Étude de la philosophie de Malebranche
Deux particularités ont marqué la dernière période de la vie de Victor Delbos. D'une part, après avoir été l’historien original et pénétrant du spinozisme et de tout le développement de la pensée allemande consécutif au spinozisme, 1 après avoir consacré à l’examen de la philosophie pratique de Kant un livre qui porte le caractère rare des œuvres vraiment définiti-
L Le problème moral dans la philosophie de Spinoza et dans l’histoire du Spinozisme, primitivement composé comme Mémoire en vue d’un concours ouvert par l’Institut, fut édité comme livre au mois d’octobre 1893. L’interprétation du spinozisme qui est proposée dans cette très belle étude a pu dans la suite soulever certaines critiques de détail. Les imperfections visées par ces critiques ont été reconnues par l’auteur lui-même. Lorsque, en 1916, il publia en volume le cours professé par lui à la Sorbonne sur le spinozisme en 1912-1913, il prit soin d’y introduire® les modifications nécessaires. » Il « rectifia » sur certains points les premières manifestations de sa pensée. Dans sa densité lumineuse, l’œuvre de 1916 apparaît comme un modèle de perspicacité et d’exactitude dont la perfection ne semble laisser place à aucune réserve justifiée.
ves,1 il est revenu avec une complaisance expressément consciente et nullement dissimulée à la fréquen-
1. La philosophie pratique de Kant parut en 1903 sous la forme complète que Delbos lui donna en ajoutant plusieurs chapitres à sa thèse de doctorat (1902). Au point de vue de la profondeur, ce livre est vraiment incomparable. Quant à l’étendue de l’objet auquel il s’applique, elle dépasse de beaucoup la portée du titre. — On trouvera un complément et un épilogue de cette magnifique analyse du Kantisme dans l’étude à laquelle Delbos consacra les leçons d’un cours public pendant le second semestre de 1908-1909. « Les facteurs kantiens de la philosophie allemande de la fin du dix-huitième et du commencement du dix-neuvième siècles, » tel est le titre général de cette étude. Elle comprend onze leçons qui portent respectivement sur les sujets suivants : — Kant et la Métaphysique ; — Le problème de la chose en soi ; — L’idée de la Philosophie comme système; — Le Premier Principe comme représentation, comme conscience et comme moi ; — Le Premier Principe comme identité du sujet et de l’objet (Schelling) ; — Le Premier Principe comme Pensée infinie (Hegel) ; — La méthode de démonstration chez Fichte ; — La méthode de démonstration chez Schelling ; — La méthode de démonstration chez Hegel ; — La réaction contre l’idéalisme spéculatif: Schopenhauer ; — La réaction contre l’idéalisme spéculatif : Herbart. Conclusion. — Ces onze leçons, associées par couples de deux, (sauf la neuvième qui est présentée toute seule), font l’objet d’une publication dont M. Maurice Blondel a confié le soin à la Revue de Métaphysique et de Morale. On pourra lire les neuf premières leçons réparties en cinq articles dans les numéros de cette Revue qui portent les dates de septembre-octobre 1919 ; de janvier-mars 1920 ; de janvier-mars 1921; d’avril-juin 1922 et de janvier-mars 1924. La fin de cette précieuse série ne tardera pas à paraître. A propos de ces études de Delbos sur la philosophie post-Kantienne, M. Maurice Blondel m’a fait part des réflexions que voici: « Ces leçons donnent le raccourci le plus exact et le plus lumineux qu’on puisse concevoir de l’épopée métaphysique des Épigones de Kant. Elles peuvent servir à manifester, par ses suites et comme dans une grande expérience idéologique, l’importance capitale du problème posé par la philosophie critique : « Qu’est-ce que l’esprit? Comment la pensée estelle possible ? En quel sens est-elle essentiellement activité productrice? » Mais aussi elles mettent en lumière, pour qui sait lire et réfléchir, la radicale déviation de la méthode de solution et de la solution même de ce problème; déviation qui s’est produite dès l’instant où, à partir de Kant et même avant lui, on a méconnu le sens le plus haut de l’intelligence, pour s’attacher à la raison dialectique, à la pensée conceptuelle et discursive, comme si c’était là tout l’esprit, et comme si l’on pouvait légitimement et impunément, par de telles voies, accéder au mystère de Dieu même ou découvrir par l’analyse de ces formes de pensée les conditions de l’Esprit absolu. Malebranche est à certains égards un exemple, lui aussi, de cette pseudo-mystique rationaliste où l’entendement et la connaissance notionnelle usurpent la place et le rôle de la Sagesse ».
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tation assidue et au commerce de prédilection des grands maîtres de la philosophie française. D’autre part, par un mouvement d’âme spontané autant que réfléchi, il a porté son attention d’une manière toute spéciale sur les penseurs qui, tout en restant les représentants qualifiés de notre tradition propre, ont admis l’importance de la croyance religieuse, reconnu l’authenticité de la Révélation et envisagé les données positives de la foi du point de vue d’une critique spécifiquement philosophique. C’est dans ces deux faits qu’il convient de chercher la raison d’être du vif intérêt avec lequel il s’est occupé de l’œuvre de Malebranche, intérêt dont le présent livre est un témoignage indiscutable et une manifestation précieuse. La philosophie de Malebranche, en effet, constitue une production d’origine nationale et de signification chrétienne. Ces deux caractères lui appartiennent d’une façon éminente et ne pouvaient manquer de lui attirer les sympathies d’un esprit de plus en plus pressé de rendre hommage à la valeur du génie français et de plus en plus pénétré du sentiment de la richesse de la vérité chrétienne K De plus, Del-
1. Si, des deux faits que j’allègue ici, on veut avoir une justification, on pourra d’abord se reporter aux deux volumes déjà publiés des œuvres posthumes de Delbos. Le premier fait est attesté en deux endroits qu’il est facile de préciser : on n’a qu’à consulter à cet égard la longue note des pages 258 et 259 de Figures et Doctrines de Philosophes (Paris, Plon-Nourrit, 1918) et qu’à lire attentivement le Chapitre premier de La Philosophie française (Paris, Plon-Nourrit, 1919, pages 1-15). Quant au second fait, celui des sympathies chrétiennes de Delbos, il ressort de tout l’ensemble de ces deux ouvrages, et c'est pour cela qn’il n’y a pas lieu, pour l’établir, de renvoyer à tel ou tel passage des livres en cause. Mais, de ce second fait, on trouvera un témoignage également motivé et pleinement autorisé dans la notice biographique qui se lit aux pages 47-69 de V Annuaire de 1917 de l 'Association amicale des Anciens élèves de l’École normale supérieure. (Paris, Hachette, 1917.)
