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CHAPITRE X d'une relation imprévue entre la fréquence des divorces

ET LA fréquence DES SUICIDES

§ 38. — Singularité d'une telle relation. Considérations statistiques sur la psychologie des suicidés. — S'il fallait absolument relier la fréquence des divorces à un autre phénomène démographique, j'avoue avec quelque timidité que c*est à la fréquence des suicides que je le rattacherais.

Au premier abord, le fait m'a surpris, et, malgré la ressemblance frappante de la carte des suicides et de la carte des divorces, j'ai hésité à rattacher Tun à l'autre deux phénomènes qui ne me paraissaient avoir aucun rapport.

Cependant les points de ressemblance sont nombreux : rappelons au lecteur, pour qu'il en juge, les règles générales de la statistique des suicides (1).

§ 39. — Comparaison des lois démographiques qui règlent la fréquence des suicides et de celles qui règlent la fréquence des divorces et séparations, — Ces règles, on peut les résumer d'un seul mot : la fréquence des suicides augmente quand une société est dans des conditions telles que le nombre des mal équilibrés y augmente (2).

1. On trouvera la démonstration des lois qui règlent la fréquence du suicide dans Touvrage magistral de M. Morselli, // Suicidio (Milan, Duinolard. 1879/. J'ai analysé ce volume dans les Annales de Démographie, 1880. Celte analyse est illustrée de trois cartogrammes.

2. Contidérationt statistiques sur la psychologie des suicidés. — Je ne puis m'appesantira démontrer ici cette formule générale. Qu*on me permette pourtant un mot d'explication t

On peut distinguer, à première vue, deux genres de suicides : les suicides raisonnes et presque raisonnables, et ceux qui ne sont ni Tun ni Tautre.

Exemple : un militaire a, par faiblesse ou par maladresse, commis une faute qui a compromis l'existence de sa patrie ; la conscience qu'il a de la faute commise le rend tellement malheureux qu*il se tue. Voilà un suicide raisonné.

Autre exemple : un ivrogne est ramassé dans le ruisseau et conduit au poste; quelques heures après, on le trouve pendu dans le violon à Taide de son mouchoir. Voilà un suicide absurde.

Quand la première de ces deux aventures arrive, on en parle dans tous les journaux de France et de l'étranger : on la raconte dans les romans et, longtemps après encore, on la met sur la scène.

Au contraire, c*est à peine si Tivrogne pendu dans sa prison obtient les honneurs d'un fait divers quelconque. L*aventure est beaucoup trop commune pour être racontée.

Aussi le public est porté à chercher un drame derrière tout suicide. Le drame existe

1^ C'est parmi les professions urbaines, et notamment parmi les professions libérales, que le suicide est surtout fréquent. Il est extrê* mement rare parmi les paysans.

Or nous verrons au chapitre xiii que c'est aussi dans les classes instruites que le divorce ou la séparation sont fréquents. I! en est ainsi même en France, où pourtant l'assistance judiciaire permet à tout le monde, même au plus pauvre, de se faire entendre des juges.

2^ La religion a sur le suicide une influence notable. Les calholi* ques y sont moins portés que les protestants (1).

C*est exactement la même chose, nous Tavons prouvé, pour le divorce. La religion a sur sa production une influence plus grande encore que sur le suicide.

3° L'origine ethnique d'une population a sur la iréquence des suicides une influence très manifeste. Les Allemands v sont extrê* mement portés, surtout les Saxons et les Suisses allemands.

souvent, mais ce qui existe plus souvent encore, c*est la dispoiition au suicide, disposition qui s*eiaspère dans certaines conditions (chaleurs de Tété, etc.}*

C^est un point que je crois avoir démontré par des arguments statistiques qu*on trouvera Bull, de la Soc, d'anih., 188(^ p. 289. On ne se suicide pas parce qu'on est amoureux, ou ruiné, ou trahi, mais à propos d'un amour contrarié ou d'un revers de fortune : c'est Toccasion du suicide; mais sa cause est plus profonde et plus ancienne; c*est un travers de Tesprit. On se suicide parce qu*on a une disposition au suicide, parce qu'on a le cerveau mal équilibré^ ou, pour employer une expression vulgaire, parce qu*on est un détraqué. Le reste n'est qu'une cause occasionnelle. Dans ce cas, on ne peut pas dire que le suicide soit absurde, puisqu'il a un motif raisonnable en apparence ; mais on ne peut pas dire non plus qu'il soit sainement raisonné. C'est dans ces conditions intermédiaires que se consomment la plupart des suicides ; la folie y a plus de part que la raison.

Je pourrais à Tappui citer des exemples célèbres, même illustres, empruntés à l'histoire de ces dernières années. Je préfère renvoyer le lecteur à ma note du Bull, de la Soc, d^antk. J'y ai montré, je crois, que les suicides des détraqués sont de beaucoup les plus fréquents.

Il y aurait assurément un ouvrage curieux à faire sur les mal équilibrés ou détraqués. Ils constituent une exception assurément, mais, il faut le dire, une exception de plus en plus fréquente. C'est une maladie du siècle.

Ce sont quelquefois de belles organisations, bien douées sous tous les rapports, sauf sous un seul ; mais la lacune est si grave qu'elle suffit pour rendre tout le reste inutile. Suivant leur éducation et leurs dispobilions natives, suivant le climat sous lequel ils vivent et le milieu social qui les entoure, ces milheureux tournent au suicide, au fanatisme, à la folie ou enfm au crime. Il peut arriver encore que, sans présenter aucun de ces symptômes, iU traînent jusqu'à la vieillesse une existence irréguiière et débraillée : ce sont les étudiants de vingtième année, les ratés et les bohèmes de toute espèce.

Voyez sur l'anatomie pathologique de ces mal équilibrés la Présentation du cerveau de VassoMÎn Prévost à la Société d'anthropologie par Paul Droca ; voyez encore les études 81 curieuses de M. le D^ Bordier (Hev. d'anth.) et celles de MM. Ardouin, Corre, etc. (Bull, de la Soc. d'anthr,).

1. Cela ne veut pas dire, je crois, que la religion protestante porte à la folie, ni que la religion catholique en détourne. Cependant on conçoit qu'une religion qui regarde la résignation comme la première de toutes les vertus puisse détourner quelques esprits du suicide; d'ailleurs elle donne un autre cours à la maladie, et i ceux qu'attire le péant elle offre le cloitrç.

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