AVANT-PROPOS
Les adversaires du divorce reconnaissent volontiers « que la situation des époux séparés est plus douloureuse, plus asservie, plus immorale, que celle des époux divorcés ».
Si pourtant ils redoutent le rétablissement du divorce, c'est parce que, se plaçant au point de vue des intérêts supérieurs de la société, ils craignent pour elle, * pour toutes les familles françaises, pour Tinstitution même du mariage dans notre pays, » des dangers redoutables.
ta question du divorce se résume donc à savoir si ces craintes sont fondées.
C'est à cet examen que je me suis livré, à Taide de documents statistiques. La question d'ailleurs n'était pas nouvelle pour moi.
J'ai écrit, il y a deux ans, dans les Annales de Démographie^ une ISoie pour Véiude statistique du divorce dont la lorlune a été tout à fait inespérée.
M. de Marcère, rapporteur de la proposition de loi pour le rétablissement du divorce, a bien voulu lui faire de larges emprunts dans son rapport. Il en a longuement parlé à la tribune de la Chambre lorsqu'il a défendu les conclusions de la commission. Enfin, dans la seconde délibération sur sa proposition, M. Alfred Naquet a bien voulu reprendre un des chapitres de mon travail pour le développer avec son éloquence ordinaire.
A ces témoignages si flatteurs s'en sont ajoutés d'autres encore ; plusieurs revues scientifiques ont analysé mon travail avec bienveillance. Enfin plusieurs journaux quotidiens, dépouillant mes conclusions des chiflVes sur lesquels elles s'appuyaient, les ont présentées au public sous une forme plus littéraire et plus agréable.
Ce succès dépassait beaucoup mon attente. J'y ai vu une preuve nouvelle d'un fait dont je me convainc tous les jours. C'est que l'esprit public se lasse des théories abstraites et des conclusions morales qui ne s'appuient pas sur des faits palpables. Depuis longtemps déjà, on a abandonné, dans l'élude des sciences physiques et naturelles, l'usage autrefois général de vouloir deviner « ce qui doit se passer » ; on a reconnu qu'il valait mieux regarder ce qui se passe en effet.
On commence à vouloir en faire autant dans l'étude de la morale et des sciences sociales. Au lieu de généralités et de lieux communs, on demande des faits.
8 ÉTDDE DÉMOGRAPHIQOE DU DIVORCE
Des faits 1 Cela est bientôt dit : mais il faut savoir les observer. Beaucoup se contentent d'anecdotes. Un fait divers, un procès retentissant sont Tobjet de commenlaires et d'analyses morales souvent curieuses.
Me sera-t-il permis de dire que ce n'est pas suffisant? Un fait divers est presque toujours une histoire exceptionnelle, sans cela elle ne serait pas dans le journal, et vous ne la connaîtriez pas. Un mari trompe sa femme, la vole et la ruine, elle plaide contre lui et obtient la séparation ; voilà un fait absolument vulgaire et qui n'oiïre aucune nouveauté, aussi jamais un journal ne s'avisera de le raconter si les coups de couteau ou le vitriol ne s'en mêlent pas. Eh bien 1 c*est justement parce que cette histoire est fréquente, c'est justement parce qu'elle est vulgaire, parce qu'elle est banale et n'intéresse pas le chroniqueur, qu'elle doit intéresser le moraliste, celui qui veut juger de l'état de la société où il vit. Ce n'est pas sur des forfaits exceptionnels, qui se voient une fois en un an ou en un mois, c'est sur les drames quotidiens et sur leur fréquence qu'on peut juger de Tétat d'un peuple.
Ces faits, la statistique peut seule en connaître la fréquence.
C'est ce qu'on a parfaitement compris dans les discussions qu'a provoquées le divorce. Plusieurs des partisans et plusieurs des adversaires de la proposition de M. Naquet ont cherché à faire usage de la statistique (1). Le fait assurément mérite d'être constaté.
Le même besoin d'ailleurs se fait sentir hors de France. L'une des plus laborieuses et des mieux faites parmi les revues statistiques qui se publient en Europe, les Annali di slalislica viennent de pu-
1. Tous, il faut le dire, n*y ont pas également réussi. Ce n'est pas que la démographie soit une science bien abstruse, ni bien compliquée ; cependant, lorsqu'on voit les esprits les plus distingués échouer complètement dans les essais qu'ils font pour tirer parti des chiffres, on reconnaît qn'une préparation, et notamment l'habitude de l'observation, sont nécessaires.
Plusieurs de ces auteurs ont cru faire une étude démographique parce qu'ils reproduisaient dans leurs ouvrages une quantité énorme de chiffres. Mais ils ne se doutaient pas de la nécessité de les comparer les uns aux autres, de façon à calculer les probabilités des événements démographiques (mariages, divorces, etc.) qu'ils considéraient. Je ne pourrai discuter ici leurs conclusions, car ces conclusions, à proprement parler, n'existent pas : elles sont au-dessous de la discussion.
Le travail que M. Laferrière, président de section au Conseil d'État, a publié dans le Temps, est au contraire un de ceux que Ton doit discuter. Je crois qu'il n'a guère commis que des erreurs statistiques; et ses erreui-s, il faut le dire, ont été complètes et quelquefois surprenantes. Mais il a eu le grand mérite de deviner la nécessité d!une méthode. Cet auteur marchait dans la voie de la vérité. Faute de documents, et aussi faute d'une habitude suiBsante des chiffres, il s'est arrêté à mi-chemin.
On troavera aux Annexée un résumé de ses conclusions, et leur réfutation som* maire.