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bos retenait du fond même de sa nature et de toute l’histoire de son passé le besoin de découvrir et de mettre en évidence, de préférence à toutes les autres, les œuvres philosophiques qui étaient capables de donner satisfaction tout à la fois à deux tendances qu’il portait en lui au plus haut degré : un goût très vif pour les systèmes rigoureusement déduits et fortement liés d’une part, une préoccupation intense des conceptions morales et de la pratique ascétique d’autre part. Nul plus que 1 ui n’a recherché et exalté les penseurs qui ont voulu faire pénétrer leur philosophie dans la vie et qui ont essayé d’exprimer la vie dans leur philosophie ; nul n’a apprécié et aimé davantage les doctrines où la morale occupe toute la place à laquelle elle a droit, mais à la condition expresse que, dans ces doctrines, elle vienne s’appuyer à une métaphysique qui en fasse apparaître l’obligation et en propose la justification à partir de données strictement rationnelles. Un dogmatisme solide et une morale rigoureuse, voilà donc les deux éléments que Delbos tenait à voir réunis et rattachés l’un à l’autre par la force contraignante d’une déduction exclusive de toute conception arbitraire. Or, cette synthèse, qu’il est rare de rencontrer réalisée en fait dans un système satisfaisant pour l’esprit, elle venait s’offrir à lui sous une forme particulièrement capable de lui plaire dans la philosophie élaborée par le grand Oratorien. Et ce fut pour lui une raison de plus d’entreprendre une étude directe et personnelle de cette philosophie. Sa résolution à cet égard a été prise à une époque relativement ancienne, et l’histoire des péripéties dont elle fut le point de départ vaut la peine d’être racontée.
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Depuis quatre ans à peine il professait à la Sorbonne quand, le 31 juillet 1906, il signa avec MM. Bloud et Cie une convention littéraire par laquelle il s’engageait à leur donner sur Malebranche une étude destinée à prendre place dans leur collection de La Pensée chrétienne h La remise du manuscrit devait normalement avoir lieu dans un délai de deux ans. Débordé par les travaux que lui imposait sa fonction et auxquels venaient s’ajouter ceux dont le surchargeait sa complaisance, il ne fut pas en mesure de tenir sa promesse pour l’échéance prévue. Mais, dès cette époque, il s’occupait de Malebranche à tous ses moments libres. Il établissait de nombreuses fiches de références et il rédigeait des notes qu’il groupait par séries sous des titres distincts. Cependant le temps continuait de s’écouler sans lui apporter le loisir dont il aurait eu besoin pour composer effectivement le livre promis et attendu. Il pensa alors que le meilleur moyen de préparer la rédaction de ce livre serait en somme de s’obliger lui-même à en traiter une première fois la matière 4ans son en
1. Depuis l’époque déjà lointaine où a été conclue cette convention littéraire, de grands changements sont intervenus en ce qui regarde les conditions régulières d’admission des ouvrages dans la collection La Pensée chrétienne. Pour ce motif, et pour tout un ensemble de raisons décisives, MM- Bloud et Gay, d’accord en cela avec les représentants de Victor Delbos, ont jugé préférable de publier l’étude sur Malebranche hors de toute collection et à titre pleinement indépendant. Cette décision est parfaitement sage et opportune. Mais de l’historique de la question je tiens à retenir le fait que Delbos voulait effectivement travailler pour la pensée chrétienne et que, en donnant au public son Malebranche, il avait l’intention de faire acte de croyant.
