Ibidem, p
scolastiques n’ont point appréhendé d’en parler et d'en écrire... Il est certain que la prédestination n’est point un mystère en ce sens que l’esprit humain n’y puisse rien découvrir ; car tous les décrets divins sont nécessairement conformes à l’ordre, à la raison, à la loi éternelle dont tous les hommes ont quelque connaissance. Il n’y a point d’intelligence qui puisse découvrir le détail de la prédestination des saints. Je l’avoue. Mais tous ceux qui savent rentrer en euxmêmes pour consulter cette raison universelle qui éclaire tous les esprits attentifs voient clairement que Dieu n’agit point par caprice; que ses desseins ne préviennent point ses lumières ; que la prédestination et le choix des élus supposent la prescience de toutes les bonnes œuvres que Dieu doit opérer en nous par le secours de la grâce, et à laquelle nous devons coopérer ; et que c’est la profondeur des richesses de la sagesse et de la science de Dieu qui fait que tel est choisi, et tel abandonné ». ( Traité de la Nature et de la Grâce . Troisième Éclaircissemept, n° XXYI). Ce qu’il y a de rationnel dans le dogme de l’Homme- Dieu, c’est que, sans lui, il serait impossible d’accorder la réalité d’un monde fini avec la puissance et les desseins d’un être infini et que, par lui, cet accord s’établit. Il n’y a point de rapport entre l’infini et le fini : PHomme-Dieu établit ce rapport. De même, ce qu’il y a de rationnel dans le dogme de la grâce et de la prédestination, c’est l’ordre auquel les décrets divins sont conformes, ordre qui est gouverné par le principe de la généralité des voies. L’application de ce principe de la généralité des voies est le moyen que Malebranche emploie le plus volontiers et avec le plus de confiance dans l’interprétation rationnelle des dogmes. Mais qu’il fasse valoir ce principe ou qu’il recoure à d’autres considérations, toujours est-il que, en admettant pour les mystères un second genre
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d’intelligibilité, qui les rend susceptibles, après avoir éclairé l’ordre rationnel, d’être à leur tour éclairés par la lumière de la raison, il réalise un nouveau progrès de sa pensée par rapport à la position qu’il occupait naguère dans la Recherche de la Vérité.
S’il en est ainsi, on conçoit que la foi puisse prêter son aîd& à la raison et comment elle le peut faire. Elle fournit à la raison des explications qui, tout en reposant sur un fond incompréhensible, la tire de l’embarras et de la contradiction où elle se débat comme dans une impasse qui ne cemaporte aucune issue du côté où on la cherche. C’est ce que Théodore affirme de la façon la plus nette dans les Entretiens sur la Métaphysique. S’adressant à Ariste, il s’écrie : a Que les philosophes, mon cher Ariste, sont obligés à la religion ; car il n’y a qu’elle qui les puisse tirer de l’embarras où ils se trouvent ». (Quatrième Entretien, n° xvn). Et Malebranche donne comme exemple de problème insoluble par les seules ressources de la raison humaine celui qui résulte du fait qu’un esprit, en soi plus estimable qu’un corps, peut être assujetti à un corps au point d’en avoir ses idées entièrement troublées. La solution, elle est dans le double mystère du péché originel et de l’Incarnation: le premier expliquant l’esclavage de l’âme, le second ouvrant à celle-ci la voie de sa libération. Par là se trouve réduite l'opposition qui éclatait entre ce qui devrait être selon la raison et ce qui est selon l’expérience. « Ainsi, conclut Théodore, la raison dissipe cette contradiction terrible, et qui vous a si fort ému. Elle nous fait clairement comprendre les vérités les plus sublimes. Mais c’est parce que la foi nous conduit à l’intelligence, et que par son autorité elle change nos
doutes et nos soupçons incertains et embarrassants en conviction et en certitude ». (Ibidem).
