CHAPITRE XX
DE LA FRÉQUENCE DU DIVORCE DANS SES RAPPORTS AVBG LA DURÉE AHTÉIUEURB DU MARIAOB
§ 83. — Règle générale. — Nous n'étonnerons pas beaucoup nos lecteurs en leur disant que les jeunes mariés ont rarement recours au tribunal.
ûp devrait supposer que la ménage deviendrait à charge surtout dans les années qui suivent la lune de miel, tandis que des époux qui ont vécu ensemble pendant dix ou quinze ans doivent, ce semble, s'être habitués à leurs défauts mutuels et arrondir peu à peu leurs angles. Les chiffres ne paraissent pas confirmer entièrement cette vue théorique. Il semble rnôme que, plus le mariage a de durée, et plus ses
1. Ai-je besoin de dire que tous les chiffres qui précèdent ne sont là qu'à titre d'eiem* pie. et qu'ils sont arrondis et exagérés pour plus de clarté dans m)e démonstration qui reste encore assez confuse?
nœuds deviennent insupportables quand les époux ne sont pas assortis.
Telle est du moins notre conclusion provisoire, car les recherches que nous avons faites dans ce sens sont loin de nous satisfaire.
§ 84. — Question de méthode, — Si la méthode que noas allons exposer laisse à désirer, celle qu'ont suivie les principaux auteurs nous parait très défectueuse. Voici comment ils ont procédé ; ils ont calculé les rapports suivants :
Tableau LXVI.
Sur 1,000 demandes en séparation (en France), combien
Pendant la 1^* année du mariage?
Pendant chacune des 4 années qui suivent (de la 2* à la 5° année) ? . Pendant chacune des 5 années qui suivent (de la 6^ à la iO« année)?. Pendant chacune des 10 années qui suivent (de la 11'^ h la 20" année)? Pendant chacune des 10 années qui suivent (de la 21^ à la 30* année) ?
Le lecteur comprendra facilement combien les rapports ainsi établis peuvent donner d^idées fausses.
Il est clair que les ménages qui ont de 4 à 5 ans de durée sont beaucoup plus nombreux que ceux qui ont, par exemple, de 15 à 20 ans de durée, puisque ces derniei's ont été plus longtemps exposés aux chances de dissolution (par exemple, aux chances de mort de Tun des époux). Il n'est donc pas étonnant que, en nombre absolu, on trouve plus de divorces pour les jeunes époux que pour les vieux époux ; cela peut tenir tout simplement à ce que les jeunes époux sont plus nombreux.
Le vrai rapport à calculer est donc celui-ci :
Sur 1,000 ménages datant de A années, combien demandent la séparation en un an f
Malheureusement, les administrations statistiques ne nous font connaître qu'un des éléments de ce calcul.
Pour le faire, en efTet, il faut connaître : 1» depuis combien de temps sont mariés ceux qui demandent le divorce ou la sépai*ation (c'est un renseignement qui est généralement relevé dans Ips statistiques) ; 2^ combien il y a, dans la population générale, de ménages conclus depuis telle ou telle époque. C'est ce dernier renseignement qui nous fait défaut.
Je me suis demandé si l'on n'y pouvait pas suppléer, par le calcul, au moyen d^une donnée recueillie depuis peu de temps seulement par quelques bureaux : c'est la durée des mariages relevée au moment où ils se dissolvent. Très peu de bureaux seulement (à ma connaissance) font cette utile recherche. Ce sont, notamment, la Bavière, l'administration d'Alsace-Lorraine, la ville de Berlin, la viPe de Leipzig, et depuis quelques mois la ville de Paris.
Si, dans un pays qui n'aurait pas de recensement par âges, on connaissait exac-
CHAP. XX. — FRÉQUENCE DU DIVORCE ET DURÉE DU MARIAGE 14î>
tement : i^ le nombre des naissances; 2o les décès par âges, pourrait-on, à Taide de ces deux données, restituer la liste des vivants par âges? Évidemment, on ne le pourrait pas faire très exactement, parce qu*une population n'est jamais stationnaire. Mais la table que Ton construirait ainsi par le calcul ne serait pas très éloignée de la vérité. Cependant je reconnais que les données d'un recensement seraient préférables.