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seignement de la Sorbonne. C’est ainsi que, sur l’affiche pour le premier semestre de l’année scolaire 1911-1912, il fit inscrire comme sujet de son cours privé : « La philosophie cartésienne considérée surtout dans l’un de ses principaux représentants, Malebranche. » Le sujet ainsi annoncé fut traité en dix-huit leçons, du mercredi 22 novembre 19 H au mercredi 27 mars 1912. De ces dix-huit leçons, les deux premières furent employées à présenter une vue générale de l’œuvre philosophique de Descartes, et les seize autres furent consacrées à développer méthodiquement un exposé complet de la doctrine propre de Malebranche. Malheureusement, les choses en restèrent là. Le livre, dont le cours avait eu pour but de hâter l’apparition, n’était toujours pas fait. Delbos m’entretenait souvent de la contrariété qui en résultait pour lui. Décidé à en finir, il quitta Paris au mois de juillet 1914 en emportant avec lui à Sedan, dans la maison de campagne de son beau-père, M. le Docteur Devillez, ses fiches de références et ses notes de cours relatives à Malebranche. Il comptait bien, à l’aide de ces matériaux, pouvoir rédiger son livre pendant la période des vacances. Mais on était à la veille des heures tragiques qui marquèrent le commencement de la grande guerre. A peine installé à Sedan, il dut s’en absenter pour régler une affaire de famille. Quand il fut libre de reprendre le chemin des Ardennes, il était trop tard pour y revenir. De Figeac, où il avait tenu à mettre les siens à l’abri, il m’écrivait mélancoliquement à la date du 1er octobre 1914 : « Ce sera pour moi un ennui de perdre toutes mes notes sur Malebranche qui sont restées à notre villa de Sedan. Mais, comparées à des épreuves
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si cruelles que subissent tant d’autres, ces contrariétés sont peu de chose. » Quoiqu’il dût advenir ou ne pas advenir plus tard des craintes exprimées dans cette lettre, il restait vrai pour le moment que les notes en question lui faisaient défaut. Or, pour les raisons très nobles que l’on a indiquées ailleurs, 1 il tint à faire son cours public de 1915-1916 sur La Philosophie française. Et ce cours devait comporter deux leçons sur Malebranche. Delbos savait que, auditeur assidu de ses leçons,, j’avais recueilli avec soin tout ce que, sur place, on pouvait fixer par écrit de sa parole et retenir fidèlement des développements de sa pensée. Dans l’embarras où il se trouvait, il fit donc appel à moi avec cette simplicité charmante qui caractérisait son amitié. Une lettre qu’il m’adressa le jeudi 16 décembre 1915 débutait par ces mots: « Je t’écris aujourd’hui pour te demander un service. Dans la série des leçons que je fais en ce moment, après Descartes dont je viens de parler, après Pascal dont je parlerai mercredi prochain, je compte traiter de Malebranche. Or je n’ai plus sur ce grand philosophe la plus petite note : tout est à Sedan. Il me seml.de que tu m’avais offert de mettre à ma disposition tes notes sur le cours que je lui ai consacré. Elles me seraient certainement très utiles et me dispenseraient d’un assez gros travail pour la préparation de mes leçons nouvelles. » J’envoyai immédiatement à Delbos les deux cahiers où j’avais recueilli les principaux éléments de son cours de 1911-1912, et c’est avec le contenu de ces cahiers qu’il prépara les deux leçons qu’il donna sur Malebranche les 12 et 19 janvier 1916.
1. Cf .La Philosophie française, Plon-Nourrit, 19] 9, Avertissement, p. p. I-IV.
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Ce devait être son dernier contact avec ce métaphysicien qu’il tenait en une si haute estime. Cinq mois plus tard, le 16 juin de cette même année 1910, il était emporté d’une façon imprévue par une courte et implacable maladie. Il n’était âgé que de cinquantetrois ans.
Au lendemain de sa mort, tous ses manuscrits de nature philosophique furent confiés par une sollicitude avisée à son ami Maurice Blondel qui, de ce fait, se trouva chargé de pourvoir à toutes les exigences de son héritage intellectuel. C’est ainsi en particulier que M. Blondel put rassembler les notes du cours sur La Philosophie française pour la publication duquel il me demanda de lui prêter mon concours. Mais, dans ces archives dont il avait été constitué le dépositaire, la partie concernant Malebranche faisait toujours défaut. Et cette lacune était devenue l’objet des plus vives et des plus légitimes préoccupations de M. le Docteur Devillez. Comment n’aurait-il pas été ému à la pensée des périls que l’occupation allemande faisait courir à des écrits que la mort de leur auteur avait rendus doublement précieux ? Heureusement, lorsque l’armistice du 11 novembre 1918 eut été signé, il eut la joie d’apprendre que, grâce à la vigilance et au dévouement d’un ami resté à Sedan, les documents laissés là-bas avaient échappé à la destruction. Au mois de février 1919, ces documents lui étaient remis en mains propres. D’accord avec Madame Victor Delbos et avec M. Maurice Blondel, il décida de me confier le soin de les examiner et d’en tirer la matière d’une publication posthume.
En reconstituant avec ces papiers manuscrits le texte de l’étude sur Malebranche, dont j’écris en ce
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moment la Préface, je n’ai donc fait que remplir une mission dont j’avais été chargé par des commettants autorisés. Je crois néanmoins qu’il ne sera pas inutile d’expliquer plus précisément pourquoi j’ai été amené à accepter de m’acquitter de cette besogne. Et d’abord, je dirai que j’ai été incliné à entreprendre ce travail d’édition à raison des relations d’intimité que j’entretenais avecDelbos et à raison du caractère exceptionnellement confiant de l’amitié qu’il n’a cessé de me témoigner depuis notre rencontre à l’École normale supérieure, amitié qui s’est accusée plus fortement que jamais dans les dernières années de sa vie. Je dois déclarer ensuite que c’était pour moi une véritable joie d’avoir trouvé une occasion de faire quelque chose pour l’honneur d’une mémoire que j’aime et que je vénère. Mais j’ai à invoquer, en faveur de l’entreprise que je viens de mener à son terme, un meilleur motif que ces raisons de sentiment. C’est une autre considération, vraiment décisive celle-là, qui m’a déterminé à consentir à prendre à mon compte le soin de la présente publication. J’estime en effet que, faute des instruments privilégiés de travail dont je disposais, il était à peu près impossible d’en assurer l’exécution sans causer un dommage notable à l’auteur et à l’œuvre. Car les éléments du dossier rapporté de Sedan se trouvaient confondus pêle-mêle dans un grand désordre. Il fallait d’abord les classer et les grouper selon l’ordre des leçons qui était appelé à devenir l’ordre des chapitres. Dans le contenu même de chaque leçon, il fallait reconstituer la suite régulière et exacte des développements dont les éléments devaient être empruntés à des feuillets épars et souvent difficiles à déchiffrer. Comment réaliser ce pro-
gramme, comment obtenir ces résultats sans un fil conducteur d’une continuité irréprochable et sans tout un ensemble de moyens de restitution ? Ce fil conducteur, ces moyens de restitution, je les possédais dans ces notes détaillées, souvent revues et une fois au moins utilisées par Delbos lui-même, que j'avais prises au cours de 1911-1912. Ce sont ces notes qui, seules, m’ont rendu possible d’opérer une distribution logique et fidèle, vraiment conforme au plan de l’auteur, des matériaux mis à ma disposition. J’ai accompli mon devoir d’éditeur avec toute la conscience, tout le désintéressement et toute l’objectivité que ceux qui me l’avaient confié étaient en droit d’attendre de moi. Je peux du reste me réclamer de M. Maurice Blondel comme d’un sûr garant de la fidélité scrupuleuse avec laquelle j’ai rempli mon mandat. Je lui ai en effet soumis un à un tous les résultats de mes recherches et tous les éléments de mon travail. Or, je suis heureux de pouvoir déclarer avec son plein assentiment qu’il veut bien partager avec moi la responsabilité morale d’une publication que les conditions mêmes dans lesquelles elle a été effectuée rendaient plus malaisée et aussi plus délicate. Ce sont précisément ces difficultés, — difficultés réelles et nombreuses, — que j’ai eu à surmonter, qui ont été la cause du nouveau retard qu’a subi par mon fait, mais non pas par ma volonté, la mise au jour, tant de fois ajournée déjà, du présent volume.
