VALEUR DES INDICATIONS THÉRAPEUTIQUES
On peut se demander si le choix d’un sérum artificiel présente vraiment une bien grande importance et si les efforts que l’on peut faire pour déterminer d’après le taux de la chlorémie quel sérum il est opportun d’injecter ne sont pas vains. Les solutions isotoniques sont peu concentrées en sels et 100 cc. ne contiennent guère que 80 centigrammes de chlorure de sodium ou 1 gr. 07 de bicarbonate de soude. Ces doses peuvent-elles avoir une influence importante sur l’état des humeurs ? Quelle part peut avoir le choix du sérum dans les résultats du traitement ?
Il est évident que le choix du mode de réhydratation ne constitue qu’une part de la thérapeutique d’un nourrisson déshÿdraté. La lutte contre l'infection, l'institution d'un régime convenable ont sans doute un rôle aussi important dans l’évolution de la maladie. L'injection de sérum ne se propose que de pallier au symptôme : déshydratation, quand on ne peut faire absorber par la bouche ou le rectum des quantités suffisantes de liquide. Mais ce traitement symptomatique a sa valeur, surtout si en même temps il est capable de corriger les
perturbalions humorales déterminées par la maladie. Par contre il peut être dangereux s’il tend à les aggraver.
Cette opinion ne repose pas seulement sur la logique d’un raisonnement. Il est des circonstances où de petites doses de sels minéraux ont une action indiscutable; nous avons pu en constater quelques exemples. C’est ainsi que dans le service de M. Ribadeau-Dumas, nous avons vu la croissance pondérale de prématurés nourris au lait de femme augmenter nettement par l’administration de 10 cc. seulement de la solution de Ringer.il est vrai qu'il s’agit là de sujets qui fixent particulièrement bien le sel et l’eau. Le malade de R. Mathieu (1) fut nettement aggravé par des injections de 10 cm° d’eau de mer, alors que le sérum glucosé fut bien toléré:
Le traitement par le sérum bicarbonaté a réalisé chez une de nos malades une véritable expérience.
Obs. X. — Au cours d'une chute de poids déterminée par une poussée d'otite, on pratique avec succès des injections de sérum bicarbonaté à la dose de 50 ce. par jour.Trois jours après, on s'aperçoit qu'elle a des convulsions (2).
(1) Voir page 40.
(2) Ces convulsions furent d’abord mises sur le compte d’un accident de ponction du sinus; le liquide céphalo-rachidien ne gardait cependant la trace d'aucune hémorragie. L'on apprit plus tard que les infirmières avaient observé des convulsions avant tout examen du sang: l'on vit depuis, l'enfant devenant plus âgée, la suture sagittale se disjoindre ; il est vraisemblable qu'il s’agit de convulsions d’origine encéphalique, peut-être syphilitique, et qu'une tendance à l’alcalose a pu les extérioriser,
L'alcalinisation ne pouvant que les favoriser, on supprime le sérum bicarbonaté et on le remplace par 2 gr. de Chlorure de calcium.
La veille, le poids était resté stationnaire ; il gagne 30 gr. le lendemain et 175 gr. les quatre jours suivants ; à Ce moment la croissance s'arrête complètement pendant 4 jours. Alors on supprime le chlorure de calcium, la courbe de poids reprend une direction presque verticale de sorte que
© l'enfant gagne en 7 jours 300 gr. Quelque temps plus tard
on redonne du Chlorure de calcium, les convulsions ayant reparu ; le poids cessa bientôt de croître, puis augmenta, lorsqu'on supprima le médicament; mais la coexistence d'une poussée fébrile discrète enlève toute valeur à cette partie”de l'observation. Quinze jours plus tard, au mo- ment d'une poussée d'otite, on enregistre une rapide chute du poids, on reprend le sérum bicarbonaté à raison de 100 cc. pendant huit jours; la courbe de poids se relève très vile,.mais le cinquième jour, l'ascension s'arrête complètement. Trois jours après seulement quand on sup prime les injections de sérum bicarbonaté, elle reprend aussitôt. Quelques jours plus tard on est amené par l’agitation de l'enfant et la récidive des convulsions à redonner 2 gr. de chlorure de calcium. Pendant quinze jours la croissance est tout à fait satisfaisante, mais le quinzième jour, l'enfant cesse de prendre du poids ; les trois jours suivants, le poids reste absolument stationnaire. Il existe une hyperchlorémie. *
CÉPlasmat. "27528 73 Rs Chelobuidiré”. 202005 RAPPOLLSE 2 + ne 0 ad
On supprime le Chlorure de calcium ; dès le lendemain la courbe remonte très vite.