Si la foi peut prêter son aide à la raison, la raison peut-elle à son tour venir en aide à la foi ? Assurément la foi comme telle peut âe dispenser entièrement de l’usage philosophique de la raison. « Il n’est pas nécessaire, dit enéore Théodore, que nous sachions exactement les raisons de notre foi, j’entends les raisons que la métaphysique peut fournir. Mais il est absolument nécessaire que nous la professions ». (Quatorzième Entretien, n° xm). Ce qui n’empêche pas « que la foi humble et soumise de ceux qui se rendent à l’autorité n’èst ni aveugle ni indiscrète; elle est fondée en raison ». (Ibidem, n° m). Notons en passant que cette foi qui est fondée en raison, môme si cette raison qui la justifie n’est pas philosophique, représente encore une conception de Malebranche sensiblement différente de la position qu’il occupait dans la Recherche de la Vérité. Mais il en faut venir à envisager une certaine intervention de la raison philosophique elle-même en faveur de la justification des vérités de la foi. Car c’est bien de la raison philosophique qu’il est question dans le passage suivant des Entretiens que Malebranche place dans la bouche d’Ariste : « Il faut, Théodore, que je vous avoue de bonne foi ma prévention. Avant notre entrevue, j’étais dans ce sentiment, qu’il fallait absolument bannir la raison de la religion comme n’étant capable que de la troubler. Mais je reconnais présentement que, si nous l’abandonnions aux ennemis de la foi, nous serions bientôt poussés à bout et décriés comme des brutes. Celui qui a la raison de son côté a des armes bien puissantes pour se rendre maître des esprits ; car enfin nous sommes tous raisonnables, et essentiellement raisonnables. Et de prétendre se dépouiller de sa raison, comme on se décharge d’un.
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habit do cérémonie, c’est se rendre ridicule et tenter inutilement l’impossible ». (Quatorzième Entretien, n° xiu). Le principe de la légitimité d’un certain rôle d’assistance que la pensée réfléchie et savante peut remplir, le cas échéant, en donnant son concours à la religion pour soutenir l’ordre entier des vérités révélées est ici mis en évidence de telle sorte qu’aucun doute ne peut subsister à cet égard. Dans le passage des Entretiens sur la Métaphysique qui vient d'être cité en dernier lieu il y a tout un programme d’utilisation de la philosophie au profit de la religion.
Quant à la manière dont Malebranche lui-même a appliqué ce programme dans l’ensemble do son œuvre métaphysique, il faut bien avouer qu’elle semble en certains cas. au premier abord, un peu extérieure. L’emploi de telle doctrine réputée vraie pour la confirmation des vérités religieuses n’est pas toujours exempt chez lui de quelque apparence, peut-être d’artifice et en tout cas d’opporLunité. Il est bon de s’expliquer là-dessus nettement. Car c’est Malebranche lui-même qui, dans un Avertissement des Conversations chrétiennes figurant en tête de l’édition de 1702, a écrit les déclarations suivantes, trop significatives pour pouvoir être passées sous silence : « Comme il est bon de convaincre toute sorte de personnes des vérités de la Religion, je ne crois pas qu’on puisse trouver mauvais que, dans ce petit ouvrage, je parle aux Philosophes modernes le langage qu’ils entendent, et que j’y suive les principes qu’ils reçoivent. Saint Thomas s’est servi des sentiments d’Aristote, et saint Augustin de ceux de Platon pour prouver ou plutôt pour expliquer aux sectateurs de ces philosophes les vérités de la foi... L’expérience apprend assez qu’il n’est pas possible de convaincre un Cartésien par les principes d’Aristote ni un Péripateticien par ceux de Descartes : le plus court et le plus
sur moyen, pour convertir qui que ce soit et lui faire goûter les vérités révélées, c’est de se servir des sentiments qu’il embrasse ». De la part de Malebranche, justifier l’emploi qu’il fait des principes du cartésianisme en faveur des données de la Révélation par les exemples donnés autrefois par saint Augustin utilisant Platon ou saint Thomas s'emparant d’Aristote, c’est incontestablement donner prise à la critique de ceux qui sont bien décidés à répudier tout procédé de pure accommodation dans un essai de raccord de la spéculation philosophique et de la doctrine révélée. Mais on pourrait faire observer d’abord, comme l’insinue Fontenelle dans son Éloge, que Malebranche se croyait autorisé à considérer le règne du cartésianisme sous un tout autre jour que celui du Platonisme ou de l’Aristotélisme. Pour lui ces deux dernières doctrines étaient périmées en tout ou en partie. Tel n’était pas à ses yeux le système de Descartes dans lequel il se serait refusé à voir une production éphémère de la pensée ou un simple moment de la production métaphysique : il y avait à ses yeux dans le cartésianisme des vérités de nature scientifique acquises pour toujours.