Telle que je puis aujourd’hui l’offrir aux lecteurs choisis qui ont le goût des belles monographies d’his-
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toire de la philosophie, YÉtude de la philosophie de Malebranche est bien l’œuvre de Victor Delbos : œuvre assurément imparfaite, au moins dans sa forme, pour un maître qui n’aurait pas manqué d’opérer une révision sévère de sa première rédaction, faite simplement en vue d’un cours; mais œuvre authentique néanmoins, où chaque détail du plan, chaque expression de la pensée ont été reproduits avec une fidélité scrupuleuse. Un seul chapitre, le premier, qui manquait dans le manuscrit, a été composé par moi. Mais il a été rédigé conformément à mes notes et à l’aide de fragments épars dans le dossier. Par ailleurs, j’ai dit plus haut que Delbos avait donné en Sorbonne seize leçons sur Malebranche. Les leçons du cours étant devenues les chapitres du livre, le livre édité aujourd’hui devrait donc avoir seize chapitres. Or, il en a dix-sept. La raison en est que la leçon IX du cours, leçon qui avait pour sujet « la controverse d’Arnauld et de Malebranche sur les Idées », a fourni la matière de deux chapitres qui portent les numéros IX et X. Cette leçon avait en effet été de la part de l’auteur lui-même l’objet d’une rédaction ultérieure, d’étendue beaucoup plus considérable et de nature définitive, que les Annales de philosophie chrétienne de mai 1913 avaient publiée en un article unique. Cet article étant trop long pour former un seul chapitre, j’en ai fait deux parts sensiblement égales selon une division que le texte suggéraittout naturellement. Le contenu de ces deux chapitres sur la controverse avec Arnauld permettra de juger de ce que serait devenue toute l’étude sur Malebranche si Delbos avait également donné aux autres chapitres leur forme dernière.
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Je m’empresse de dire que cette forme dernière n’aurait apporté aucun changement aux idées qu’il avait exprimées dans son cours et qui sont développées dans les pages de ce livre. Ce qui caractérise l’exposé qui suit, c’est d’abord l’objectivité rigoureuse des analyses qu’il renferme. Cette objectivité était la loi fondamentale à laquelle Delbos subordonnait l’exercice de toute son activité d’historien. La pénétration dont il n’a cessé de faire preuve ne lui a servi, ici comme le plus généralement ailleurs, qu’à faire revivre dans toute sa vérité et dans toute son ampleur la pensée des autres. Interprète de Malebranche, il témoigne donc d’abord d’une impartialité irréprochable à son égard. Mais on trouvera aussi sous sa plume, dans l’écrit qu’on va lire, une bienveillance marquée pour celui qui en est l’objet. Non pas qu’il ait voulu soumettre à un régime de faveur un penseur qui lui était particulièrement sympathique. Ce même régime, il l’appliquait à tous ceux dont les doctrines faisaient la matière de son effort cr itique. La règle qu’il suivait alors était celle d’une sorte de bienveillance a priori , en vertu de laquelle il faisait bénéficier le philosophe mis en cause d’une présomption favorable qu’il poussait jusqu’aux dernières limites de ce qui était raisonnablement possible. Il pensait en effet qu’on ne peut bien comprendre que ce que l’on aborde avec des sentiments d’estime et d’affection. Et il avait bien raison de croire que l’on ne peut rester fidèle à la vérité qu’en se laissant pénétrer par la charité. On relèvera d’autre part, dans la suite de cet ouvrage, le souci constant de dégager le sens des thèses examinées par de courts et discrets rapprochements historiques avec d’autres thèses similaires qui les ont pré-
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parées on suivies. Et de fait rien n’est plus propre à préciser la signification et à mesurer la portée d’une théorie que d’en découvrir les origines et d’en manifester les conséquences. Or, ce résultat ne peut être procuré qu’à la condition de mettre en évidence ces liens de solidarité qui constituent la série des systèmes dans une condition d’interdépendance mutuelle les uns par rapport aux autres. Enfin, on reconnaîtra la manière de Delbos dans l’extrême réserve avec laquelle, de loin en loin, il fait intervenir son propre jugement et laisse deviner, plutôt qu’il ne l’exprime, sa pensée personnelle. Encore se garde-t-il bien de prendre position à l’égard des thèses qu’il étudie en faisant appel à certains critères abstraits de vérité posés a priori et en dehors de la doctrine qu’il s’agit d’apprécier. En réalité, il ne juge pas cette doctrine d’après un point de vue qui lui serait propre, mais il procède de telle sorte qu’il l’amène insensiblement à se juger elle-même par la confrontation des éléments qui en forment le contenu intégral. Mis en présence les uns des autres, ces éléments divers découvrent, à partir de leur intériorité même et comme par le jeu d’une dialectique interne, ou l’harmonie et la convenance qui en attestent la vérité, ou le désaccord et l’impropriété qui en accusent le caractère suspect.