Les éléments que nous donne Leipzig sont assez comparables à ceux que je viens de citer. Ce sont : i<* le nombre des mariages conclus (dont on peut faire le même usage que des naissances dans l'exemple précédent) ; 2® la durée des mariages dissous par. la mort (donnée analogue à Tâge des décédés).
Si la population était stationnaire, on pourrait sans crainte opérer ainsi qu'il suit. On prendrait le nombre annuel des mariages, on en déduirait les mariages dissous avant un an de mariage, et la différence serait égale au nombre des mariages existants commençant la deuxième année d'existence. De ceux-ci, on déduirait ensuite le nombre des mariages dissous après une durée de 1 à 2 ans, et cette seconde différence serait égale au nombre des mariages existants commençant la troisième année d'existence, etc.
Malheureusement pour notre calcul, la population n'est pas stationnaire. D'abord le nombre des mariages n'est pas toujours absolument le môme. Ensuite l'émigration, l'immigration jettent dans nos chiffres des éléments d'erreur dont nous ne pouvons pas tenir compte, et qui les empêchent certainement d'rtre conformes à la réalité.
Mais, comme il s'agit de rechercher un phénomène sur lequel nous sommes absolument ignorants, il m'a paru qu'un résultat peu exact valait mieux qu'une incertitude absolue ; d'autant plus que nous ne prenons le renseignement que pour ce qu'il vaut.
Procédant ainsi, j'ai trouvé pour Leipzig et pour l'Alsace-Lorraine des résultats très comparables. Le bureau de la ville de Paris ne fait ses relevés que depuis trop peu de temps pour que j'aie pu les utiliser.
Remarquons bien que, dans ce calcul, nous savons de quel cêté nos chiffres pèchent : il est très probable, en effet, que les premiers nombres de notre colonne sont peu éloignés de la vérité. Au contraire, plus nous avons affaire à des mariages anciens, plus les chances d'erreur augmentent pour nous, mais nous savons dans quel sens, car, il y a vingt ans, les mariages conclus (d'où ceux-ci dérivent) étaient, en nombres absolus, moins nombreux qu'aujourd'hui, puisque la population était moins considérable ; or nous prenons pour base de notre calcul les mariages actuels : nous partons donc d'un chiffre un peu trop fort.
Donc le nombre des mariages existants ayant de 20 à 25 ans de durée, par exemple, est un peu trop élevé. C'est dans ce sens-là qu'il pèche.
Utilisant les chiffres calculés par la méthode qui précède, nous sommes arrivé à un résultat trop incertain pour mériter d'être publié in extenm. Nous nous contenterons de dire, en termes généraux, que, si l'on porte à 1 la chance de se brouiller dans l'année qui suit le mariage, cette chance devient 3 dans les quatre années qui suivent; elle devient près de 4 après un ménage de cinq à dix ans; près de 3, après un ménage de dix à vingt ans de durée ; enfin, elle est encore d.5 pour les vieux époux qui ont passé de vingt à trente ans ensemble. Même après cette longue existence en commun, on a moitié plus de chances de se brouiller judiciairement que dans la première année du mariage !
180 érUDB DBMOORAPHIQUB DU DIVORCE
g 85. — H(fam9n des çhiffw. ^ Quoique noua oqndamnioQs U mélhode ordinairemeDl suivie pour apprécier la fréquenoe du divoroe selon la durée antérieure du mariage, nous sommes obligé d'y recourir, puisque I4 mélhode que noqs proposons n'est p^s praticable dans rétat actuel des documents.
Mais !e lecleur est prévenu ; PQS chiffre^ ne donnent qu^une îdé^ imparfaite de la probabilité du divorce & chaque époque ; une lectare peu attentive lui dissimulerait aisément la remarquable fréquence des divorces parmi les ménages qui ont duré dix ans et plus encore.
Cette observation faite, voici le§ chiffres quq l'on observe d^tQs l9$ sept pays qui noqs renseignent k ce sujet (1) :
Tapleau LXYII.
Sur 1,000 divorces ou séparations^ combien sont demandés ou obtenus
après que le mariage a duré f
Italia 1(1866-^70). .
Francea (1876—79) .
Suisse* (1876—80) .
Roumanie « (1875—77) Saxe • (1875-77) . .
Bade' (1877— 80) . .
Suède •(1876-80). .
Moins d'an in9
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