Mais on peut faire une réponse plus générale et plus décisive aux objections que par ailleurs on serait tenté de formuler contre l’attitude de Malebranche. En réalité cette manière qui vient d’être décrite d’adapter la justification des vérités religieuses aux principes de tel ou tel système n’est qu’une expression momentanée ou contingente de sa pensée. Elle ne traduit que d’une façon externe et en somme inexacte la doctrine fondamentale de Malebranche qui veut que le même Verbe Éternel soit d’un côté la Raison
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universelle des esprits et de l’autre, en tant qu’il s’est fait chair, l’Auteur et le Consommateur de notre foi. Le Verbe dit dans les Méditations chrétiennes : « Je montre souvent à l’esprit d’une manière purement intelligible plusieurs vérités qui appartiennent à la foi. Car, lorsque mes disciples rentrent en eux-mêmes et me consultent avec tout le respect et toute l’application nécessaires, je découvre à leur esprit avec évidence plusieurs vérités qu’ils savaient seulement avec certitude à cause de l'infaillibilité de ma parole ». (Méditations ch., III, 4). C’est la même sagesse qui se manifeste à nous par la révélation et par la raison: telle est la pensée profonde de Malebranche. Il n’y a de différence que dans la nature et les procédés de la manifestation. Mais les deux ordres communiquent et s’identifient l’un avec l’autre au point de départ et dans les résultats. Car Jésus-Christ ne peut jamais être contraire à Lui-même: Il est impossible que le Verbe Incarné soit en opposition avec la lumière intelligible. Cette unité de la religion et de la raison, Malebranche l’a exprimée en termes énergiques, tout spécialement dans le Traité de Morale. Il en découvre une preuve décisive dans ce fait que la foi passera, mais que l’intelligence restera. Finalement, si la Raison s’est incarnée, c’est uniquement afin de se servir des sens pour conduire les hommes à la raison. Ainsi, quand bien même il resterait vrai qu’il y a une certaine part d’artifice ou même d’illusion dans le rapprochement que Malebranche tente d’opérer entre un système de philosophie qui lui est cher et la religion chrétienne à laquelle il croit, il faudrait encore maintenir que, à une profondeur beaucoup plus grande de sa pensée et de la réalité objective, les deux ordres qu'il veut rattacher l’un à l’autre sont unis par des liens essentiels et permanents. Et ces liens sont formés et assurés à tout jamais par la raison. En somme, au
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regard de Malebranche, la fin de la vérité révélée, c’est le triomphe de la raison.
Mais si l’on cherche à bien saisir le sens des textes où cette doctrine est affirmée avec le plus dé force, on comprendra qu’il faut avoir bien garde de se méprendre sur le sens que présente le mot raison. Qu’on relise en particulier dans la première partie du Traité de Morale les passages du chapitre n qui portent les numéros H et 12: la raison dont il y est question n’est pas la raison do l’homme, mais la . Raison divine en tant qu’elle éclaire les esprits. Et si l’intelligence est préférable à la foi et doit lui succéder c’est, comme il le dit plus loin, dans le Ciel où le corps sera soumis à l’esprit tandis que la foi ne parle à l’esprit que par le corps ( Traité de Morale. Partie I, ch. v, 13). La raison que Malebranche exalte et qu’il met au-dessus de tout n’est pas notre bien propre: elle est l’objet universel et immuable des esprits.