Tel était Delbos quand il remplissait sa fonction de professeur ou quand il jouait son rôle de pur historien. Mais il savait aussi, et de plus en plus, se départir le cas échéant de cette habituelle discrétion quand, se plaçant en dehors et au-dessus de l’objectivité critique, il croyait devoir, comme homme, faire connaître son propre sentiment. Je pense que, arrivé au point où il en était de l’évolution de sa pensée et
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du développement de sa vie, s’il avait publié luimême son Malebranche, il ne se serait pas interdit de laisser apercevoir, dans une introduction appropriée à des circonstances nouvelles, et les motifs réels de sa sympathie, et les raisons valables de ses réserves. C’est cette considération qui m’enhardit à donner comme conclusion à cette préface quelques remarques d’ensemble sur l’œuvre même de Malebranche. Tout en les présentant sous ma responsabilité propre, je m’efforcerai de les formuler en m’inspirant de l’esprit et en faisant état des confidences de celui qui me parlait volontiers à cœur ouvert.
Descartes avait dissocié l’un de l’autre les deux éléments de la synthèse scolastique : d’une part une construction rationnelle empruntée le plus souvent à Aristote ; d’autre part une systématisation logiquement cohérente de la dogmatique catholique. Mettant à part les vérités religieuses comme appartenant à un domaine réservé et comme relevant du seul critère de l’autorité, il avait développé sa spéculation philosophique en dehors des données de la Révélation avec le seul critère de l’évidence rationnelle. Le fait de soustraire les vérités de la foi à toute judicature de la raison était de nature à compromettre singulièrement pour l’avenir la fortune intellectuelle de la doctrine chrétienne. Sans doute, il avait prétendu par là préserver ces vérités de toutes les atteintes qui auraient pu en altérer la pureté ou en ébranler le crédit. Mais du même coup etjsans chercher ce résultat, il en
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ruinait de fond en comble la valeur spéculative et il les frappait d’un interdit qui, dans l’objectivité de la perspective ouverte par lui, les rendait impropres à éclairer par leur contenu intelligible la solution des grands problèmes métaphysiques. Ce fut le mérite et l’originalité de Malebranche de résister nettement sur ce point à la pression de l’influence cartésienne. Rien de plus significatif que cette résistance quand on sait combien celui qui en prenait l’initiative était peu suspect d’un retour de complaisance à l’égard de la scolastique. Cette circonstance confère à son attitude une valeur exceptionnelle. En somme, c’est lui qui sauva la pensée chrétienne du naufrage philosophique dont elle était menacée par la révolution dont Descartes fut le promoteur. Car Malebranche a expressément voulu, comme philosophe, ne rien sacrifier de sa foi, et il a expressément voulu, comme croyant, ne rien répudier de sa raison. Il a formé le dessein d’employer tout ensemble ces deux facteurs pour les faire conspirer à un même résultat, et pour les amener à produire, au lendemain même de ce qu’on pourrait appeler le fait de la sécularisation de la pensée par Descartes, une synthèse nouvelle, rationnellement conçue et religieusement composée, capable en un mot de donner aux âmes altérées de vérité le sentiment de la plénitude spirituelle dont elles se trouvaient dépossédées. Le système qu’il a élaboré à partir de ce point de vue vaut ce qu’il vaut. On pourra en contester, du moins partiellement, la solidité objective. Mais il reste qu’il faut donner acte à ce génie déconcertant autant que pénétrant d’avoir réussi pour son compte personnel à être tout à la fois un vrai philosophe et un croyant sincère. Nul n’oserait dire que
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l’auteur de la Recherche de la Vérité n’a*vait pas l’esprit philosophique, et nul non plus ne se permettrait de soutenir que, malgré quelques singularités qu’il faut oser qualifier d’erreurs, il ne croyait pas de toute son âme à la réalité et à la vertu du mystère de Jésus- Christ, fondement inébranlable de l’Église catholique et de toute l’économie de la dispensation du salut ouvert à tous. Il a été un chantre magnifique du Verbe incarné. Il a montré que la raison avait le droit d’analyser le contenu des données de la Révélation pour faire ressortir ce qu’elles ont d’intelligible, et il a prouvé que ce n’était pas de la part de la foi une prétention exagérée ou une usurpation inadmissible que de projeter sa vive et divine lumière sur l’immense domaine placé par l’univers et par la vie devant l’esprit humain comme une énigme à accepter d’abord et à déchiffrer ensuite. Il a fait justice du séparatisme préconisé par Descartes. Mais il a été plus loin encore. Car il a pris position de la manière la plus catégorique contre le régime de l’alliance à base de juxtaposition. Avec lui, la foi pénètre dans le domaine de la philosophie et la philosophie pénètre dans le domaine de la foi. Et qu’on ne dise pas que, en adoptant cette position, il a subi la contagion ou recherché la protection de la mentalité qui régnait généralement autour delui.Malebranche aurait plutôt péché par excès d’indépendance intellectuelle. Cet homme, qui avait un mépris souverain de l’histoire, s’il ne peut pas sans inexactitude et sans injustice être qualifié purement et simplement de solipsiste, s’est du moins toujours montré assez impatient de la domination d’autrui, même quand il a pensé à partir de ceux dont il cite les noms comme ayant été pour lui de simples « mo-
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niteurs », ou bien dont il subit l'influence sans la discerner et la reconnaître. L’attitude qu’il a prise vient de lui et de lui seul. Elle affecte une simplicité si courageuse et si tranquille qu’elle est supérieure à tout respect humain, en quelque sens que l’on prenne ce mot qui enferme en lui-même deux significations radicalement opposées. C’est par cette belle franchise et par cette noblesse d’âme un peu hautaine qu’il a réussi à imposer à tous le respect de sa personne et de sa pensée. C’est bien là ce que Delbos avait vu en lui et ce que, par-dessus tout, il admirait de lui.
