DEMANDENT LE DIVORCE
§ 59. — Règle générale. — Dans tous les pays, sans exception, ce sont les femmes qui le plus souvent demandent le divorce ou la séparation de corps.
Telle est la règle invariable.
Presque toujours, et quelle que soit d'ailleurs la fréquence des divorces ou des séparations, les deux tiers des demandes sont faites par les femmes, et un tiers seulement par les hommes.
En France, les demandes formées par les femmes sont plus nombreuses. En Saxe, elles le sont moins. Il semble qu'il en soit de même en Norvège, mais le divorce est si rare dans ce pays qu'il est très difficile d'y établir des règles ayant quelque certitude.
Dans une étude sur le divorce à laquelle j'ai déjà souvent fait allusion, M. Laferrière émet Tidée bizarre que voici formulée par l'auteur lui-même :
« Il résulte de la statistique que, sur cent époux aspirant à se « séparer, il y a près de quatre-vingt-dix femmes et dix ou douze < hommes seulement. On en conclut que la femme est la victime ordi- « naire des tempêtes conjugales et que c'est elle qui a le plus d'inté- « rêt à ce que la loi lui ouvre un port bien abrité, un refuge inattan quable contre les injustices et les sévices de l'homme.
« Je ne conteste pas ces chiffres.
<t Mais on tomberait dans une grave erreur si Ton pensait que cette « proportion numérique représente la part de responsabilité de a rhomme et de la femme dans les dissensions conjugales, et qu'il y « a seulement treize maris tourmentés par leurs femmes contre cent « quatre-vingt-sept femmes tourmentées par leurs maris. Qu'on sou- « tienne si Ton veut — et je suis très porté à le croire — que la femme « vaut, en général, mieux que l'homme; on ne persuadera pourtant à personne que l'homme est sept fois plus pervers que la femme « 'et que, sur cent ménages désunis, il n'y en a qu'une douzaine « troublés par la femme contre plus de quatre-vingts troublés par le « mari.
« La proportion révélée par la statistique des séparations de corps « s'explique par une autre cause : c'est que l'homme s'abstient le
CHA^XIV. — ! POURQUOI LES FEMMES DEMANDENT LE DIVORCE ii$
€ plus souvent de demander la séparation de corps, même quand il « pourrait l'obtenir, parce qu'il y trouve plus d'inconvénients que a d'avantages. Il n'a pas besoin d y recourir pour se dérober aux « mauvais procédés de sa femme ; d'un autre côté, la séparation de « biens, conséquence légale de la séparation de corps, la restitution « de la dot et le partage prématuré de la communauté n'ont rien qui c lui agrée (1), enfin la séparation de corps ne lui rend pas la seule « liberté qu'il puisse ambitionner, celle do se faire une vie nouvelle, « aiïronchie de tout lien malrimonial antérieur.
« Mais, avec le divorce, c'est une autre aflaire. L'homme qui aura « des griefs contre sa femme n'aura plus autant d'intérêt à se taire : « les ennuis d'un éclat seront largement compensés par l'espoir de a recouvrer la liberté dans toute sa plénitude. Ce but vaut bien la « peine qu'on le poursuive. Rompre un mariage importun, en entre- « voir un autre plus sympathique ou plus riche, pu simplement reve- « nir à toutes les franchises du célibat, voilà un objectif qui peut « avoir son prix pour Thomme éprouvé par le mariage. Dès lors plus « d'indulgence, plus de tolérance intéressée, plus d'accommodements « amiables. La liberté est là avec toutes ses séductions, et l'homme « hésitera certainement moins à la poursuivre par une instance en < divorce qu'il n'hésite actuellement à former une demande de sépa- « ration de corps. Il est très vraisemblable que les statistiques enrea gistreront alors autant de ruptures réclamées par les hommes « qu'elles en comptent maintenant à la demande des femmes. Ce n'est « certainement pas la femme qui gagnera à ce changement.
« Mais il y a pour la femme un plus grand danger que de perdre « le bénéfice de cette indulgence. L'indulgence suppose une faute à a pardonner ou à dédaigner.
« Mais qu'arriverait-il si la femme qui n'a commis aucune faute^ « qui n a pas d'autres torts que d'avoir perdu sa jeunesse, ses charc mes, sa santé ou son argent, se trouvait en butte aux persécutions « calculées d'un homme qui aurait résolu de la répudier? »
J'arrête ici la citation, parce que le lecteur peut aisément deviner le développement qui suit.
11 y a un moyen bien facile déjuger combien ces craintes sont imaginaires : c'est de voir ce qui se passe dans les pays où le divorce existe.
i. Quels jolis ménages M. Laferrière veut conserver à la société ! Un mari trompé (le mot est impropre) continue à faire ménage avec sa femme afin de profiter de sa dot I Si le divorce existait, M. Laferrière prévoit qu'il y aurait chance pour que le mari voulût sortir de l'état honteux où il le suppose. Et c'est ce qui chagrine notre auteur^l
Est-il vrai que, chez eux, les maris < répudieni » lears femmes qaaod ils les trouveat vieilles ou malades? Hé non! ce n'est pas vrai ! Il sufGt presque de formuler la question pour y répondre.
Puisque M. Laferriére a eu le bon esprit d'invoquer la statistique, c'est par la statistique que nous allons lui répondre.
Elle nous montrera que partout, comme en France, ce sont les femmes qui bénéficient surtout du divorce ; cela est vrai même dans les pays où le divorce est très fréquent, comme dans le Massachusetts. , Les deux seules exceptions (encpre ne sont-elles que fort relatives) concernent la Saxe et la Norvège. Mais nous ne sommes pas autorisé à dire que c'est là un signe de dépravation dans les mœurs, car juste* ment la Norvège est le pays de l'Europe où le divorce est le plus rare. G*est donc à quelque particularité des mœurs qu'il faut plutôt l'attribuer.
Rien ne nous autorise à croire que la proportion des époux demandeurs changerait en France si le divorce était introduit dans la loi.
Voici d'ailleurs les chiffres qui concernent les neuf pays où cette étude nous a été possible.
§ 60. — Elude de la France. — La France est le pays où la culpabilité des maris l'emporte le plus sur celle des femmes. Les différences s'atténuent d'ailleurs avec le temps, et suivant une progression extrêmement régulière.
On en jugera par les chiffres suivants :
Tableau XUV.
France. — Sur 100 demandes en séparation de corps, combien sont présentées par chacun des deux époux (1)?
Pir le mari. Ptf la femme.
1. Queiiion de méthode, — Ce rapport est conforme aux règles dé la statistique pubqu'il y a évidemment autant d'hommes mariés que de femmes mariées dans un pays.