Ces expériences d’abord fortuites ont été réalisées avec un régime constant et indépendamment de toute manifestation infectieuse. L'arrêt de la croissance noté à plusieurs reprises est donc bien en rapport avec l’administralion de sels alcalins ou acides ; tout se passe comme si l’organisme de cet enfant avait besoin pour croître d’un équilibre que l’excès d’acides ou de bases peut facilement compromettre.
Cet exemple remarquable montre bien qu’il n’est pas indifiérent de donner à un sujet ce qu’il a en excès ou ce qui lui manque.
Il nous confirme dans l’opinion que chaque sérum a des indications déterminées qu’il peut être dangereux de ne pas respecter.
Dans deux de nos observations d’ailleurs on se rend compte qu'un traitement entrepris sans dosage préalable a été administré à l'encontre des besoins du malade et que son influence ne fut pas heureuse, pour ne pas dire plus. Deux vomisseurs ont été traités par des méthodes contraires ; comme on supposait que les vomissements lui soustrayaient du Chlore, on a injecté au premier (obs. VII), de fortes doses de la solution de Ringer : il continua de dépérir et quand, peu avant la mort, on put faire un dosage du Chlore, on trouva un des chifires les plus élevés que l’on ait rencontré.
Le second malade (obs. VIIT) reçut du sérum glucosé et de l'insuline ; est-ce sous l'influence de cette médication que son état déjà alarmant s’aggrava? On ne saurait l’affirmer, mais le dénouement fatal se précipita
rapidement et dans le sang l’on trouvait une diminution de 2 gr. 91 du CI plasmatique.
Le risque des injections de sérum artificiel faites au hasard ne saurait donc être contesté. Les petites doses elles-mêmes peuvent être fàcheuses. On comprend alors que des auteurs comme M. Marfan aient renoncé à leur emploi et leur préfèrent des stimulants médicamenteux comme le camphre. Ceux-ci paraissent en effet remplacer avec avantage les petites doses d’eau de mer ou autres solutions. Mais il ne faut pas méconnaître l’utilité des grosses doses dans les syndromes de déshydratation.
Nous croyons que nos observations ont mis en évidence les bénéfices que l’on peut en tirer à condition qu’ils soient employés avec discernement. Des auteurs étrangers, comme Hartmann, sont arrivés par une voie différente à la même conclusion ; l'emploi de sérum bicarbonaté lui a paru améliorer dans l’ensemble l’état de ses malades atteints d’acidose, alors que le sérum de Ringer l’aggravait aussi bien cliniquement que du point de vue des examens bio-chimiques.
Selon Howland et Marriott (1) même, ilvaudrait mieux par des injections de solutions bicarbonatées hypertoniques courir le risque de l’alcalose que laisser subsisler un état d’acidose beaucoup plus préjudiciable.
Il y a là quelque excès; et la possibilité d'alcalose montre que le sérum bicarbonaté ne peut pas plus qu’un autre être employé au hasard. C’est pourquoi il faut
(1) Acidosis occurring with diarrhea, À. J. D. C., mai 1916.
rechercher si des moyens plus simples et plus courts que l'examen du sang peuvent donner des indications suffisantes pour le choix d'un sérum.