Mais quand on a rendu cet hommage à l’homme considéré à travers son œuvre et à l’œuvre replacée dans les conditions historiques où elle a été produite, on a le droit de regarder cette œuvre en elle-même pour en juger d’une façon directe et indépendante. A ce titre, elle laisse apparaître des défauts.
Malebranche part d’une certaine idée de Dieu qui procède d’abord à coup sûr de l’esprit religieux dont il est animé, mais qu’il a certainement aussi alimentée et développée dans ce milieu de l’Oratoire où prévalait la doctrine bérullienne professée dans toute son ampleur. Or, c’est la prédominance de la préoccupation théocentrique qui caractérise la théologie du fondateur de la grande École des mystiques français du dix-septième sièçle. Seulement cette préoccupation théocentrique, qui fait la beauté et la grandeur des écrits d’un Bérulle, d’un Condren, d’unOlier, a pour eux surtout une signification mystique : je veux dire par là que ces grands hommes ne l’ont jamais inter-
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prêtée autrement qu’en fonction du développement le plus parfait de la vie chrétienne dans les âmes. En exaltant la majesté divine et en anéantissant l’homme devant elle, ils n’ont d’autre but que d’assurer de la façon la plus étroite qui soit ici -bas possible « l’adhérence » de la créature au Créateur. Malebranche, lui, rempli de l’esprit philosophique au point d’en pénétrer à fond son sens religieux lui-même, réalisant tout de suite en données de l’entendement les suggestions de sa piété, entreprend de transposer dans un système spéculativement conçu et dialectiquement ordonné cette vue fondamentale de la Suffisance et du Tout de Dieu. Elle devient ainsi chez lui dominatrice, absorbante, exclusive comme une idée qui, en tant que telle, ne peut régner en maîtresse qu’en en chassant d’autres. Sa métaphysique n’est pas autre chose que la projection et la transposition d’une vérité mystique dans l’ordre de la pensée abstraite et dans le langage de l’entendement : projection et transposition qui auront pour résultat de l’incliner à créer des formules trop absolues pour ne pas aboutir à des excès qui engendreront des erreurs.
Et en effet, il est amené par la logique de sa pensée à destituer les créatures de tout pouvoir véritable d’action, à leur dénier, non seulement une indépendance à laquelle elles ne sauraient légitimement prétendre, mais encore jusqu’à cette faculté de se mouvoir par un principe propre de détermination efficace dont elles ont besoin pour être des causes, subordonnées sans doute, mais réelles et relativement autonomes. Aussi Léon Ollé-Laprune a-t-il eu certainement raison de faire des belles paroles de saint Thomas d’Aquin, qui servaient d’épigraphe au Mémoire d’où
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est sorti son livre, le thème de la principale critique qu il formule contre Malebranche. Il a raison d’insister sur ce fait que « l’opération de Dieu dans les choses ne saurait empêcher les choses elles-mêmes d’avoir une opération propre » (S. T., I8 Partie, question CV, article V), et de soutenir que « Dieu a communiqué aux créatures la dignité qui, d’elles aussi, fait des causes proprement dites » (S. T., Ie Partie, question XXII, article III). Proclamer à l’encontre du philosophe de l’Oratoire la vérité de la doctrine enfermée dans ces formules, c’est vraiment dénoncer le vice essentiel de tout le système qu’il a construit.
Mais on se tromperait singulièrement sil’on croyait que, dans sa ferveur théocentrique, il n’a fait de tort qu’aux créatures. Il a certainement, du même coup et par le fait même, porté atteinte à cette grandeur du Créateur qu’il avait précisément pour dessein d’exalter. Car, méconnaître chez les créatures la vertu d’agir par elles-mêmes, c’est dénier à Dieu la puissance de créer d’une façon vraiment efficace : c’est donner pour terme à l’acte de la création un être qui n’en est pas un et auquel il manquera toujours quelque chose pour manifester et pour glorifier les attributs de son Auteur. L’impuissance dérivée de la créature accuse l’impuissance primitive du Créateur. Et la philosophie qui se proposait de majorer en quelque sorte l’Être infini en mettant ses prérogatives dans le plus haut relief possible aboutit, en fin de compte, à une conception d’où il sort diminué. On a cru grandir la causalité divine en en faisant la causalité unique : en réalité, on l’a compromise plus qu’il ne paraît au premier abord. Et on a, sans le vouloir, mis l’accent plus que de raison sur la Substantialité. C’est-à-dire
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qu’on a édité une doctrine qui, eût-elle toutes les apparences d’un Idéalisme, tend secrètement à matérialiser la conception de la Divinité. Dieu n’est plus cette Vie, cette Charité souverainement et purement actives qui font vraiment de lui un Pur Esprit : 11 est avant tout cette Réalité sans bornes que nous serons inclinés à nous représenter comme une Chose, parmi des Natures et des Essences, dans un monde d’idées dont le type parfait est emprunté à la Géométrie et à l’Étendue.
