plus sublimes accents de la poésie. Mais cette poésie de nature ne peut passer dans la poésie littéraire que parée d’un lan-

gage noble el harmonieux. Il ne manque peut-être (juc ce langage aux vertus qui cachent dans l'ombre leurs héroïques sacrifices, comme aux passions brutales dont les excès nous épouvantent, pour nous offrir la poésie la plus louchante ou la plus terrible.' Combien de grands poêles meurent inconnus!

I>TÎ LA PHILOSOPHIE.

La philosophie est, suivant le sens étymologique de ce mot, l’amour de la sagesse, et, dans la pratique, la science de la vérité.

Tout homme qui joint à la passion du vrai et du beau la faculté de les discerner, de soustraire ses jugements à l'influence des sensations trompeuses, de remonter aux causes et de coordonner les faits analogues, pour en trouver la loi commune, possède les premières qualités du philosophe; et, pour en mériter tout à fait le nom, il ne lui reste plus qu’à faire de ces qualités un emploi persévérant.

Le philosophe plane au-dessus des objets; et, d’un regard, il en saisit les rapports et l’ensemble. Quand il descend de sa haute sphère pour les examiner de près, c’est afin d’en étudier l’essence, la contexture intime, et de découvrir le secret de leur origine, leur raison d’être, leur mode particulier d'existence, leur corrélation, ou leurs contrastes.

Le plus simple artisan, s’il généralise ses observations, s'il en déduit nettement les conséquences logiques, est doué de l’esprit philosophique. Il voit loin, et peut dire où il va.

L’homme le plus instruit, le plus spirituel, le plus sensé même, s’il ne distingue les choses qu’une à une, sans en chercher les causes et les effets, la nature et les rapports, peut être très-savant; mais il n’a pas l’esprit philosophique. 11 a une vue courte et ne marche qu’au hasard.

Observer, comprendre, expliquer, voilà la tâche du philoso-

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plie; découvrir la vérité, voilà sa gloire; aimer et pratiquer le bien, voilà sou bonheur.

Philosophes immortels, comment êtes-vous jugés par le monde? Platon, Aristote, Descartes, Malebranche, Leibnitz, génies sublimes qui avez agrandi l’esprit humain, vous êtes, pour le commun des hommes à qui leur éducation dévi ait avoir appris à vous comprendre, des penseurs abstraits, peut-être des rêveurs. Vous êtes, pour quelques autres qui connaissent vaguement le sujet de vos méditations, les alchimistes de la pensée, les inventeurs d’un grimoire inintelligible; et, pour les femmes les plus instruites (les seules qui sachent que vous avez écrit), des abîmes profonds dont elles s’écartent, par crainte du vertige. Pour le reste de l'humanité, vous n’avez point vécu. Mais que fait au soleil le nombre des points que frappent scs rayons? Sa lumière ne se répand pas moins, malgré les ombres, et ne produit pas moins le jour.

Les vues philosophiques sont prises de haut : aussi n’appartiennent-elles qu'aux esprits élevés.

Nombre de gens d'esprit parlent avec dédain de la philosophie et des ouvrages dont elle est le sujet. Avant de les croire sur parole, demandez-leur s’ils les comprennent, et même s’ils les ont lus.

Le savant croit ce qui lui est démontré; le poète, ce qu'il sent; le vrai philosophe, ce qui satisfait à la fois sa raison et son cœur.

nu BEAU ABSOLU, BUT FINAL UE L’INTEL LICENCE

Le beau absolu n'existe pas, ilit-on, parce que le type de la perfection n’est pas le même pour tous les peuples et pour tous les individus. Mais Dieu n’existe-t-il pas, parce que chaque religion en donne une notion particulière? La morale est-elle une chimère, parce que les hommes la comprennent très-différemment, suivant leur éducation et leurs passions? Reconnaissons plutôt que nos idées sur la perfection naissent de la situation dans laquelle nous vivons, et qu’elles sont toujours appropriées à notre faiblesse ou à nos habitudes. Plus notre raison s’éclaire, plus le beau prend, à nos yeux, des caractères déterminés. Si l’intelligence humaine n’avait pas pour but une perfection révélée par l’expérience ou par le sentiment, quelle serait la règle de ses conceptions et des jugements que l’on en voudrait porter? Cette règle serait, pour chacun, son goût, ou son caprice c’est-à-dirc la négation de la morale et du bon sens. Aussi, parmi les personnes les moins convaincues de la réalité du beau absolu, peut-être n’en trouverait-on pas une qui ne se crût fondée, dans toute autre question, à défendre ses opinions par des motifs tirés de la nature des choses, ou par des règles et des principes.

Rien n’existe qu’en vertu d’une loi; et les êtres qui réunissent, au plus haut degré, les conditions essentielles à leur nature, sont les plus voisins de la perfection. Conçue par le Créateur, avant l’accomplissement de son œuvre, cette perfection est le beau absolu.

Les règles sur lesquelles il se fonde ne frappent pas également tous les esprits; mais tous en ont, au moins, une notion confuse. Le génie a le privilège d'en dissiper l’obscurité. Le beau moral, c’est la vertu; le beau intellectuel, c’est le vrai; le beau dans les arts, c’est l’harmonie dans la grandeur, l'aisance dans la force, la grâce dans la simplicité. En un mot, le beau,

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