Mais comment une philosophie procédant par idées claires et distinctes peut-elle ainsi aborder les dogmes et s’appliquer à des mystères dont, en fin de compte, nous ne saurions avoir d’idées claires ; et comment les dogmes peuvent-ils être l’objet de la raison philosophique sans l'imposer à elle et sans lui enlever du même coup sa valeur? Là-dessus encore, Malebranche s’est expliqué avec beaucoup de netteté. Il faut voir surtout ce qu’il dit à ce sujet dans le quatorzième des Entretiens sur la Métaphysique. Il ne s’agit pas de partir des dogmes révélés pour en faire les principes de la déduction philosophique. Si les vérités de la foi sont objet de philosophie, c’est en un tout autre sens: elles jouent en philosophie le même rôle que les expériences en physique. Ce sont des expériences incontestables. « Par expériences incontestables, dit ailleurs Malebranche, j'entends principalement les faits que la foi nous enseigne et ceux dont nous sommes convain-
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eus par le sentiment intérieur que nous avons de ce qui se passe en nous. » ( Traité de Morale. Partie I. Ch. V, 16.) Pour Malebranche les dogmes, dans leur relation à la raison philosophique, sont donc analogues à ces modifications de l’âme dont nous avons la conscience intérieure sans que pour cela elles soient par elleé-mêmes des idées claires ; ils constituent une sorte d’expérience externe qui vient prendre place à côté de notre expérience interne. Or ces deux expériences externe et interne fournissent l’une et l’autre des données qui comme telles sont irrécusables, mais aussi qui comme telles ne sont pas des explications. Et c’est bién ainsi que Malebranche les entend et c’est à ce titre qu’il prétend en faire usage en se réclamant du procédé des physiciens. « Ceux qui étudient la physique, déclare Théodore, ne raisonnent jamais contre l’expérience; mais aussi ne concluent-ils jamais par l’expérience contre la raison: ils hésitent, ne voyant pas le moyen de passer de l’une à l’autre ; ils hésitent, dis-je, non sur la certitude de l’expérience, ni sur l’évidence de la raison, mais sur le moyen d’accorder l’une avec l’autre. Les faits de la religion ou les dogmes décidés sont mes expériences en matière (je théologie. Jamais je ne les révoque en doute : c’est ce qui me règle et me conduit à l’intelligence. Mais lorsqu’en croyant les suivre je me sens heurter contre la raison, je m’arrête tout èourt, sachant bien que les dogmes de la foi et les principes de la raison doivent être d’accord dans la vérité, quelque opposition qu’ils aient dans mon esprit. »
Tels sont les principes et telles sont les maximes qui règlent pour Malebranche les rapports de la Religion et de la Philosophie, de la foi et de la raison. Il
faut sans doute maintenir que dans la Recherche de la Vérité Malebranche apparaît plus proche de Descartes, plus porté à marquer la séparation des vérités de la foi et des connaissances philosophiques. Il ohéit en cela à la préoccupation d’accuser plus fortement une réaction qu’il croit encore nécessaire et de travailler efficacement à dégager les vérités de la foi des notions et des doctrines de l’École. Mais lorsque sa propre philosophie est constituée et suffisamment exposée déjà, il n’a plus de raison de ne pas se laisser aller à suivre l’influence de ses dispositions propres et à céder à la pression de toute son œuvre. Il tend donc alors à amener la Religion et la Philosophie à se rejoindre comme étant la double expression d’une même raison. Dans une telle conception, la religion, comme nous l’avons vu, n’ost autre chose que la Raison incarnée. Mais la philosophie, que sera-t-elle de ce même point de vue? Ne sera-t-elle pas la raison pure ? Répondre oui à la question ainsi posée sans faire les distinctions nécessaires entre le sens courant du mot raison et la signification transcendante que lui donne Malebranche, ce serait fausser le sens de toute sa métaphysique. Il ne faut pas oublier que, au regard de Malebranche, au-dessus de notre esprit qui reçoit la lumière, il y a la Raison qui la lui dispense. Il ne faut pas se faire d’illusion sur les capacités de notre esprit, sur la portée de notre raison à nous : pour tout ce qui est de l’Infini, là même où nous concevons clairement œt distinctement, nous ne comprenons pas au sens absolu du mot; c’est-à-dire que nous sommes impuissants à embrasser tout l’objet. Ajoutons que, par suite de la corruption du péché, la lumière naturelle de la raison est incapable d’agir sur le fond de notre volonté : de telle sorte que, si c’est la raison qui nous éclaire, c’est la foi qui nous conduit. Dans ces conditions, appliquer la raison à la foi est, si l’on peut
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dire, compléter et soutenir la raison par la foi, c’est s’employer à mettre d’accord l’esprit et le cœur. Mais dans l’ordre des connaissances naturelles, la raison, telle qu’elle nous a été donnée en partage, est souveraine et rien venant du dehors ne peut ni ne doit contredire les résultats qu’elle obtient à la lumière de l’évidence des idées. En sorte que la formule qui résume peut-être le mieux tout l’esprit de Malebranche considéré comme philosophe est la suivante : « La liberté de philosopher ou de raisonner les notions communes ne doit point être ôtée aux hommes: c’est un droit qui leur est naturel comme celui de respirer ». (Défense de l’auteur de la Recherche de la Vérité contre l’accusation de M. de la Ville, à la suite de l’édition de la Recherche de 1688).