Si, maintenant, de la considération de Dieu nous redescendons à l’examen de la condition qui est faite aux créatures, nous comprendrons mieux la raison profonde qui porte Malebranche, ici encore, à matérialiser ce qui est spirituel. Car il ne faut pas se dissimuler qu’il met un véritable acharnement à assimiler les deux facultés de l’âme, l’entendement et la volonté, aux deux propriétés passives de la matière conçue à la façon de Descartes. La capacité où se trouve la matière cartésienne de recevoir des figures, voilà le symbole de l’entendement. Et la capacité où se trouve la matière cartésienne d’être mue par une puissance étrangère, voilà le symbole de la volonté. Or, transportées dans l’ordre spirituel, ces deux capacités correspondent manifestement à deux incapacités. De là viennent l’étonnement, la gêne et comme la répugnance qu’on ne peut guère manquer de ressentir en présence des efforts accomplis par Malebranche pour faire accepter une assimilation contre laquelle protestent énergiquement les résistances spontanées du bon sens. Et ce qu’il importe surtout d’observer, c’est que cette sorte de matérialisation des facultés spirituelles pourrait bien n’être pas sans rap-
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port avec la substantialisation mal conçue de Dieu.
Malebranche a bien senti lui-même qu’une telle doctrine appelait une réaction. Cette réaction, il a essayé de l’opérer par des éléments compensateurs qu’il s efforce de présenter comme faisant partie intégrante de son système et comme appartenant dès lors au développement logique de sa pensée. Ici comme ailleurs. il a employé son art merveilleux à masquer la discontinuité autant qu’il se pouvait. Mais cet art n’en laisse pas moins subsister le fait d’un essai de rectitication inavouée qui est curieux à noter. En effet, cette philosophie spéculative, qu’il a construite à partir d’une donnée mystique, il s’est vu obligé de la réformer à partir d'une préoccupation morale. Il nous fait assister au plus sincère, au plus ingénieux et même au plus efficace des efforts qu’on puisse entreprendre pour sauver d’une destruction logiquement inévitable ces notions d’activité, de liberté et de responsabilité qui sont les réquisits de toute morale. Dans cette tentative, il aboutit incontestablement à des résultats du plus haut intérêt et il développe en cours de route des vues d’une admirable profondeur. Mais que les suggestions de la morale deviennent chez lui un correctif des déductions de la théorie, c’est ce qui n’est pas douteux. Et, comme je l’insinuais plus haut, la question particulière que je vise en ce moment n’est pas la seule qui permette d’apercevoir dans son œuvre des sources différentes d’information. Car ces sources multiples ont donné naissance à des courants qui ne fusionnent pas d’une manière pleinement satisfaisante. En fait, il n’y a rien de plus complexe que le système de Malebranche. Et il a des origines trop multiples pour que cette diversité même n’ait pas
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laissé de traces dans la construction intellectuelle qui en est résulté. Il a procuré l’unification apparente de sa doctrine sans réaliser l’homogénéité profonde de sa pensée.
D’autre part, relier les données de la foi et les découvertes de la raison, la foi et la raison étant considérées comme deux instruments de recherche pour la découverte de la vérité intégrale, c’est une entreprise légitime et c’est un beau programme. Mais là où il conviendrait de réaliser l’union sous la loi d’une distinction spécifique des compétences réciproques, il faut se garder de tout ce qui pourrait ressembler à une confusion. Il ne faut même admettre la mutuelle assistance de la religion et de la philosophie que quand elle a été préparée et justifiée par la solution méthodique d’une série de problèmes préalables. Or, on peut se demander si Malebranche a toujours évité le double écueil de l’empiétement mutuel et de la collaboration prématurée. Car enfin le croyant le plus convaincu est bien obligé d’admettre que, au point de départ, il y a deux ordres à envisager et à respecter. Alors même qu’on est persuadé pour son compte que l’une des deux réalités en cause est appelée finalement à parfaire et à assimiler l’autre, cette autre étant comme une vie ébauchée et instable, destinée à être transformée et surélevée, encore faut-il reconnaître et définir ces deux réalités comme des données originairement différentes l’une de l’autre. Il est bien difficile de discerner exactement où se trouve chez Malebranche le principe premier des confusions regret-
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tables ; mais ces confusions existent et elles appellent une explication. On aperçoit en effet chez lui un mouvement d’oscillation qui le porte fréquemment d’une position extrême à une autre position extrême de nom contraire. Tantôt, quand il plane dans la région des essences, il semble introduire dans la raison ellemême, considérée en tant que telle et intrinsèquement, tout le contenu surnaturel qui est enfermé dans le Verbe de Dieu. Tantôt, quand il s’abaisse à envisager l’ordre des existences, il a l’air de présenter le développement de la vérité et de la vie religieuses comme une sorte de produit extrinsèque, accidentellement lié à la contingence de tout ce qui évolue à l’horizon du monde visible. Et l’on en vient à redouter un peu que la vraie notion du surnaturel ait échappé aux investigations de son examen critique. Non pas certes qu’il y ait lieu de lui reprocher d’avoir entrevu dans le développement intégral de la vie humaine ces raisons séminales qui semblent la prédestiner à une ascension vers un ordre supérieur. Reliquat ou anticipation de l’action divinisante de la grâce, ce sont ces raisons séminales qui préparent les âmes à recevoir le message évangélique autrement que comme une doctrine d’intrusion violente ou de pure hétérogénéité. Mais il faut s’expliquer sur la notion même du surnaturel et sur le rapport qu’il soutient avec la nature.
L’ordre surnaturel est constitué par l’adoption filiale. Il est là tout entier. Il n’est nulle part ailleurs, du moins à titre de principe : car il est bien vrai que, à un autre point de vue, il entraîne comme conséquence le rattachement ultérieur de tous les éléments de la réalité universelle à cette donnée mai-
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tresse et centrale qui a sans doute été première dans l’intention créatrice. Or les créatures de Dieu ne sont pas, en tant que telles et par la vertu immanente de leur première origine, les filles de Dieu. La filiation divine, au sens strict, n’existe que dans le Verbe de Dieu. L’étendre à des êtres créés, en faire bénéficier les hommes en particulier, c’est là tout le programme du christianisme, toute la raison d’être du mystère du Christ. Mais ce programme n& saurait être réalisé par un développement effectué sous la loi d’une continuité dynamique. Sans doute, c’est une façon de parler plus anthropomorphique que Malebranche ne l’a cru, que de spéculer sur les essences et les natures comme si Dieu était assujetti physiquement à un ordre antérieur ou extérieur à celui de la Charité. Mais précisément, plus cette Charité veut communiquera l’homme ce qu’il semble y avoir d’incommunicable en l’élevant, en l’assimilant à Dieu, plus il reste vrai de dire qu’il y a un abîme à franchir, et le tout est de savoir où il faut précisément situer l’écart qu’il s’agit de réduire par la mise en œuvre d’une force transcendante. Peut-être touchons-nous ici au point précis de ce qu’on pourrait appeler la déficience de la théologie malebranchiste. En effet, l’action déifiante qui doit nous transformer en des créatures nouvelles, soustraites à la loi de la servitude naturelle et placées sous le régime surnaturel de la liberté des enfants de Dieu, ne vient pas seulement nous chercher dans notre réalité contingente pour nous arracher à la condition de ce monde qui passe; elle doit encore et avant tout nous atteindre dans notre intériorité même pour la surélever et l’exalter jusqu’à la hauteur de l’inti-
mité divine. Or, il semblerait que Malebranche ait placé l’obstacle à vaincre entre l’existence terrestre, à laquelle nous sommes soumis, et la vie divine qui serait déjà en nous parce que nous la posséderions primitivement par le fait même de notre origine. Tandis que le prodige à opérer est le passage d’une vie qui est originairement donnée à une Vie qui reste à acquérir en accueillant comme il convient le don de la grâce. Il s’agit d’accepter de nous laisser transcender à l’égard de nous-mêmes par une action divine à laquelle nous avons à coopérer et qui nous fera devenir, d’êtres créés que nous sommes, des personnes participantes de l’Être incréé. On croirait par moment que, pour le grand métaphysicien, l’hétérogénéité ne porte que sur le passage des existences aux essences, alors qu’elle affecte en réalité ce qu’il appellerait les essences elles-mêmes mises en présence de l’essence ineffable de l’Être Incréé. Dès lors surnaturaliser le pur rationnel, proposer le retour à Dieu par voie d’assimilation définitive et par mode de déification proprement dite comme le terme normal de la destinée humaine, c’est méconnaître une donnée dont on ne saurait s’écarter en réalité sans compromettre et ruiner le christianisme lui-même.
Loin de moi la pensée d’accuser Malebranche d’être tombé formellement dans cette interprétation fausse d’une doctrine qu’il n’a cherché qu’à promouvoir. Mais enfin la position qu’il occupe à cet égard n’est pas suffisamment nette pour que la question ne se pose pas de savoir si elle est toujours irréprochable. Et ce seul fait d’une attitude un peu équivoque sur un point de première importance suffit à poser le principe des confusions et des malentendus
qu’on croit parfois apercevoir chez lui. Il faut pourtant les”dissiper. Quand le christianisme se présente à nous avec son [programme de divinisation authentique, quand il vient nous dire qu’il nous apporte de quoi franchir umabîme qu’il faut arrivera combler, de quoi réduire une hétérogénéité qui peut être réduite, qui doit être réduite, il faut que nous puissions marquer nettement où est le point de départ et où se trouve le terme d’arrivée ; il faut qu’il soit bien entendu qu’on ne peut s’élever de l’un à l’autre qu’en vertu d’une vocation librement décrétée par l’Amour infini et qu’à l’aide d’un secours absolument transcendant par son caractère même qui en fait le don d’une initiative et d’une libéralité toutes gratuites, sans préjudice de cette coopération humaine qui, même et surtout dans les voies ascétiques «et mystiques, est requise au plus haut degré comme le triomphe de l’activité spirituelle.
A coup sûr, ces observations critiques ne sauraient être présentées qu’avec une réserve pleine de déférence pour le grand penseur qu’elles visent. Mais je crois être en mesure de dire que, produites sous une forme discrète, elles n’eussent pas été désavouées par Delbos, tant s’en faut. Car, s’il avait un souci extrême de la liberté delà spéculation philosophique, il avait aussi une préoccupation constante de la sauvegarde de l’orthodoxie catholique. Mais, en aucun cas, il n’aurait regretté d’avoir été amené comme historien à rendre à Malebranche un témoignage plein de sympathie et de respect. Malebranche a en effet
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attaché son nom à une tentative de conciliation qui ouvrait en réalité la voie pour l’avenir à un rapprochement mieux conçu de la philosophie et de la religion. Ce rapprochement que Delbos, — il me l’a dit bien des fois, — envisageait comme possible et souhaitait comme salutaire, il pensait aussi que nous en avions dès maintenant sous les yeux, dans l’entreprise apologétique d’un de ses amis, les prémices pleines de promesses. Et lui-même, si pénétré de christianisme et si préoccupé d’union sacrée, il mérite d’être considéré comme ayant été, sous une autre forme et à un autre titre, un bon ouvrier de cette œuvre de communion spirituelle dans une adhésion grandissante à la Vérité totale. Cette adhésion, on peut dire qu’elle a fait l’objet de tout l’effort de son activité spirituelle, et ceux qui l’ont le mieux connu peuvent se porter garants qu’il l’a réalisée pour son compte.
JoANNÈS WeHRLÉ.